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mardi 14 juillet 2026

 Les lorettes.

Part II



Le nom de lorette est apparu sous la Monarchie de Juillet (1830-1840). Il désigne une femme indépendante qui vit des largesses de ses amants.  Ce surnom vient de l'église Notre-Dame de Lorette et de son quartier en pleine construction à l'époque. Les propriétaires proposaient des loyers bas afin qu'elles "essuient les plâtres" ce qui attirait les lorettes..
Alexandre Dumas distinguait trois catégories de femmes de ce genre, les grisettes associées aux étudiants du quartier latin qui vivaient d'aventures mais conservaient un travail, les lorettes qui vivaient uniquement de leurs charmes en ayant plusieurs amants, appelés des "Arthurs", qui se partageaient les factures et enfin les courtisanes ou demi-mondaines qui n'avaient qu'un seul amant à la fois, mais richissime.






Dessin de Damourette vers 1840.

"- Vous voyez bien cette robe à ramages? c'est mon ancienne cuisinière, une gaillarde qui m'a fait des diners déplorables... - Il paraît qu'il est plus facile de fricasser un Anglais qu'une gibelotte..."

La robe à ramage était une ample robe aux motifs de fleurs ou de feuillages, très à la mode à l'époque. Fricasser en Anglais c'est séduire et ruiner un étranger.





Dessin de Damourette, vers 1840-1850.

"- Qu'est-ce que nous ferions bien, Champaubert, si nous n'étions pas ruinés?
- Pardieu, nous nous ruinerions."

Illustration de l'insouciance de certains bourgeois pour qui dépenser leur fortune était leur seule passion.




Illustration de Gavarni de 1852.

"- Qu'e qu' t'as... t'as le vin triste...
- J'ai qu'on menace de me saisir... j'ai peur que les Anglais me foutent dehors...
- Fourre un Anglais dedans..."

Les "Anglais" désignaient les créanciers dans le langage familier et "Fourrer un anglais dedans", c'était boire du gin ou du whisky anglais.






Dessin de Gavarni vers 1860.

"-Vous vous en repentirez, ma belle, je vous apprendrai à mentir.
- Vous, allons donc, mon cher, vous n'êtes pas de force."






Dessin de Damourette, gravée par Dumont vers 1845.

"- Ah çà, mais Anna, vous trichez?...
- Parbleu!..."





Dessin d'Honoré Daumier, vers 1840.

" - Il m'est arrivé un petit malheur, très-bon; j'ai perdu la dernière quittance de mon propriétaire, je vous serez reconnaissante de me la retrouver d'ici demain."

La femme demande à son amant de retrouver, d'ici demain, sa quittance de loyer qu'elle a elle-même perdue! La quittance de loyer était un document très important pour le locataire, sans elle, le propriétaire pouvait exiger un nouveau paiement. Le qualificatif de "très-bon" qu'elle utilise pour qualifier son amant, prouve qu'elle fait appel à sa bonté d'une façon détournée et surprenante , vu la tête du futur donateur.

samedi 13 février 2021

 Le flagrant délit.


