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jeudi 23 juillet 2026

 Petit diner.





L'artiste reste inconnu, cette estampe date de 1820. Elle s'intitule "Petit diner" et représente, à gauche, Olympe de Gouges attablée avec Céline, une de ses amies. Cette estampe a été réalisée pour servir d'illustration au livre d'éducation "Conseils à ma fille" de Jean Nicolas Bouilly.
A noter l'anachronisme vestimentaire: Olympe de Gouges est habillée d'une robe style 1er empire alors qu'elle a été guillotinée en 1793.
La question qui se pose est pourquoi une telle illustration? En fait, sous cette gravure était écrit: "La belle Olympe se trouve à son tour obligée de manger sur ses genoux." En effet, on voit que les deux amies portent chacune leur assiette sur leurs genoux; en cas de manque de place, il est possible de rompre exceptionnellement les convenances .

mercredi 1 février 2017

Ne mettez pas les mains dans le plat.

Ne mettez pas les mains dans le plat.

Une ordonnance des plus curieuses, datée de 1624 contient les règles de conduite à l'usage des cadets (les plus jeunes officiers) qui étaient invités à dîner chez un archiduc d'Autriche.
Les voici textuellement:
"Son Altesse Impériale et Royale daigne inviter plusieurs officiers à sa table; comme j'ai eu en maintes fois occasion de remarquer que la plupart des officiers observent entre eux la plus grande courtoisie et bienséance et se conduisent en véritables et dignes cavaliers, ce néanmoins, je dois signaler à l'attention des cadets, qui ne sont pas encore suffisamment rabotés la mesure régulière:
1° Présenter ses civilités à son Altesse Impériale et Royale, en terme propre, habit et bottes, et ne point arriver à moitié ivres.
2° A table, ne point se balancer sur sa chaise, ni tendre les jambes tout du long.
3° Ne pas boire après chaque morceau, sans cela on se saoule trop vite; ne vider, après chaque plat, le hanap qu'à moitié et avant de boire s'essuyer proprement les moustaches et la bouche.
4° Ne pas mettre la main dans le plat, ne pas jeter les os derrière soi ou sous la table.
5° Ne point se lécher les doigts, ne point cracher sur l'assiette ni se moucher dans la nappe.
6° Ne point hanaper trop bestialement au point de tomber de sa chaise et de ne pouvoir marcher droit devant soi!"
Quels ont dû être les usages de ces temps-là, s'il était nécessaire de faire de pareilles prescriptions! La politesse s'est décidément raffinée.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 juin 1908.

vendredi 2 décembre 2016

Usages et coutumes.

Usages et coutumes.


