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mardi 3 septembre 2013

Les Anglais à bord et dans leurs colonies.

Les anglais à bord et dans leurs colonies.

Si j'ai un conseil à donner à mes compatriotes disposés à faire un voyage sur quelque point du globe que ce soit, c'est de ne choisir, pour rien au monde, un navire anglais comme moyen de locomotion. Nulle part, ils ne rencontreront si peu confortable et un manque aussi complet d'hospitalité.
C'est une expérience récente qui me permet d'émettre ces propositions et il me suffira pour les justifier de noter quelques unes des observations que j'ai pu faire dans un parcours de quatre à cinq mille lieues.
J'étais appelé en Amérique par des évênements dont la presse française s'est beaucoup occupée, mais que je me dispenserai de rapporter ici, me réservant d'en faire en temps utile le récit complet et détaillé. Un syndicat de capitalistes anglais qui m'avait offert son concours dans l'entreprise que je tentais, exigea que je prisse la voie anglaise pour me rendre à Demerara-Georgetown, capitale de la Guyane anglaise, et je m'embarquai, le 27 juillet dernier à Southampton, sur le Medway, grand paquebot anglais mesurant 120 ou 125 mètres de longueur.
J'avais avec moi ma femme, mes deux fils et six compagnons de route. Le Medway sortit des docks à midi et alla attendre à l'entrée de la rivière que la marée fut assez forte pour lui permettre de prendre le large. Tous les passagers avaient emmené avec eux pour les accompagner dans cette promenade leurs parents et leurs amis qu'un petit navire devait venir prendre avant le départ définitif du paquebot et ramener à Southampton. Un lunch assez confortable fut servi dans la grande salle à manger du bord, auquel tout le monde, passagers et étrangers, fut invité à prendre place. Les membres du syndicat qui nous accompagnaient parlaient à peu près le français, de sorte que cette première étape s'accomplit assez gaiement. Ce ne fut qu'après que notre paquebot eut pris le large que nous nous trouvâmes dans le milieu exclusivement britannique où nous devions vivre dix-huit jours avant d'arriver au terme de notre voyage.
Le premier soin des passagers, dont un grand nombre s'embarquait pour la première fois, fut bien naturellement de visiter la grande maison flottante où ils étaient condamnés à vivre plus ou moins longtemps entre le ciel et l'eau. Cette inspection fut à l'avantage du navire. Le Medway faisait seulement son second voyage depuis qu'il avait été remis à neuf; c'est à dire qu'il était tout reluisant de vernis et de dorures.
Les cabines de première classe où nous nous installâmes étaient étroites mais contenaient tout ce qui est indispensable aux voyageurs, toilette, table de nuit, porte-manteaux, tablettes pour y déposer les menus objets, filets semblables à ceux qu'on trouve dans les compartiments des wagons de chemins de fer. Ajoutons que ces cabines, comme tout le bateau, étaient éclairées à la lumière électrique et qu'il suffisait à chaque passager de manoeuvrer un bouton pour éclairer sa cabine ou la plonger dans l'obscurité.
Deux heures après le départ, nous étions tous fixés sur le genre de vie que nous étions appelés à mener pendant la traversée, car chacun avait pu lire le réglement à bord dont une traduction en français, affichée dans un couloir, jonglait avec une désinvolture sans pareille avec la grammaire et l'orthographe.
Certes ! si nous avons eu à maudire chaque jour l'infernale cuisine des Anglais, ce n'est ni du nombre de repas, ni de la quantité des mets que nous aurions pu nous plaindre. Dès le matin, à six heures, on servait le café et le thé au lait, avec accompagnements de petits fours, de beurre, de jambon et de confitures. Je dois dire que, vu l'heure un peu matinale de cette collation, peu de personnes y faisaient honneur.
