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samedi 26 novembre 2016

A propos de quelques pierres du vieux Montauban.

A propos de quelques pierres du vieux Montauban.



Regardez-les bien, je vous prie;
Bientôt vous ne les verrez plus.

Il n'est pas ici hors de propos, le refrain de la chansonnette qu'on chantait quand j'étais enfant. -Chanson nouvelle alors, maintenant sexagénaire, combien ils sont rares aujourd'hui ceux qui peuvent encore se souvenir de toi!- je reprends mon dire.
C'est précisément à point qu'il m'est revenu en mémoire, ce vieux refrain oublié, puisqu'il s'agit de la porte du Griffoul, ou, si l'on veut, du Griffon, destinée, dit-on, à disparaître bientôt sous le nivellement d'un boulevard. Il faut donc se hâter d'aller la contempler, si l'on tient à trouver debout encore le dernier reste du mur d'enceinte, fortement remparé autrefois de gazon et de briques, et percé de six issues d'où sortirent, de 1120 à 1629, tant de vaillants Montalbanais, pour aller par delà la Garrigue, le Tescou, et voire même le Tarn, sinon vaincre l'ennemi, du moins résolument affirmer leur foi et mourir en défendant leurs franchises.
Elles seraient couvertes de dates mémorables et de noms glorieux, ces vieilles pierres qu'on ne verra plus, si, à chaque génération de nos temps d'héroïque ferveur pour la liberté de conscience et de dévouement à la cité, une main pieuse eût pris soin d'inscrire, sur ces témoins des grandes actions accomplies par de grands citoyens, le souvenir des événements contemporains. Elles ne sont pas muettes, cependant, ces pierres qui n'ont eu à transmettre aux générations futures ni des noms, ni des dates. A défaut d'inscription, comme elles portent, en témoignage de luttes soutenues, l'empreinte des balles et la trace profonde des boulets, on peut dire qu'elles parlent par leurs blessures.
Sans remonter à l'époque douloureuse où Raymond VII, le dernier comte de Toulouse, affaibli jusqu'à l'épuisement, se vit contraint de raser les fortifications de Montauban et de faire place libre, dans sa ville fidèle, à l'Inquisition triomphante qui vint s'y établir et y perpétrer souverainement sa justice, il est des millésimes qu'on ne doit pas oublier quand on regarde les débris du passé; celui-ci par exemple: 1360.
Depuis le désastre de Poitiers (19 septembre 1356), le roi Jean, vaincu par le prince Noir, était prisonnier d'Edouard III, quand, par le honteux traité de Brétigny, celui-ci s'assura la possession de onze provinces françaises, sans préjudice de ses droits acquis, ici par trahison, là par conquête, sur les villes de Guines et de Calais. Or, parmi ces onze provinces, qui ne devait plus relever que de la couronne d'Angleterre, était compris le Quercy dont Montauban faisait partie. Le Quercy s'était soumis, mais non pas tout entier; les Montalbanais déclarèrent que dût la population périr et la ville être anéantie, Montauban ne reconnaîtrait pas le traité. Et aussitôt, prévoyant une attaque prochaine, chacun se mit à son devoir: les consuls en permanence dans la maison commune, le peuple armé dans les bastions et les tours. Tous croyaient si bien le cœur du vaincu de Poitiers à la hauteur de leur patriotisme, qu'ils auraient volontiers répondu, comme par défi, à l'ennemi les sommant de se rendre: Hors qu'un commandement exprès du roi nous vienne. Ce commandement vint.
Un jour, la herse d'une des portes de Montauban fut levée, celle du Griffoul peut-être? et on abaissa le pont-levis devant un messager du roi de France prisonnier. Il était porteur d'une lettre adressée par Jean II à ses "amez et féals les consuls, université et habitants de Montalban." Rappelant le traité de Brétigny, Jean ajoutait: "Nous prions et requérons et mandons, commandons et strictement enjoignons que vous entriez en la foi et hommage de notre dit frère le roi d'Engleterre."
On doit supposé que ce ne fut pas sans avoir résisté quelque temps encore que les Montalbanais se résignèrent à céder aux ordres de Jean II; car il se passa plusieurs mois entre l'envoi du message royal et le jour où l'Anglais Jean Chandos prit possession de Montauban au nom d'Edouard III son maître. Ce malheur public eut lieu le 20 janvier 1361.
Depuis lors, et pendant un demi-siècle, autant de fois que les portes des Carmes, de Montmurat, du Moustier, des Campagnes et du Griffoul durent s'ouvrir devant l'ennemi vainqueur, autant de fois aussi Montauban les referma derrière l'ennemi en fuite. Ces alternatives d’allègement et de servitude se continuaient encore en 1414, lorsqu'un jour, les Anglais étant sortis de la ville, les Montalbanais, par un dernier effort de patriotisme, les empêchèrent d'y rentrer. "Depuis ce jour glorieux, dit un historien, Montauban n'a plus revu l'étranger."
La paix cependant ne leur fut pour longtemps donnée. Ancienne place de guerre des Albigeois, Montauban vit l'agitation religieuse diviser de nouveau ses habitants, quand le sentiment national eut cessé de les réunir contre l'ennemi commun. Après un siècle et demi d'émeutes, parfois sanglantes, dans les rues, et de combats en rase campagne, les Montalbanais purent enfin se flatter qu'ils avaient conquis le droit d'invoquer Dieu selon leur croyance. Par son édit de pacification, signé à Saint-Germain en Laye, le 15 août 1570, Charles IX ouvrait aux calvinistes l'entrée à toutes les charges du royaume et leur accordait quatre places de sûreté: la Rochelle, Cognac sur la Charente, la Charité sur la Loire et Montauban sur le Tarn. L'édit de Saint-Germain avait interdit aux catholiques le séjour à Montauban, l'édit de Nantes (1598) leur permit d'y revenir. On voudrait n'avoir pas à dire que les religionnaires, opprimés durant tant de siècles, furent oppresseurs à leur tour, et qu'ils contestaient aux autres cette liberté de conscience qu'ils avaient si longtemps et si justement réclamée pour eux-mêmes.
Laissons maintenant s'écouler vingt années. Louis XIII régnant a ordonné, même par la force des armes, le rétablissement du culte catholique dans le Béarn. Le midi de la France s'émeut, s'indigne, se soulève. La Rochelle et Montauban se préparent à se défendre contre l'invasion de l'armée royale dont on les menace. Henri de Rohan, généralissime des calvinistes, est venu à Montauban visiter les fortifications et tracer le plan des ouvrages qui doivent les compléter. Calculant les obstacles et la résistance qui pourront retarder la marche de l'ennemi. Henri de Rohan n'accorde que quinze jours aux Montalbanais pour l'achèvement de ces travaux. Dupuy, le premier consul de la ville, répond que quinze jours lui suffisent, puisqu'il a quinze mille ouvriers. Il appelait ainsi au travail la population toute entière, et toute la population répondit à son appel. Le quinzième jour, Montauban était si solidement fortifié qu'une armée de vingt mille hommes ne put la réduire, même après quatre-vingt-six jours de siège.
Ce fut le 17 août 1621 que la vedette qui faisait le guet au faîte du clocher de la tour Saint-Jacques signala la venue de l'armée royale. Et voilà qu'aussitôt le tocsin sonne, et que tout d'une voix, de la maison commune aux bastions les plus avancés, du haut des tours, et dans les rues, hommes, femmes, enfants, vieillards, entonnent le psaume de la délivrance:

Donne-nous ton secours d'en haut
Contre celui qui nous assaut.

