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mercredi 4 mars 2015

La Salpétrière.

La Salpétrière.


Vous, qu'un brillant équipage transporte vers les lieux où l'on ne réfléchit jamais sur les vicissitudes humaines; vous, que des pensées légères comme la gaze de vos toilettes occupent tout le jour, parées de gaîté et de bonheur; vous quittez vos demeures parfumées, pour attirer les regards d'une foule d'admirateurs, pour respirer dans un bois coquet, rendez-vous du grand monde, l'air pur qu'embaument encore les parfums répandus sur vous; vos chevaux accoutumés à vous conduire dans la route des plaisirs, ne vous ont jamais arrêtées devant cette enceinte, bordée par les sombres boulevards de la capitale, que nulle distraction n'approche. Jamais vos regards ne se sont tournés vers cette habitation, forteresse du malheur, où tant de souvenirs s'éteignent, où tant de larmes coulent, où tant de souffrance n'ont de terme qu'à la mort, et pourtant! cette porte de fer s'est fermée souvent sur celles qui ont dédaigné de s'informer qui elle pouvait garder.
Hélas! quelques visites aux habitantes de ce séjour seraient peut être salutaires à la femme du monde; entourée par le séduisant cortège qu'elle y trouve; à la vue des victimes que ce lieu renferme, elle se dirait, cette femme jeune et belle:
"Ces yeux qui me regardent, effrayés, ont été doux comme les miens, cette bouche qui m'injurie a reçus des baisers d'amour, ce cœur qui n'a plus de pensées justes a battu au doux nom d'épouses et de mère; et peut-être, pour avoir trop aimé les hommages du monde, cet être, de la même nature que moi, est condamné à son mépris... Quelles sont les habitantes de ce séjour? Des folles!... Oh! terrible mot qui dit tant de malheurs pour peindre un être qui n'est plus rien!"
L'édifice qui renferme celles-ci est le plus beau qui soit en Europe: une muraille spacieuse l'entoure, et son étendue contient près de soixante mille toises carrées. Ce séjour qui sert d'asile à la vieillesse, à la pauvreté, à la folie enfin, fait face à ce jardin magnifique, le plus bel établissement qui soit au monde; ce jardin destiné à la science, que les hommes les plus célèbres ont habité, séjour d'études, de travaux merveilleux, où le génie a inventé des prodiges, où la nature a dévoilé ses secrets à ses grands hommes, palais que toutes les fortunes de la terre ne pourraient acquérir, aussi riche en matériaux profusément répandus dans ses galeries, qu'en idées exhalées dans ses jardins. Oui, c'est un effet du hasard bien extraordinaire qui a placé si près l'un de l'autre la richesse et la pauvreté, le génie et l'idiotisme, la sublime raison et la folie: en un mot, le Jardin des Plantes et la Salpétrière.
Là, sous les même verrous, dans l'hôpital que je viens de nommer, vivent ensembles et séparées, la vieillesse qui attend, la pauvreté qui finit, puis enfin la folie calme et sans pensée, délirante et furieuse.
Pénétrez dans ce séjour, votre cœur éprouvera d'abord de douces émotions. sous de grands marronniers, sur des gazons émaillés de fleurs, autour des fontaines qui les arrosent d'une eau claire et limpide, on voit se promener des femmes que l'âge a courbées. L'aveugle est conduite par celle qui y voit encore, la sourde soigne la plante qui s'élève par ses soins, l'infirme reçoit des distractions de la causeuse qui aime qu'on l'écoute, la friande trouve toujours pour quelque obole, au hasard de l'établissement, de quoi la satisfaire. Ces bonnes vieilles, qui n'ont pas connu l'agitation du monde, toutes de bas étage, n'ont pas de souvenirs qui puissent les affliger; le passé leur donne peu de regret, et l'avenir leur donne peu de crainte; elles mourront, et leur tombe est auprès d'elles; accoutumées et heureuses de savoir qu'elles y seront enfermées, elles appellent leur dernière demeure la sixième division de l'hôpital.
En entrant dans ce séjour, elles ont déposé à la porte le fardeau le plus lourd pour le malheureux et le vieillard, la misère; elles sont sûres de vivre sans tourment, de mourir soignées et consolées; les secours de la religion ne les abandonnera pas, l'église est près d'elles, toujours ouverte pour recevoir leurs prières, le prêtre toujours disposé à entendre leurs plaintes et à les absoudre; ainsi, elle attendent la fin de leur vie avec résignation, et arrivent au terme du voyage en comptant les heures sans craindre la dernière.
Dans la première cour qu'on traverse, on voit beaucoup de visages ridées, mais peu de tristes. Bientôt on arrive dans la cour des malades, et déjà la tristesse commence, mais c'est le sort de tout être qui a vécu, de souffrir avant de mourir; ainsi, l'on n'emporte de ce spectacle douloureux, qu'un sentiment de reconnaissance pour la pensée philanthropique qui a présidé à la fondation de ce bel établissement. Quelques pas encore, et des sensations plus pénibles vous attendent: c'est le lieu consacré aux idiotes. Oui, l'idiotisme est plus à plaindre encore que la folie. Qui dit folle, dit pensée, pensée extravagante, danger pour soi et les autres, c'est vrai; mais enfin, par cette crainte même qu'inspire la folie, elle a quelque chose encore de la vie; tandis que l'idiotisme ôte à l'homme tout ce qui le distingue de la brute, et même le place bien au dessous d'elle, puisqu'en perdant sa nature, le malheureux idiot n'est d'aucune.
