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lundi 1 avril 2024

Jouets d'hier et de toujours.


Le jouet de l'année, le modèle le plus nouveau, voilà ce qui constitue pour nous le "joli cadeau à faire à un enfant". Mais y a-t-il rien de nouveaux sous les quinquets des baraques ou sous les lampes électriques des magasins? L'enfant a toujours les mêmes goûts et, comme le montre M. Henri d'Allemagne dans un beau livre sur les jouets, publié par la librairie Hachette*, auxquels nous empruntons de piquants de piquants détails et de charmantes illustrations, les jouets que nous mettons entre les mains de nos enfants existaient bien longtemps avant que ne fussent nés les pères de leurs arrière-grands-pères.



Les joies du Premier de l'An.
Une baraque de jouet sous la Restauration.


Polichinelles, poupées, tambours et chevaux de bois, toutes ces pimpantes merveilles du jouet à bon marché ont une lointaine origine. A l'étalage des baraques en plein vent, sous la Restauration, s'alignaient les même jouets que l'on vend encore aujourd'hui sur les boulevards à l'approche des fêtes.





Tout change, l'habitation et le mobilier, les usages domestiques, l'heure et le menu des repas, le costume, la façon de se coiffer et de se chausser. Mais il y a une sorte d'objets qui, depuis les temps les plus reculés, s'est à peine modifiée et dont la fragilité a su braver les siècles: ce sont les jouets d'enfants.
"Les petits hellènes jouaient déjà au cerceau, écrit M. Léo Clarétie; les petites Romaines et, quelques milliers d'années avant, les petites Egyptiennes jouaient déjà à la poupée. Les enfants sont de terribles destructeurs, mais les jouets sont une espèce bien vivace. Les bébés se lasseront plutôt de les briser que les bibelots enfantins de renaître de leurs débris. Le jouet est le plus sensible symbole de la durée, sinon de l'éternité."
Nous en avons la preuve grâce à une coutume charmante des anciens Grecs; chez eux, lorsque l'enfant atteignait l'âge de l'adolescence, il consacrait aux dieux les jouets de ses premières années; on a retrouvé plusieurs dédicaces, telles que celle-ci: "Philoclès te consacre, ô Hermes, sa balle rebondissante, sa crécelle de buis, ses osselets qu'il aimait tant, son rapide sabot, jouets de son jeune âge". Ou encore: "Timarète, avant son mariage, consacre à Artémis Lymnète son tambour, son ballon affectionné."
Ainsi dès la plus haute antiquité, nous trouvons déjà ces mêmes jouets que nous n'avons pas cesser de mettre entre les mains de nos enfants; nous allons les voir traverser les siècles et ne subir que les modifications de détail dues aux progrès de l'industrie.

A cheval sur un bâton. 
Sabres de bois et canons minuscules.

C'est que les goûts de l'enfance ont été de tous temps les mêmes. Depuis qu'il y a des garçons, on les a toujours vus turbulents. Aussi l'appareil de la guerre avec tout ce qu'il comporte de vacarme, d'agitation et de péripéties, devaient les séduire; et voilà donc une première classe de jouets empruntés aux exercices militaires, à moins que ce ne soit à l'équitation ou à la chasse.



Jouets d'enfants au XVIe siècle.
D'après une ancienne estampe.


Bien primitif est certes, à côté des jouets mécaniques si perfectionnés qu'on fabrique aujourd'hui, le cheval de bois emmanché à un bâton que chevauche un de ces enfants. Mais dans leur principe, les jouets ne changent guère. La bruyante crécelle faisait dès le XVIe siècle la joie des enfants et le désespoir des parents.



Un simple bâton, muni d'une tête de cheval, tel le rudimentaire "cheval de bois" dont se contente le petit cavalier du Moyen Age. Plus tard, au temps de la Renaissance, alors qu'on a la passion de donner à tout un caractère d'art, les enfants des grands seigneurs eurent des beaux chevaux de bois sculpté, caparaçonnés de velours, la selle et la bride brodée d'or. Rabelais, décrivant l'éducation de Gargantua, raconte que son héros entrait dans sa cinquième année quand on lui donna, "afin que toute sa vie il fut un bon chevaucheur, un beau grand cheval de bois, lequel il faisait penader (piaffer), sauter, voltiger et danser tout ensemble, aller le pas, le trot, le galop, les ambles".
Il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir mieux. On créa alors les chevaux à bascule, dont le balancement donne l'illusion du galop, et le Roi de Rome fut le premier à en posséder un. Quelques années plus tard, on fit mieux encore, on inventa le cheval mécanique que l'on faisait marcher à l'aide d'une manivelle traversant la tête.
Un cheval est toujours un cheval. Mais l'armement change sans cesse. L'enfant du XVIIIe siècle qui faisait cabrer, dans les salles du manoir paternel, un destrier ou un palefroi figuré par un maigre bâton, portait une petite armure et maniait une petite épée à deux mains. Puis, la poudre à canon ayant fait son apparition dans le monde et bouleversé l'art de la guerre, les lances des petits combattants firent place aux arquebuses. L'artillerie en miniature apparut, peu de temps après la véritable artillerie; les première pièces figuraient à la bataille de Crécy, en 1346, et en 1383 Charles VI, âgé de quinze ans, recevait pour étrennes un canon de bois.

Ménages et ménageries. 
Un héritier de la couronne qui trempe sa soupe.

La petite fille a déjà un instinct de tendresse maternelle, des goûts de femme d'intérieur et de maîtresse de maison: elle jouera à la poupée et au ménage.
Les ustensiles de cuisine des petites filles égyptiennes, grecques, romaines, étaient en terre cuite; on a retrouvé dans des sarcophages de mignonnes coupes d'argile et des amphores hautes comme le petit doigt, car les anciens avaient la pieuse coutume d'enfermer dans le tombeau des enfants, leurs jouets préférés. En argile encore les "ménages" du moyen âge composés de quelques assiettes et de quelques pots. Seuls les jeunes princes et princesses avaient des batteries de cuisine en métal. Pendant la Renaissance, on employa plus fréquemment le cuivre, le plomb ou l'étain. Louis XIII enfant possédait un petit ménage de plomb et le futur roi de France savait très bien s'en servir, comme nous l'apprend Héroard:

1607.- Il va à la chambre de la reine où il fait faire du feu et y dépose sa petite marmite dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire le potage et se met à faire son potage.

 1612.- Mlle de Vendôme et lui s'amuse à faire des confitures.

C'était à la Foire Saint-Germain  que se vendaient ces articles de plomb ou d'étain, ainsi que la vaisselle de poupée copiées sur les faïences de Rouen ou de Nevers. Représentons-nous, d'après une estampe de l'époque, une boutique de jouets. Casseroles, soupières, assiettes, le tout minuscule, s'entassent sur les gradins, à côté de grossières poupées de plâtre, au corps informe, à la tête où quelques touches de couleur rouge et noire simulent les cheveux, les yeux, la bouche. Sous l'auvent, à des crochets et à des cordes, se balancent les jouets qu'on peut acquérir pour quelques sols, des moulins à vent où les ailes sont remplacées par quatre coquilles de noix fixées au bout de bâtonnets, des toupies, des sifflets, des bilboquets, des flageolets, des sarbacanes.
La sarbacane était un tube creux de sureau dans lequel on soufflait de façon à projeter dans les rues au nez des passants des dragées ou, plus prosaïquement, des boulettes de pain ou des pois. A la Foire Saint-Germain, en 1605, on voit des gens, dit une chronique en vers, qui, 

La sarbacane en bouche, ores haut, ores bas,
Grêlent de ça de là de petites dragées.