Nous l'avons dit, le siège dura quatre-vingt-six jours. Le connétable de Luynes commandait l'armée, le roi y vint en personne, sept maréchaux de France y prirent part, plus de vingt mille coups de canons furent tirés, plus de seize mille hommes périrent, et Montauban ne fut pas pris. Roi et connétable de France, maréchaux que la mort avait épargnés, débris de l'armée, hommes et machines de guerre, regagnèrent honteusement le chemin par lequel ils étaient venus.
Huit ans après, Richelieu, vainqueur de la Rochelle, accorda la paix à Montauban, sous la condition que ses remparts seraient démolis.
Un curieux fragment de ces remparts élevés pour la défense des libertés civiles et religieuses avait échappé à l'arrêt de destruction: il est de nouveau condamné; cette fois non plus comme sacrifice humiliant, mais dans un intérêt d'agrément, pour offrir à la population montalbanaise la jouissance d'une nouvelle promenade.




Avant que cette porte du Griffoul, qui doit son nom à la vielle fontaine près de laquelle elle est située, ait pour toujours disparu, un enfant de la ville, artiste éminent,  M. André Albrespy, a voulu en conserver l'image. Qu'il lui soit tenu compte de sa patriotique pensée! Si minces qu'elles soient, il ne faut rien perdre des miettes de la patrie; elles sont la manne sacrée dont se nourriront les générations futures de bons citoyens; les transmettre au moins par le souvenir, c'est faire de son talent un noble usage.

Le Magasin pittoresque, juin 1866.

Un centenaire inattendu.

Un centenaire inattendu.


On a célébré, ces jours-ci, un centenaire dont peu de personnes s'étaient avisées: le centenaire des trottoirs de Paris. Il paraît que jusqu'en 1802 les piétons dans la Ville-Lumière, se garaient comme ils pouvaient. Le pavé régnait dans toute la largeur des rues, nous dit M. Montorgueil. C'était sans inconvénient avant les voitures; mais dès que leur circulation augmenta, les infortunés passants durent user de ruse et d'adresse pour éviter les roues ou la fange. On n'entendit que doléances et cris de protestation; l'idée n'était pas encore venue à nos édiles de réserver, sur la largeur de la chaussée, une bande de terrain qui met le piéton à l'abri des accidents.
Ce fut un certain Laborde, fermier-général, qui, le long de la rue Le Pelletier, songea le premier à créer un trottoir. Il allait mettre son projet à exécution quand la Révolution survint et lui coupa le cou. Mais l'idée fut reprise en 1802 par le préfet de la Seine, Frochot, qui chargea un ingénieur irlandais nommé Dillon, professeur d'arts et métiers à l'Ecole centrale, de la mettre à exécution. Par parenthèses, c'est à ce même Dillon qu'on doit le premier pont de fer construit en France, lequel n'est autre que le fameux pont des Arts qui mène du Louvre à l'Institut. Dillon s'acquitta fort bien de la mission qui lui avait été confiée: il imagina un trottoir analogue à celui qui était en usage à Londres depuis plusieurs années, c'est à dire, bordé en pierres calcaires que d'autres pierres demi-circulaires, appelées bornillons, protégeaient de distance en distance contre le choc des voitures.
Le côté fâcheux de cet ancêtre de nos trottoirs actuels, c'est qu'il s'arrêtait devant chaque porte cochère pour reprendre plus loin. Pas de pente douce comme aujourd'hui; il fallait aux piétons chaque fois descendre et remonter. Aussi le public fit-il grise mine aux trottoirs à la Dillon, comme on les appelait, et Frochot, devant cette attitude de l'opinion, n'osa en généraliser l'emploi. C'est en 1823 seulement que l'obligation du trottoir fut imposée pour la première fois aux rues Bayard et Jean Goujon. Peu après, pour encourager les propriétaires des rues anciennes à entrer dans le mouvement, le conseil de Paris s'avisa de leur accorder des primes équivalentes au tiers de la dépense pour les dalles en granit, au cinquième pour les trottoirs en lave.
Du coup, la plupart des rues changèrent d'aspect. La prime fit cette merveille de sortir de leur routine les bourgeois les plus encroûtés. C'est un système qu'il faudrait peut-être étendre chez nous à toutes les branches de l'activité sociale.

                                                                                                                    Tiburce.

Les Veillées des Chaumières, 24 septembre 1902.

vendredi 25 novembre 2016

L'ail.

L'ail.


Raspail a surnommé cette plante le "camphre du pauvre". On sait qu'il en a fait l'une des bases de sa médecine antiseptique.
L'ail est, en effet, un désinfectant du premier ordre bien qu'il infecte, en revanche, à sa manière. Des gousses d'ail bouillies dans du lait passent pour être un puissant vermifuge. Pour assurer un appartement contre l'éclosion des punaises, il suffit de coller ses papiers de tentures avec de la colle de pâte à laquelle on aura mélangé de l'ail pilé ou, plus simplement, faite avec de l'eau où de nombreuses gousses d'ail auront bouilli.
On n'aurait point de mites si l'on voulait enfermer vêtements et fourrures avec de l'ail, mais peut-être le remède serait-il pire que le mal, car l'odeur alliacée est en horreur à bien des gens.
Cette réprobation pour une plante aussi utile ne date pas d'hier. Dans l'ancienne Rome, il était défendu à ceux qui avaient mangé de l'ail d'entrer dans le temple de Cybèle. Horace prétendait qu'il pouvait remplacer avantageusement la ciguë car il tuait par répugnance et persuasion. Au XIVe siècle, Alphonse de Castille fonda un ordre de chevalerie dont les statuts défendaient l'usage de l'ail à ceux qui en faisait partie. en revanche, Richelieu l'avait en grand honneur.
"Un gigot tout à l'ail, un seigneur tout à l'ambre", disait-on de lui à la cour. "Bien défendre son cœur, et bien boucher son nez", ajoutaient les jolies caillettes du temps.
L'ail est en grand honneur chez les Méridionaux lesquels imitent, en cela, les Athéniens. Ces classiques qui revendiquèrent le monopole de l'élégance raffinée étaient empestés d'ail. L'ail et la figue allaient toujours de compagnie dans les agapes populaires, le premier réparant les méfaits fiévreux de le seconde.

                                                                                                     Michel Saint-Yves.