- Le code militaire est très sévère, mais je ne sache pas qu'il défende aux jeunes soldats d'exercer, dans des soirées intimes privées, leurs talents de musicien et de chanteur, avec ou sans rémunération. Ils peuvent tout aussi bien déclamer, dans les mêmes conditions, sans demander aucune autorisation à leurs chefs. Ce dont il faut s'assurer, c'est d'une permission de dix heures, de minuit ou de la nuit.
- J'ai dit que le garçon d'honneur ne peut offrir à sa demoiselle d'honneur qu'un bouquet noué de longs rubans. Quelqu'un voudrait tourner la difficulté en envoyant le bouquet dans un beau vase ou une riche jardinière.
Je ne puis donner mon approbation à cette idée, une femme ne peut recevoir de présents de ce genre que d'un parent.
- On trouve étrange qu'on ne puisse donner des gants à sa demoiselle d'honneur, tandis qu'il est prescrit au parrain d'en offrir à sa commère. Que voulez-vous, il faut se soumettre aux lois du savoir-vivre qui ont leur raison d'être. Si une jeune fille peut accepter un cadeau du parrain son compère, c'est parce que le fait de tenir un enfant sur les fonts baptismaux crée entre eux un lien de parenté spirituelle.
- Le roi de la fève, qui a fait partager à une jeune fille sa couronne éphémère, ne peut non plus lui offrir que des fleurs.
- Le costume masculin est interdit aux femmes bien élevées dans un bal travesti. C'est faire preuve d'un manque évident de réserve, pour ne pas dire plus, que de l'adopter, même sous le masque.
Un homme fait peut-être mieux aussi de ne pas choisir un costume féminin, dans les mêmes circonstances, mais ce n'est cette fois qu'une affaire de goût et non de décence; sous la robe dont il s'affuble, l'homme portant des vêtements de son sexe.
Je profite de l'occasion pour dire mon sentiment au sujet des costumes extra-courts qu'on exhibe sous prétexte de déguisement. Ils ne sont ni seyants, ni convenables. Après la douzième année, la femme doit porter des jupes suffisamment longues pour cacher ses jambes, sous peine de manquer au décorum et de paraître grotesque.
- Pour la tombola, à une fête de bienfaisance, on peut offrir tout ce qu'on veut en fait de lots, pourvu que les objets envoyés soient utiles ou jolis, convenables... au point de vue de la morale. Il faut prendre en pitié les sots qui se moqueraient du don d'une tablette de chocolat. Des vases, des tasses, de menus objets de toilette, des porte-plume, des encriers, des buvards, tous les ustensiles servant les travaux à l'aiguille sont admissibles, avec bien d'autres, et seront gagné avec grand plaisir.
- Quand une jeune fille est orpheline de mère, elle fait mieux de demander la compagnie d'une parente âgée ou d'une amie, âgée aussi, pour rendre des visites ou pour recevoir chez elle.
- Pour assurer son propre bonheur et celui des siens, mari, enfants, une femme intelligente et bonne ne manque jamais aux égards qu'elle doit à celui qu'elle a choisi pour compagnon de vie.
Il est triste de voir quelques jeunes femmes accueillirent avec impertinence les observations que leur fait un mari, plus expérimenté qu'elles sur leur manière d'agir.
Elles se complaisent dans une sorte de révolte, entretenant des relations avec des femmes qu'il leur a demandé de ne pas fréquenter; organisant avec ces femmes des parties qui sont fort coûteuses, dont le prix déséquilibre le budget familial. On n'a pas trop de reproches pour l'homme qui dépense au café ou au cabaret, au jeu, etc., l'argent qui devrait faire vivre la famille. C'est encore un peu plus ignoble, quand c'est la femme qui "mange" cet argent (l'argent gagné par le mari) en goûters et petits repas fins. Et si, par dessus le marché, elle ridiculise avec ses amies l'homme qu'elle a le devoir de respecter, elle est tout à fait odieuse, indigne d'être épouse et mère.
- Je crois que le meilleur placement des économies d'une jeune fille consiste à acheter de la rente sur l'Etat, des obligations de chemin de fer, voire des obligations de la ville de Paris, à cause des lots.
- Je ne m'occupa pas de graphologie, mais je pourrais faire examiner les écritures et répondre directement, si on me donne son adresse.
- Merci à ceux de mes lecteurs qui m'ont envoyé des cartes et des vœux. Leur sympathie m'est infiniment précieuse, je leur en suis reconnaissante.

                                                                                                           Ann. Seph.

Le Petit Journal, dimanche 17 février 1895.

dimanche 6 octobre 2013

L'étiquette à table.

Comment il faut manger les hors-d'oeuvre, les oeufs, les primeurs, les fruits, les melons.

Au moment où les primeurs font leur apparition sur les tables de restaurants et des particuliers, il est intéressant d'étudier les différentes façons de les manger. Il est des règles de savoir-vivre que tous connaissent; mais il en existe d'autres, moins courantes, qui échappent à l'attention des personnes peu accoutumées au monde. Voici quelques usages de politesse qui vous donneront sans grande peine le renom d'homme bien élevé.


Comment on doit manger les hors-d'oeuvre.

Les olives sont mangées à la fourchette; on enlève le noyau qu'on dépose sur sa fourchette et qu'on met finalement sur son assiette.
On coupe les queues des radis avec son couteau et sa fourchette, on porte le radis à sa bouche avec la fourchette. Ajoutons qu'il n'est nullement malséant de manger le radis en le tenant avec les doigts, pour le porter à sa bouche.
Les crevettes se dépouillent avec le couteau et la fourchette. Il existe même pour les nettoyer de petites curettes en argent, mais ces instruments sont fort incommodes et fort impratiques.
Le beurre se mange comme le fromage, c'est à dire qu'on l'étend sur des petits morceaux de pains.