 

 

La boutique d'un marchand de jouets au XVIIIe siècle.
D'après le modèle reconstitué par M. Henry d'Allemagne
avec des objets de sa collection.


C'est au XVIIIe siècle que les pantins automates furent perfectionnés par Vaucanson. Ainsi en voyons-nous plusieurs dans cette boutique bien achalandée, entre autres un chapelier en pourparlers avec un client, un courrier muni de sa longue canne. Les carrosses étaient aussi parmi les jouets les plus en faveur.



Dans la boutique de notre marchand de la Foire Saint-Germain, il y a toute une catégorie de jouets qui appellent l'attention par leur coloris cru: ce sont les "bergeries" et les "arches de Noé" de Nuremberg. Du plus loin qu'on se souvienne, Nuremberg fut la ville des jouets. A Nuremberg même, dans les environs et jusque dans la Forêt-Noire, de nombreux artisans sculptaient de petites figures naïves et rustiques en bois de sapin, représentant tous les animaux de la création. Pendant l'hiver, dans les chaumières, alors que les travaux d'abattage et de coupe étaient suspendus dans les forêts, des familles entières sculptaient au couteau lions, vaches et moutons et les coloriaient avec des substances bien inoffensives, telles que le bois de campêche ou la pelure d'oignon. Les figures d'animaux qui sortaient des mains de ces artisans étaient certes grossières et primitives; toutefois, dans leurs formes raides, il y avait une sorte d'art rude et inconscient.
Les animaux en carton moulé montés sur une boîte à soufflet qui, en s'abaissant, imite le cri de l'animal ne datent que du Premier Empire. plus tard, vers 1840, on vendit encore des vaches, des moutons et autres animaux recouverts de peau. ces jouets, aujourd'hui si répandus, excitèrent à l'époque une admiration générale.

Merveilles d'art et d'ingéniosité. 
Une fortune pour un joujou.

Les jouets de la Foire Saint-Germain étaient pour les enfants de la bourgeoisie et du peuple. Ceux des princes et des rois en possédaient qui étaient singulièrement plus riches et coûteux. Les "ménages" des princes et princesses étaient en argent; Louis XIV en eut même un en or. C'étaient d'exquises merveilles que les différentes pièces de ces ménages, et l'artiste dont ils étaient l'œuvre y avait mis tout son talent. Qu'on en juge plutôt par la description qu'en fait M. d'Allemagne d'un mignon et ravissant service de poupée de l'époque Louis XIII qui est parvenu jusqu'à nous, contenu dans son dressoir.
" Au centre, un minuscule plat en Nevers bleu portant en son milieu une corbeille de fleurs; à droite et à gauche, deux mignonnes assiettes en faïence de Strasbourg polychromée. Sur la tablette repose une tasse, un saladier et un petit bol à peine grand comme un dé à coudre. Dans l'intérieur du buffet, on voit, par la porte entr'ouverte, l'extrémité d'un plat ovale aux bords contournés; enfin, sur le socle, sont dressées deux assiettes ornées de fleurs et de feuillages; au milieu de la tablette du buffet est dressé un plat à barbe en ancienne porcelaine de la Compagnie des Indes."
On devine ce que devait coûter de tels jouets. En 1571, Claude de France, duchesse de Lorraine, commanda au célèbre orfèvre Pierre Hottmann "un petit ménage d'argent tout complet"; il revint à plus de 8 000 livres.
Louis XIV joue avec des petits personnages d'or dont la liste a été conservée: deux porteurs de chaise avec leur chaise, un vinaigrier avec sa brouette, un vendeur de noir à noircir, un chaudronnier, deux Maures couchés sur un lit de filigrane, l'un tenant une flûte à la bouche et l'autre une trompe. Ces bibelots eurent une tragique destinée: à la fin de son règne, à la veille de Malplaquet, quand l'étranger menaçaient l'intégrité du royaume, et qu'il fallait à tout prix lever des troupes, ils furent envoyés à la Monnaie et jetés dans le creuset avec nombre d'autres objets précieux.
Ce que les artistes en jouets créaient de plus charmants aux XVIIe et XVIIIe siècles, c'étaient les intérieurs de poupées. Dans un coffre, qui figurait une chambre, étaient disposés des meubles, diminutifs parfois des grands meubles de l'époque, et des personnages qui étaient des poupées de cire ou d'émail somptueusement vêtues. 


Les merveilles du jouet au XVIIIe siècle.
Une chambre de poupée dans le style Directoire.


Au nombre des plus ravissantes créations de l'industrie du jouet au XVIIIe siècle étaient les chambres de poupées. Ces intérieurs en miniature décorés dans le style de l'époque étaient parfois, comme celui que représente notre gravure, de véritables chefs-d'œuvre, qui pouvaient coûter jusqu'à 6 000 francs.



Il en coûta au cardinal de la Valette 2 000 écus pour une chambre garnie de six poupées de cire dont il fit cadeau à Mlle de Bourbon, qui devint plus tard duchesse de Longueville. En 1675, Mme de Thianges donna au jeune duc du Maine, une chambre toute dorée grande comme une table. Au dessus de la porte, il y avait en grosses lettres: "Chambre du sublime". Au dedans, un lit et un balustre avec un grand fauteuil dans lequel était assis M. le duc du Maine, fait en cire fort ressemblant. Auprès de lui, M. le duc de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner. Autour du fauteuil M. de Marsillac et Bossuet. A l'autre bout de l'alcôve, Mme de Thianges et Mme de Lafayette lisaient encore des vers. Boileau, ayant auprès de lui La Fontaine et Racine, empêchait d'entrer de mauvais poètes.
Au XVIIIe siècle, en 1745, Roux le fils, le célèbre marchand de jouet de la rue du Petit-Lyon, annonçait dans le Mercure de France "des petits cabinets de carton à la façon des cabinets de la Chine renfermant des personnages d'émail; plus, de petits corps de logis de même matière avec des appartements fort jolis où se passent des histoires véritables". Les moins chers valaient de 500 à 800 francs; certains dépassaient les 8 000 francs. Il est vrai que les meubles, canapés, guéridons, fauteuils, etc..., d'une exquise petitesse, étaient d'or ciselé! Ce prix, déjà énorme, pouvait encore être dépassé. En 1722, la duchesse d'Orléans fit présent à l'infante d'Espagne d'une poupée assise devant sa toilette; le tout valait 22 0000 livres!
Les jouets mécaniques atteignaient des prix aussi fabuleux. Certains étaient bien curieux pour l'époque. Louis XIII enfant eut en sa possession un petit carrosse "marchant avec ressort", une petite galère "qui marchait par ressorts, et dont les hommes ramaient par les mêmes moyens". Ces objets curieux, fabriqués à prix d'or, venaient de Nuremberg qui fabriqua "des canons à ressort et les fantassins et cavaliers qui marchaient et tiraient, également à ressorts". Commandés pour le Dauphin, fils de Louis XIV, ces canons et soldats revinrent à la jolie somme de 28963 livres.
Au XVIIIe siècle, grâce à Vaucanson et à d'autres savants, les jouets mécaniques atteignirent la perfection; c'était: une dame à paniers jouant d'un petit clavecin, secouant la tête et remuant les doigts; un gentilhomme prisant et secouant le tabac tombé sur son jabot de dentelle, etc. Un carrosse mécanique, tout doré, avec les chevaux de bois sculpté, et magnifiquement harnachés, le cocher en cire ainsi que les laquais, un gentilhomme et une dame à l'intérieur, coûta 15 000 livres.


Jouets mécaniques du Premier Empire.