Les Veillées des Chaumières, 27 août 1902.

jeudi 24 novembre 2016

Vues de nez.

Vues de nez.

Quel est le meilleur nez? demande plaisamment un vieux manuscrit du moyen âge. Et, se faisant à lui-même la réponse, il ajoute: ce sont les grands nez.
Un bon avocat présente seulement les arguments propres à soutenir sa thèse. Ainsi fait ensuite l'auteur en question:
Tout d'abord, il réclame l'appui de cette morale élastique qu'on appelle les proverbes.
"Les hommes prudents sentent de loin."
"Les sots n'ont point de nez."
Puis vient la théorie des nez longs qui furent remarquables:
Homère, Lycurgue, Solon, Tite-Live, Ovide, qui possédaient en effet un nez magistral. Par contre Socrate, qui les valait bien,  en avait aussi peu que possible.
Les médailles de l'ancienne Rome vous représentent à peu près toutes, des rois ou des césars munis de très grands nez. Numa, deuxième roi de Rome, portait avec orgueil son surnom de "Pompilius" qui indique la possession d'un nez superlatif. Tarquin le Superbe, au contraire, se trouvait mal servi sous ce rapport, et ce défaut fut cause, dit la légende, de sa chute du pouvoir. Mais il est probable que la légende en question vise moins le manque de développement du cartilage que l'absence de flair qui fit si longtemps ignorer, au dernier des Tarquin les menées républicaines qui le détrônèrent.
Toutefois, il apparaît clairement que les grands nez furent en honneur dans l'antiquité. Tous les peuples, sauf les chinois et les Tartares, rendirent hommage aux dimensions prépondérantes de cet appendice que l'on supposait synonyme de bravoure. Et  ce parallèle était si bien passé à l'état d'axiome qu'un gentilhomme russe, grand admirateur de la famille des Montmorency, se désolait que l'illustre lignée qui donna le vainqueur de Bouvines et tant d'autres héros, fût affligé d'un nez camus à peu près héréditaire.
En revanche, Bayard, François 1er, Henri IV, Condé, Marceau avaient des nez de bravoure.
Louis XI avait aussi le nez fort long, aussi grand que sa ruse qui n'était nullement brave.
Après un si grand éloge des longs nez, il semble indispensable de plaider un peu la cause des petits.
Un contemporain de Mme de Sévigné nous apprend que "les petits nez sont signe d'esprit et de bonté". Les Françaises de tout temps le prouvent; en effet le développement peu excessif de leur nez ne les a jamais empêchées d'être remarquables par le cœur et l'intelligence.
Mme de Genlis qui, selon Jules Janin, avait l'esprit aussi vif que les yeux, possédait un petit nez retroussé, dont elle était bien fière. Un jour, un peintre qui était chargé de faire son portrait, avec la ferme intention de l'embellir, l'avait affublé d'un nez aquilin. Mme de Genlis protesta beaucoup, renia ce nez d'emprunt et déclara que le sien était délicat et le plus joli du monde... et qu'il n'y fallait rien changer.
Toutefois trop de petitesse ne vaut rien, disent les physiologistes. Les Chinoises ont un rien de nez et cette disposition physique semble coïncider avec une moralité éclectique et un tempérament de servante. La race jaune est peureuse, sournoise et cruelle. Mais ce n'est peut-être pas la faute de son nez.
Et les nez moyens dont personne ne parle? parions que ce sont les meilleurs.

                                                                                                                  Jean des Figues.

Les Veillées des Chaumières, 16 juillet 1902.

Erreurs et préjugés.(part I)

Erreurs et préjugés.(part I)


Je me trouvais vers la fin de 1847 en Algérie, où m'avait entraîné le désir de connaître cette magnifique possession et les populations intéressantes dont l'occupation française a si profondément modifié l'existence et modifiera l'avenir. Le rôle que les Arabes ont joué dans le monde, l'influence qu'ils exercé sur notre civilisation au moyen âge, le succès avec lequel ils ont autrefois cultivé les sciences, offrent assurément des sujets dignes d'attirer l'attention; je voulais comparer ce qu'ils sont aujourd'hui à ce qu'ils ont été jadis, et recueillir, de la bouche même de leurs docteurs, quelques parcelles des traditions scientifiques dont je supposais qu'ils avaient conservé le dépôt. Si j'ai dû renoncer à mes illusions à cet égard, mon but a été atteint en ce qui concerne une des questions les plus intéressantes dont il soit fait mention dans l'histoire du développement de l'esprit humain.
Le chef d'un des bureaux arabes de notre colonie, officier de génie, fort au courant des travaux scientifiques de la métropole, malgré la distance qui l'en sépare, m'avait invité à passer la soirée chez lui avec Mohammed-ben-Musa, vieil Arabe d'une érudition exceptionnelle parmi ses compatriotes. La conversation ne tarda pas à tomber sur la grandeur passée de la race arabe, sur l'influence qu'elle avait exercée au moyen âge dans l'Europe occidentale.
"Parmi les services que nous vous avez rendus, disant Mohammed, comptez-vous pour rien ces chiffres qui portent encore notre nom, et le système de numération qui les emploie?
- Vous vous trompez, reprit notre hôte, lorsque vous revendiquez l'honneur de cette admirable invention. Sans doute, c'est une opinion fort enracinée chez nous, que nos chiffres sont des chiffres arabes; elle l'est même à ce point que je suis peu étonné de vous la voir soutenir. Ce n'en est pas moins un préjugé; mais il serait trop long d'entamer une discussion à ce sujet."
Ces paroles avaient piqué ma curiosité; je priai les deux interlocuteurs de continuer. Ils en avaient bonne envie l'un et l'autre. Leur conversation fut en effet fort longue; mais il s'agissait d'un point si curieux dans l'histoire des sciences, que je le suivis jusqu'au bout avec une attention soutenu. Je tâcherai, dans ce qui va suivre, de reproduire, aussi exactement que possible, le dialogue auquel j'assistais. Je crois n'avoir rien omis d'essentiel dans les arguments qui furent exposés de part et d'autre.

L'ARABE.

Comment attaquez-vous donc une tradition aussi généralement reçue chez vous? Est-il un seul pays de l'Europe où l'on ne dise: chiffres arabes, pour distinguer les caractères que vous nous devez, de la notation si imparfaite que fournissent les chiffres romains?

LE FRANÇAIS.

Vous avez raison en un point. La tradition existe. Lorsque nous apprenions à lire, nous apercevions ordinairement sur quelqu'une des pages de notre abécédaire deux colonnes en regard l'une de l'autre pour exprimer les nombres. L'une portait la désignation de chiffres arabes, l'autre portait celle de chiffres romains.
Nos enfants ont trouvé les choses au point où nos pères nous les avaient transmises, et l'origine arabe de nos chiffres vulgaire est dans les écoles, au moment où je parle, un article de foi qui ne paraît pas plus susceptible d'être contesté que le nom de table de Pythagore.
Cependant cette origine est tout autre; ce n'est pas aux Arabes, mais bien encore aux Grecs et aux Romains que nous devons la rapporter. Ces deux peuples illustres ont été décidément nos maîtres en toutes choses ou peu s'en faut. Quant à la prétendue table de Pythagore, vous verrez bientôt ce que nous devons en croire.