Ces misérables créatures dégénérées poussent ensemble des gémissements sourds, sans énergie. Il faut que le dévoûment de leurs gardiennes supplée à l'instinct qui leur manque pour subvenir à leurs besoins les plus impérieux et les plus abjects; il faut qu'elles les prennent comme des enfans dans leur caprice, et les soignent comme des malades. Tout cela est exécuté avec une douceur, une intelligence qui ne peut avoir de récompense que dans le sentiment charitable qui inspire les dignes femmes dévouées à l'humanité souffrante.
Ces végétations vivent très-longtemps, et ne guérissent presque jamais. De ce séjour de dégoût, on s'achemine encore, marchant sur de beaux gazons, couverts d'arbres majestueux; çà et là on rencontre des infirmières proprement vêtues, portant à leur ceinture, à côté de la croix sainte, la clé qui emprisonne le troupeau confié à leur garde; on passe devant les cuisines où est préparée avec soin la nourriture des quatre mille habitantes de ce séjour, et l'on arrive enfin, après avoir respiré l'air pur des beaux jardins qu'on a traversés, devant une haute porte de chêne, fermée par des verrous, et par une clé confiée à la gardienne en chef de l'hôpital.
A quelque distance de cette porte, avant qu'elle ne s'ouvre, on entend un bruissement insaisissable, quelques cris aigus, des éclats de rires qui n'inspirent pas de gaîté, et on serait tenté de retourner sur ses pas, si un spectacle du plus haut intérêt, ne nous invitait à calmer toute crainte. En effet, à peine cette porte a-t-elle tourné sur ses gonds, que mille femmes répandues dans une cour spacieuse arrivent autour de la grille de fer qui les cerne; des yeux effrayés et effrayans sont là, braqués sur vous, ces yeux ont une expression qui donne froid au cœur. Cette expression semble vous dire: 
"Que venez-vous faire ici? Est-ce pour insulter à notre malheur, que vous avez quitté le beau monde? Venez-vous faire servir votre raison, à vous amuser de notre folie? Notre raison à nous, qui n'est plus à votre fantaisie, est la nôtre."
"Je suis une reine, dit celle-ci, une reine détrônée, mais j'ai les sentimens de ma grandeur perdue", et elle se sépare de tout le monde, marche à grands pas avec fierté, s'entretient seule de ses malheurs; elle veut être servie à part des autres femmes qu'elle prend pour ses sujettes. Celle-ci lit aux astres, devine l'avenir; pour mieux réussir dans ses recherches, elle passe les nuits éveillée, s'enveloppe de haillons, à la manière des sorcières, et reste seule, aussi les yeux fixés sur le ciel à méditer sur les secrets des astrologues. D'autres placent sur leurs cheveux épars des bandeaux de cordes pour se parer; d'autres se déchire sous le cilice, pour le triomphe de leur religion; d'autres chantent, dansent, profèrent d'incohérentes paroles, se parlent entre elles, se heurtent, s'injurient, font un bruit semblable à celui des chauve-souris surprises dans leur antre.
L'aliénation chez les femmes a un caractère plus prononcé que chez les hommes: ce n'est pas sans danger que l'on pénètre au milieu de ces êtres désorganisés, et c'est surtout la vue des femmes, qui met les folles en fureur; le contraste de leur toilette avec les haillons qui les recouvrent, le calme des traits de la visiteuse qu'elles comparent peut être au trouble de leur âme, l'homme dont elle est accompagnée et leur isolement, toutes ces vérités qui se révèlent aux yeux des folles malgré leur folie, les blessent et provoquent les injures et les outrages dont elles couvrent celle qui a l'indiscrétion de troubler leur retraite. Des cabanes entourent cette cour mystérieuse dont je viens de parler; là, gémissent des pauvres folles furieuses et enchaînées, tandis qu'autour d'elles se promènent les incurables. Incurables!... Oh! si un instant la raison leur était rendue, à ces pauvres femmes, qu'elles pussent comprendre le mot qui les condamne à jamais! Etre pour la vie enfermées et innocentes, avilies et honorables, regrettées, chéries peut-être et pourtant rejetées du monde, isolées pour la vie. Oh! quelle erreur de la nature d'avoir donné à l'homme une raison qui peut le quitter, et à laquelle il peut survivre. Oui, si cette minute lucide leur était accordée, elle renfermerait plus de douleur que toute une vie de chagrin et d'amertume. Mais le croirait-on, c'est lorsque la gaîté les anime, ces pauvres femmes, qu'elles sont plus effrayantes encore; la gaîté sur les traits d'une folle, c'est un rayon de soleil qui se projette un instant sur un tombeau; il ne peut le réchauffer. Parmi ces créatures si malheureuses, il n'en est pas qui inspirent plus de pitié que celles qu'un noble chagrin a flétries. Oh! qu'elle est intéressante cette jeune fille qui tresse la couronne virginale que sa tête doit porter le jour où son amant deviendra son époux. Son amant est mort, elle l'attend toujours, elle le croit endormi, elle croit le voir près d'elle, regarde sans cesse la place où son imagination l'a fixé, elle sourit quelquefois à cette illusion de son délire; puis, elle tombe dans des convulsions qui font craindre pour sa vie.