I

Comme il lui était arrivé aux oreilles, et même jusque par dessus,  que sa femme avait un amant, M. Malorné se décida à aller trouver le commissaire de police de son arrondissement, qui était en même temps son ancien condisciple du lycée Saint-Louis.
- Quel motif vous amène chez moi, mon cher Malorné? lui dit le fonctionnaire.
- Je ne viens pas chez vous, mon cher condisciple, répartit Malorné, je me présente à votre bureau.
- Quel air solennel! dit le commissaire.
- Solennel n'est pas de trop; ajoutez attristé.
- Ah! mon Dieu! expliquez-vous bien vite!
M. Malorné poussa un profond soupir.
- Vous n'ignorez pas, dit-il, que je suis marié depuis plusieurs années.
- Non, certes, répliqua le commissaire de police, et j'allais vous demander des nouvelles de Mme Malorné.
- Eh bien! mon cher ami, je viens précisément vous en apporter... et des plus fraîches.
Et après un second soupir:
- Madame Malorné est une épouse adultère.
- Qu'est-ce que vous me dites-là? s'écria le commissaire de police avec un haut-le-corps.
- La vérité, mon cher condisciple de Saint-Louis, la douloureuse vérité.
- Voyons, voyons... mettons un peu d'ordre dans vos idées... On se crée parfois des fantômes...
- Palmérin est loin d'être un fantôme, dit M. Malorné en hochant la tête; il a la taille de Donato et l'embonpoint de Dumaine*.
- Qu'est-ce que c'est que Palmérin? fit le commissaire; vous jetez le trouble dans mon esprit, je ne sais plus où j'en suis.
- Palmérin était, il y a quelque temps, le plus cher de mes amis.
- Toujours la même histoire, murmura le commissaire de police.
- Hélas! oui, mon honorable condisciple, toujours la même histoire! Vous ne sauriez vous imaginer jusqu'à quel point j'aimais Palmérin. Un garçon si aimable! un si joyeux compagnon! Je ne sais pas comment il s'y était pris pour m'entortiller, mais il m'avait littéralement entortillé, l'animal! Même encore aujourd'hui, lorsque j'en parle. Je ne peux me défendre d'un reste de tendresse. Et quand je pense que c'est lui qui a consommé mon déshonneur!
- L'a-t-il réellement consommé, mon digne Malorné?
- Je ne saurais en douter; il continue même à le consommer deux ou trois par semaine.
- Vous en avez la preuve matérielle?
- Matérielle, non; et c'est sur vous que je compte pour l'acquérir.
- Sur moi?
- Sans doute; n'êtes-vous pas commissaire de police? Ne devez-vous pas votre aide aux infortunés dans mon cas?  je viens requérir votre ministère pour pincer ma femme avec Palmérin.
La physionomie du commissaire de police se nuança de tristesse.
- En droit, répondit-il, je ne puis vous refuser, Malorné; mais avant de vous prêter mon appui officiel, mon devoir est d'épuiser tous les moyens possibles de conciliation.
- Turlututu!
- Malorné, avez-vous bien réfléchi aux conséquences de l'esclandre que vous allez provoquer? Ne serait-il pas préférable d'ensevelir dans le silence un accident dont quelques causes premières proviennent peut-être de votre fait?
- Je n'ai rien à me reprocher, mon cher ami, je vous le jure; j'ai toujours été un mari modèle. Blessé dans mes fibres intimes, montré au doigt par mes connaissances, je n'aspire qu'à me venger.
- Hélas! votre vengeance vous désignera bien plus à la publicité... et les journaux! Avez-vous songé aux journaux?... Vous entrerez dans l'histoire, Malorné.
- Je le sais, mais du moins je ne serai plus comique, je serai terrible. Je ne serai plus Georges Dandin, je serai le More de Venise*. J'effraierai Palmérin.
- Malheureux! Je crois vous comprendre; vous méditez un meurtre, deux, peut-être...
- Rassurez-vous, je serez calme.