L'ARABE.

Dites-nous donc ce que les Grecs et les Romains vous ont transmis à ce sujet, et expliquez un peu comment a pu s'enraciner le préjugé que vous voulez combattre.

LE FRANÇAIS.

Boèce, philosophe et sénateur romain, qui vivait au cinquième siècle de notre ère, a laissé, entre autres ouvrages, une Géométrie qui a été publiée plusieurs fois (en 1491, en 1499 et en 1570), et dont des copies manuscrites existent dans plusieurs bibliothèques d'Europe. C'est à la fin du premier livre de cette Géométrie que se trouve un passage relatif à l'exposition du système de numération dont les Arabes revendiquent à tort l'introduction parmi nous.

L'ARABE.

Je connais ce passage de Boèce; mais il est d'une telle obscurité qu'on ne peut rien conclure. Il roule peut-être sur des signes d'abréviations analogues aux notes tironiennes*, signes qu'auraient imaginés les Romains pour écrire les grands nombres; mais on n'y voit rien qui se rapporte à notre système de numération.

LE FRANÇAIS.

Il est vrai que l'auteur romain est fort obscur; mais aujourd'hui tous les doutes sont levés. Le passage dont nous parlons paraît être resté pendant longtemps inaperçu, à raison de son obscurité même. Ce n'est que vers le milieu du dix-septième siècle qu'Isaac Vossius en parla dans ses notes sur la Géographie de Pomponius Mela**, et signala les neufs caractères ou chiffres qu'il contient. Depuis, on a souvent agité la question de savoir si c'est bien précisément de notre système de numération que Boèce veut parler, et si les Grecs en ont eu connaissance, ainsi qu'il le rapporte.
On n'était encore arrivé à rien de concluant à ce sujet, lorsqu'un savant géomètre, M. Chasles, publia pour la première fois, en 1837, dans son Aperçu historique sur l'origine et le développement des méthodes en géométrie, une traduction de la majeure partie du passage qui avait  défié jusqu'alors la sagacité de tous les érudits, et en expliqua complètement le sens.
L'explication littérale du texte, donnée par M. Chasles, d'après un manuscrit plus correct que les éditions de Boèce publiée en 1499 et en 1570, ne laisse aucun doute sur la signification réelle du passage controversé. Il est bien établi que le système de Boèce ne différait de notre système actuel que dans la pratique et sur un seul point, l'absence du zéro. Cette figure auxiliaire y était suppléée par l'usage de colonnes tracées sur le tableau; colonnes qui, en marquant distinctement les différents ordres d'unités, permettaient de laisser la place vide partout où nous mettons un zéro. Du reste, ce système de numération fait usage seulement de neuf apices ou caractères, et diffère essentiellement, par cette particularité, du mode vulgaire usité chez les Grecs, et surtout chez les Romains.


L'ARABE.

Cependant, dès le treizième siècle, vos traités d'arithmétique pratique attribuaient cette science aux Arabes et aux Indous; et il est bien constant que depuis plusieurs siècles nous étions, aussi bien que les Indous, en possession du système. De plus, c'est précisément vers l'époque de vos communications avec les Maures d'Espagne que la méthode paraît s'être répandue en Europe.


LE FRANÇAIS.

N'oubliez pas que votre système de numération diffère extrêmement peu de celui décrit par Boèce. Il est donc facile de comprendre qu'à raison de l'extrême ressemblance entre les deux systèmes, les chrétiens d'Occident aient peu à peu pris l'habitude d'attribuer la leur aux Arabes, auxquels ils empruntaient tous les jours des notions scientifiques. mais il n'en a pas toujours été ainsi, et l'on ne voit s'établir le préjugé en votre faveur que longtemps après que le système était en pleine vigueur parmi les chrétiens d'Occident.

L'ARABE.

Que diriez-vous si j'invoquais l'autorité d'auteurs chrétiens à l'appui de nos prétentions? Un passage de Guillaume de Malmesbury, écrivain du douzième siècle, constate l'origine des connaissances mathématiques de Gerbert: "C'est lui, dit Guillaume, qui emprunta certainement le premier l'abacus aux Sarrasins..." Puis il ajoute que "les règles données par lui sont comprises à grand'peine par les abacistes qui pâlissent sur elle."

LE FRANÇAIS.

Ma réponse sera bien simple. Gerbert a été élevé au trône pontifical sous le nom de Sylvestre II, en 999. Sa vie devait être fort connue de son temps. Or pas un seul contemporain de Gerbert ne fait mention de son voyage en Espagne, ni de ses relations avec les Maures établis en ce pays. C'est, vous le savez, une règle de critique historique de ne pas admettre un fait sur le témoignage unique d'un historien postérieur de plusieurs siècles, lorsque ce fait ne figure dans aucun document de l'époque. Je reconnais toute la part que Gerbert a prise à la vulgarisation de notre système de numération: mais je ne vois aucune preuve qu'il l'ait d'abord emprunté aux Maures d'Espagne: tout au contraire.

L'ARABE.

Mais ne vous semble-t-il pas que nous renouvelons en sens inverse l'histoire de la dent d'or***? Nous discutons sur les conséquences du passage de Boèce, et nous n'examinons pas à fond le passage lui-même.


LE FRANÇAIS.

Vous avez raison; j'aurais dû commencer par rappeler la traduction et les commentaires donnés par M. Chasles, et aller ainsi au fond même de la question. Ce sera peut-être un peu long; mais je crois que nous n'aurons pas à regretter notre temps.
"... Des pythagoriciens, dit Boèce, pour éviter de se tromper dans leurs multiplications, divisions et mesures (car ils étaient en toutes choses d'un génie inventeur et subtil), avait imaginé pour leur usage un tableau qu'ils appelèrent en l'honneur de leur maître, table de Pythagore, parce que, ce qu'ils avaient tracé, ils en tenaient la première idée de ce philosophe. Ce tableau fut appelé par les modernes abacus.
"Par ce moyen, ce qu'ils avaient trouvé par un effort d'esprit, ils pouvaient en rendre plus aisément la connaissance usuelle et générale en le montrant pour ainsi dire à l’œil. Ils donnaient à ce tableau une forme assez curieuse, qui est représentée ci-dessous..."
Ici se trouve, dans les diverses éditions de Boèce, la table de multiplication vulgairement attribué à Pythagore. Il est probable qu'elle se trouve de même dans les manuscrits que divers écrivains, qui ont disserté sur ce passage, ont eus à leur disposition; car ils ont toujours raisonné en conséquence. Mais cette prétendue table de Pythagore ne figure que dans un très-beau manuscrit du onzième siècle, appartenant à la bibliothèque de Chartres, et qui a été soumis par M. Chasles à une étude particulière. Cette circonstance fit naître, dans l'esprit du savant interprète, l'idée que ce n'était peut-être pas de la table de multiplication (à laquelle, sur l'autorité même de ce passage, on avait donné depuis le nom de Pythagore) que Boèce avait réellement parlé. Il pensa dès-lors que la difficulté que l'on avait trouvé à donner un sens aux paroles de l'auteur, pouvait provenir de ce qu'on voulait les appliquer à cette table de multiplication. Mais que fallait-il mettre à la place? Le manuscrit ne répond pas entièrement à la question; cependant, il peut mettre sur la voie. Voici ce qu'on y trouve.
Sur une première ligne sont neuf apices ou caractères par lesquels Boèce représentait les neuf premiers nombres. Ils sont écrits de droite à gauche, et au-dessus d'eux sont leurs noms comme il suit (fig.1):