Comment on mange les oeufs à la coque.

Doit-on casser l'oeuf par le petit bout ou par le gros bout ? C'est l'éternelle question non encore résolue. Mais, de quelque côté que nous brisons l'oeuf, nous devons le casser avec la petite cuiller. C'est avec celle-ci qu'on le mange, on ne fait pas de mouillettes, la coquille vide est écrasée sur l'assiette. Les Américains, après avoir brisé l'oeuf peu cuit, le jettent dans un verre à bordeaux, le mélangent avec une petite cuiller et le boivent ou le mangent à la cuiller.

Deux petites recettes de famille.

Si vous êtes gourmet, ajoutez au jaune de votre oeuf une cuillerée de crème fraiche ou un peu de beurre, remuez et mangez, vous obtenez ainsi un mélange délicieux.
Au lieu de mettre du sel plus ou moins long à fondre dans l'oeuf, faites-le dissoudre dans une demi-cuiller à café d'eau et ajoutez ensuite cette eau à l'oeuf en tournant pour mélanger.

Comment on mange certains légumes.

Dans le monde, les asperges se mangent à la fourchette; on coupe avec la fourchette et le couteau la pointe verte que l'on porte ensuite à la bouche avec la fourchette.
Les artichauds ne se servent guère avec leurs feuilles dans les grands repas; s'il en était ainsi, on les mangerait bravement en saisissant avec les doigts le haut de la feuille.
On fait actuellement des pommes de terre à l'américaine. Ces pommes de terre coupées en lamelle sont frites dans de la graisse bouillante; on les mange avec les doigts.
La salade ne se coupe pas dans l'assiette. On se sert en pinçant les feuilles avec l'extrémité des couverts à salade. Il faut avoir soin de ne pas faire glisser les feuilles, du saladier sur son assiette.

Comment on mange les fruits.

Les fruits se mangent avec le couteau et la fourchette à dessert. Le couteau est à lame d'argent. Les pèches, poires, pommes se coupent en quatre avec la fourchette et le couteau, on enlève ensuite les noyaux ou pépins, on épluche en long chaque quartier et on mange à la fourchette en découpant à mesure en petits quartiers, comme de la viande.
Les raisins se mangent à la main.
Les grosses fraises qui ont leurs queues se mangent à la main; on les roule dans le sucre.
Les petites fraises sont épluchées, roulées dans le sucre à l'aide d'une cuiller à entremets et mangées avec cette même cuiller. Elles se mangent aussi quelque fois dans un service spécial, avec assiettes grandes comme des soucoupes, accompagnées de petites fourchettes et d'un sucrier fantaisie.
On détache la cerise de la queue et on la porte à la bouche; le noyau est rejeté dans la main repliée en cornet et déposé sur l'assiette.
Les autres fruits à noyaux, abricots, reines-Claude, mirabelles, se partagent en deux avec les doigts. On peut enlever la pellicule extérieure en se servant de la fourchette et du couteau à lame d'argent.
Les oranges se pèlent avec le couteau d'argent ou avec les doigts. Il existe pour cet usage des couteaux à orange avec lame argentée; le bout, divisé en trois dents, sert à piquer et à oter les graines des oranges. Pour manger les quartiers d'orange, on se sert soit d'une fourchette, soit d'une cuiller à bout très allongé. Les bananes se pèlent de la main gauche; de la droite, avec le couteau, on fend l'écorce en quatre parties longitudinales; le fruit ainsi détaché, on mange l'intérieur avec la fourchette et le couteau. Une petite recette gastronomique donnée par un indigène: pour que la banane ait toute sa saveur, il faut  gratter avec un couteau à lame d'argent la couche cotonneuse qui l'entoure; le fruit ainsi dépouillé est excellent et d'un goût absolument différent.
Les figues fraiches s'épluchent de même, l'intérieur se mange avec une petite cuiller.
Pour manger le melon, il y a deux méthodes: la méthode américaine consiste à creuser avec une cuiller d'argent dans la partie supérieure de la tranche, on en mange à peine quelques cuillerées. En France, on le mange à la fourchette et au couteau; il faut surtout éviter de couper la tranche très profondément de manière à atteindre la couche verte.
Dans quelques maisons, on remplace en été, le potage par une tranche de melon rafraichie. Cette tranche, servie spécialement sur chaque assiette, s'accompagne d'une fourchette à tranchant pour couper la tranche. Les dents de cette même fourchette servent à piquer les morceaux.