De cette enceinte, où se promènent ces malheureuses, ces pauvres incurables, on pénètre dans les dortoirs. Il en est un réservé aux idiotes condamnées à rester au lit: on le désigne sous le nom de dortoir des Gâteuses. C'est là surtout que l'on éprouve un sentiment d'admiration pour les soins dont on entoure ces fumiers vivans; l'ingénieuse propreté de ces anges humains est au-dessus de tout éloge. Des conduits d'eau lavent à l'instant la pierre placée sous le lit des malades et salie par elles; la paille fraîche sur laquelle elles sont étendues remplace celle qui ne l'est plus; et l'on se promènerait au milieu de ce lieu qui devrait infecter, sans savoir ce qui s'y passe, si l'on ne vous le faisait observer.
Les infirmeries, les réfectoires, tout en un mot, est merveilleusement organisé pour adoucir et améliorer le sort des femmes et des infirmes de toute nature, confiées aux soins de l'administration de la Salpétrière. Cette administration défraie pour son service toute espèce de corps d'état: charpentier, menuisier, fumiste, couvreur; des médecins, des pharmaciens en assez grand nombre, pour que les secours soient aussi prompts qu'intelligens; plus de trois cents employés desservent cet énorme établissement. Chaque corps est logé, ainsi que l'aumônier qui dessert la chapelle de l'hôpital. L'église est belle et spacieuse, des bancs y sont disposés pour recevoir les nombreux fidèles de la maison. Enfin, il est impossible d'unir avec plus de perfection les sentimens de douce charité et d'humanité active à l'administration du matériel, où rien n'est négligé pour soulager les souffrances et le malheur.

                                                                                                            Aglaé Comte.

Magasin universel, novembre 1836.

mardi 3 mars 2015

Azay-le-Rideau.

Azay-le-Rideau.
            (France)



Le château d'Azay, par son agréable situation dans une île formée par la rivière d'Indre, est digne d'être cité comme l'une des plus pittoresques de France, et par la richesse des détails de son architecture, il doit être mis au nombre des plus beaux monumens de la renaissance.