 Au dessous de cette première ligne en est une seconde, sur laquelle sont les chiffres romains: I, X, C, M, etc., écrits aussi de droite à gauche.
Trois autres lignes ensuite contiennent en chiffres romains d'autres nombres qui sont respectivement la moitié, le quart, le huitième de ces premiers.
Enfin, sur deux dernières lignes sont d'autres caractères romains représentant les fractions de l'once, et sur une dernière ligne sont les nombres 1,3,4...12, écrits en chiffres romains.
De tout cela, dit M. Chasles ne prenons que la ligne des chiffres I, X, C, M,..., et supposons que la table dont Boèce, veut parler, "que les anciens appelaient table de Pythagore, et à laquelle les modernes ont donné le nom d'abacus," n'était point la table de multiplication, mais un tableau destiné à faire les calculs dans le nouveau système qu'il va exposer (fig. 2)




Voici ce qui caractérisait ce tableau, et ce qui le rendait propre à cet usage. 
Dans la partie supérieure était une ligne horizontale, divisée en un certain nombre de parties égales; des lignes verticales partaient des points de division: ces lignes, prises deux à deux consécutivement, formaient des colonnes.
Sur les portions de la ligne horizontale comprises entre ces colonnes, étaient inscrits, en allant de droite à gauche les chiffres romains I, X, C, M, etc., signifiant respectivement un, dix, cent, mille, etc.
A l'aide de ce tableau, substitué à la table de multiplication, M. Chasles reprend la traduction du texte de Boèce, et donne pour la première fois un sens intelligible à ce texte.
"Voici, dit Boèce, comment ils se servaient du tableau qui vient d'être décrit. Ils avaient des apices ou caractères de diverses formes. Quelques-uns s'étaient fait des notes d'apices telles que
répondait à l'unité;

à deux; 
à trois;
à quatre;
à cinq;
à six;
à sept;
à huit;
et enfin
à neuf.
"Quelques autres, pour faire usage de ce tableau, prenaient les lettres de l'alphabet, de manière que la première répondait à l'unité, la seconde à deux, la troisième à trois, et les suivantes aux nombres naturels suivants. D'autres enfin se bornaient à employer les caractères usités avant eux, pour représenter les nombres naturels. Ces apices (quels qu'ils fussent), ils s'en servaient comme de la poussière; de manière que s'ils les plaçaient dans la colonne des unités, chacun d'eux ne représentait toujours que des unités... Plaçant deux sous sous la ligne marquée dix, ils convinrent qu'il signifiait vingt; , que trois signifiait trente, quatre, quarante; et ils donnèrent aux autres nombres et ils donnèrent aux autres nombres suivants les significations résultant de leur propre dénomination.
"En plaçant les mêmes apices sous la ligne marquée du nombre cent, ils établirent que deux signifierait deux cents; trois, trois cents, quatre, quatre cents, et que les autres répondraient aux autres dénominations.
"Et ainsi de suite dans les colonnes suivantes; et ce système n'exposait à aucune erreur."
Ces paroles sont bien claires, et l'on ne peut se refuser à y voir le principe de notre système de numération, la valeur de position des chiffres croissant suivant une progression décuple, en allant de droite à gauche. Les colonnes dont il était fait usage, et qui sont formellement indiquées dans le texte par le mot paginula ou pagina (petite bande), permettaient de se passer du zéro, parce que là où nous l'employons, on laissait la place vide.
Un membre de phrase de l'antépénultième alinéa de la traduction précédente (comme de la poussière) fait allusion à l'usage où l'on était au moyen âge de faire des calculs sur une table couverte de poudre. Cicéron parle de la poussière érudite que les anciens étendaient sur leurs abaques pour y tracer des figures de géométrie (De la nature des Dieux, livre II). Ce mode d'écriture, si éminemment propre à l'enseignement et à l'étude, qu'on l'emploie encore de nos jours, remonte probablement à la plus haute antiquité.
Il est à remarquer que plusieurs des apices qui sont dans le corps du texte diffèrent de ceux qui se trouvent avec leurs noms en dehors de ce texte. On peut donc conjecturer que ceux-ci ont été ajoutés par quelque copiste qui a pris la forme des chiffres usités de son temps, sans tenir compte des différences qu'ils présentent avec les chiffres de Boèce.
Les noms placés au-dessous des apices avaient déjà été trouvé dans un manuscrit, par le savant orientaliste Greaves. Le célèbre Huet, évêque d'Avranches, attribuait une origine hébraïque aux mots arbas, quimas, zenis et temenias. Ce qui est important de noter, c'est que le mot sipos a été inscrit à tort au-dessus de celentis, dans le monument de Chartres. La comparaison avec d'autres manuscrits plus complets et plus explicites sous ce rapport, prouve que le nom de sipos appartient au caractère qui tient lieu de zéro, et aurait été par conséquent beaucoup mieux placé au-dessus du rond qui renferme un petit a, qu'au dessus du mot celentis.
Après avoir ainsi expliqué succinctement le principe du nouveau système de numération, Boèce donne les règle de la multiplication et de la division. Il revient ensuite, à la fin du second livre de sa Géométrie, sur la valeur de position des chiffres, et il n'en est pas moins clair, pas moins net, que dans le passage déjà cité, pour tout lecteur qui a sous les yeux le tableau à colonnes de la figure 2.

                                                                                                   La suite au prochain numéro.

Le Magasin pittoresque, mai 1849.


* Nota de Célestin Mira: Les notes tironiennes sont un système de sténographie inventé par Tiron, secrétaire de Cicéron.


Exemples de notes tironiennes.


** Géographie de Pomponius Mela.





*** Voir l'ouvrage de Fontenelle contenant l'histoire de la dent d'or.



lundi 21 novembre 2016

Étrennes utiles.

Étrennes utiles.