- Jurez-moi de n'avoir aucune arme sur vous et de ne tenter aucune voie de fait sur l'un ou l'autre des deux délinquants;
- Je vous le jure.
- C'est bien. Alors, mon pauvre Malorné, je suis à votre disposition. Fournissez-moi les renseignements nécessaires. Quel jour voulez-vous procéder à la constatation du flagrant délit*?
- Aujourd'hui même, ce soir.
- L'endroit?
- Dans ma maison, dans ma propre maison, rue Léonie, entre cour et jardin.
- L'heure?
- Les criminels sont convoqués pour minuit.
- Que voulez-vous dire? s'écria le commissaire de police.
- Je veux dire, répondit Malorné, que je leur ai tendu un piège pour minuit.
- Quel genre de piège?
- Vous savez bien qu'il n'y en a qu'un seul au monde.
- C'est vrai... Vous avez feint une absence, un voyage?
- Juste.
- Et vous comptez que cela réussira?
- J'en suis sûr, Palmérin n'est pas fort, quoique gentil.
- Allons! que votre volonté s'accomplisse! dit le commissaire. A ce soir, Malorné, à ce soir... Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit! vous regretterez d'avoir employé cette mesure extrême.
- Le sort en est jeté... Palmérin apprendra ce qu'on gagne à m'offenser.
Le commissaire s'était levé; mais Malorné ne l'imitait pas.
- Il ne nous reste plus à présent qu'à convenir d'un lieu de rendez-vous, dit le commissaire.
- C'est cela.
- J'aurai mon écharpe... et deux agents.
- Mettez-en quatre... Ce ne sera pas de trop pour garder les issues;
- Comme vous voudrez. Faut-il aussi amener un serrurier?
- C'est inutile. J'ai toutes les doubles clés sur moi.
- Donc, à ce soir, dit le commissaire en tendant la main à Malorné.
Mais Malorné ne bougeait non plus qu'une souche.
- Je ne vous quitte pas, dit-il au commissaire.
- Comment! vous ne me...
- Non, je ne vous quitte pas, mon bon ami. Excusez- moi, je vous en conjure, mais... j'ai de la méfiance.
- Malorné!
- Qui me dit que, dans un but excellent, vous ne seriez pas homme à prévenir Palmérin?
- Mais je me moque absolument de votre Palmérin! s'écria le commissaire avec un haussement d'épaules.
- C'est égal, je tiens à ne pas vous perdre de vue jusqu'au moment physiologique.
- Savez-vous que vos propos sont injurieux pour le fonctionnaire?
- Consentez à dîner avec moi au restaurant.
- Vous n'y pensez pas? dîner... tous les deux... et dans un pareil jour!
- Justement... J'ai besoin que vous m'assistiez jusqu'au bout.
- Mes fonctions ne me permettent pas...
- Laissez donc! vos fonctions vous permettent tout ce que vous voulez.
- Mais vous-même, mon cher, la situation dans laquelle vous vous trouvez...
- La situation dans laquelle je me trouve m'autorise à user de réconfortants et de distractions. Venez, Marguerie nous attend.
- Vous le voulez?
- Vous me devez ce suprême témoignage d'amitié. Je croirai dîner encore avec Palmérin. En ai-je fait de ces fins repas à la terrasse du Gymnase avec ce brigand de Palmérin.
- Malorné... ce Palmérin me paraît vous tenir encore au cœur plus que vous ne croyez.
- Je ne le nie pas, mon cher condisciple; c'est à ma femme que j'en veux plus qu'à Palmérin... Palmérin, mon Dieu n'est qu'un Lovelace, obéissant à l'empire de ses sens.
- Un faux ami, cependant... un traître.
- J'en conviens.
- Un monstre...
- C'est évident!
- Puisque vous voulez en tirer un châtiment exemplaire...
- Oui... oui... Ah! pourquoi est-ce Palmérin plutôt qu'un autre? A quels remords ne doit-il pas déjà être la proie?
- Malorné?
- Cher ami?
- Pourquoi ne pas abandonner ce Palmérin à ses remords?
- Non! s'écria avec force Malorné, non! Il faut que la justice des hommes suive son cours.
- Bien décidément?
- Mettez-vous à ma place!
- Ah! non, fit le commissaire.
- Alors, allons dîner.