Deux joueurs de volant, un polichinelle, un menuisier, un charron , un rémouleur à l'ouvrage, enfin un meunier et son âne, tels étaient les sujets des jouets mécaniques en vente sous le premier Empire. Malgré les perfectionnements réalisés depuis lors, quelle ingéniosité attestaient déjà ces curieux spécimens de l'industrie populaire!



Aujourd'hui, grâce aux applications de la science, les fabricants de jouet ont pu créer des merveilles nouvelles, tel le "minstrel", nègre qui chante d'une voix nasillarde en s'accompagnant sur la mandoline, tel encore le cuirassé grand comme une barque, qui marche à l'électricité, et le train de luxe, avec "accident". Mais ils n'ont fait que perfectionner ce que leur avait légué le passé.
Les enfants doivent-ils se réjouir de ce progrès? S'amuseront-ils mieux parce qu'ils auront des jouets encore plus compliqués, encore plus merveilleux? On peut en douter.


Une chasse à courre.
Jouet en bois sculpté de l'époque de la Restauration.


C'est seulement au début du XIXe siècle que les artisans français commencèrent à faire concurrence aux rustiques fabricants de Nuremberg. Aux arches de Noé et aux bergeries violemment coloriées vinrent s'ajouter d'autres jouets en bois sculpté d'un art moins fruste et moins naïf.



"L'enfant, dit M. R. de la Sizeranne, dans son beau livre sur Ruskin*, est un poète en ce qu'il se contente de peu pour imaginer beaucoup: un tas de sable est une montagne; une douzaine de brindilles sont une forêt; une cupule de gland, un navire. Aussi se fait-il des jouets de choses où nous ne voyons aucun élément de plaisir. Ceux que nous inventons pour lui et où nous déployons toutes les ressources de notre imagination ne lui plaisent jamais tant que ceux qu'il crée lui-même avec rien."

Lectures pour tous, décembre 1903.


*Nota de Célestin Mira:

* Histoire des jouets par Henry d'Allemagne:



* Ruskin ou la Religion de la Beauté.




mardi 3 octobre 2017

Sur les jouets nouveaux.

Sur les jouets nouveaux.


Ne croyez pas que ce soit un sujet frivole. Il a passionné de hauts esprits. Quelques savants se sont appliqués à suivre l'histoire du jouet à travers les âges et à en dégager la philosophie. Ils ont fait remarquer que le jeu, sous toutes ses formes, demeurait la passion favorite de l'humanité. L'homme joue, l'enfant joue. Mais ce qui chez l'homme est un délassement, est, chez l'enfant, un besoin essentiel. Pour tous deux, le jeu représente une des formes de l'instinct héréditaire...
L'enfant possède, en puissance, les qualités qui se développeront chez l'adulte. Il est appelé à travailler, à se mesurer avec ses semblables, obéissant aux lois de la concurrence vitale. Or, les jeux enfantins sont la parfaite image des labeurs futurs. L'enfant joue, comme l'homme travaille, dans le but de vaincre ses rivaux, d'arriver au premier rang. L'amour de la victoire suscite l'admiration; l'émulation engendre, selon les tempéraments, l'énergie, le courage, l'ardeur de bien faire, ou encore l'envie, l'orgueil et même, en certains cas, la férocité.
J'ai voulu, à l'occasion du 1er janvier, conduire les lecteurs des Annales dans le monde des jouets. Ils se trouvent exposés, en ce moment, à la devanture des petites baraques du boulevard... Pauvres baraques! Elles sont en butte, presque chaque année, à la sourde réalité des magasins. Les grands commerçants craignent la concurrence de ces boutiques improvisées. S'ils en avaient le pouvoir, ils les balayeraient sans miséricorde; ils leur interdiraient l'accès des voies publiques. Cependant, les baraques se font bien humbles, elles ménagent l'amour-propre de leurs superbes rivales:
- Qu'a-t-on à redouter de nous? A qui pouvons-nous porter ombrage? Est-ce à Boissier, à Marquis, aux célèbres confiseurs? Ils vendent des bonbons de luxe dans des boîtes de satin, à l'usage des millionnaires. Nous débitons aux grisettes et aux écoliers des pralines économiques et des débris de marrons glacés... Notre coutellerie à treize sous n'a pas la prétention de supplanter la coutellerie anglaise. Et nos objets d'art ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux de Barbedienne. Qu'on nous laisse donc en paix gagner notre pauvre vie. L'hiver est si dur et les loyers si chers à Paris!
... J'avoue que ces plaintes me vont au cœur... Les boutiques m'inspirent de la considération, les baraques m'inspirent de la pitié. Ces marchands forains, campés dans les quartiers élégants me font l'effet de petits moineaux parisiens qui picorent sur la neige. Et je suis heureux qu'on leur abandonne quelques miettes...
Et si vous saviez combien leur existence est précaire, quelles lourdes charges leur incombent, eu égard à leurs modestes ressources! J'ai fait, hier, un bout de causerie avec une femme qui vend, à l'angle du faubourg Poisonnière et du boulevard Bonne-Nouvelle, les jouets d'actualité...
- Eh bien! comment marchent les affaires? Etes-vous contente?
- Couci, couça, monsieur... Le "Pégoud*" est bien parti et relève la moyenne. Le "Pégoud" est notre sauveur! Mais nous gagnons si peu sur chaque objet! ce que nous vendons vingt-neuf sous, nous le payons vingt-quatre. Cinq sous de bénéfice. C'est maigre. Retirez de cela nos frais de location, de déplacement, de nourriture. Qu'est-ce qui nous reste?...
- Mais vous vendez des bibelots inventés et fabriqués par vous-mêmes. Et dans ce cas vos profits sont meilleurs...
- On ne trouve pas toujours ce qui plait au public. Je sais bien que l'on cite en exemple ce serrurier de la rue Lafayette qui inventa la "Question romaine*" et qui gagna en son hiver 250.000 francs. Mais cela se passait il y a quarante ans. Maintenant les inventeurs sont trop nombreux et se bousculent les uns les autres...
- Alors vous n'avez rien trouvé personnellement pour les étrennes de 1914?
- Mon Dieu! je vais vous dire... Ce n'est pas moi ni mon mari qui nous mêlons de ces choses, c'est notre fils, un garçon capable et qui a de l'instruction. Et le pauvre petit vient de partir au régiment. Nous allons tâcher de vivoter jusqu'à son retour. Telle que vous me voyez, je rapporte chaque soir à la maison une pièce de trois francs. Avec ça on ne meurt pas de faim...
Et la commère rit d'un bon rire, d'un rire communicatif. Je suis tombé sur une marchande optimiste et qui envisage la vie sous ses bons côtés. N'est-ce pas le plus sûr moyen d'être heureux?...
Je ne sais si le musée Carnavalet possède une collection complète des petits jouets qui se sont vendus dans les rues de Paris depuis trois siècles... On y trouverait résumées l'histoire des mœurs, l'évolution des modes, et même l'influence des événements littéraires qui ont contribué à former le goût public.
Savez-vous à quelle époque fut fabriqué le premier pantin?
Ouvrez Le Mercure Galant de l'an de grâce 1760, vous y trouverez cette information:

"Dans le courant de décembre dernier, on a imaginé à Paris des joujoux qu'on appelle des pantins et qui, destinés d'abord à être donné en cadeaux, le 1er janvier, aux petit enfants, amusent, à présent, les grandes personnes. Ce sont des petites figures faites en carton dont les membres sont taillés séparément et attachés par des fils qui les font remuer et danser. Ces petites figures représentent un Arlequin, un Pierrot, un Scaramouche, et sont peintes, en conséquence, de toutes sortes de façons. Il y en a qui sont l'ouvrage d'excellents peintres, notamment de M. Boucher, un des fameux de l'Académie. On ne peut plus aller dans aucune maison qu'on en trouve de pendues à toutes les cheminées. Et ces bagatelles, qui se vendaient dans l'origine une livre six deniers, coûtent, à présent, jusqu'à quatre livres."
Un peu plus tard, la vogue fut à l'Emile. Jean-Jacques ayant déclaré que tout enfant devait apprendre un métier manuel, on débitait à tous les carrefours des boîtes à ouvrage de couture pour les filles et, pour les garçons, des outils de menuisier, de charron, de jardinier...
La Révolution éclate. Et l'on invente le ça ira, étrennes nationales (toupie ronde et tricolore montant, en ronflant, le long d'une ficelle); on fabrique des poupées coiffées "à la grecque" et "à la victime". Le présent le plus rare à offrir à un jeune homme élégant est un "jeu de bagues pour ses doigts de pieds". Chez les confiseurs, on choisit parmi les bonbons les plus demandés des "terroristes" à la vanille et des "émigrés" en chocolat.
Sous l'Empire, les joujoux prennent naturellement une physionomie belliqueuse. C'est la "Sentinelle en Armes", le "Cosaque", papillote à pétarade... Puis, on amène une girafe au Jardin des Plantes et, pendant un an, tout se fait à la girafe...
Je pourrais poursuivre l'énumération. Chaque époque dépose son empreinte sur les menus objets construits par le peuple et offerts au peuple. Ces objets ne se trouvent pas dans les riches magasins, mais dans le panier des camelots et dans les humbles cabanes, peintes en bleu, qui s'alignent du 20 décembre au 10 janvier, de la Madeleine à la Bastille.
Les baraques du boulevard sont le miroir de nos mœurs. Vous voyez bien qu'il faut les  protéger et les conserver.

                                                                                                              Le Bonhomme Chrysale.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 18 décembre 1913.

*Nota de Célestin Mira: J'imagine que le "Pégoud" est une figurine représentant le célèbre aviateur, Adolphe Pégoud, qui, entre autres looping, a réalisé le premier vol tête en bas à Juvisy-sur-Orge.
Quant à "la question romaine", j'ignore totalement ce que pouvait être ce jouet, ni s'il avait un quelconque rapport avec le conflit qui opposa le Vatican à l'Etat Italien.

mercredi 11 janvier 2017

Les baraques du boulevard et les jouets de l'année.

Les baraques du boulevard et les jouets de l'année.


Nous avons fait notre promenade habituelle à travers les baraques du Jour de l'An, et nous avons pu constater que l'ingéniosité de la petite industrie parisienne s'était une fois de plus donné libre carrière.
Nous devons nous borner toutefois à une rapide énumération.
Les jouets mécaniques à bon marché et dont le mouvement est obtenu par des moyens très simples sont de plus en plus nombreux.




Voici la promeneuse élégante s'abritant sous une ombrelle, agitant un éventail et marchant droit devant elle avec un petit air crâne, tout à fait réjouissant.
Une servante accorte pousse vaillamment une minuscule voiture où se trouve un bébé lilliputien; une autruche du Jardin d'acclimatation traîne une fringante charrette de promenade et fait mouvoir ses grandes jambes avec un naturel parfait; un garçon de magasin, monté sur un tricycle va faire rapidement livraison des marchandises que renferme le petit caisson annexé au vélocipède; un joli cygne, agitant ses ailes et son cou, remorque un enfant placé dans un petit carrosse de féerie.
C'est généralement le genre de moteur de la petite locomotive routière qui est appliqué à ces jouets animés.
A voir aussi un danseur et une danseuse qui se font vis-à-vis et se livrent à des entrechats d'un imprévu fort comique.
La vogue des petits duellistes se "fendant" alternativement, et se portant force coups de sabre avec une rage féroce, ne paraît pas épuisée, et ces fantoches se voient partout.
Un modeste inventeur a rajeuni le "truc" du pantin, pompier ou singe, qui grimpe le long d'une cordelette dont on n'a qu'à tirer doucement l'extrémité; c'est maintenant un fort gentil ballon, avec nacelle et aéronaute, qui exécute autant d'ascensions que l'on veut le long de la cordelette. Ce n'est rien et c'est charmant.
Autre fantaisie du prix le plus modique et d'un effet bizarre. un petit bonhomme en papier, pourvu d'un grand chapeau rouge ou vert, posé à plat ventre sur une surface lisse, se met à glisser avec une surprenante facilité à la moindre secousse.
Cela s'appelle la Question Boulanger. De Boulanger, pas l'ombre; mais dans le chapeau du bonhomme se trouve la "boule en jais" qui lui permet de glisser. C'est affreux comme calembour; c'est très drôle comme effet mécanique.
Nous avons revu avec plaisir le petit chien dont les bonds comiques sont obtenus par l'air contenu dans une boule en caoutchouc.
La cartouche Lebel, qui n'est pas un jouet, mais une fantaisie utile, puisqu'elle renferme soit un canif, soit un crayon, est également fort curieuse.
Il y a bien d'autres jouets dans les baraques du Jour de l'An et cette promenade des boulevards est toujours curieuse, variée et amusante, à la condition qu'on ne soit pas pressé.

Le petit Moniteur illustré, 6 janvier 1889.

lundi 21 novembre 2016

Étrennes utiles.

Étrennes utiles.