Comment on sert les boissons glacées et les glaces.

Les boissons glacées se boivent avec des chalumeaux de paille. Les glaces se servent directement dans l'assiette; on supprime la serviette pliée que l'on posait autrefois au dessous parce qu'il était déplaisant de voir la glace fondre sur la serviette qui s'en imprégnait, et de tacher ensuite cette serviette en se servant de la glace.

Comment on sert le potage par la chaleur.

Le cosommé est servi froid dans de jolis bols d'argent ou des écuelles en vieille faïence. On peut le boire à même l'écuelle, car le consommé mangé à la cuiller perd beaucoup de sa saveur.

Petite étude gastronomique.

Chaque peuple a ses primeurs préférées. Il est amusant de constater combien les goûts diffèrent avec les nationalités.
Le Allemands ont un goût particulier pour les petits pois.
Les Anglais préfèrent les haricots verts.
Les Russes, les asperges.
Les Américains, les tomates.
Les Orientaux mangent carottes, concombres, navets, oignons complétement crus.
Les Français, et plus particulièrement les Parisiens préfèrent l'asperge, qualifiée d'ailleurs par les fins gourmets de "reine des légumes".

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 10 mai 1903.

mercredi 28 août 2013

Le carnet de Mme Elise.

Les complaisances.

Le mot seul de "complaisance" dit toute la grâce légère de ces compromissions badines.
D'impitoyables censeurs flétrissent les complaisances. " Ce sont des mensonges, disent-ils, et leur séduction même les rend plus pernicieux." Le Misanthrope de Molière, et tout récemment Kergès, dans les Complaisances, de M. Devore, symbolisent bien tous ces incorruptibles; pour eux, les complaisances sont des trahisons. " Celui qui ne dit pas ouvertement sa pensée, sa pensée tout entière, est un malhonnête homme, " déclarent-ils.
C'est aller un peu loin; leur intransigeance exagère notre culpabilité.
La complaisance n'est pas si perverse; elle ne cache pas la vérité, elle la voile, elle l'atténue, elle dissimule les impressions pénibles, les indignations et les dépits.
Durant tout le jour, chacun de nous accumule ces complaisances souriantes qui lui méritent le titre d'homme bien élevé; dès le matin, on écrit des lettres rapides et affectueuses: " Désolé de ne pouvoir accepter votre charmante invitation."- " Je me faisais une fête de vous accompagner au patinage, un rhume m'en empêche."
En réalité, ce sont des corvées auxquelles on échappe avec joie, mais faudrait-il donc le dire sans détour ?
On sort, on rencontre un ami; sa figure affligée vous rappelle soudain que son fils est malade, on l'avait oublié; n'importe, on court à lui, les mains tendues: " Eh bien ! Comment va ce cher enfant ? Je pense bien souvent à vous et ma sympathie ne vous quitte pas. Ce pauvre petit, il est si charmant."
Vous trouvez son fils maussade, laid, sournois, et sa maladie vous laisse froid; allez-vous le dire au père désolé ?
Voici venir une dame élégante et coquette; elle vous aborde, s'informe gracieusement de votre santé; pour être agréable à votre tour, vous lui faites compliment de sa toilette, de son teint, de sa grâce; au moment même, vous pensez peut être qu'elle est ridicule, blafarde et prétentieuse, mais vous exprimez le contraire avec un sourire.
Les complaisances vour rendent précieux; à l'occasion, on vous ménagera. Si vous savez tendre la main avant les autres à un parvenu enrichi, dire du spéculateur en faillite qu'il a été malheureux en affaires; si vous traitez de prudent un poltron ou un lâche, d'avisé un retors, de libéral un théoricien qui divague, d'original un être sans éducation, vous êtes un homme du monde impeccable.
Dès le berceau, l'enfant est dressé aux mêmes complaisances; bébé est bien élevé s'il sait quitter le jeu qui le passionne pour venir embrasser une vieille dame qu'il n'aime pas, s'il manifeste de la joie pour un cadeau qui ne lui fait aucun plaisir.
Toutes ces complaisances sont faites de politesse, d'urbanité, du désir de plaire; elles sont faites aussi, il faut bien en convenir, de la crainte d'encourir le dédain, la colère, la vengeance d'autrui.
Louer ou tolérer ce qui n'est ni grandiose ni très noble, exagérer sa reconnaissance ou sa tendresse, tempérer ses dégouts, atténuer ses indignations pour rendre la vie plus aimable, plus gracieuse, c'est acceptable et presque nécessaire. Mais utiliser ces complaisances pour se pousser dans le monde, écraser ses rivaux, accaparer l'argent, voilà qui est absolument blâmable. Dès que l'intérêt est en jeu, l'honnêteté native faiblit si vite qu'il faut se surveiller avec soin pour ne pas exploiter la situation.