II

Pourquoi les commissaires de police partagent-ils avec les médecins d'être des fourchettes de premier ordre? Je n'en sais rien, mais le fait est exact. Cependant, ce jour-là, le commissaire de police devait baisser pavillon devant Malorné qui,  malgré ses graves préoccupations, rédigea un menu dont auraient tiré gloire Laguipière ou Carême*. On n'aurait jamais dit qu'à quelques heures de là, le même homme qui se jouait avec les perdreaux en chartreuse allait faire sa partie dans un drame. Le commissaire ne pouvait se lasser d'admirer son sang-froid et de lui exprimer son étonnement.
- Quel appétit! s'écriait-il de temps en temps;
- Je trompe ma douleur, répondait simplement Malorné.
- Quelle soif!
- Je cherche à éteindre le volcan qui gronde dans ma poitrine.
A un moment donné, le commissaire de police put espérer qu'à force d'éteindre et de tromper, Malorné se mettrait dans l'impossibilité d'exécuter son projet de minuit. Mais il ignorait la capacité de Malorné. Ce fut le commissaire qui sentit la nécessité de s'arrêter lui-même sur la voie du Cliquot, après s'être retenu déjà sur la pente du Chambertin. Il se leva d'un coup.
- Il faut que je vous quitte un instant, mon cher ami.
- Pourquoi?
Pour aller à l'Opéra où mes fonctions officielles m'enjoignent de me montrer.
- Eh bien, j'irai avec vous.
- Diable! il est collant! dit le commissaire entre ses dents.
Tous deux allèrent à l'Opéra. Il s'agissait de tuer le temps jusqu'à minuit. Ils le tuèrent à force de cafés et de brasseries. Enfin l'heure décisive les trouva rue Léonie. Le commissaire de police s'était fait accompagner de deux agents en bourgeois. Malorné guidait la petite troupe. Il avait, comme il l'avait dit, toutes les clés sur lui; on n'eut donc pas besoin de sonner le concierge. On traversa le jardin par une nuit charmante, silencieuse et parfumée, pleine d'étoiles en haut et de fleurs soupçonnées en bas. Mais de ces quatre personnages aucun ne se préoccupait des douceurs et des poésies de cette nuit. Le commissaire songeait à la vilaine corvée qu'il avait dû accepter et souhaitait qu'un contretemps vint déranger les combinaisons de Malorné. Quant à celui-ci, à mesure qu'il approchait du but, il se sentait défaillir physiquement et moralement. Vint un moment où le magistrat le vit chanceler et s'appuyer à un vernis du Japon.
- Mon cher commissaire, soutenez-moi, je vous prie...
- Mais, Malorné, voyons du cœur!
- Ah! il est de ces situations dans la vie...
- Vous avez trop préjugé de vos forces... Je l'avais bien prévu... Il est temps encore: retournons-nous en.
- Nous en retourner... comme des couards?... Jamais!
Et son pas reprit de l'assurance.
Ils arrivèrent devant le perron d'un pavillon à trois étages.
- Il y a de la lumière au premier, fit remarquer le commissaire de police.
- Oui... dans la chambre de ma femme, dit Malorné.
On s'engagea le plus doucement possible dans l'escalier éclairé par une lanterne japonaise; mais si peu de bruit que fissent ces quatre personnes, elles en firent cependant assez pour réveiller dans l'antichambre une petite soubrette qui sommeillait sur un divan. Elle se redressa subitement à l'aspect de ces quatre fantômes, et sans perdre le Nord, en vraie femme de chambre parisienne qu'elle étai, elle se mit à crier à travers la porte:
- Madame, c'est monsieur!
D'un revers de main, Malorné l'écarta en lui disant:
- Veux-tu te taire, petite effrontée!
Le commissaire frappa.
- Au nom de la loi, ouvrez!
Un silence profond se fit dans la chambre conjugale.
- Je connais ça, dit le commissaire.
- Faites une seconde sommation, murmura Malorné.
- Au nom de la loi!...
Même silence, suivi d'un petit furetage.
- Ils ne veulent pas ouvrir, dit le commissaire.
- Je le vois bien, fit Malorné; les misérables!
- Passez-moi votre clé.
- La voici...
Et le commissaire de police, proférant la troisième sommation, introduit la clé dans la serrure.
Puis, se penchant à l'oreille de Malorné.
- Le verrou est mis! lui dit-il.
- Gueux de Palmérin! fit Malorné.
Le commissaire:
- Pour la dernière fois, ouvrez... ou nous enfonçons la porte!
A ces moments mêmes, Malorné s'affaissait sur ses genoux.
- Oh! qu'il est dur de se venger! balbutia-t-il.
- Je vous l'avais bien dit! répliqua le commissaire, vous n'avez pas la force d'âme nécessaire... Mais il est trop tard. En avant!
La porte céda.
Quelque chose comme un sourd gémissement se fit entendre dans la chambre violée.
Le mari recouvra une partie de son énergie au spectacle qui s'offrit à ses yeux.
Sa femme, enveloppé dans un vêtement d'air tissé, de la plus coquette immodestie, s'était précipitée hors de sa couche. ses pieds étaient nus, ses bras étaient nus. 