A neuf heures, un grand déjeuner composé d'une dizaine de plats au moins, sans compter les desserts variés, attendait les passagers dans la salle à manger du bord. Puis à une heure, c'était le lunch composé de viandes froides; à six heures, le diner, repas copieux et le principal de la journée; à huit heures, le café et le thé. Il semble qu'un pareil régime soit fait pour satisfaire les estomacs les plus exigeants, et cependant, comme toute médaille, ce tableau a son revers.
Ces repas copieux et répétés se composaient invariablement de mets fades et sans saveurs: poissons et pommes de terre bouillis à l'eau sans sel et sans épices; viandes mal cuites, toujours bouillies à moitié avant d'être rôties, lègumes de conserve non moins fades que les autres mets, gâteaux et patisserie lourds et grossiers. Joignez à cela que viandes, légumes, salades étaient conservées à bord par la méthode frigorifique et que pas une fois, il nous a été donné de manger des aliments frais.
Pour mon propre compte, doué de peu d'appétit, je me serai aisemment consolé de ce régime, me rabattant sur le fromage de Chester et sur les confitures qui figuraient à peu près à chaque repas, mais ce que jamais un Français n'acceptera volontiers, c'est l'absence absolue de toute boisson autre que de l'eau claire. Ni vin, ni bière, ni cidre; pas même de thé ou de café, tel est le régime invariable des Anglais à bord, comme chez eux et dans les restaurants de Londres et dans les autres villes anglaises. Nous en fûmes ainsi réduit à payer, en dehors du prix de nos places, du vin que nous achetions à la buvette du bord à raison de trois francs la bouteille en nous contentant de la qualité la plus inférieure. Que les Anglais ne viennent pas nous vanter le bon marché de leurs transports; si vous ajoutez à ce prix les suppléments qu'on est obligé de payer, on a bien vite reconnu que leurs paquebots sont bien inférieurs sous tous les rapports à nos transatlantiques.
La vie à bord d'un bateau anglais est absolument monotone; un petit salon avec un piano est fréquenté par les passagères qui y jouent une musique infernale, sans mesure et sans harmonie, qui fait réver aux orgues de barbarie et regretter les concerts improvisés dans les cours de Paris. Là, j'ai vu, ô horreur ! une jolie dame, irréprochablement mise, toute constellée de bijoux et de diamants, qui jouait du piano et s'accompagnait en sifflant. Sa bouche, très gracieuse au repos, prenait alors la forme antipoètique de cette partie de la poule estimée pas les gourmands qui l'ont baptisée l'as de pique.
Les hommes fréquentent peu le salon et vivent habituellement soit sur le pont, soit au fumoir. Là, ils jouent, fument, boivent du whisky et causent; j'y ai remarqué une sorte de loustic, sans doute quelque commis voyageur exotique, qui obtenait de grands succès de rire grâce à des facéties et des anecdotes épicées que je regrette fort de n'avoir pu comprendre. Il était aisé de voir, d'ailleurs, que nous les Français du bord, nous faisions fréquemment les frais de ses plaisanteries. Comme il comprenait le français sans vouloir le parler, je me suis permis plus d'une fois de lui lancer quelques épigrammes qui ne le faisait pas rire du tout.
J'ai parlé de la nourriture des grandes personnes, mais j'ai omis de mentionner celle qu'on donne aux enfants qui sont toujours plus ou moins nombreux à bord et a qui on fait largement payer la remise qui est faite sur le prix de leurs places.
Les Anglais élèvent leurs enfants d'une façon bien singulière et qui blesse profondément nos sentiments et notre façon de penser. Là, comme partout ailleurs, il faut regarder non à la surface mais au fond des choses; leur affection pour leurs petits est plus extérieure que réelle, et ils songent plus à paraître les aimer follement qu'à les chérir en réalité. Cela apparaît surtout quand on se donne la peine  d'aller assister aux maigres repas de ces petits êtres.