Deux mots qui font le cauchemar de l'enfance. Oh! les étrennes utiles! Ces bons bas de laine que le petit pauvre trouve dans son soulier de Noël au lieu de la toupie qui, depuis si longtemps, ronfle dans ses rêves! Cache-nez pour l'école, socques pour les pieds nus, tricots pour les petits bustes mal couverts, que de déceptions vous avez causées!
Ah! je ne suis pas parfait; mais, du moins, je n'ai jamais chargé ma conscience de ce crime de lèse-enfance. Les étrennes que j'ai données ont toujours été prodigieusement inutiles, cela, à la barbe des parents qui, vainement, me tendaient les tirelires vides, les livrets de caisse d'épargne maigres comme des rats d'église, et les trousseaux incomplets de leurs poussins
Inutiles, vous dis-je, les plus inutiles possible, et je ne sortais pas de là.
Aussi éprouvai-je, l'autre jour, un élan de tendresse admirable pour notre préfet de police. Il n'en a rien su, heureusement, car il serait mort de joie, je pense, d'avoir conquis un irréconciliable.
Il ne l'a pas su, n'en est pas mort et je continue à l'admirer; voici pourquoi.
Le mois dernier, une grande affiche blanche et bleue fleurissait sur la voie publique et annonçait un concours à la façon de ceux dont nos lecteurs se montrent d'ordinaire si friands.
Il s'agissait de construire, pour les petits, des jouets inédits et amusants, variant de cinq centimes à trois francs pièce.
A quel mobile ce préfet de police, chargé de traquer et d'emprisonner ceux des contribuables ayant quelque droit à ce genre de traitement, à quel mobile dis-je, ce roi des gendarmes a-t-il obéi en s'occupant de récréer nos bambins?
Est-ce réellement pour donner, à bon marché, quelques heures de joie à la petite France? Est-ce bien philosophiquement pour tâter le pouls aux tendances nationales? Car l'étiage moral et intellectuel d'un peuple se mesure, dit-on, aux joujoux de sa fraction enfantine.
- Le petit Allemand, fils de baïonnettes passives, a le tambour et la panoplie; le petit Anglais, fils de colon vorace, a le bateau et la locomotive; le petit Français, fils de spéculatif, a le livre d'image.
- Mon Dieu, non! M. Lépine n'a pas comme son admirateur soussigné et limité, cherché midi à quatorze heures.
Chaque jour, en parcourant ses différents services, il s'entendait poursuivre par des échos de misère venus des lointains faubourgs de son Paris. Les fins d'été, surtout, bourdonnent de plaintes. La morte-saison des villes est précisément celle où la bonne terre donne ses fruits à ceux qui ne l'ont point désertée. Puis les premiers froids viennent augmenter l'angoisse du pauvre logis en y apportant les exigences, si maigrement obéies pourtant, du feu et de la lumière. Mais alors, une petite étoile se lève dans ce ciel froid: la fabrication spontanée et la vente éphémère de ces babioles et jouets qui garnissent les "petites baraques des boulevards".
Dès novembre, tous s'y mettent, dans ces ruches populaires où se trouvent, hélas!, plus d'abeilles que de miel. On a, tant bien que mal, débarrassé un coin de l'étroit logis pour poser les brimborions au fur et à mesure qu'on les façonne. Et pour se reposer, de temps en temps, on suppute le gain. Presque toujours le terme de janvier s'y trouve.
Cependant, il paraît que depuis deux ou trois ans, il s'y trouvait plus difficilement. On n'inventait plus de jouets nouveaux et, l'attention du passant n'était plus arrêtée par l'inconnu original, les recettes se faisaient maigres.
C'est pour renflouer cette pauvre barque populaire que le préfet de police a eu l'excellente idée d'ouvrir un concours entre ces menus et si intéressants travailleurs parisiens. Car, voyez-vous, les bambins savent encore, heureusement, s'amuser avec des joujoux préhistoriques, témoin le sabre de bois et la poupée de Nuremberg.
Mais puisque ce n'est pas à nos enfants que l'affiche blanche a directement songé, je demande humblement au préfet de police la permission de combler cette lacune et de lui indiquer quelle sorte d'étrennes il pourra donner à ses jeunes administrés.
Étrennes utiles, cette fois, contrairement à mon habitude; une fois n'est pas coutume. Mais avant de les lui désigner plus clairement, je m'en vais lui raconter une histoire.
Dans un orphelinat agricole de l'Ain arrivait, l'autre jour, un petit Parisien de cinq à six ans, un Parisien de ces faubourgs perdus et misérables où se fabriquent précisément les ingénieux jouets du jour de l'an.
A peine débarqué, le petit, tout fluet, tout pâlot, se vit convier à aller faire dodo, afin de réparer les fatigues du voyage. Mais, dans le grand jardin, le bambin aperçut de petits garçons comme lui qui arrachaient de l'herbe sous de grands arbres. 
Ce spectacle, inconnu à la rue puante qu'il habitait, l'émerveilla:
- Oh! Madame, dit-il à la religieuse qui le conduisait par la main, laissez-moi arracher de l'herbe!
La bonne religieuse le conduisit aussitôt vers les petits camarades.
- Seulement, dit-elle, ôte ta veste, mon enfant, car, tout à l'heure, tu seras en nage et si tu n'avais rien pour te couvrir au repos, tu prendrais froid.
Vivement, le petit ôte sa veste; mais, en l'y aidant, la religieuse se penche vers lui et s'écrie, surprise:
- Qu'as-tu donc autour de la taille?
- C'est mon corset.
- Un corset à un garçon?
- C'est notre corset pour la nuit, Madame Grand'mère nous serrait bien dedans le soir, avant de nous coucher, pour que nous n'ayons pas faim.
- Ah! mon Dieu! mais c'est affreux...
- Ah! mais non, je vous assure, dit le petit. Dans ma rue, tous les enfants ont des corsets pareils... et ça les empêche de mourir de faim... Oui, Madame, même qu'il y a une petite fille qui n'a pas voulu qu'on lui serre son corset, alors elle est morte...




Eh bien, je propose un troc à M. Lépine. je lui donnerai le corset de ce petit parisien; il le mettra à titre de joujou inédit dans son concours; et, en revanche, il donnera aux petits parisiens qui en portent, un orphelinat avec des religieuses dedans. Lesdites religieuses seront les étrennes, non pas inédites, mais utiles de ces petits déshérités auxquels la scandaleuse majoration de nos contributions ne peut assurer assez de pain. Ce troc fera baisser le commerce des corsets, mais augmentera celui de la farine.

                                                                                                                               Nemo.

Les Veillées des Chaumières, 9 novembre 1901.

samedi 12 novembre 2016

Made in France.

Made in France.