Deux mots qui font le cauchemar de l'enfance. Oh! les étrennes utiles! Ces bons bas de laine que le petit pauvre trouve dans son soulier de Noël au lieu de la toupie qui, depuis si longtemps, ronfle dans ses rêves! Cache-nez pour l'école, socques pour les pieds nus, tricots pour les petits bustes mal couverts, que de déceptions vous avez causées!
Ah! je ne suis pas parfait; mais, du moins, je n'ai jamais chargé ma conscience de ce crime de lèse-enfance. Les étrennes que j'ai données ont toujours été prodigieusement inutiles, cela, à la barbe des parents qui, vainement, me tendaient les tirelires vides, les livrets de caisse d'épargne maigres comme des rats d'église, et les trousseaux incomplets de leurs poussins
Inutiles, vous dis-je, les plus inutiles possible, et je ne sortais pas de là.
Aussi éprouvai-je, l'autre jour, un élan de tendresse admirable pour notre préfet de police. Il n'en a rien su, heureusement, car il serait mort de joie, je pense, d'avoir conquis un irréconciliable.
Il ne l'a pas su, n'en est pas mort et je continue à l'admirer; voici pourquoi.
Le mois dernier, une grande affiche blanche et bleue fleurissait sur la voie publique et annonçait un concours à la façon de ceux dont nos lecteurs se montrent d'ordinaire si friands.
Il s'agissait de construire, pour les petits, des jouets inédits et amusants, variant de cinq centimes à trois francs pièce.
A quel mobile ce préfet de police, chargé de traquer et d'emprisonner ceux des contribuables ayant quelque droit à ce genre de traitement, à quel mobile dis-je, ce roi des gendarmes a-t-il obéi en s'occupant de récréer nos bambins?
Est-ce réellement pour donner, à bon marché, quelques heures de joie à la petite France? Est-ce bien philosophiquement pour tâter le pouls aux tendances nationales? Car l'étiage moral et intellectuel d'un peuple se mesure, dit-on, aux joujoux de sa fraction enfantine.
- Le petit Allemand, fils de baïonnettes passives, a le tambour et la panoplie; le petit Anglais, fils de colon vorace, a le bateau et la locomotive; le petit Français, fils de spéculatif, a le livre d'image.
- Mon Dieu, non! M. Lépine n'a pas comme son admirateur soussigné et limité, cherché midi à quatorze heures.
Chaque jour, en parcourant ses différents services, il s'entendait poursuivre par des échos de misère venus des lointains faubourgs de son Paris. Les fins d'été, surtout, bourdonnent de plaintes. La morte-saison des villes est précisément celle où la bonne terre donne ses fruits à ceux qui ne l'ont point désertée. Puis les premiers froids viennent augmenter l'angoisse du pauvre logis en y apportant les exigences, si maigrement obéies pourtant, du feu et de la lumière. Mais alors, une petite étoile se lève dans ce ciel froid: la fabrication spontanée et la vente éphémère de ces babioles et jouets qui garnissent les "petites baraques des boulevards".
Dès novembre, tous s'y mettent, dans ces ruches populaires où se trouvent, hélas!, plus d'abeilles que de miel. On a, tant bien que mal, débarrassé un coin de l'étroit logis pour poser les brimborions au fur et à mesure qu'on les façonne. Et pour se reposer, de temps en temps, on suppute le gain. Presque toujours le terme de janvier s'y trouve.
Cependant, il paraît que depuis deux ou trois ans, il s'y trouvait plus difficilement. On n'inventait plus de jouets nouveaux et, l'attention du passant n'était plus arrêtée par l'inconnu original, les recettes se faisaient maigres.
C'est pour renflouer cette pauvre barque populaire que le préfet de police a eu l'excellente idée d'ouvrir un concours entre ces menus et si intéressants travailleurs parisiens. Car, voyez-vous, les bambins savent encore, heureusement, s'amuser avec des joujoux préhistoriques, témoin le sabre de bois et la poupée de Nuremberg.
Mais puisque ce n'est pas à nos enfants que l'affiche blanche a directement songé, je demande humblement au préfet de police la permission de combler cette lacune et de lui indiquer quelle sorte d'étrennes il pourra donner à ses jeunes administrés.
Étrennes utiles, cette fois, contrairement à mon habitude; une fois n'est pas coutume. Mais avant de les lui désigner plus clairement, je m'en vais lui raconter une histoire.
Dans un orphelinat agricole de l'Ain arrivait, l'autre jour, un petit Parisien de cinq à six ans, un Parisien de ces faubourgs perdus et misérables où se fabriquent précisément les ingénieux jouets du jour de l'an.
A peine débarqué, le petit, tout fluet, tout pâlot, se vit convier à aller faire dodo, afin de réparer les fatigues du voyage. Mais, dans le grand jardin, le bambin aperçut de petits garçons comme lui qui arrachaient de l'herbe sous de grands arbres. 
Ce spectacle, inconnu à la rue puante qu'il habitait, l'émerveilla:
- Oh! Madame, dit-il à la religieuse qui le conduisait par la main, laissez-moi arracher de l'herbe!
La bonne religieuse le conduisit aussitôt vers les petits camarades.
- Seulement, dit-elle, ôte ta veste, mon enfant, car, tout à l'heure, tu seras en nage et si tu n'avais rien pour te couvrir au repos, tu prendrais froid.
Vivement, le petit ôte sa veste; mais, en l'y aidant, la religieuse se penche vers lui et s'écrie, surprise:
- Qu'as-tu donc autour de la taille?
- C'est mon corset.
- Un corset à un garçon?
- C'est notre corset pour la nuit, Madame Grand'mère nous serrait bien dedans le soir, avant de nous coucher, pour que nous n'ayons pas faim.
- Ah! mon Dieu! mais c'est affreux...
- Ah! mais non, je vous assure, dit le petit. Dans ma rue, tous les enfants ont des corsets pareils... et ça les empêche de mourir de faim... Oui, Madame, même qu'il y a une petite fille qui n'a pas voulu qu'on lui serre son corset, alors elle est morte...




Eh bien, je propose un troc à M. Lépine. je lui donnerai le corset de ce petit parisien; il le mettra à titre de joujou inédit dans son concours; et, en revanche, il donnera aux petits parisiens qui en portent, un orphelinat avec des religieuses dedans. Lesdites religieuses seront les étrennes, non pas inédites, mais utiles de ces petits déshérités auxquels la scandaleuse majoration de nos contributions ne peut assurer assez de pain. Ce troc fera baisser le commerce des corsets, mais augmentera celui de la farine.

                                                                                                                               Nemo.

Les Veillées des Chaumières, 9 novembre 1901.

dimanche 20 novembre 2016

La Perse.

La Perse.