Les archives de cette terre offrent une suite de seigneurs qui remonte jusqu'au commencement du XIIIe siècle. Hugo-Ridelley ou Ridelli, seigneur d'Azay et de Relay, est le premier dont on ait connaissance, et c'est de son nom que ce lieu a pris celui d'Azay-le-Rideau. Ce seigneur est compté parmi les chevaliers bannerets de Touraine, qui combattaient auprès de Philippe-Auguste, à la bataille de Bovines.
Il ne reste, de l'ancien château, qu'une grosse tour qu'on a trouvé le moyen de lier aux nouvelles constructions, commencées en 1502 par Gilles Berthelot, et continuée par Pothon de Xaintrailles et Samblançay.
Ce château, élevé sur pilotis, est flanqué de tourelles, qui forment, avec les deux principaux corps de bâtiment, une masse aussi imposante que remarquable par l'élégance de son architecture. Il est entouré, au nord et au midi, par la rivière d'Indre qui, au couchant, se divise de manière à former plusieurs petites îles couvertes d'arbres. A l'extrémité, du côté de la route de Chinon à Tours, se trouve une belle chute d'eau, formée par le bras de la rivière qui sépare les jardins d'un ancien pont.
La terre d'Azay, l'une des plus anciennes châtellenies de France, jouissait de privilèges très-étendus. Après Gilles Berthelot, trésorier ou surintendant de l'épargne sous François 1er, elle a été successivement possédée par les dauphins d'Auvergne, et plusieurs seigneurs des maisons de Montpensier, de Sancerre, de Cossé, de Saint-Gelais, de Lausac, de Lusignan et de Vassé. Le propriétaire actuel s'est attaché à réparer le château dans le style du XVIe siècle, et particulièrement la chambre de François 1er. Ce prince avait fait d'Azay-le-Rideau un rendez-vous de chasse, à cause du voisinage de la forêt de Chinon.
Le portail d'Azay, exécuté avec légèreté et correction, est le premier objet qui se fait remarquer. Composé de trois ordres d'architecture, pris dans les modèles de la renaissance, ce portail, ornement de la façade principale du château, sert de cage à un escalier des plus curieux, où le précieux des détails le dispute à leur profusion. Les deux bas-reliefs de la première frise représentent, l'une une hermine, et l'autre une salamandre au milieu des flammes, avec cette devise: Nutrisco et extinguo. Cinq colonnes surmontées de niches, dans la frise desquelles est écrit: ung seul désir, servent à lier le rez-de-chaussée avec les étages supérieurs, dont les pilastres sont recouverts d'arabesques du meilleur goût. Ce portique se termine par un fronton, sur lequel on distingue quelques traces d'armoiries, et le chiffre de Diane de Poitiers, cette femme dont la beauté agit si puissamment sur l'esprit des rois François 1er et Henri II son fils.
Quoi de plus gracieux que la cour de François 1er, et le gentil usage des filles de la reine, nobles demoiselles qui servaient les intimités du palais. Lorsque le roi allait courre le cerf à Fontainebleau, à Azay, à Saint-Germain ou à Chambord, cette nombreuse suite de demoiselles l'accompagnaient, et là, sa majesté prenait ses ébattemens et plaisirs. La cour de François 1er était, comme dit Brantôme, assez gentiment corrompue: "Une cour sans femmes, disait ce roi galant, est une année sans printemps, un printemps sans roses. -C'est un jardin sans fleurs, ajoute un courtisan, et ressemble mieux une cour de satrape ou d'un Turc, que non pas d'un roi très-chrétien." Quand le roi s'acheminait vers quelques uns de ses châteaux, sans y mener les femmes, chose, du reste qui était assez rare: "Nous étions, dit encore Brantôme, si esbahis, si perdus et fâchés, que pour huit jours que nous faisions de séjour séparés d'elles et de leurs beaux yeux, ils nous apparaissaient un an, et toujours à souhaiter: quand serons-nous à la cour? n'appelant la cour bien souvent là où était le roi, mais où étaient la reine et les dames."
Le but de François 1er avait été de raviver l'esprit chevaleresque des vieux temps, non point qu'il put évoquer du tombeau une institution qui était morte avec les idées et les mœurs de la conquête féodale; mais le courage galant du preux monarque se complaisait avec les fières prouesses, les bons coups d'épées, les combat à fer émoulu qui s'unissait si bien à l'amour des dames, à la douce licence des mœurs et des propos. Jamais les tournois, les chocs des longues piques n'avait été plus fréquens et plus hardis; on se mêlait aux joutes par amour de sa mie: rois, princes de sang et simples chevaliers. Quels beaux échafauds parés de mille couleurs! quelle foule de nobles demoiselles donnant le prix de vaillance à travers les trophées d'armes et les blasons! Aussi, tous les châteaux bâtis à cette époque sont-ils surchargés de devises galantes, de chiffres entrelacés que soutiennent de petits amours, et le château d'Azay, plus qu'aucun autre, donne une juste idée de ce gracieux passe-temps.
Tout porte à croire qu'il a dû exister sur l'emplacement d'Azay-le-Rideau un établissement formé par les Romains; plusieurs fouilles ont fait découvrir d'anciens monumens qui, par leur distribution encore apparente et par les matériaux dont ils étaient composés, annoncent des constructions romaines. On voit, dans la bibliothèque du château, un sigillum en cristal, d'une grande dimension, un petit gladiateur monté en bague, des urnes lacrymatoires et d'autres objets précieux qui se trouvaient, pour la plupart, renfermés dans le tombeau d'un jeune chevalier romain, trouvé dans le parc d'Azay, en un lieu nommé la Rémonière, qu'on dit avoir tiré son nom d'un temple consacré à Remus.
La petite ville d'Azay-sur-Indre paraît avoir été autrefois d'une assez grande importance; occupée par les Bourguignons qui s'en étaient rendus maîtres, Charles VII, alors dauphin, en fit le siège et la prit en 1418. Ce prince, mécontent des habitans, en fit pendre, disent les chroniques, dix-sept, vingt et quatorze aux toits de leurs maisons, qu'il fit brûler après. De là la dénomination d'Azay-le-Brûlé, conservée depuis à cette ville.