En l'espèce, je dois le reconnaître à la décharge de M. Leygues, l'ukase s'imposait et puisqu'il s'agissait de porter la hache dans ce fameux décret de Moscou par lequel Napoléon, il y a quelque cent ans, sur des bases qu'on croyait éternelles, assit l'institution nationale qui porte le nom de Théâtre Français. 
Donc en vertu de l'arrêté du 16 octobre 1901, le Comité de lecture du Théâtre Français a cessé d'exister! Eh bien là, franchement, ce n'est pas trop. La demi-douzaine de Matuvu qui composaient ce comité en prenaient vraiment trop à leur aise avec les écrivains. Leur dernière algarade a fini par provoquer un tolle général. 
On sait les faits: Un jeune auteur dramatique, M. Schefer, avait présenté, il y a quelques mois, au comité de lecture du Théâtre Français une pièce primitivement appelée le Roy, qui fut perçue à l'unanimité, disent les uns, à correction disent les autres. Pour des raisons demeurées mystérieuses, le titre de la pièce fut modifié: on l'appela l'Esclave; puis le titre primitif fut rétabli. Le Roy entra en répétition. Mais il paraît que la pièce n'était plus au goût des membres du Comité. Sur quoi chacun de dire son mot, d'imposer ses coupures, de requérir telle modification. On affirme même que M. Le Bargy alla jusqu'à exiger que le pauvre auteur changeât son dénouement!
Et M. Schefer, résigné, faisait toutes les coupures et toutes les modifications qu'on lui commandait. Sa pièce n'avait plus figure humaine; les caractères, les situations, le texte avaient disparu sous les replâtrages et les raccommodages. Vint l'instant solennel de la répétition générale: MM. du Comité s'attendaient à un triomphe; la représentation fut un effondrement. Sur quoi M. Schefer déclara qu'il en avait assez et qu'il retirait sa pièce. Les journaux crièrent au scandale; le ministre ordonna une enquête et le résultat fut qu'il décida de supprimer purement et simplement le Comité de lecture du Théâtre Français, et de lui substituer le directeur en titre agissant avec pleins pouvoirs et sous sa seule responsabilité personnelle.
E finita la comedia. En aura-t-elle fait couler assez d'encre cependant, cette suppression du Comité de lecture du Théâtre Français! C'a été le grand événement parisien de la quinzaine, avec le concours de jouets institué par M. Lépine entre les petits fabricants d'articles de Paris. Un préfet de police qui institue un concours de jouets, la chose ne s'était pas encore vue. Il est bon de dire que le concours en question est institué seulement entre petits façonniers, attendu qu'il a pour but, dit la circulaire préfectorale, "de primer et récompenser les seuls jouets originaux d'une valeur au détail, de 0,05 à 3 francs au maximum, et qui présenteront le caractère le plus ingénieux."
Nous saurons, par l'exposition qui se tiendra, du 24 novembre au 8 décembre, dans la grande salle de l'Hôtel des chambres syndicales du bâtiment, de quelle façon les petits façonniers parisiens auront répondu à l'appel de M. Lépine. S'il faut le dire, le succès de ce concours paraît assez douteux à quelques-uns de nos confrères, comme M. Léo Claretie, l'organisateur du musée des jouets anciens à l'Exposition de l'Enfance, et qui s'est acquis en ces matières une compétence toute spéciale. M. Claretie ne croit pas qu'on puisse rendre la vogue à l'ancien article de Paris, "parce qu'il n'y a plus, dit-il, qu'il ne peut plus y avoir de petits fabricants." Suivant notre distingué confrère, le façonnier en chambre est un type du Paris qui a disparu et qui date du temps de Paul de Kock. La concurrence est trop dure, l'Allemagne nous presse de trop près. Il faut faire vite, bien, bon marché. L'ancienne petite industrie est donc devenue grosse industrie; les petits fabricants ont été tués par les gros. C'est que, pour faire une petite voiture en fer blanc de trente centimes, il faut, à présent, une usine à vapeur, un outillage perfectionné, rapide, qui découpe des centaines de pièces à l'heure. Le façonnier en chambre a dû y renoncer; il fabriquait trop peu, trop lentement, trop cher; et il est entré comme ouvrier dans la grande usine, où il gagne cinq francs et sa femme trois. Cela n'en irait pas plus mal, l'outillage mécanique et la division du travail permettant d'atteindre des prix aussi bas que ceux de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Angleterre: le malheur est que les jouets de ces pays payent moins cher à la douane pour entrer chez nous que nos jouets pour entrer à l'étranger. toute concurrence sérieuse est rendue de la sorte quasiment impossible.
Ainsi parle M. Léo Claretie, et ce ne sont point les faits qui manquent pour lui donner raison. Il y aura bientôt un an, mon petit garçon, pour ses étrennes, reçut d'une parente de province une façon de jeu d'oie géographique, enfermé dans une boîte en carton violemment colorié. Une grande bande transversale collée sur la couverture, portait en gros caractères: A travers Madagascar. J'ouvris la boîte: je déployai le jeu d'oie: il ne s'agissait plus de Madagascar, mais de l'Afrique centrale, et les numéros marquaient chacune des étapes de l'expédition Stanley. D'ailleurs si quelque doute m'était demeuré dans l'esprit, il se fût dissipé à la vue des tuniques rouges que portaient les compagnons de l'explorateur. La bande de la couverture, que je parvins à détacher, recouvrait une autre inscription, la vraie cette fois: Across Africa. J'étais pleinement édifié. Mais, tout de même, s'il y a beaucoup de pères de famille dans mon cas et si c'est de la sorte qu'on apprend la géographie à leurs enfants, il ne faut pas trop nous étonner de l'ignorance proverbiale des Français en matière de choses coloniales.
Les parents, d'ailleurs, n'ont point trop sujet de jalouser leurs enfants, et ils sont les premiers dupés dans leurs acquisitions personnelles du premier de l'an. J'ai acheté cette année, pour ma part, dans le plus grand magasin de Paris (c'est assez le désigner, je crois) un gracieux calendrier à effeuiller, posé sur un fond de soie vert d'eau, avec encadrement de bois laqué. Au premier feuillet que je détachai, je ne laissai pas d'être surpris du choix des éphémérides. Le 3 janvier, par exemple, je lus qu'à la même date, en 1888, Alphonse Von der Weid, ancien officier, agriculteur estimé, administrateur intègre, était mort à Fribourg. C'était la première fois que j'entendais parler de cet Alphonse Von der Weid. Le lendemain, 4 janvier, j'appris qu'à la même date, en 1848, "le bataillon 35 de Genève, commandant Raymond, était rentré dans ses foyers après trois mois de service dans le Valais." Qu'est-ce qu'avait bien pu faire ce bataillon 35? Au 5 janvier, j'appris qu'à la même date, en 1891, "le peuple Lucernois" avait accepté la nouvelle constitution qui lui était présentée. Allons, tant mieux! Le 6, c'était la mort du paysagiste Louis-Auguste Veillar (avez-vous vu jamais un tableau de ce nom?) que mes éphémérides m'engageaient à déplorer comme un deuil national. Le 7, il s'agissait de "plusieurs Genevois qui, sacrifiant leur position à l'étranger, étaient rentrés au pays pour rejoindre le bataillon 20 et la batterie 25." Le 8, enfin (je ne suis pas allé plus loin) j'avais la satisfaction d'être informé qu'en Suisse, les caisses d'épargne comptent plus de 1.250 mille déposants, et que l'avoir déposé est de presque un milliard!
Eh bien, je reprends mon argument de tout à l'heure, s'il y a beaucoup de familles dans mon cas, où l'enfant apprend la géographie de Madagascar sur une carte de l'expédition Stanley et le père l'histoire de France dans les éphémérides des 22 cantons, voilà une famille gentiment lotie pour ses étrennes et je fais mon compliment à nos grands magasins: ils ont une façon bien à eux d'entendre le patriotisme! J'aime mieux, à tout prendre, celle de M. Lépine.

                                                                                                                            Tiburce.

Les Veillées des Chaumières, 5 novembre 1901.

jeudi 12 novembre 2015

Flânerie boulevardière.

Flânerie boulevardière.


Hier soir, le temps s'est éclairci, la pluie a cessé, et je suis allé flâner sur les boulevards, le long des baraques. C'est une vieille habitude à laquelle il me serait douloureux de renoncer. Songez que mes plus lointains souvenirs sont liés à cette "balade" boulevardière du 1er janvier. Je me vois encore, petit bonhomme en culotte courte, jetant des regards de convoitise sur les pauvres boutiques illuminées... Elles étaient moins brillantes qu'aujourd'hui, éclairées de lumignons fumeux et non de bec Auer ou d'ampoules électriques. Mais on y vendait à peu près les mêmes choses. dernièrement, on agita le projet de les supprimer. Chaque année, les grands commerçants signent une pétition dans ce sens. Ils craignent la concurrence de ces marchands improvisés. S'ils en avaient le pouvoir, ils les balayeraient sans miséricorde; ils leur interdiraient l'accès des voies publiques. Cependant, les baraques se font bien humbles, elles ménagent l'amour-propre de leurs superbes rivales:
- Qu'à-t-on à redouter de nous? A qui pouvons nous porter ombrage? Est-ce à Boissier, à Marquis, aux célèbres confiseurs? Ils vendent des bonbons de luxe dans des boîtes de satin, à l'usage des millionnaires. Nous débitons aux grisettes et aux écoliers des pralines économiques et des débris de marrons glacés... Notre coutellerie à treize sous n'a pas la prétention de supplanter la coutellerie anglaise. Et nos objets d'arts ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux de Barbedienne. Qu'on nous laisse donc en paix gagner notre pauvre vie. L'hiver est si dur et les loyers si chers à Paris!
... J'avoue que ces plaintes me vont au cœur et que mes sympathies sont pour les baraques contre les boutiques. Les boutiques m'inspirent de la considération, les baraques m'inspirent de la pitié. Ces marchands forains, me font l'effet de petits moineaux parisiens qui picorent sur la neige. Et je suis heureux qu'on leur abandonne quelques miettes...
Et si vous saviez combien leur existence est précaire, quelles lourdes charges leur incombent, eu égard à leurs modestes ressources! J'ai fait, hier, un bout de causette avec une brave femme qui vend, à l'angle du faubourg Poissonnière et du boulevard Bonne-Nouvelle, les jouets d'actualité, entre autre le "Santos-Dumont", qui fait fureur depuis le 15 décembre.
- Eh bien! Comment vont les affaires? Etes-vous contente?
- Couci, couça, monsieur... Le "Santos-Dumont" est bien parti et relève la moyenne. Le "Santos-Dumont" est notre sauveur! Mais nous gagnons si peu sur chaque objet! Ce que nous vendons vingt-neuf sous, nous le payons vingt-quatre. Cinq sous de bénéfice. C'est maigre. Retirez de cela nos frais de location, de déplacement, de nourriture. Qu'est-ce qu'il nous reste?
- Mais vous vendez des bibelots inventés et fabriqués par vous-mêmes. Et, dans ce cas, vos profits sont meilleurs...
- On ne trouve pas toujours ce qui plait au public. Je sais bien que l'on cite comme exemple ce serrurier de la rue La Fayette qui inventa la "Question romaine" et qui gagna, en son hiver, 250.000 francs. Mais cela se passait il y a quarante ans. Maintenant les inventeurs sont trop nombreux et se bousculent les uns les autres...
- Alors vous n'avez rien trouvé personnellement pour les étrennes de 1907 ?
- Mon Dieu, je vais vous dire... Ce n'est pas moi ni mon mari qui nous mêlons de ces choses, c'est notre fils, un garçon capable et qui a de l'instruction. Et le pauvre petit vient de partir pour le régiment. Nous allons tâcher de vivoter jusqu'à son retour. Telle que vous me voyez, je rapporte chaque soir, à la maison, une pièce de trois francs. Avec ça, on ne meurt pas de faim...
Et la commère rit d'un bon rire, d'un rire communicatif. Je suis tombé sur une marchande optimiste et qui envisage la vie sous ses bons côtés. N'est-ce pas le plus sûr moyen d'être heureux?
Je ne sais si le Musée Carnavalet possède une collection complète des petits jouets qui se sont vendus dans les rues de Paris depuis trois siècles... On y trouverait, résumées, l'histoire des mœurs, l'évolution des modes, et même l'influence des événements littéraires qui ont contribuer à former le goût public.
Savez-vous à quelle époque fut fabriqué le premier pantin?
Ouvrez le Mercure galant de l'an de grâce 1760, vous y trouverez cette information:

Dans le courant de décembre dernier, on a imaginé à Paris des joujoux que l'on appelle des pantins et qui, destinés d'abord à être donné en cadeaux, le 1er janvier, aux petits enfants, amusent à présent, toutes les grandes personnes. Ce sont des petites figures faites en carton, dont les membres sont taillés séparément et attachés par des fils qui les font remuer et danser. Ces petites figures représentent un Arlequin, in Pierrot, un Scaramouche, et sont peintes, en conséquence, de toutes sortes de façon. Il y en a qui sont l'ouvrage d'excellents peintres, notamment M. Boucher, un des fameux de l'Académie. On ne peut plus aller dans aucune maison qu'on en trouve de pendues à toutes les cheminées. Et ces bagatelles, qui se vendaient dans l'origine à une livre six deniers, coûtent à présent jusqu'à quatre livres.

Un peu plus tard, la vogue fut à l'Emile. Jean-Jacques ayant déclaré que tout enfant devait apprendre un métier manuel, on débitait, à tous les carrefours, des boîtes à ouvrage de couture pour les filles et pour les garçons, des outils de menuisier, de charron, de jardinier.
La Révolution éclate. Et l'on invente le "Ça ira", étrennes nationales (toupie ronde et tricolore montant, en ronflant, le long d'une ficelle); on fabrique des poupées coiffées "à la grecque" et " à la victime". Le présent le plus rare à offrir à un jeune homme élégant est un "jeu de bagues pour ses doigts de pieds". Chez les confiseurs, on choisit, parmi les bonbons les plus demandés, des "terroristes" à la vanille et des "émigrés" en chocolat.
Sous l'Empire, les joujoux prennent, naturellement, une physionomie belliqueuse. C'est la "Sentinelle en Armes", le "Cosaque", papillote à pétarade... puis, on amène une girafe au Jardin des Plantes, et, pendant un an, tout se fait à la girafe...
Je pourrais poursuivre l'énumération. Chaque époque dépose son empreinte sur les menus objets construits par le peuple et offerts au peuple. Ces objets ne se trouvent pas dans les riches magasins, mais dans les paniers des camelots et dans les humbles cabanes, peintes en bleu qui s'alignent, du 20 décembre au 10 janvier, de la Madeleine à la Bastille.
Les baraques du boulevard sont le miroir de nos mœurs. Vous voyez bien qu'il faut les protéger et les conserver.

                                                                                                                Adolphe Brisson.

Les annales politiques et littéraires, Revue universelle paraissant le dimanche, 6 janvier 1907.

jeudi 26 juin 2014

Chronique de Paris et d'ailleurs.

Chronique de Paris et d'ailleurs.