Des plages basses, exposées à toute l'ardeur du soleil, envahies par des sables brûlants: des rangées successives de montagnes, tantôt couvertes d'arbres et de neiges, tantôt masse aride de rocs, et dont les espaces sont remplis par des vallons spacieux; de vastes plaines sans eau, sans culture; des déserts plus vastes encore, imprégnés de sel marin; partout la marque funèbre des révolutions; des villes en ruines, des villages inhabités; quelquefois des vallées délicieuses, de gras pâturages, des jardins produisant en abondance des fruits de toute espèce, tel est l'aspect général de la Perse, appelée à si juste titre pays de montagnes.
De quelque côté que le voyageur arrive, soit qu'il touche le rivage aride du golfe Persique, soit qu'il s'engage sous le soleil brûlant des plaines de la Babylonie, soit enfin qu'il vienne des bords humides et tempérés de la mer Caspienne, il lui faut, avant de parvenir au centre, au plateau de ce royaume, gravir par des chemins étroits et bordés de précipices, les rocs les plus élevés, lutter contre les excès du chaud et du froid, braver les hordes de brigands qui infestent le pays, supporter la disette d'eau, de vivres, s'exposer la nuit aux injures de l'air, ayant pour tout abri quelquefois un caravensérail ruiné, ouvert de tous côtés, le plus souvent ses seuls vêtements et son manteau.
Arrivés à cette région moyenne, sa vue s'égare sur des pays cultivés, des villes populeuses, des villages nombreux, perdus sous des forêts de palmiers, défendus par des fossés, des murs de terre et quelques tours en brique. Nous ne parlons ici que des contrées les plus habitées, des environs des grandes villes, de Téhéran, Ispahan et quelques autres.
Par la disposition du sol en Perse résulte une grande variété de température. Les bords du golfe Persique, le Kermesir, par exemple, sont inhabitables l'été. Du 15 juin au 15 août, s'élève ce vent pestiféré, le sam-yel, dont l'atteinte, aussi rapide, aussi funeste que celle de la foudre, est toujours mortelle. Alors les habitants abandonnent les villages et s'enfoncent dans les montagnes, jusqu'au retour d'une température supportable. Les provinces septentrionales, rafraîchies par les vents qui soufflent régulièrement de la mer Caspienne, et s'arrêtent aux montagnes, jouissent d'un climat tempéré, hiver comme été. Ici l'air qu'on respire est plus frais, des montagnes couvertes de bois rappellent le bas des Alpes et des Pyrénées; mais lorsqu'on s'éloigne de ces terres basses pour arriver au plateau de la Perse, le vent devient plus froid, les productions changent, et l'on se croirait transporté sous un autre ciel.
La ville d'Astrabad est situé dans le Mazendéran, sur les côtes méridionales de la mer Caspienne; elle doit, dit-on, son origine à Zézid-eb-Makled, chef arabe d'une grande célébrité. Ce prince ayant fait halte à un village nommé Aterik qui occupait une partie du site actuel qui couvre la ville d'Astrabad, on tira de la terre un trésor composé de quarante vases remplis d'or et d'argent, et liés ensemble par une chaîne. Zézid ordonna de construire une ville avec ces richesses. Astrabad a une lieue environ de circuit, et est fortifiée, mais d'une si pauvre manière que ses remparts ne résisteraient pas à des troupes quelque peu résolues. Comme toutes les villes de Perse, elle est en grande partie ruinée, et ses murs ne renferment pas plus que deux mille maisons. L'aspect d'Astrabad diffère de celui des autres villes méridionales de la Perse; non-seulement les bois s'étendent sur tous les points jusqu'au bord du fossé de la ville, mais les nombreux jardins et les arbres qui se mêlent dans tous les quartiers aux édifices, produisent un effet agréable, quand on le compare à l'aspect stérile et monotone des murs et des toits de terre grise des villes des autres provinces. Les maisons aussi sont pittoresques et riantes pour la forme et pour la couleur; le style de leur architecture est léger, plus dans le goût indien que dans le goût persan; les toits élevés en pointe sont couverts de tuiles ou en chaume et dépassent les murs. Beaucoup ont de hauts badghirs (littéralement, preneur de vents); ce sont des tours carrées ayant de chaque côté des ouvertures par où le vent arrive dans les chambres d'une maison; ces tours couvertes en tuiles font, dans le paysage, l'effet que produisent les clochers: ils l'animent. Les bazars sont assez étendus, mais peu garnis, car bien qu'Astrabad soit un port de mer, il s'y fait peu de commerce. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette ville singulière, c'est la fraîcheur et la beauté de la verdure qui se mêle de toutes parts aux maisons; ici de vieux et beaux sycomores, là de hauts cyprès qui s'élèvent au dessus des murs de jardins chargés de lis et de giroflées.
On évalue la population totale du Mazendéran à cent cinquante mille familles. Le territoire d'Astrabad, entre autres, est le berceau de la tribu des Cadjars, toute guerrière et constamment armée pour se défendre des Turcs; cette tribu est fort attachée à son pays, et se répand si peu à l'intérieur de la Perse, qu'on ne trouve guère des Cadjars qu'à la cour. Depuis plus d'un siècle, c'est la tribu royale; elle est, dit-on, dépositaire d'une grande partie des trésors du dernier roi de Perse. Tous les ans, les habitants qui veulent faire le pèlerinage de Mechehed, se réunissent à Astrabad, au nombre de sept à huit cents personnes; la caravane est alors en état de résister aux bandes de pillards, et part ordinairement dans le mois d'octobre; le voyage n'est guère que d'une quinzaine de jours, mais dans un pays ras et presque désert.
S'il fallait en croire certains voyageurs, la bassesse et la fausseté seraient les traits caractéristiques des femmes orientales. Cela n'est pas exact. Soit qu'elles ne désirent pas une liberté qui ne présente à leur imagination aucun charme, soit qu'elles aient appris de bonne heure à se soumettre à l'empire de la nécessité, ces femmes ne se considèrent point comme opprimées. On peut leur reprocher de la nonchalance, un goût effréné pour la parure, les bijoux et les choses futiles; mais en général, elles sont aimables, douces et modestes. L'appartement qu'elles habitent est ordinairement la partie supérieure de la maison. On le nomme harem, c'est à dire lieu sacré. Les femmes sont tellement exclues de la société des hommes, qu'il n'est ni permis, ni décent à ceux-ci d'en prononcer le nom; il faut, quand on parle d'elles, se servir d'une circonlocution ou du mot famille. Dans les villes, elles se visitent réciproquement, et alors la porte de l'appartement est interdite à l'époux. Lorsqu'une dame arrive chez son amie, celle-ci va au devant d'elle, la dépouille de son voile et d'une partie de ses vêtements; toutefois cet usage n'a lieu qu'entre des personnes d'un rang égal. Lorsqu'il y a de la supériorité dans celle qui reçoit la visite, elle se fait suppléer par son intendante. Des sourcils noirs, bien arqués, et se joignant l'un l'autre, étant considérés comme une très-grande beauté, les Persanes ont recours à l'art pour les faire paraître tels; après le bain, elles peignent leurs ongles avec une couleur jaune ou rouge, préparation cosmétique dont tout le monde fait usage, et sans laquelle il serait peu convenable de se présenter.
Le costume des femmes d'Astrabad diffère peu de celui qu'elles portent dans les autres provinces; il se compose d'une chemise très-courte et d'un pantalon; un mouchoir de soie noire entortillé autour de leur tête sert de turban, avec un morceau de coton blanc que l'on jette au besoin sur la tête ou sur les épaules. Mais quand elles sortent à quelque distance de la maison, elles se servent du tchedder, ou voile qui enveloppe tout le corps; ces voiles sont de soie ou de coton rayé, quelquefois en grands carrés bleus, quelquefois en rouge et en vert. Elles portent aux jambes une espèce de bas nommée tchak-tchor, qui reçoit comme des bottes le bas du pantalon, et elles mettent par-dessus la pantoufle ordinaire verte et à talons hauts.