Magasin universel, novembre 1836.

lundi 2 mars 2015

grosse cloche du Kremlin.

Grosse cloche du Kremlin.


L'Abeille du Nord publie une lettre de Moscou du premier septembre, dans laquelle on lit d'intéressans détails sur l'opération de soulèvement d'une cloche qui était, comme on sait, enfouie dans la terre.
Cette cloche, l'une des merveilles de Moscou, avait été coulée en 1733, sur l'ordre de l'impératrice Anne par le fondeur russe Michel Montorine; elle a 21 pieds de haut, 23 de diamètre, et pèse 12.000 pouds (492.000 livres) . La beauté de ses formes et de ses bas-reliefs, la richesse du métal employé à sa fonte, et qui se compose d'or, d'argent et de cuivre, en font un monument remarquable, non seulement sous le rapport religieux, mais encore sous celui de la perfection à laquelle on était parvenu en Russie, à cette époque, dans l'art du fondeur.
La cloche a été soulevée, le 5 août dernier, en présence des autorités et d'une foule considérable de spectateurs, par les soins de M. de Montferrand, déjà si avantageusement connu pour les nombreux travaux qu'il a exécutés à Saint Pétesbourg. Pour la retirer du sol, où elle était enfouie à une profondeur de 30 pieds, M. de Montferrand avait fait creuser la terre tout autour, et construire des échafaudages de 48 pieds de haut. A cinq heures et demie du matin, après les prières pour l'heureuse issue de cette opération, 600 soldats, sur un signe de M. de Montferrand, mirent les cabestans en mouvement, et bientôt après on vit s'élever la cloche qui se trouva entièrement dans l'espace de 42 minutes, sans le moindre accident. Les ouvriers commencèrent aussitôt à élever une plate forme qui se trouva prête en l'espace de huit heures, et sur laquelle la cloche fut descendue.
Le lendemain, elle fut placée sur des patins, et ensuite amenée, au moyen d'un plan incliné, jusqu'au piédestal destiné à la recevoir, et sur lequel elle a été placée le 8 août.

Magasin universel, novembre 1836.

Fêtes célébrées dans le Mysore

Fêtes célébrées dans le Mysore
          pour conjurer la petite vérole.



Les détails suivans sur cette singulière cérémonie sont fournis par un témoin oculaire.
Les fêtes de Mariannah, divinité invoquée par les Hindous contre la petite vérole, consistent en jeûnes, ablutions, sacrifices, danses et promenade à travers le feu; cette dernière et périlleuse épreuve se fait après le coucher du soleil. Près de Bangalore, ville importante de la province de Mysore, et qui compte une population de plus de 60 mille âmes, le lieu de la fête est une petite pagode d'un aspect assez misérable, desservie par sept ou huit prêtres.
Un fossé de 18 pieds de long sur 12 de large est creusé au milieu de la première enceinte. Ce fossé est rempli de charbons ardens. Au moment donné, une longue file d'individus de tout âge, de tout sexe, sortant de la pagode, s'y rend processionnellement en chantant les louanges de la déesse Mariannah, avec accompagnement de cymbales et de l'inévitable tourté. Tous ceux qui composent le cortège arrivent au feu sans vêtemens, mais le corps enduit d'une substance jaunâtre dont aucun des naturels du pays ne connaît la composition.
Après que l'un des desservans du temple a immolé un coq, les dévots se mettent à passer et repasser dans le foyer; ils s'avancent, puis reculent, tantôt avec lenteur, tantôt avec vivacité, sans que rien décèle en eux la moindre douleur, et chacun d'eux, marchant ou dansant, traverse ainsi le brasier, au centre duquel est pratiqué un sentier bien étroit.
Cette promenade dans le feu est précédée d'ablutions et de trois conjurations adressées à Mariannah.
Lorsque la cérémonie est achevée, le cortège rentre dans le temple, et les fidèles enduits sont lavés dans une grande piscine. C'est dans cette eau que sont ensuite plongés les jeunes enfans que l'on veut préserver de la petite vérole: immersion qui, hâtons-nous de le dire, est rarement efficace.

Magasin universel, novembre 1836.

Eglise de Saint-Thibault.