Les lectrices de la Mode ont pu voir, dans un de nos derniers numéros, une sorte de petit concours de "lettres de bonne année" écrites par plusieurs collaborateurs du journal; plusieurs de ces épîtres étaient même déjà accompagnées d'une réponse, ce qui peut passer pour un comble, à une époque où le service de la poste laisse plutôt à désirer. Je veux profiter de cette circonstance pour dire un mot de l'art de répondre si difficile en apparence, si simple en réalité.
Si les réponses aux lettres du jour de l'an comme aux autres paraissent ennuyeuses à rédiger, deviennent "une corvée" pour beaucoup, c'est que l'on ne s'en rapporte pas assez pour elles, à sa sincérité et à son cœur: tous, tant que nous sommes, petits et grands, nous sommes exposés à subir l'embarras qui nous fait hésiter entre la peur de la banalité et la crainte de paraître indifférent.
Règle générale, pour toutes les correspondances, un moyen sûr d'écrire vite et bien, c'est de le faire avec plaisir. C'est du reste le secret pour réussir dans tous les travaux. Or avez-vous remarqué que le ton de vos lettres change selon leur destinataire et que vos phrases et vos idées se ressentent de celui à qui vous les adressez? Si oui, une bonne recommandation à faire c'est de n'entretenir de lettres de commerce qu'avec des personnes sympathiques et auxquelles vous avez volontiers quelque chose à dire.
- Ce n'est pas, m'objecterez-vous, toujours facile!
- Mon Dieu, si! pourvu que vous admettiez ce grand principe avec lequel on rend la vie plus douce et meilleure, à soi-même et aux autres, qu'il n'y a personne qui ne possède une qualité, un goût, dont on ne puisse tirer parti pour le rendre agréable et pour le faire briller, ce qui est encore la meilleur façon de plaire.
Parler aux gens de ce qui les intéresse et leur en faire parler est un sûr moyen de ne trouver jamais d'ennuyeux et de passer pour le plus aimable des causeurs, même si on n'ouvre pas la bouche.
Observez cette conduite dans le style épistolaire et pour le faire, usez d'un moyen qui aide infiniment à rédiger une réponse: Ayez la lettre reçue sous les yeux. Votre correspondance alors prend le ton de la conversation et se facilite autant qu'un dialogue. Ce petit procédé, que je vous livre avec confiance pour l'avoir employé, et si vous saviez ce qu'il faut répondre à des lettres, est le meilleur qu'on puisse indiquer. C'est du reste comme si, dans une conversation, on vous engageait à écouter ce que dit votre interlocuteur.
Hé! cela n'arrive pas toujours!
Mais que ces conseils, mes chères lectrices, vont donc arrivés surannés: ne datent-ils pas de l'autre siècle; cela fait un grand saut pour être franchi par un facteur d'ailleurs alourdi par le poids des calendriers. Nous serons, quand ces lignes paraîtront, et cette fois sans discussion possible, dans le vingtième siècle: le dix-neuvième dormira dans ces limbes où s'entassent les âges en attendant le grand Réveil qui anéantira le temps dans l’Éternité.
On s'est demandé, et c'est un petit jeu que je recommande aux oisifs, quel nom porterait dans l'histoire les cent ans qui viennent de s'écouler. Le dix-neuvième siècle sera-t-il le siècle de Napoléon, de Victor Hugo, celui de la vapeur, de l'électricité, de la vitesse, de l'argent? Questions auxquelles on a peine à répondre, tant ces quatre lustres ont vu d'événements et d'états d'esprit différents.
Si l'on se reporte à 1801 on constate qu'à cette époque l'évolution morale est considérable relativement au siècle précédent, puisque la Révolution est faite... et couronnée; mais que les modes de vie sont restées les mêmes. On voyage en poste plus ou moins rapidement, on met des mois à recevoir des nouvelles, on se sert de la voile et le vent se sert de vous, on s'éclaire à la bougie, quand ce n'est pas à la chandelle... En somme, à part l'invention de la poudre et de l'imprimerie, on n'est pas sensiblement en progrès, matériel, j'entends, sur les contemporains d'Aristote et de Platon.
Un homme apparaît, d'une énergie d'idées dominatrices; il achève, en la transformant, l'oeuvre des hommes de 89, fait déborder sur l'Europe et sur le monde l'activité et les efforts de la France, l'entoure d'un tel rayonnement de gloire que ce rayonnement, qui dure effectivement quinze ans à peine, brille encore et la protège aujourd'hui...
Est-ce donc le siècle de Napoléon?
A peine, comme un astre s'éteint dans la mer, l'Empereur est-il mort sur son rocher de Saint-Hélène, qu'une vitalité nouvelle et différente se manifeste parmi nous. En ce pays, lassé de victoires et de puissance, dont le cerveau peut sembler épuisé par la production des Racine, des Corneille, des Pascal, des Bossuet, des Voltaire, des Rousseau, une floraison magnifique de littérature éclate et s'épanouit avec une irrésistible spontanéité. Vigny, Musset, Lamartine, Hugo, ces quatre mousquetaires de l'idée, écrivent d'admirables poèmes, pendant qu'une foule de prosateurs rajeunissent et fécondent de nouveau la langue. De 1880 à 1885, celui que Chateaubriand appelait "l'enfant sublime" et l'Europe plus tard le sublime vieillard possède les âmes et répand "aux quatre vents de l'Esprit" ses vers et ses pensées...
Est-ce le siècle de Victor Hugo?
Mais une fièvre a saisi le monde; une force inconnue s'est révélée; la vapeur entraîne dans son tourbillon de feu et de fumée, les peuples qui vont se mêler et se confondre, les distances s'abolissent... attendez un peu: toutes les barrières dans lesquelles l'humanité parquait disparaissent: des fils légers, enserrant le globe, portent instantanément, d'une longitude à l'autre, l'étincelle électrique, signe d'hier, parole d'aujourd'hui, image demain.
Et cette étincelle n'est pas seulement un véhicule de pensée, elle est une transmission de force.
Est-ce le siècle de la vapeur? Celui de l'Electricité?
Un autre facteur, non pas nouveau, celui-là, mais nouvellement employé est venu modifier les relations humaines: à la fortune de jadis, territoriale, lourde, peu mobilisable, maniées par des mains lentes et prudentes, s'est substituée une fortune fluide, se prêtant, s'adaptant à toutes les formes de la vie, créant ici une force, là une faiblesse, disparaissant comme elle vient, souvent éphémère, souvent excessive, toute puissante sur nos mœurs.
Est-ce le siècle de l'argent, le dix-neuvième siècle?
En tout cas, s'il eut ses heures de gloire et ses minutes de bonheur, il faut avouer qu'il finit mal et tristement. Ces dernières années nous ont montré les massacres arméniens perpétrés à la face d'une Europe indignée... mais résolue à ne pas intervenir; l'écrasement de la vieille Espagne par la jeune Amérique; la guerre des Boërs et des Anglais qui paraît être une nouvelle affirmation du droit de la force; les cruautés chinoises à peine tempérées par l'armée des nations défiantes et qui se jalousent entre elles...
Tout cela est assez décourageant.
Mais qu'y faire?
Autrefois, on disait des événements qu'ils finissaient par des chansons, c'est par des joujoux aujourd'hui qu'ils se résument.
Parcourez les boulevards, foncez dans cette cohue massive, si charmante pour les badauds, si terrible pour l'homme pressé, qui s'entasse devant les petites boutiques des boulevards; que verrez-vous?
Le "vaillant boër", un tireur vêtu de bure et les flancs ceints d'une cartouchière qui tourne rapidement sur lui-même pour viser en tout sens l'ennemi qui cherche à l'entourer.
'L'Anglais khaki" moins sympathique à la foule et qu'on reconnaît surtout à son casque blanc colonial.
Voilà pour le Transvaal.
Du côté chinois; nous avons le "Boxer fanatique", qui, avec des grimaces horribles, agite une lance et un coutelas, tandis que sa longue tresse flotte au vent.
Mais le "genre parisien" nous offre aimablement un "pochard zigzaguant sous l'influence des petits verres", puis "l'homme de corvée", un petit soldat qui manie avec conviction un balai militaire.
Il faut bien rappeler aux enfants l'Exposition défunte: on trouve ici le "trottoir roulant", que meut un jeu curieux d'engrenages; là le "village Suisse", joujou miniature, lui-même représenté par un autre joujou.
Quelle est cette rue qui s'écroule sous le doigt? C'est celle "des nations."
O philosophie amère du camelot!
Mais le jouet qui m'a le plus frappé est celui qui consiste en une panoplie sur laquelle sont fixés tous les instruments qui servent à un valet de chambre dans l'exercice de ses fonctions: balai, plumeau, bâton à cirer, brosses, linges de meubles, etc.
On donne, parait-il, ces nobles insignes aux petits garçons qui en font leur délices.
De mon temps, nous soupirions après un costume de général ou de zouave et, dans nos rêves, nous décrochions des cuirasses et les casques des panoplies entrevues le jour aux devantures des boutiques...
Je ne suis pas un zélateur farouche de la guerre et j'en comprends, autant que d'autres, les misères et les tristesses.
Mais je persiste à croire que, pour un enfant, l'épée est un idéal plus noble et plus pur qu'un balai.

                                                                                                                          François de Nion.

Supplément Illustré n° 1 de la Mode Illustrée, 1901.

samedi 7 décembre 2013

Jouets des enfants.

Jouets des enfants.

Les jouets d'enfants, en bois, en carton ou en métal, ont été jusqu'en ces derniers temps coloriés avec des substances toxiques, dangereuses, contenant du plomb, du cuivre, du mercure, de l'arsenic, etc.
Peu à peu, on a substitué à ces couleurs le blanc de zinc, le noir de charbon, l'outremer bleu, le vert Guignet, le chromate de zinc, etc. Mais jusqu'ici, parmi les couleurs inoffensives, le rouge et l'orangé faisaient complètement défaut. On a trouvé récemment plusieurs couleurs rouges entièrement inoffensives, propre à la peinture à l'huile, à la gouache et à l'aquarelle. Ces couleurs sont des laques à base d'éosine*.
"La découverte des laques solides d'éosine (a dit M. Cloez à la Société d'encouragement pour l'industrie nationale) comble la grande lacune qui existait dans la série des couleurs inoffensives; elle permettra à l'administration de proscrire d'une manière absolue l'emploi des matières toxiques pour la décoration des jouets, comme elle l'a fait depuis longtemps pour la coloration des bonbons et de certains produits comestibles."

*L'éosine est de la fluorescéine tétrabromée, se présentant sous la forme d'une poudre rougeâtre amorphe, dont certaines parties, vues par réflexion, paraissent verdâtres avec des reflets métalliques.

Magasin Pittoresque, 1879.