Le nu éclatait de toute part, le nu et le rose. Ses cheveux flottaient immenses et blonds. Ainsi défaite, Mme Malorné était une adorable petite créature sur laquelle les deux agents en bourgeois jetaient à la dérobée des regards d'amateurs. Type de la Parisienne perverse et ensorcelante, on eût dit la statue de l'Adultère ébauchée par Clodion et finie par Pradier*.
- Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-elle impétueusement au commissaire.
Celui-ci eut un frisson d'admiration en voyant presque sous son nez un bout d'épaule alabastré et satiné.
- Madame, ne craignez rien, balbutia-t-il.
- Que me voulez-vous?
- Je suis commissaire de police.
- Eh! qu'est-ce que ça me fait?... On ne réveille pas ainsi une femme pendant la nuit!
- Vous voyez bien que si, répliqua le commissaire, répliqua le commissaire en reprenant de l'assurance.
- Enfin, qui vous amène?
- Madame, vous n'êtes pas seule ici; dites-nous où est votre complice.
- Mon complice, monsieur? que signifie?...
- Où est Palmérin? rugit Malorné, qui avait gardé le silence jusqu'alors.
La femme regarda à peine Malorné, elle n'était préoccupée que du commissaire de police.
- Je ne comprends rien à vos paroles, monsieur, lui dit-elle.
- Mais moi, répliqua-t-il, je comprends beaucoup au désordre de cette pièce, à ces deux oreillers, à ces draps traînants, à ces chaises renversées... Encore une fois, madame, votre complice?... Il doit être ici.
- Je vous affirme que je suis parfaitement seule, répondit Mme Malorné.
- Nous allons bien voir...
Et le commissaire se mit à chercher par l'appartement; il ouvrit les placards, il fouilla le cabinet de toilette...
Malorné cherchait de son côté.
Tout à coup la fenêtre ouverte attira son attention. Elle attira également celle du commissaire.
Ces deux hommes échangèrent un regard. C'était par là évidemment que Palmérin avait dû prendre la fuite. Un treillage extérieur avait facilité sa descente dans le jardin. Palmérin ne pouvait être loin encore. Aussitôt le commissaire de police alla à ses deux agents et leur donna des ordres à voix basse.
Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Malorné?
Un mouvement irrésistible le poussa vers la fenêtre.
Il s'y pencha. L'obscurité l'empêchait de rien distinguer dans le jardin.
- Palmérin! appela-t-il, Palmérin
Palmérin se garda bien de répondre, mais on l'entendait courir à travers les branches.
Et Malorné continuait de crier:
- Palmérin... pas par la!... à droite!
Puis, lui jetant une clé:
- Tiens, voilà la clé de la petite porte... Fuis, Palmérin!

                                                                                                        Charles Monselet.

La vie populaire, dimanche 11 novembre 1883.

* Nota de Célestin Mira:

* Donato et Dumaine: acteurs de théâtre.


Donato, acteur.



Dumaine, acteur.

* Georges Dandin, pièce de Molière et le More de Venise, pièce d'Alfred de Vigny.





* Le flagrant délit d'adultère.



D'après un tableau de Jules Garnier qui fut interdit dans un salon de peinture en 1885,
afin de ne pas choquer les familles


* Laguipière était chef du "Café de Chartres" au Palais Royal Et Carême, pâtissier et cuisiner était surnommé "Le roi des chefs et le chef des rois";



Laguipière est resté célèbre pour sa recette de soupe à la citrouille.



Antonin Carême.


* Clodion, de son vrai nom Claude Michel est un sculpteur spécialiste du style "rocaille". Pradier est un des plus grands sculpteurs français de son époque:

Sculpture de Clodion.




Sculpture de Pradier.



samedi 6 février 2021

 L'Aérocubite.