Messieurs les Anglais, si prodigues quand il s'agit de couvrir leurs enfants de toutes les fanfreluches qui peuvent donner au public une haute idée de la fortune des parents, restent absolument indifférents sur la question de  quantité et de qualité des mets qu'on donne.
A la maison, on les envoie diner à la cuisine avec les domestiques; à bord, les parents ne se dérangeraient pour rien au monde pour aller voir comment est traitée leur progéniture. Le maître d'hôtel en profite pour ne donner aux pauvres petites que les restes les plus indigestes de la table des grandes personnes et pour les priver absolument de toutes les petites douceurs qu'ils aiment tant: fruits, gâteaux, glaces, crèmes, etc. Les enfants, entièrement livrés à leurs bonnes, qui ne les surveillent pas le moins du monde, n'occupent en rien leurs mères qui ont assez à faire à changer quatre fois de toilette par jour, imitant d'ailleurs en cela les jeunes dandys qui ne paraissent jamais à table avec le même vêtement.
Cette grossière vanité qui fait le caractère anglais, ce mépris pour les faibles, cet amour du flafla et ce respect immense pour l'argent, se retrouvent dans leurs colonies qui ont tous les préjugés, toutes les coutumes de la mère patrie.
Là, comme à Londres, comme à Southampton, comme à bord, les gens des premières classes regardent ceux des secondes avec un souverain mépris. Les élégants et les élégantes se chargent de bagues, de bracelets, de camées, de chaînes d'or d'une façon exagérée et ridicule. Un jour, quelques jeunes gens ayant organisé un concert, des artistes placés en seconde classe offrirent leur concours désintéressé. Le capitaine, qui pourtant était un fort brave homme,  se refusa nettement à les laisser pénétrer aux premières.
Partout éclate, à la Barbade et dans la Guyane anglaise, cette vanité des classes, ce mépris du riche pour le pauvre, ce respect pour tout ce qui brille, cette platitude d'esprit devant tout pouvoir supérieur ou toute situation dominante.
Pendant mon séjour à Demerara, j'eus l'honneur d'être reçu par le gouverneur, un lord anglais, parfait gentleman, qui me fit conduire en voiture par son secrétaire et voulut bien me recommander à un anglais qui remplaçait notre consul en son absence. Les journaux de la ville racontèrent cet accueil gracieux du gouverneur et à partir de ce jour tout le monde me saluait dans les rues.
Un autre jour, j'étais au jardin botanique où j'avais eu la bonne fortune de faire connaissance avec le conservateur qui est un de nos compatriotes. Ce brave homme sollicitait depuis longtemps un avancement qui lui était bien dû, mais que sa nationalité l'empêchait d'obtenir. Il était avec moi et me montrait avec la plus extrème bienveillance comment se fait la culture du café, quand le gouverneur et sa femme passèrent près de nous dans leur landau et me rendirent mon salut.
- Mille fois merci, me dit le conservateur; vous venez de me rendre le plus signalé service. Puisque monsieur le gouverneur vous a rendu votre salut et m'a vu en votre société, je suis sur d'avoir l'avancement que je sollicite en vain depuis si longtemps.
Terminons cet article déjà bien long par un fait caractéristique qui prouvera mieux qu'un long discours le mépris que les anglais professent pour les pauvres artisans et ouvriers.
Il y a à Demerara, près du port, un beau marché couvert où les paysans viennent apporter leurs produits qu'ils vendent aux nègres et aux coolies indiens occupés à la fabrication du sucre. Derrière ce marché, se trouve, dans un coin discret, un réduit que nos voisins appelent un water-closet. Ce petit monument est partagé en deux et les édiles de Demerara ont fait inscrire sur un des compartiments côté des mâles et sur l'autre côté des femelles, cela en excellent français. C'est, du reste, le seul échantillon que j'ai rencontré de notre littérature dans la Guyane anglaise.