Eglise de Saint-Thibault.
                  (Côte-d'Or)



L'église de Saint-Thibault a été fondée au onzième siècle; mais il n'existe plus de trace de la construction primitive. La nef, qui était romane (bâtie au douzième siècle) , a été détruite par un incendie en 1603, et remplacée par le bâtiment sans caractère que l'on voit aujourd'hui. Le porche et la porte, au nord, ont été bâtis au treizième siècle; la chapelle de Saint-Gilles, petite construction au nord du chœur, date, ainsi que le chœur lui-même, du quatorzième siècle: c'est un modèle de hardiesse et de légèreté.
Une chapelle correspondante, au midi, a été démolie en 1793. A l'époque où l'on a reconstruit la nef (dans le dix-septième siècle), on éleva un clocher fort lourd sur le porche du treizième siècle. Ce clocher écrasait les claveaux de l'ogive de la porte: pour le réparer, il a fallu le démolir et lui substituer un petit campanile à droite de la porte, et un peu en retraite.


Cette porte qui vient d'être restaurée par M. Viollet-Leduc, à l'aide d'une subvention du ministère de l'intérieur, est remarquable par ses magnifiques sculptures. Sous le trumeau est la statue de Saint-Thibault, revêtu des habits pontificaux, la tête entourée d'un nimbe, tenant un livre de la main gauche, la droite élevée pour bénir. A gauche sont deux statues: l'une représente un évêque, l'autre une femme. En pendant, à droite, sont deux statues d'hommes vêtus d'habits courts. Il est assez remarquable qu'aucune de ces quatre statues n'a de nimbe. La tradition du pays n'a pas conservé les noms des personnages dont elles étaient destinées à conserver la mémoire.
Sur le linteau, en bas-relief, on a sculpté la Mort de la Vierge et l'Assomption. Le couronnement de la Vierge occupe la partie supérieure du tympan.
Sous la première voussure, on voit quatre Vierges sages et quatre Vierges folles; ces statuettes sont d'un admirable travail. La seconde voussure est remplie de statuettes de rois et de prophètes.
Les deux vantaux de la porte sont ornés, et datent de l'époque de Louis XII.
Il existe dans le chœur un tombeau du quatorzième siècle sans inscription: c'est une statue de chevalier couché sur le dos, avec deux anges à sa tête et deux autres à ses pieds. Un bas-relief fort mutilé décore le fond de la niche où ce tombeau est conservé.
On remarque dans la chapelle de Saint-Gilles une autre statue de femme provenant d'un tombeau qui existait, dit-on, autrefois dans la nef.
A l'autel, il y a deux retables en bois, du quatorzième siècle, qui, bien que barbouillés d'une façon déplorable, attestent un travail élégant et habile; enfin une petite statue de la Vierge, du quatorzième siècle (peinte à l'huile malheureusement) , mérite une attention particulière.
Saint-Thibault n'est qu'un très-petit village, situé à 18 ou 20 kilomètres de Semur. Son nom avait été changé pendant la révolution en celui de Bellefontaine.

Magasin pittoresque, mai 1849.

dimanche 1 mars 2015

Le pionnier américain.

Le pionnier américain.


La vaste étendue de sol fertile que possède le gouvernement des Etats-Unis se compose de terres qui lui ont été cédées par les nations européennes auxquelles il a succédé, par les différents Etats dont l'union se compose, et par les tribus indiennes que le système politique a toujours tendu à rejeter entièrement à l'ouest du Mississipi.
Peu de temps après la constitution du gouvernement fédéral, le congrès décida qu'une partie des terres publiques serait réservée pour récompenser les défenseurs de la patrie dans la guerre de l'indépendance, et que le reste serait mis en vente pour amortir les dettes de la république.
En 1842, il restait à vendre 1.407.241.313 acres (1). De nouvelles conquêtes ont encore agrandi cet immense territoire.
Avant d'être mises en vente, toutes les terres sont divisées en sections contenant chacune 640 acres. Les lignes de divisions sont, autant que possible, tirées suivant les points cardinaux et se coupent à angles droits. La trente-sixième partie des terres publiques (c'est à dire 640 acres par canton) est réservée, à perpétuité, pour défrayer les écoles. Sept cantons entiers, chacun de 23.040 acres, sont consacrés à l'entretien des différentes universités.
Plusieurs millions d'acres sont vendus, chaque année, aux enchères publiques, sur une mise à prix d'un dollar eu un quart à deux dollars par acre. (2) 
Le titre qui confère le droit de propriété est très-simple: c'est une feuille de parchemin in-4° qui mentionne la date d'acquisition, la situation du terrain acquis, et le nom de l'acquéreur. Ce document, signé par le Président des Etats-Unis et par l'agent de bureau des Terres publiques, est délivré sans frais au nouveau propriétaire, et peut être transféré par lui à toute autre personne sans aucune formalité.
C'est principalement de la classe moyenne des Etats-Unis que sort  le plus grand nombre de ces pionniers de l'agriculture qui, s'avançant de proche en proche dans l'intérieur modifient insensiblement la surface du continent américain.
Lorsqu'un fermier des vieux Etats voit grandir autour de lui sa famille, il consulte sa femme, et après avoir obtenu son assentiment, il se décide à aller chercher, vers les régions nouvelles de l'ouest, quelque grande propriété qu'il puisse acquérir à peu de frais. Il examine les cartes déposées au bureau des Terres publiques; il interroge les voyageurs; mais il ne se contente pas de ces renseignements, il veut tout voir et étudier par lui-même. Prenant pour guide un de ces chasseurs qui sont nombreux sur les frontières, il traverse des forêts immenses pour arriver jusqu'à la propriété qu'il se propose d'acquérir. Il juge des qualités du sol par la nature de ses productions; il observe les sources, l'humidité de la terre et ses différentes couches; il remarque les directions des montagnes qui règlent celles du vent et des ruisseaux; il cherche une chute d'eau où il puisse un jour bâtir un moulin; puis, ayant tout considéré, tout pesé, il revient et fait ses propositions aux employés du bureau des Terres publiques ou au propriétaire du terrain. 