I

Quel inventeur, mes enfants, que ce satané Lenflé Dutoupet! ce qu'il avait imaginé de choses étonnantes, ahurissantes et incongrues eût rempli quatre musées. Ses brevets n'eussent pas moins tenus dans le palais de Fontainebleau. Mais sa gloire, son orgueil, son piédestal devant l'avenir, c'était certainement l'Aérocubite, le dernier des produits de son fécond cerveau. Pour l'Aérocubite, il eût donné tout le reste et aussi tout ce qu'avaient trouvé ses confrères, y compris la vapeur et l'électricité.
Toutes les découvertes ont une poétique origine. Rappelez-vous Galilée contemplant les oscillations d'une lampe d'or dans l'encens d'un sanctuaire.
Un jour, Lenflé Dutoupet, aperçut dans son jardin un ballon que l'humidité avait même déjà légèrement dégonflé, et, sur le caoutchouc détendu, une grenouille juchée et se prélassant dans un état de béatitude infinie, tant ce coussin s'enfonçant à demi sous elle était doux et moelleux! Lenflé Dutoupet se frappa le front, et gesticulant comme un inspiré:
- Et il y a des imbéciles qui emploient des élastiques ou des bois pliants, des ressorts à boudins et des planchettes courbées! Triples ânes! Le seul sommier, le vrai sommier, à la fois rebondissant et caressant, c'est le sommier à air enfermé. Hors celui-là, pas de salut!
L'Aérocubite était inventé.

II

Cet homme de génie avait une femme. Celle-ci n'imaginait rien, si ce n'est mille façons de le tromper. Charmante d'ailleurs, Mme Lenflé Dutoupet, de son petit nom Germance; un aimable embonpoint, un beau sourire, quelque chose d'avenant dans toute sa personne dont le détail vous inspirerait peut-être mille coupables pensées. Je me tais et je vous répète: charmante, Mme Lenflé Dutoupet! Son mari en était amoureux comme les autres, l'animal! et il n'était prévenance dont il ne récompensât chacune de ses perfidies, comme il convient que toujours fasse un bon mari. C'est ainsi qu'il lui offrit le premier exemplaire complet de son Aérocubite. Celui-là avait la forme d'un canapé et le caoutchouc de ce ballon longitudinal était revêtu d'une étoffe magnifique, si bien qu'aucun meuble du même genre ne se présentait sous un aspect plus absolument élégant. Et, ma foi, j'aime autant vous dire tout de suite qu'on y était admirablement assis et étendu mieux encore. On le plaça dans le salon et Madame commença d'y installer ses formes opulentes et ses poétiques rêveries. On eut dit que l'air captif qui le soulevait doucement se complaisait aux contours aimables de son individu, tant il les caressait de près, les enveloppait presque y appliquant étroitement sa prison de satin et de soie.
Le métier de canapé d'une jolie femme a d'incontestables douceurs.

III

- Vous savez bien, Arthur, que mon mari a horreur du tabac. Vite, jetez votre cigarette!
Arthur obéit et jeta sa cigarette encore allumée, qui alla rouler sous l'Aérocubite précisément.
puis tous deux s'assirent sur ledit Aérocubite et Arthur prit les mains de Germance, qu'il baisa avec une dévotion infinie.
Vous avez deviné déjà, n'est-ce pas, mes fûtés amis, que ledit Arthur Pamoison était fort bien avec Mme Lenflé Dutoupet? Fort bien, soit, mais comme on l'est avant la signature des traités. Or, Arthur avait juré d'en finir ce jour-là avec les préliminaires et jamais galant d'humeur plus entreprenante ne s'était mis au flanc de sa future conquête. Germance, à dire vrai, était infiniment moins pressée que lui d'en finir avec les divins enfantillages dont la femme jouit d'autant plus qu'elle en sait le dernier mot. Aussi faisait-elle doucement la farouche, lui donnant de l'éventail sur le bout des doigts, éloignant son pied du sien, reculant son visage des lèvres brûlantes, jouant enfin, comme il convient, la charmante comédie du consentement retardé, mais certain.
Tout à coup il sembla à Arthur que ses pieds quittaient le sol. Il en fut ravi, se disant que la situation se détendait sensiblement, et il reprit son manège persuasif avec plus d'instance encore. Il menaça de fuir, de se tuer, de faire mille folies, et elle riait toujours, de ce rire moqueur et doux qui nous est à la fois torture et joie au cœur.