Le sycomore croît abondamment dans les forêts qui couvrent ce pays; les habitants pensent que dès que cet arbre atteint l'âge de mille ans, il prend feu et brûle de lui-même. Parmi les nombreuses traditions de la contrée, il en est une qui se rattache à une tour que l'on dit être le tombeau d'un souverain. Cette tradition suppose que là est un puissant trésor qu'un talisman protège, et dont un magicien indien de très-grande habileté avait découvert le secret; mais les conditions de ce talisman ne lui permettait pas d'agir en personne, il employa un agent qui ignorait ce qu'il allait faire. Le magicien confia à cette personne le talisman qu'il avait préparé et qu'elle devait attentivement comparer avec celui qu'elle verrait dans la tour; l'émissaire avait par dessus toute chose été prévenu de ne point lever la tête, quoi qu'il pût entendre. Le messager agit conformément aux instructions qu'il avait reçues, et au moment où il venait de rapprocher les deux talismans, le charme s'opéra. Un bruit formidable se fit entendre, et un nombre prodigieux de pigeons s'envolèrent par la grande porte qui s'ouvrit subitement; cette volée était si considérable, et le bruit des ailes durait tant, que l'envoyé, las de s'en tenir aux conjectures, oublia l'avis et regarda en l'air. Tout à coup les pigeons cessèrent de voler, et une grande quantité d'or monnayé tomba autour de lui. Le charme avait changé l'or en pigeons, qui dirigeaient leur vol vers les coffres du magicien, mais la curiosité de son agent le rompit, et l'or reprit si promptement sa forme primitive, que la portion même qui traversait l'air tomba à terre, et personne, depuis ce moment, n'a été capable de trouver le reste du trésor.
A Bagdad, ville qui doit un grand renom historique au règne des califes, surtout à celui d'Haroun-al-Raschid, les femmes des premières classes sont ordinairement choisies parmi les plus belles esclaves qu'on puisse s'y procurer de Circasie et de Georgie; des chaînes d'or, des colliers de perles et divers ornements en pierres précieuses brillent sur la partie supérieure de leurs personnes, tandis qu'elles ont les poignets et les chevilles des pieds entourés de bracelets en or massif, ayant la forme de serpents. Des mousselines brochées d'or et d'argent composent non-seulement leurs turbans, mais souvent leurs vêtements de dessous. En été, le châle plus coûteux remplace sur elles la pelisse, qui, dans la saison rigoureuse, est garnie des plus riches fourrures. Les cercles qui ont lieu à Bagdad chez les dames du plus haut rang peuvent exciter encore une fois la curiosité. Toutes les personnes invitées étant réunies, le repas du soir ou dîner est bientôt servi. Ensuite la société, assise sur plusieurs rangs, s'apprête à jouir du spectacle, qui consiste en musique et en danses; l'une et l'autre, très-bruyantes, durent toute la nuit. A minuit, on sert le souper. Entre ce second banquet et le premier, le narguily au suave parfum ne quitte point les lèvres des dames, excepté quand elles prennent le café, ou témoignent, soit par des acclamations, soit par de longs éclats de rire, l'effet que certaines danses, certains morceaux de chant, ont produit sur elles. Tandis qu'elles donnent ainsi carrière à leur joyeuse humeur, telle d'entre elles, qui ressent un besoin subit de repos, s'étend sans excuse préalable, et dort sur le riche tapis qui lui a servi de siège. D'autres suivent bientôt son exemple, sans que cessent ni les chants qui seuls éveilleraient un mort, ni le fracas des instruments, ni les causeries sur tous les tons. Toutefois le tumulte de cette scène s'affaiblit par degrés; visiteuses, chanteuses et danseuses cèdent également au sommeil, et l'on finit par voir tous les tapis couverts de femmes endormies, les maîtresses du logis pèle-mêle avec leurs esclaves, les personnes de leur société, et celles qui sont venues en faire l'amusement.
La Perse n'a point, à proprement parler, de ville capitale; le siège du gouvernement a changé selon le caprice ou la commodité des princes régnants. Rey, Ispahan, Casbin, Tauris, ont été à différentes époques les lieux de leur résidence. Aujourd'hui le roi de Perse habite Téhéran; ainsi cette ville est de nos jours la capitale du royaume. Téhéran peut avoir une lieue et demie de circonférence; elle est entourée d'un mur épais en briques, flanqué d'innombrables tours, et ceinte d'un large fossé. Il règne un glacis entre le fossé et le mur qui a six portes; ces portes sont marquetées en brique de couleur, et offrent des figures de tigres et autres animaux, en grossière mosaïque. L'intérieur de la ville présente un triste aspect à un Européen; il ne voit que des maisons construites en briques cuites au soleil, qu'on prendrait à leur couleur pâle pour de la boue; il marche dans des rues étroites et non pavées, que l'amas des boues rend impraticables dans les mauvais temps et son attention doit se borner à se garantir des nombreux chameaux qui y circulent.
Lorsque les femmes du roi sortent pour aller à la campagne, on indique cinq ou six heures d'avance la route qu'elles doivent suivre. Alors, malheur à quiconque resterait sur cette route, ou dans un endroit d'où il pourrait apercevoir les chameaux et les chevaux qui portent les femmes. Les chemins, les approches des chemins même, doivent être déserts. Lorsque l'heure du départ est arrivé, des troupes de cavaliers courent très-loin devant le cortège, criant: corouc, corouc, défense, défense; c'est à dire, que chacun se retire. Des eunuques, aussi à cheval, marchent entre ces cavaliers et les femmes; il frappent rudement d'un gros bâton qu'ils portent à la main, ceux qui ne se retirent pas assez promptement. Les femmes sont ordinairement à cheval; quelques-unes, la favorite par exemple, voyagent sans une espèce de litière, que les Persans nomment tatki-révan, trône ambulant et qui est porté par deux chameaux, un devant, l'autre derrière. Le corouc serait un genre d'incommodité très-pénible pour les sujets, s'il prenait souvent au roi la fantaisie de se faire accompagner de ses femmes; tout homme doit fuir dès qu'il atteint l'âge de sept ans.

                                                                                                                   A. Mazuy

Le Magasin universel, février 1837.