Le marché conclu, une partie du prix payé, le reste hypothéqué sur la terre, notre industrieux colon se met en route, non pas encore avec sa famille, mais accompagné seulement de quelques serviteurs. Il s'attache d'abord à découvrir et à frayer une sentier commode, à bâtir une cabane d'écorce, à défricher une petite quantité de terrain pour la culture. Lorsqu'un espace suffisant est ainsi nettoyé et ensemencé, il l'environne avec des troncs d'arbres provenant du défrichement; car une clôture est nécessaire pour préserver les récoltes des atteintes des bêtes sauvages; et ces barrières, composées de longs soliveaux enchevêtrés aux extrémités, ou fixés en travers sur des pieux, donnent une physionomie particulière aux champs cultivés de l'Amérique.
L'été s'écoule, et durant tout ce temps le courageux pionnier n'a encore aperçu, de loin en loin, que quelques chasseurs américains armés de leur carabine, ou quelques sauvages. Aux premières rigueurs de l'automne, notre colon retourne au milieu de sa famille. Assis près du foyer, il raconte ses travaux à sa femme, à ses enfants. Le printemps arrive, et cette fois toute la famille se met en route. Deux ou trois chariots couverts contiennent les objets nécessaires à cette nouvelle vie: des lits, des outils, des provisions. L'excitation du voyage entretient l'ardeur dans les esprits; mais lorsqu'on est installé dans cette cabane où l'on doit vivre durant si longtemps privé de toutes relations sociales; lorsqu'on ne voit plus autour de soi que la ceinture lugubre des bois, l'aspérité d'une terre à peine défrichée, la solitude éternelle et silencieuse, il faut beaucoup de courage pour ne pas s'abandonner à des regrets.
Depuis l'instant de l'arrivée jusqu'à celui où les prairies seront devenues douces et unies, où les vergers seront couverts de fruits, où les champs seront dégagés des souches d'arbre abattus, que de privations, que de fatigues!
Comment renouveler les vêtements, les instruments de toute nature? Les premières récoltes suffisent à peine aux besoins de la famille; et quand même elles laisseraient un excédent, l'absence de chemin empêcherait d'en tirer parti. La nécessité rend industrieux: pendant les longues nuits d'hiver, tandis que les troncs entassés flambent et pétillent dans l'âtre, tandis que le vent et la pluie assiègent le toit, le colon, qui a apporté avec lui du cuir, raccommode les chaussures de ses enfants; il répare également les harnais de ses chevaux ou le bois de sa charrue. sa femme, de son côté, file la laine ou le lin, et fabrique elle-même les étoffes grossières. Les enfants, assis au coin du feu, tressent des corbeilles pour tenir lieu des coffres et des armoires que l'on n'a pu apporter. Parmi les ustensiles de ménages, les tonneaux sont peut être les plus difficiles à fabriquer. Le colon trouve un moyen d'y suppléer. Chaque fois qu'il trouve dans les bois un de ces arbres creux qui servent durant l'hiver de retraite aux écureuils, il y fait une marque; puis, aux jours de loisir, il va le couper, il le scie, le polit en-dedans, y met un fond, et se trouve ainsi avec une espèce de tonne ou de baquet dont la nature a fait une grande partie les frais.
Voilà comment le pionnier américain imite Robinson Crusoé dans ses ingénieuses tentatives; mais, plus heureux que le pauvre naufragé, il ne travaille pas pour lui seul; la présence de sa femme et de ses enfants soutient son courage, et le bonheur le récompense de ses peines.