                                                                                                                        Jules Gros.

Journal des Voyages, 3 février 1889.

Chronique de l'émigration.

Impressions d'un émigrant à Buenos-Ayres.

La Société de Géographie commerciale nous communique le passage suivant d'un de ses correspondant:
Buenos-Ayres est le pays des vaines promesses. Si encore, après avoir travaillé pendant quelque temps à un prix déterminé, l'on était payé ! Malheureusement il n'en est pas ainsi: en général, vous ne touchez que des acomptes, ou la totalité réduite de 40 ou 50 pour 100. L'ouvrier des deux sexes ne gagne, proportionnellement aux dépenses, pas plus qu'en Europe. Si le travail lui manque un instant, il se trouve de suite arrièré pour longtemps, étant donné la cherté de l'existence dans ce pays, les loyers sont très onéreux, la moindre des chambres non meublées se loue 100 francs par mois; le blanchissage, les vêtements sont à l'avenant, seule la nourriture, si l'on ne boit que de l'eau, n'est pas très chère.
Les Italiens et les Français, qui jusqu'à présent ont formé le principal contingent de l'immigration dans la République Argentine, font la fortune du pays par les produits qu'ils consomment et la plus-value importante qu'ils donnent au terrain; mais il en est fort peu qui s'enrichissent. L'anglais, au contraire, industriel audacieux, a mis des capitaux dans toutes les grandes entreprises du pays: chemins de fer, télégraphes, ports, terrains, banques lui appartiennent en grande partie et, sur ce terrain, les Français devraient lutter avec eux.
Les Italiens, qui dans leur pays vivent de peu, viennent ici, comme en Europe, travailler dans des conditions relativement modiques. Ils vivent plusieurs familles ensemble, et trouvent le moyen de faire des économies qu'ils envoient dans leur pays; quant aux Français, peu habitués à ce genre d'existence, ils ne deviennent pas riches, à part quelques exceptions.

Journal des Voyages, dimanche 3 février 1889.

Les trouvailles de l'ingéniosité.

Le vélo-douche.

Voici une application peu banale du cyclisme et de l'hydrothérapie. L'utile est joint à l'agréable et l'on peut faire tant que l'on voudra du 75 à l'heure.




Dans le cadre de la bicyclette, le pédalier actionne une petite pompe rotative. Le tuyau d'aspiration plonge dans un tube et le tuyau de refoulement s'élève en arrière de la selle pour se terminer par une pomme d'arrosoir au dessus de la tête de ce cycliste en chambre ou, pour mieux dire, en cuvette.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1e février 1903.

Adultère.

Adultère.