IV

- Germance, le temps fuit, ne soyez pas impitoyable!
Germance jeta un coup d'œil prudent sur la pendule, mais c'est vainement qu'elle la chercha à sa hauteur ordinaire. Promenant ses regards autour d'elle, Mme Lenflé Dutoupet aperçut du haut en bas la cheminée et les meubles du salon. Arthur et elle étaient à peu près au niveau du dessus des portes. Elle poussa un petit cri:
- Regardez donc, mon ami, dit-elle.
Mais Arthur poursuivait impitoyablement ses idées, et rien ne l'en pouvait distraire. Il priait, il suppliait, il était navrant à voir et à entendre.
Une fois, pourtant, en élevant les regards vers le ciel, pour le prendre à témoin de son martyre, il s'aperçut que Germance et lui avaient la tête à trois centimètres à peine du plafond.
- Sacrédié! fit-il à son tour.
Quelle situation, mes amis! Sur le canapé gonflé comme une outre et dont la plateforme allait atteindre les lambris, les deux amoureux étaient juchés, trop haut pour sauter sans se casser les jambes, dans l'impossibilité de sonner pour appeler au secours, plus isolés et plus désespérés que des naufragés sur un roc désert.
Tout cela pour cette mauvaise cigarette, mal éteinte qui avait allumé, sous l'Aérocubite, les brins fanés d'un bouquet, lesquels avaient communiqué leur feu aux étoupes formant le fond du canapé, lesquelles, à leur tour, en brûlant sans flammes avaient si fort chauffé l'air enfermé dans le meuble que l'enveloppe de celui-ci s'était développée à la façon de celle d'une montgolfière, si bien que les pauvres diables avaient l'air grimpés sur le dôme d'un aérostat.
A ce moment, Monsieur rentrait.

V

Il poussa un cri abominable. 




Jamais mari n'avait surpris amants dans une pareille détresse. 
Mais il n'eut pas le temps de les voir. Le caoutchouc, où le gaz expansif était prisonnier, céda enfin et une détonation formidable retentit. Des lambeaux d'étoffe volèrent de tous côtés; Arthur, visiblement protégé par les Dieux, patrons du cocuage, fut projeté dans un jardin voisin, où il s'accrocha aux branches fleuries d'un amandier rose. Germance, elle, retomba sur un excellent fauteuil, et Lenflé Dutoupet, seul, fut blessé par une lanière de caoutchouc, qui lui coupa le visage.
Aujourd'hui Madame plaide en séparation. Elle accuse son mari d'avoir voulu la détruire, au moyen d'un truc abominable renouvelé de la Maison du Baigneur*, et destiné à aplatir les gens contre les plafonds. Le divorce sera venu et j'aurai l'honneur de vous présenter, avant peu, Mme Arthur de Pamoison.
Que le sort est canaille tout de même.

                                                                                                                     Armand Sylvestre.

La Vie populaire, dimanche 29 juillet 1883.

* Nota de célestin Mira:

* La Maison du baigneur:



lundi 14 mai 2018

Chronique du 8 août 1858.

Chronique du 8 août 1858.


C'est un goût général que de chercher à parer sa demeure; le charbonnier y suspend des images, le prince des glaces, des dorures; si l'escargot le pouvait, il parerait certainement sa coquille. Mais voici un exemple de cet amour du luxe assurément comique.
Jean-Baptiste Jacquet, condamné à mort pour meurtre, était dans la prison de Versailles, où il attendait le jour de l'exécution.
Pendant cela, il prenait un plaisir infini à orner sa cellule, située au rez-de-chaussée.
La voûte en était blanche; il l'avait constellé d'étoiles en papier bleu; une comète était découpée en papier d'or; au milieu, on voyait le soleil, d'où pendait, au moyen de fil de cuivre, une lampe que le prisonnier allumait.
Sur les murs étaient collés cinquante images, dont il demandait sans cesse le don à ceux qui le visitaient. Il avait obtenu ainsi plusieurs chapelets et un bénitier qui décoraient les lambris, entourés, lorsque Baptiste le pouvait, de quelques pauvres fleurs. Il avait trouvé moyen, avec les fers qui chargeaient ses pieds, de frotter son parquet, après y avoir mis de la cire, de sorte qu'il brille aujourd'hui comme celui de l'appartement le mieux soigné.
L'échafaud est venu l'interrompre dans ses embellissements; mais la cellule reste encore dans l'état où il l'a laissée.