                                                                                                       Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 25 janvier 1903.

jeudi 22 août 2013

Le carnet de Madame Elise.

Les conditions de paix de Monsieur.




Un de nos lecteurs, qui signe: Mécontent nous adresse une lettre fort piquante:

       Madame,


Pourriez-vous me donner quelques conseils pour m'aider à suivre l'exemple de Carl Wilson, habitant Kenosha, dans le Wisconsin; ayant intenté une action en divorce contre sa détestable épouse, il consentit à la retirer devant les supplications de sa femme; en revanche, il obtint qu'elle signât devant notaire une séries de promesses dictées par lui.
Moi aussi, madame, j'ai une femme insupportable; j'ai l'intention de demander le divorce; pour m'en empêcher il faudra qu'elle se soumette aveuglément aux commandements que je lui imposerai.
Dites-moi par quelles formalités légales je dois la lier pour qu'elle ne puisse manquer, par la suite, aux conditions qu'elle aura acceptées.
Voici à peu près le texte que j'exigerai:

Je serai ordonnée et économe, avec intelligence et mesure.

Je ne tyranniserai pas ma famille sous prétexte de surveillance.

Je n'obligerai pas mon mari à faire dix méchants repas pour pouvoir donner une soirée.

Je ne me répandrai pas plus d'un quart d'heure par jour en récriminations contre mes domestiques et mes fournisseurs.

Je ne ferai pas de virement de fonds, prenant dans le budget de la nourriture pour augmenter celui de la toilette.

Je n'irai pas manger des gâteaux chez le pâtissier pour faire ensuite la petite bouche à table et me plaindre de mon estomac.

Je passerai plus de temps à la cuisine que dans mon cabinet de toilette.

Je n'obligerai pas mon mari à discuter la façon de chacune de mes robes.

Je n'irai qu'une fois par quinzaine dans les magasins de nouveautés.

Je raccommoderai les vêtements, le soir, à la lampe, silencieusement, sans crier que ma vie est monotone.

Je ne menacerai pas mon mari d'abandonner la direction du ménage et de m'émanciper, chaque fois qu'il prendra le plus petit plaisir.

Je ne l'accablerai pas de questions minutieuses et agaçantes sur l'emploi de son temps et celui de son argent.

Je saurai le louer quand il a réussi quelque entreprise et ne l'accablerai pas de reproche quand il a échoué.

Je ne l'abasourdirai pas de commérages inutiles.

Je saurai garder un secret.

Je ne serai pas fantasque; je ne bouderai pas une journée entière pour une parole un peu vive.

Je ne lui garderai pas rancune pour un rien; je ne tiendrai pas une comptabilité serrée des moindres offenses que j'aurais reçues, pour les rappeler, dans la suite, à chaque occasion.