C'est la violation de la foi conjugale.
Le mot adultère désigne à la fois le crime et le coupable. L'adultère est simple si l'un des deux coupables seulement est marié; il est double si les deux sont engagés dans les liens du mariage.
La loi de Moïse vouait à la mort l'adultère quel que fût son sexe. Chez les Mahométans, la femme enterrée jusqu'à la ceinture était lapidée. La loi de Lycurgue punissait l'adultère de la peine des parricides. A Rome, dans les premiers temps, la femme accusée par le mari et jugée par la famille subissait une peine arbitraire, et c'était quelque fois la mort. Ce n'est pas par Auguste, comme quelques-uns l'ont avancé, mais par Constantin, que la peine capitale fut portée tant contre la femme que contre son complice. Justinien envoya la femme adultère pleurer dans les cloîtres et son complice sur l'échafaud. Chez les anglais, le femme, nue jusqu'à la ceinture, était frappée de verges de ville en ville jusqu'à ce que la mort s'ensuivît. Les anciens Saxons brûlaient la femme adultère, et sur sa cendre élevait un gibet à son complice. Les Gaulois, plus tolérants, n'imposaient aux coupables que des réparations pécuniaires, et l'on va voir que nos lois ont à peu près adopté la molle indulgence de nos aïeux.
Aujourd'hui, en France et dans presque toute l'Europe, l'adultère, puni de simples peines, est descendu au rang des délits. La peine que l'art. 337 prononce contre la femme adultère, c'est la détention, dont le minimum est fixé à trois mois, et le maximum à trois ans; peine, dont au surplus le mari est toujours le maître d'arrêter le cours en consentant à reprendre avec lui la condamnée. Le complice de la femme est puni, d'après l'art. 338, de l'emprisonnement pendant le même espace de temps, et en outre d'une amende de 100 à 2.000 francs.
Si la loi civile se montre indulgente du crime de la femme, il faut dire que la loi criminelle ferme aussi quelquefois les yeux sur la vengeance du mari.
Chez les Romains, le père qui surprend en flagrant délit sa fille encore soumise à sa personne pouvait donner la mort aux deux coupables; mais il fallait qu'il les frappât tous deux et qu'il payât pour ainsi dire de son propre sang le droit de verser celui d'un étranger. Le mari, lui, ne pouvait immoler que son imprudent rival. En France aujourd'hui, le meurtre commis par l'époux sur l'épouse, ainsi que sur le complice qu'il surprend dans la maison conjugale, est une action que la loi, par un texte formel, a pris soin de déclarer excusable, art. 324, code pénal. Ainsi, les profanateurs du foyer domestique sont abandonnés par la société à la merci du hasard et de la colère; et l'on peut dire que dans cette maison qu'ils souillent de leurs excès, la mort plane sur eux.
Mais ce meurtre est-il permis en conscience ? Non. Non licet christiano, dit Saint-Augustin, uxorem adulteram occidere, sed tantum dimittere eam. De téméraires casuistes ayant enseigné le contraire, Alexandre VII censura leur proposition conçue en ces termes: Non peccat maritus occidens propria auctoritate uxoremin adulterio de prehensam, et défendit, sous peine d'excommunication, ipso facto, de l'enseigner ou de la mettre en pratique.
La maxime qui ne permet qu'au mari de publier la honte de son lit a passé dans nos mœurs et dans nos lois. C'est une des règles les plus certaines du droit français, "L'adultère de la femme, dit l'art. 336, ne pourra être dénoncé que par le mari." L'initiative n'appartient donc pas au ministère public; mais dès que le mari a cru devoir se plaindre, l'action publique cesse d'être enchaînée.
L'expression restrictive, employée par l'art. 336 du code pénal, donne l'exclusion non seulement aux étrangers, mais encore aux héritiers qui ne peuvent, ni du vivant du mari, ni même après sa mort, mettre au grand jour des crimes qu'il a pardonnés ou du moins laissés dans l'ombre.
L'action ouverte au mari dans tous les cas ne l'est à la femme que dans une circonstance déterminée; et que les femmes ne se plaignent pas des rigueurs de la loi: "Dans tous les temps et dans tous les pays, a dit Mme Necker, les femmes ont été préposées à la garde des mœurs, et plus on croît le dépôt sacré, plus on surveille, plus on asservit le dépositaire."
Il est cependant une circonstance où l'égalité devant la justice est reconnue.
La femme romaine avait le droit d'envoyer le libellé de répudiat lorsque le mari avait rendu la maison conjugale le théâtre d'une scène de débauche; l'épouse française peut, d'après nos lois, demander la séparation pour cause d'adultère de son mari, lorsqu'il aura tenu sa concubine dans la maison commune, art. 230. Il ne suffit pas d'une scène de désordre, il faut un état permanent, et si la femme accusée avait sa place marquée dans le domicile des époux par un travail, par un service, il ne serait pas permis d'incriminer facilement une présence justifiée par un motif innocent. Toutefois, s'il est démontré qu'une servante, qu'une femme de chambre n'est maintenue près de la maîtresse qu'elle outrage qu'à cause de ses criminelles complaisances, il devient possible d'appliquer la loi.
Des arrêts émanés de la cour régulatrice et rapportés par M. Favard au mot adultère ont jugé que par les mots la maison commune le législateur a entendu désigner, non pas la maison que de fait habitent les époux, mais celle où se trouve le droit de leur résidence; qu'ainsi la femme est recevable à se plaindre alors même que le domicile conjugal n'aurait été souillé que depuis qu'elle avait cessé d'habiter avec son mari.
Ce n'est pas comme objet principal, mais comme accessoire de la demande en séparation, que l'adultère du mari peut être poursuivi et condamné. Mais par le fait de cette condamnation le mari perd l'espoir d'une odieuse représaille. Cette faculté d'accuser que la loi réserve à l'époux outragé cesse pour celui que la femme a convaincu d'adultère caractérisé. C'en est assez d'un si grand scandale et le temple de la justice est désormais fermé à ces infâmes. Au for intérieur, pas plus qu'au for extérieur, le mari ne peut se séparer de sa femme pour cause d'adultère, s'il s'est rendu coupable du même crime. Il ne le peut pas davantage quand il a coopéré à sa prostitution ou qu'il a continué d'habiter avec elle après avoir eu connaissance de ses désordres. En morale, l'adultère involontaire, commis par suite de la violence, de l'erreur ou de la surprise, se saurait point être une cause de séparation.
Mais si l'adultère peut devenir une cause suffisante de séparation aux yeux de la conscience comme aux yeux de la loi civile, il ne peut pas être une cause de divorce proprement dit. L'indissolubilité du mariage pour les chrétiens est un dogme de la religion; elle ne dépend pas de la fidélité des époux, parce qu'elle est établie comme une des conditions de leur union par un pouvoir qui domine leur volonté. La séparation, quant aux effets temporels, ne peut avoir lieu parmi nous que lorsqu'elle est prononcée par les tribunaux civils.