(1) un acre équivaut à peu près à 40 ares, à un peu plus d'un arpent de Paris.
(2) Un dollar équivaut à 5 fr, 42 cent.

Magasin pittoresque, mars 1849.

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

Il est probable que la monotonie du suicide est comme le choléra, un mal répandu dans l'air; car, dans certains moments, elle se manifeste avec une intensité extraordinaire.
Telle est la journée qui vient de s'écouler.
A une heure du matin, le sieur Guillaume D... s'est précipité dans le canal Saint-Martin, d'où il a été retiré, vivant encore, par Eugène Rémont, qui suivait le bord de l'eau à cette heure matinale.
A quatre heures du matin, Célestine Benoit a été trouvée morte dans sa chambre. Au moment où son mari y rentrait, elle venait d'expirer par la vapeur du charbon.
A cinq heures, Alexandre E..., peintre en bâtiments, a tenté de s'asphyxier aussi, et n'a été dérangé dans son projet que par ses voisins, qui, entrant chez lui, l'ont conduit au poste voisin.
A neuf heures, le sieur Jean M..., âgé de quarante ans, a été trouvé sans vie dans son domicile, où il avait également fait usage du gaz carbonique.
C'est encore le même moyen dont s'est servie Eugénie D..., jeune modiste, perdue par des chagrins d'amour, et qu'on a trouvé morte à midi.
A neuf heures du soir, H. R... , âgée de soixante ans, s'est précipitée dans la Seine, d'où elle a été retirée à temps, et ensuite consignée au dépôt.
A dix heures du soir, le malheureux M... F... , poussé au suicide par la misère, s'est jeté du haut d'un bateau de savon dans l'eau, où il a péri.
A onze heures, Auguste R..., garçon marchand de vins, a cherché la mort dans le canal Saint-Martin, d'où il a pourtant été retiré par deux jeunes peintres qui passaient.
Enfin, à minuit, le sieur Henri C... s'est précipité dans le même canal, d'où il a aussi été retiré sain et sauf par un brave nageur, François Pilgrain.
Voilà une journée funèbre, s'il n'en fut jamais.

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Un fait touchant s'est produit à la justice de paix du canton de Montaner. Une femme ayant fait assigner un meunier pour le payement d'une certaine quantité de grains qu'elle lui avait fournie, et qui s'élevait à la somme de trente francs, le juge de paix interrogea le détenteur. Celui-ci répond qu'il est loin de nier sa dette; mais que, ne sachant où prendre le pain nécessaire pour nourrir sa nombreuse famille, il est obligé de demander un délai. Le juge se tourne alors vers la demanderesse et lui demande s'il ne lui est pas possible de souscrire à cette touchante supplication. La pauvre femme répond à son tour qu'elle le voudrait, mais que son mari vient d'être incarcéré pour dettes, et qu'elle n'a d'autres ressources pour nourrir sa famille que ses trente francs. En face de ces deux misères, le juge, ému, tira de sa poche les trente francs; il les remit à la pauvre femme, et le meunier sort libéré de sa dette.

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Tout le monde connait le Panthéon Nadar, cette oeuvre à la fois comique et gigantesque; et ceux qui l'ont vue veulent la voir encore.
On trouve là les portraits charges de toutes les illustrations contemporaines. Dans une immense feuille, tirée à deux teintes, le spirituel auteur a tracé l'image fidèle et grotesque, mais toujours saisissante, de toutes nos célébrités, dont la procession se déroule depuis le premier plan jusqu'au lointain de la page, et a dédié ce portrait de notre siècle à la postérité.
Le Panthéon Nadar se vend chez l'auteur, 113, rue Saint-Lazare, et chez les principaux éditeurs d'estampes.

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On a beaucoup remarqué à l'Exposition deux groupes représentant Héloïse et Abeilard. Dans le premier, les amants sont jeunes et aux plus beaux moments de leurs amours; les figures y sont admirables de passion et de charmes. Dans le second, l'art a reproduit l'austérité de la vieillesse et la majestueuse empreinte du malheur. Ces doux groupes, d'un jeune statuaire qui révèle un talent du premier ordre, M. Emile Chatrousse, ont été en partie inspirés par le beau livre d'Héloïse et Abeilard, de notre collaboratrice madame Clémence Robert.

                                                                                                                     Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 8 novembre 1857.