   
   Pour copie conforme:

                                                                        Mme Elise.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 décembre 1902.


mardi 20 août 2013

Le carnet de Mme Elise.

Le carnet de Mme Elise.

Quels sont les défauts qu'une fiancée peut tolérer chez son fiancé ?




On le sait, le fiancé classique n'a point de défauts. Gantés de frais, la cravate correcte et les cheveux lustrés comme un héros de M. Ohnet ou de Mme de Gréville; il est toujours souriant et de bonne humeur; s'il a quelques idées générales pour soutenir la conversation, il ne se montre point intransigeant dans ses principes; il est accommodant, chaque projet lui agrée et les phrases qu'il dit sont toujours caressantes ou flatteuses. Pendant de longues semaines, il restera volontiers conforme au modèle convenu et son sourire sera aussi régulier que l'envoi de ses bouquets.
Dans ce fiancé irréprochable, il y a cependant l'étoffe d'un mari; cette étoffe est roulée soigneusement en un paquet très régulier et d'aspect inoffensif, mais ses plis mystérieux peuvent contenir tant de cruelles surprises qu'on cherche à les pénétrer pour aller plus loin.

Tant que la parade dure, le fiancé soutient son rôle avec beaucoup de persévérance et ce n'est point là qu'il peut être étudié. Mais il arrive toujours un moment où il ne soutient pas son rôle, où il s'oublie sous le cercle de la grosse lampe de famille; il tranche, s'affirme, discute, raconte ses folies, ses ambitions, ses paresses: il se découvre naïvement s'il ne se sent pas surveillé. Et à mesure que ses défauts sortent comme les lézards de toutes les fentes d'un mur, pourvu qu'on ait pas l'air de les regarder, à mesure qu'ils s'étalent, la jeune fille hésite et s'inquiète; elle se demande quels sont les défauts qu'elle peut tolérer, car elle sait bien qu'il y en a plusieurs dont une femme adroite doit pouvoir s'accommoder.

Tout d'abord, elle accepte volontiers un caractère violent, impétueux; c'est l'envers de la générosité, le trop-plein de la force. La colère ne l'effraie pas sérieusement; pour une assiette cassée, même une gifle appliquée d'une main leste, elle pourra exiger bien des soumissions, elle boudera un peu, puis, pardonnera avec une noble clémence, sans refuser un petit cadeau, gage de réconciliation.
Les éclats de voix ne l'intimident guère; elle estime que son entêtement vaniteux aura raison des chocs et son sourire patient recèle la certitude du triomphe définitif.
Elle ne craint pas non plus la jalousie; beaucoup de femmes s'en plaignent avec ostentation, mais elle devine que peu d'entre elles sont vraiment à en souffrir. Il lui plaît d'être un bien précieux qu'on accapare et cet absolutisme lui est une douce flatterie. D'ailleurs, elle ne redoute pas la rudesse naturelle de l'homme; pourvu qu'il aime le travail, qu'il soit solide et ouvert, elle ne s'alarme point d'une vigueur dont le contact est rugueux; elle accepte tous les défauts francs, librement épanouis, il lui suffit de connaître ses partenaires pour combiner ses coups et préparer ses victoires.
Ce qu'elle ne peut souffrir, ce sont les défauts silencieux qui ferment l'âme et crispent le visage; l'envie, la prétention, l'hypocrisie sont des ennemis masqués contre lesquels il est malaisé de lutter.
Elle n'aime pas voir dans son fiancé tout l'arsenal des petits moyens retors et sinueux. Elle préfère conserver pour elle les armes de la ruse; ce qui la déconcerte avant tout dans son mari, ce sont les travers féminins.

Elle ne veut rien de mesquin; pourtant, il y a deux petits faibles qu'elle réclame de lui: elle souhaite qu'il soit gourmand et douillet; en femme prudente et avisée, elle pense déjà au temps douloureux où son front ridé, ses cheveux grisonnants n'auront plus de charmes. Lorsque la grâce de sa jeunesse ne retiendra plus son mari au foyer, elle sait que le besoin d'un cataplasme, d'une tisane ou d'une cuisine soignée le retiendra toujours.