Dictionnaire des cas de conscience, 1847.

lundi 2 septembre 2013

Chronique de l'émigration.

Emigration de jeunes filles suédoises.

Vingt-quatre jeunes filles suédoises viennent d'arriver à New York par le steamer Hekla , munies d'un contrat en bonne et due forme, par lequel elles s'étaient engagées à épouser, dès leur arrivée à New York, les jeunes gens qui leur avaient envoyé l'argent nécessaire au voyage.
Cet incident a jeté la consternation parmi les commissaires de l'émigration et les fonctionnaires de la douane, qui se sont d'abord demandé s'ils ne devaient pas empêcher les nouvelles arrivées de débarquer, en vertu de la loi interdisant le débarquement d'ouvriers embauchés à l'étranger. Des avocats ont été consultés, et il a été bientôt reconnu que la loi ne pouvait pas s'appliquer aux jeunes suédoises, car ceux qui les ont fait venir ne leur ont promis que le mariage, ce qui ne peut, en aucun cas, être considéré comme un salaire.


Journal des Voyages, Dimanche 27 janvier 1889.

Menu inédit du Dimanche.


Hors d'oeuvre                                       Potage parmentier
Crevettes                                               Merlans au gratin
Côte de veau sauté                                 Poulet paysanne
  aux champignons                                                              
Endives au jus                           Salade barbe de capucin
Pudding cabinet                                Confiture de raises
Fromage, desserts                                     Fromage, fruits

Poulet sauté à la paysanne.

Proportions.

Pour 6 personnes, prenez un bon poulet bien tendre; 120 grammes de beurre, 1/2 verre de bon vin blanc, 3 petits oignons, un peu de persil haché, poivre, sel, une feuille de laurier, thym, estragon, 1 kilo de pommes de terre nouvelles; une cuillerée de farine.

Cuisson.

Une petite heure, si votre poulet est tendre.

Résumé.

Faites sauter vos morceaux de poulet: quand ils sont bien dorés, saupoudrez de farine, mouillez avec le vin blanc, ajoutez oignons, poivre, sel, bouquet garni.

Le poulet.

Choisissez un poulet bien en chair et pas trop gras; videz-le, flambez-le et épluchez-le soigneuseument. Découpez votre poulet en morceaux, prenez une casserolle en cuivre basse et large de fond dans laquelle les morceaux de poulet sont bien tous les uns à côtés des autres. Mettez dans cette casserolle un bon morceau de beurre. Quand votre beurre commence à roussir, rangez vos morceaux de poulet, laissez-les bien dorer d'un côté, puis retournez-les de l'autre.
Ceci terminé, couvrez votre casserolle et laisser bouillir à feux doux pendant 10 minutes. Remettez sur feu vif et jetez sur votre poulet une petite cuillerée de farine. Tournez pour que votre farine ne brûle pas. Ajoutez le vin blanc, un peu d'eau, les oignons, le bouquet garni, le sel, le poivre et laisser cuire à petit feu.

Les pommes de terre.

Prenez de petites pommes de terre, de grosseur égale, épluchez-les et lavez-les, essuyer-les ensuite avec un linge. Si elles sont nouvelles, ne les lavez pas, cela les empêche de se défaire pendant la cuisson. Mettez du beurre dans une casserolle eu cuivre ou en fonte, placez sur un feu vif et faites sauter vos pommes de terre; assaisonnez de sel. Il faut que les pommes de terre soient bien entières et bien dorées.

