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dimanche 26 avril 2020

Un monsieur bien élevé.

Un monsieur bien élevé.

Propriétaire du domaine du Clossan, un des principaux vignobles du département de l'Hérault, Ernest Viala cherchait à placer ses vins.
Un jour qu'il se trouvait de passage à Paris, il rencontra sur le boulevard un de ses anciens camarades de collège et naturellement lui fit ses offres. L'ami les déclina, mais il lui indiqua un richard de sa connaissance, dont la cave, quoique bien garnie, gardait toujours une place à de nouveaux crus;
- Présente-toi de ma part, lui dit-il; seulement comme M. Duravel est dans les affaires, que dans la journée on ne sait où le prendre et qu'il sort tous les soirs, tu n'as chance de le trouver qu'au moment de son déjeuner. Il se met à table à midi; sois chez lui à midi moins dix.
Ernest remercia avec effusion, et le lendemain, à l'heure dite, il sonnait à la porte du commerçant.
Voyant qu'on ne venait pas lui ouvrir:
- Té! mon bon, se dit-il, tu as cru avoir sonné, tu te trompas.
Et il tira de nouveau la poignée du timbre, mais cette deuxième fois sans plus de succès.
- Quésaco? fit-il. Est-on sourd là-dedans?
Il avançait la main, décidé à carillonner jusqu'à ce que quelqu'un parût, lorsqu'il remarqua que la porte était entr'ouverte.
- Té, vé! je vais entrer.
Et il entra.
Il traversa l'antichambre, une antichambre vaste et luxueusement décorée, et il alla droit à la première porte qui s'offrait à lui. Il frappa: ne recevant pas de réponse, il entre-bâilla cette porte, aperçut une salle à manger et en franchit le seuil. Il vit la table servie et deux couverts se faisant face. Il attendit quelques instants, espérant qu'un domestique se montrerait, mais il en fut pour son espoir. Alors, afin d'éveiller l'attention et d'avertir de sa présence, il fit du bruit: il marcha, se moucha, toussa. Personne ne vint. Il perdit patience, poussa une deuxième porte et pénétra dans une pièce qui était un petit salon.
Là, il attendit encore, recommençant le manège de tout à l'heure, piétinant, lançant quelques "hum! hum!" demandant à haute voix s'il y avait quelqu'un.
- Eh bé! allons jusqu'au bout, se dit-il.
Il souleva une portière qui séparait le petit salon d'un second plus grand, ne s'arrêta point dans cette dernière pièce et de dirigea hardiment vers une troisième porte, dont il tourna brusquement le bouton et qu'il ouvrit toute grande d'un trait.
Et soudain il se trouva face à face avec une dame, qui - proh pudor!- se disposait à changer de chemise. Elle en tenait une entre ses dents et l'autre entre ses deux mains, suspendue au-dessus de sa tête. Pour comble de malheur, la vue de Viala arracha un cri à la dame, ce qui lui fit desserrer les dents et laisser choir sur le tapis le léger et unique vêtement qui la protégeait tant bien que mal contre les regards de l'indiscret visiteur.
Ernest était demeuré sur le pas de la porte, interdit, assez décontenancé. Mais bientôt, recouvrant son assurance, il s'inclina respectueusement le chapeau à la main et, dans une attitude correcte et aisée à la fois, comme il sied à un homme du monde:
- Pardon, dit-il avec son accent sonore de méridional: est-ce à monsieur ou madame Duravel que j'ai l'honneur de parler?

                                                                                                                      Auguste Erhard.

La Vie populaire, dimanche 4 octobre 1885.

Nota de Célestin Mira:


jeudi 6 novembre 2014

La rêverie.

La rêverie.


Messire le duc dit un jour à Mme la duchesse:
- Honni soit qui reste vassal pouvant devenir suzerain. Quant à moi, je ne saurais. Je pars donc, Madame, pour "conquester"."
Mme la duchesse répondit:
- La volonté de Dieu soit faite et la vôtre, Monseigneur. Pour l'amour de moi, vous ménagerez votre vie.
- Pour l'amour de vous, Madame, je frapperai de si grands coups que vous aurez lieu d'en être fière. Quant à ma vie, elle est entre les mains de Dieu. Si chacun était maître de décider de son sort, je vous dirais: "avant peu, vous serez ou la veuve d'un duc, ou la femme d'un roi. Quoiqu'il advienne, soyez patiente, et pas un seul jour ne doutez de moi."
Mais l'attente est faite pour abattre les plus fiers courages, ou tout au moins pour les faire plier. Mme la duchesse, sentant un jour que son courage défaillait, se départit de ses femmes, voulant que personne ne fût témoin de sa faiblesse.
Elle franchit le pont-levis, et alla s'asseoir près d'un vieux saule à la marge d'un pré. L'air était doux et tiède; elle n'entendait que le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles. Il régnait sur toute la campagne un calme profond, qui rendait plus poignantes les angoisses de Mme la duchesse.
Elle déroula lentement sa tapisserie; mais ses mains retombèrent sur son ouvrage, et elle se mit à rêver.


Pendant les longues heures de l'attente, son aiguille avait reproduit sur le canevas les scènes de guerre dont son imagination était obsédée, et où M. le duc avait acquis un grand renom.
Sous ce beau ciel de printemps, en présence de cette verdure renaissante, les scènes de violence lui faisaient presque horreur.
"Pourquoi tant guerroyer et tant conquester, se disait-elle avec amertume. La vie est-elle si longue qu'il faille encore l'abréger par l'absence, ou l'exposer à tant de hasards? Veuve d'un duc ou femme d'un roi! Que ces paroles sont terribles! C'est comme un vœu dont rien ne peut nous délier. Il serait si doux de vivre sans craindre, et si facile d'être heureux sans régner!"
Mme la duchesse rougit de ses propres pensées en entendant le galop d'un cheval. Un cavalier apparut au tournant du chemin, mit pied à terre et fléchit le genou devant Mme la duchesse.
Elle avait eu le temps de composer son visage et son maintien. Elle aurait voulu pouvoir crier: "Sa vie est-elle sauve?" Elle demanda avec un calme plein de dignité:
- Veuve d'un duc ou femme d'un roi?
- Femme d'un roi, Madame; notre sire a "conquesté." (1)

(1) Voy., sur Bayeux, t.XXVIII, p. 405.

Le magasin pittoresque, octobre 1876.