                                                                                                                      Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 21 décembre 1902.

vendredi 16 août 2013

Le carnet de Madame Elise. 

A quel âge faut-il marier notre fille?





Si nous écoutions les juvéniles souhaits de notre fillette, il faudrait la marier de fort bonne heure; à peine sa natte est-elle transformée en chignon qu'elle veut devenir "Madame". Posséder un coquet intérieur, où règne sa fantaisie, sortir à sa guise sans chaperon, avoir un époux aimable qui la conduit au théâtre, lui offrir des fleurs en l'appelant "ma chérie", voilà l'idéal mignard qu'elle a édifié.
Tant que notre fille conserve ses illusions enfantines, gardons-là soigneusement auprès de nous; elle a encore tout à apprendre de l'expérience, elle n'est pas armée pour la conquête de son bonheur. La voyez-vous lancée dans la vie avec ses chimériques espérances ? Au premier bouquet oublié par son mari, quelle crise de désespoir ! et si ce même tyran passait une soirée à son cercle, la pauvrette se croirait à jamais délaissée.
Avant d'entre en scène, obligeons-la à considérer le monde; elle n'y verra guère de chevaliers dont l'épaule consente à soutenir sans trêve une tête languissante; elle verra, au contraire, la lutte des activités qui se heurtent et des égoïsmes qui se repoussent. Son esprit exalté imagine partout des idylles ou des drames; avec du sang-froid, elle comprendra mieux la banalité nécessaire de l'existence: quelques joies, quelques déceptions, parfois un temps d'épreuve plus cruel, puis un calme terne qui repose. Elle verra que la moyenne du bonheur ne réclame pas d'impossibles félicités, elle apprendra à se contenter d'une vie médiocre.
Surtout, il faut calmer par la réalité pesante son lyrisme imprudent; il faut lui enseigner que le bonheur ne doit dépendre ni d'un être ni d'un événement, et que sa véritable dignité, sa tranquillité aussi ne lui permettent pas de mettre son existence à la merci de ces fragilités.
En prenant ces précautions, nous assurons le bonheur de notre fille; mais nous n'avons guère songé à celui de notre futur gendre. "C'est le dernier de mes soucis" dirons-nous. Nous avons tort, il faut nous en inquiéter aussi.
Nous avons muni notre enfant de prudence, nous lui avons enseigné à se défendre contre l'écrasement masculin, elle est prête maintenant, n'exagérons pas sa force; elle est indépendante, calme, c'est le moment voulu. Marions-là, elle sera très probablement heureuse sans toutefois martyriser son époux; si nous attendions encore, elle deviendrait égoïste et autoritaire.
" Bah ! dirons-nous encore, que nous importe; si notre gendre est mal mené, je n'y verrai aucun inconvénient."
Nous avons tort, je le répète. Quand le mari est réduit au silence, l'union est mal équilibrée et ne peut donner un vrai bonheur à notre fille. Et puis, le danger est plus précis: la patience d'un mari est toujours de courte durée; quand on l'opprime, il se révolte ou il se dérobe; ce sont des scènes violentes, des querelles aiguës, s'il ose; plus faible, il fuit la maison et va porter ailleurs sa tendresse et son argent.
Marions donc notre fille quand elle a encore cette souplesse de caractère qui sait s'accommoder à tous les événements, lorsqu'elle est encore affectueuse et câline et peut se plier aux caprices d'autrui ou faire d'utiles concessions.
A quel âge a-t-elle atteint cet harmonieux équilibre entre la maturité de l'âme  et la spontanéité confiante de la jeunesse ?
Voilà une limite difficile à fixer. Certaines de nos petites Françaises ont, à dix-huit ans, une netteté de vue, une précision mercantile déconcertantes; celles-là, il faut les marier vite, avant qu'elles aient perdu leur faible bagage d'enthousiasme; d'autres comprennent mal l'enseignement de la vie et gardent à trente ans les robustes illusions de l'enfance.
La sollicitude maternelle saura saisir la période de transition la plus favorable.

                                                                                                                      Mme Elise.


Mon Dimanche revue populaire illustrée, n°1, 7 décembre 1902.