Pour terminer.

Cinq minutes avant de servir, mettez vos pommes de terre dans la casserolle où cuit le poulet et faites bouillr.
Rangez votre poulet dans un plat chaud, les plus beaux morceaux dessus et mettez vos pommes de terre autour. Saupoudrez de persil haché fin, et servez avec assiettes chaudes.

Observations.

Faire attention que la sauce ne diminue pas; au cas où elle se réduirez trop, ajoutez un peu de bouillon ou d'eau.

                                                                Poulet...................................3,50
                                                                Beurre..................................0, 50
                                                                Vin........................................0,30
                                                                Oignon, persil, bouquet....0, 10
                                                                Pommes de terre................0,35

                                                                                      Total...............4, 75


                                                                                            Ursule, cordon bleu du Dimanche.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 14 décembre 1902.

Logements d'hier et d'aujourd'hui.

Logements d'hier et d'aujourd'hui.

Lorsque tant de gens se plaignent, avec quelques raisons peut être, de la cherté de l'existence, ce qui nécessite un travail acharné si l'on veut répondre à tous les besoins de la vie moderne; ils ne se rendent pas compte que du moins, en échange de cette cherté de la vie, nous jouissons d'avantages innombrables et d'un confortable dont les plus riches des temps passés (sans même remonter bien loin) étaient complètement privés. Récemment un auteur, qui s'est fait une spécialité d'étudier les siècles passés et leur mode d'existence, s'écriait en parlant de notre vie moderne: "C'est le siècle des salles de bains, des calorifères et des water-closets". Qu'on nous pardonne d'ailleurs le dernier mot contenu dans la citation; il se rapporte précisemment à une des plus heureuses modifications qui aient été apportées dans notre vie quotidienne, modification qui a étrangement amélioré l'hygiène et la propreté domestiques. Et c'est que justement, ces trois sortes d'installation auxquelles fait allusion M. d'Avenel, sont caractéristiques de la maison moderne, et manquaient complètement dans la maison de jadis, même dans les palais des souverains.
Si tout ce confort qui nous semble du nécessaire à l'heure actuelle faisait ainsi défaut à des époques même peu lointaines, c'est que, si le salaire des ouvriers que l'on employait à construire les maisons et à y faire les diverses installations considérées comme indispensables, était bien faible, par contre tous les matériaux que l'on employait revenaient fort cher. Cela tenait à ce que les procédés techniques, les appareils, les machines, étaient tout à fait élémentaires. Quelques détails vont nous faire comprendre la chose.
La pierre de taille de Saint-Cloud, par exemple, employée à Paris pour la porte Saint-Denis, vers la fin du dix-septième siècle, revenait à 170 francs tout au moins et souvent à plus de 200 francs le mètre cube. La pierre de Conflans, qui a servi à faire les façades de la place de la Concorde, figure au devis, en 1760, pour 113 francs le mètre cube. Aujourd'hui, la pierre de taille à Paris ne vaut même pas 100 francs le mètre cube. Si nous cherchions ce que valait la brique, nous trouverions des comparaisons encore plus édifiantes, par exemple, en nous reportant au moyen âge, où pourtant la vie des ouvriers était bien médiocre, et leur alimentation bien sommaire. La brique de bonne qualité valait alors quelque chose comme 80 à 100 francs le mille, alors qu'elle est tombée bien en dessous de 50 francs à l'heure actuelle. La chaux se payait le double de son prix d'aujourd'hui. Il est bien vrai que souvent, on ne construisait ni en briques ni en pierre. On édifiait des maisons à pans de bois, comme on en trouve si souvent encore en Normandie, pans de bois recouverts de plâtre. Or, le plâtre, pour son compte, coûtait plus de dix francs pour une mesure correspondant à notre hectolitre; alors que le prix est bien en dessous de 2 francs à notre époque. Pour les parquets, la construction du château de Fontainebleau, en 1531, nous donne un renseignement. Les planchements, comme on disait, faits sur les aires des salles, chambres et cabinets se payaient 18 francs le mètre carré: c'est beaucoup plus cher que l'on ne paye maintenant le mètre des parquets modernes à point de Hongrie soigné.