*****

Nous sommes dans la saison de la rage; les chiens répandent toujours cet horrible fléau. Ainsi, un malheureux marchand de vin, mordu par son dogue et atteint d'hydrophobie, était à l'hospice de Cognac. Mais cet infortuné prit envie d'aller mourir près de sa femme et de ses enfants. Il s'échappa. Des gendarmes, mis à sa poursuite vers la commune de Montil, le virent de loin sur la route. Le malade, en proie à une crise horrible, marchait sur les pieds et les mains, la tête effleurant la terre, dans l'attitude d'un chien; il écumait et jetait des sortes de hurlements. Il aurait pu faire des victimes; mais les gendarmes parvinrent à s'emparer de lui, et à le déposer dans la cour d'une maison, où il expira.
A Villiers-Campsart, un affreux chien a mordu deux hommes, qui ont été déchiré de profondes blessures, et dans sa course il s'est aussi jeté sur d'autres chiens, auxquels il a communiqué son horrible mal. Toutes les communes environnantes se sont levées en armes contre ce dangereux animal.

*****

Un drame de famille s'est accompli ces jours-ci à Bordeaux.
Le sieur X*** était à table avec sa femme vers les six heures du soir. Un individu est entré, et sans prononcer un mot, il a tiré plusieurs plusieurs coups de pistolet sur le sieur X***, et sur sa femme, aussi mortellement blessée.
L'assassin s'est laissé ensuite arrêter par les gens accourus au bruit des armes  à feu. Il paraît que cet homme avait été l'amant de la femme X*** et que, furieux de la voir retourner dans le foyer conjugal, il a voulu en tirer cette horrible vengeance. On a vu là, à l'opposé de tout usage admis, l'amant tuer le mari.

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A Laybach, la justice ecclésiastique a imposé une punition effrayante.
Une jeune femme avait volé des cierges dans l'église des franciscains. Arrêtée et convaincue de ce vol, elle fut exposée devant le portail de l'église, suspendue à ce portail par une chaîne de fer; les cierges saisis entre ses mains étaient placés en évidence au-dessus de sa tête. Cette malheureuse a été en butte à tant d'outrages de la foule, que la police, de sa propre autorité, l'a détachée pour la reconduire en prison.

                                                                                                                           Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 8 août 1858.

samedi 15 avril 2017

Amant.

Amant.

Un certain M. la L..., soupirant en vain depuis deux ans, s'introduisit un beau jour dans le cabinet de sa maîtresse, et lui déclara que, puisque rien n'était capable de la toucher, il était résolu à mourir, ce qu'il allait commencer sur le champ; et en effet, le voilà qui s'étend de son long sur le carreau.
La dame en rit, et le laisse là. La nuit vient: on lui demande s'il est fou; point de réponse. La nuit passe. Le lendemain, de grand matin, on retourne l'exhorter à résipiscence: "Madame, je vous ai dit hier mon dernier mot", et le désespéré tourne le dos. Le troisième jour la belle, plus embarrassée que jamais, porte un bouillon au mourant, qui le rejette avec dédain, l'air égaré et les yeux presque éteints. Le quatrième jour, la dame fait des réflexions profondes sur le scandale qui va arriver.
"Un homme mort dans mon cabinet! mort de faim! Je suis perdue! Cela va faire un éclat horrible dans le monde. On ne croira point la vérité. On en fera mille plaisanteries."
Enfin, après une nouvelle exhortation, que l'amant malheureux n'entend plus parce qu'il est déjà mourant, on lui déclare que puisqu'on ne peut le faire sortir de là par de bonnes raisons, il peut en sortir à tel prix qu'il voudra.
"Ciel! ai-je bien entendu!"
On le lui répète. Le mourant semble reprendre à l'instant des forces, qu'à l'aide d'un grand pain et de quelques bouteilles d'un excellent vin, il avait eu soin de ne pas laisser épuiser.
Ce stratagème n'est-il pas le plus joli du monde? Jusque là on avait vu emporter les places en les affamant, M. la L... a emporté celle qu'il voulait prendre en s'affamant lui-même.

                                                                                                         Fontenelle, Lettres galantes.

Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, librairie Firmin-Didot, 1876.