A la vérité parfois les demeures construites avec des matériaux relativement si coûteux pouvaient être faites plus artistiques que les nôtres; tout simplement parce que les artistes peintres et sculpteurs qui décoraient les hôtels et les châteaux touchaient des salaires que des manoeuvres de notre époque ne trouveraient pas très élevés. On pouvait donc embellir sa demeure à peu de frais. C'est ainsi que la frise de festons composés "de fruitages avec petits enfants et oiseaux entremélés" qui orne le second étage  de la cour intérieure du Louvre, a été payée 1300 francs en tout et pour tout à Pierre l'Heureux et à trois de ses frères. Pour 3100 francs, deux autres artistes s'étaient chargé des sculptures de la façade du Louvre du côté de la rivière.
Et en tout cas, ce que nous appelons le confortable moderne était on peut dire inexistant à tous égards. Si nous avions pénétré dans ce qu'on appelait le logis des Herbert, famille puissante de la bourgeoisie provinciale de Poitiers, après avoir vu cet hôtel (qui a été démoli en 1887) orné extérieurement de morceaux exquis d'architecture, nous aurions constaté dans quelle simplicité vivaient ces familles de riches de l'époque. Au rez-de-chaussée il y avait, en tout, une salle unique de 7 m, 20 sur 11 m, 50, éclairée par deux croisées à meneaux faisant vis-à-vis à une cheminée monumentale. En prenant l'escalier, disposé dans une tourelle polygonale en saillie, et desservant les deux étages à l'aide d'un couloir extérieur en bois, nous voyons, au premier comme au second, seulement deux pièces de 5 m,65 sur 7 m,20. Dans les embrasures se trouvaient des bancs de pierre, et les parquets étaient constitués tout simplement d'un carrelage en terre cuite. Cela semblerait réellement misérable au plus modeste des tous petits bourgeois modernes.
Il y avait bien des peintures, des dorures, des marbres, des sculptures; mais très souvent les gens riches dinaient dans leur cuisine ou dans leur anti-chambre au dix-huitième siècle. Les cheminées fumaient et ne chauffaient point, tout était mal éclairé. Il n'existait point de sonnettes; et, à la fin du dix-septième siècle, on mentionnait sur des affiches, comme chose remarquable, offres d'appartements à louer où il y avait des sonnettes toutes posées. Il y avait bien, dans les parcs, dans les jardins, des machines hydrauliques, des fontaines, des cascades. Mais à Versailles, alors que le château était dans toute sa splendeur, il n'y avait qu'une seule baignoire qui ne servit jamais, et qui a été ultérieurement installée comme bassin au milieu d'une pelouse du château. On fut stupéfait quand on vit Choiseul installer à Chanteloup un pavillon de bains. Et quant "aux petits appartements discrets de nécessité" auxquels M. d'Avenel faisait allusion tout à l'heure, dans la phrase que nous avons citée, il était très rare qu'on en disposât d'un dans la cour même des maisons bourgeoises. Et les petits "retraits particuliers" dans les appartements du Roi, de la Reine, de Diane de Poitiers et des personnages de distinction, étaient des réduits qui empoisonnaient toute la construction. Quand, à la fin du dix-huitième siècle, on commença à introduire des "dispositifs à l'anglaise" , ce fut une curiosité et une stupéfaction générales. On citait tout particulièrement ceux de Mlle Deschamps, une beauté célèbre et danseuse dans les choeurs de l'Opéra.
Aujourd'hui, nous mettons de l'eau partout; on commence enfin à se laver réellement; les habitudes de propreté s'introduisent peu à peu dans les milieux les plus humbles, au grand avantage de l'hygiène et de la santé.

                                                                                                                 Daniel Bellet.


Le Journal de la Jeunesse, premier semestre 1913.