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mercredi 25 juin 2014

Réflexions sur le rire.

Réflexions sur le rire.


Il y a le rire niais, le rire des sots, le rire purement joyeux, le rire malin, le méchant, le chagrin, le rire amer, celui du désespoir, et combien d'autres encore?
Mais chacun de nous rit toujours très-exactement à sa mode et comme il convient qu'il rie; il n'y a pas de phénomènes mieux motivé, bien qu'il naisse et passe comme l'éclair; seulement les causes n'en sont pas toujours faciles à démêler.
Le rire doit se distinguer de la gaieté; la gaieté est une disposition dans laquelle on rit volontiers; elle vient à la suite de circonstances très-diverses; Mme de Sévigné trouve que le prochain est très-amusant quand on a bien dîné.
Il y a une certaine gaieté qui n'est que le rayonnement d'une âme pure, d'une âme contente; c'est le bonheur à l'état de plénitude exubérante; c'est elle qui est douce par excellence, digne d'être enviée, estimée, aimée.
Gratiolet constate que les hommes rient ordinairement en ha, ha! et ho, ho! et les femmes et les enfants en , ! et hi, hi !
Il y a un rire qui est celui de l'intelligence, et un autre qui intéresse plus particulièrement la sensibilité.
Ce qu'il faut considérer, ce n'est pas l'âge ou le sexe de la personne qui rit, mais la nature de son rire.
On se rappelle la gaieté de Nicole en voyant comment M. Jourdain est affublé; elle ne peut s'empêcher de rire et s'excuse sur ce qu'il est trop plaisant, elle demande à être battue plutôt que de ne pouvoir pas rire tout son soûl, car elle craint de crever si elle ne rit. D'un bout à l'autre, et sans manquer, ce sont de joyeux trilles en hi, hi, hi ! Mais lorsque Zerbinette raconte à Géronte, qu'elle ne connaît pas, le bon tour qu'on vient de lui jouer, son récit, qui explique si bien à la dupe l'adresse du stratagème, et qui analyse avec tant de finesse toutes les circonstances du ridicule, est scandé par de perpétuels ha, ha, ha !
Le rire est le propre de l'homme: on surprend bien chez certains animaux des signes de gaieté, des cris joyeux, des mouvements qui expriment le plus vif plaisir; mais le vrai rire ne peut partir que d'un être raisonnable; car il suppose toujours la perception d'une erreur, un jugement, une abstraction dépassant ce que l'instinct saisit.
On peut citer l'exemple suivant d'un rire placé sur les limites du rire intellectuel et du rire de satisfaction purement animale. Durant la retraite de la campagne de Russie, un pauvre officier français, mourant de besoin et de froid, dormant en marche, trouve un ami qui le reçoit dans sa maison. On lui fait un grand feu, on le fait bien dîner, on lui donne un bon lit; la sensation de sa trouver dans des draps, ayant chaud et n'ayant plus faim, le fait partir d'un éclat de rire qui retarde quelque temps son sommeil: il se réveille de lui même au bout de trente-six heures.
La joie profonde, intime, parfaite, est sérieuse; si elle a commencé par la gaieté, elle ne tarde pas à arriver au recueillement; le sourire peut l'éclairer, mais un sourire discret, contenu; l'âme ne trouverait pas de signe convenable pour témoigner son bonheur; dans cet état, elle est moins près du rire que des larmes.
La perfection intellectuelle et morale proscrirait le rire, parce qu'elle ne pourrait éprouver que de la commisération pour l'erreur et les faiblesses; pour elle, l'esprit serait seulement tromperie, et le comique infirmité. Lamennais a très-justement remarqué qu'on ne pourrait se représenter le Christ riant. Que les dieux de l'Olympe rient, à la bonne heure! car ce sont des hommes ayant nos passions. Les simples humains se livrent souvent au rire; et il peut être très intéressant de les étudier, au moment même qu'on surprend dans leurs yeux cet éclair.
Chez l'enfant, le rire est la pure manifestation de l'étonnement et du plaisir de sentir et de comprendre.
L'homme intelligent voit et discerne; il ne rit que de ce qui est risible; On a dit très-bien d'un homme dont l'esprit était à propos mis en doute: Regardez-le rire! Il n'y a pas de meilleure épreuve ni de meilleure preuve.
La justesse du rire ou du sourire, sa nuance, le mot, la syllabe qui le fait poindre, les sujets qui l'excitent; toutes ces remarques disent bien des choses sur l'intelligence, sa promptitude et sa culture, sur les habitudes de la pensée, le caractère et les mœurs.
L'homme du monde excelle à saisir la limite du badinage permis; il n'y a pas de règle à poser; on peut dire seulement que chacun se permet sur son propre chapitre plus de moquerie qu'il n'en supporterait de la part des autres. "On se dit ces choses-là à soi-même", mais on ne se les dit que parce qu'on ne les croit pas, et pour qu'un autre ne vous les dise pas.
Rire ensemble est une grande marque de familiarité ou de faveur: c'est accepter la communauté d'un moment de folie et prendre son interlocuteur pour son compère.
Le rire étant tout de premier mouvement, il est très-difficile de le retenir, d'en modifier même l'expression et plus difficile encore de bien rire sans envie; c'est parce qu'il est si spontané et si vrai qu'il est si utile pour le diagnostic.
Aussi est-ce l'imposture la plus subtile et la plus hardie, que de feindre la gaieté pour cacher son trouble et prouver sa liberté d'esprit; mais il faut être comédien consommé pour avoir bonne grâce à ce jeu.
Le rire est souvent le meilleur remède contre la peur qui se dissipe par enchantement, ou contre la colère qui désarme aussitôt. Du moment que la plaisanterie est goûtée par celui dont l'imagination est frappée ou le cœur ému, c'est qu'il a senti le ridicule de sa première impression; il la méprise et montre par sa gaieté qu'il est complètement guéri.
Ajoutons que rien n'est plus cruel que de contraindre quelqu'un à rire malgré lui; cette situation est fréquente à la scène et toujours fort comique; elle est commune aussi dans la vie, et les expressions ne manquent pas pour qualifier ce rire: rire du bout des dents, rire qui ne dépasse pas le nœud de la gorge, rire forcé, rire jaune; le rire sardonique est tout différent. (1)

(1) De l'esprit, du comique et du rire, par Louis Philibert. 1876.

Magasin Pittoresque, 1877.

Les ex-libris.

Les ex-libris.


Un docte bibliophile, auteur de la seule étude publiée jusqu'à ce jour sur les ex-libris, définit ainsi ce qu'on doit entendre par ces deux mots:
"Pas un des dictionnaires de la langue française, dit-il, n'a admis le terme ex-libris, composé de deux mots latins qui signifient des livres... faisant partie des livres.
"Il est pourtant consacré par l'usage, et, se dit de toute marque de propriété appliqué à l'extérieur ou à l'intérieur d'un volume.
"Dans un sens plus restreint, il s'entend d'un motif d'art, blason, monogramme, allégorie, emblème, etc., gravé, en relief ou en creux, et fixé sur les gardes ou sur le titre d'un livre en signe de possession." (1)
L'ex-libris est donc un signe de propriété, c'est aussi parfois, selon nous, un souvenir touchant, quelquefois encore une sorte de marque pieuse dont il faut deviner le sens religieux, plus souvent un indice de la vanité du propriétaire d'une bibliothèque nombreuse et choisie dont on veut constater l'existence. Il se peut également que l'ex-libris soit une marque d'induction savante, et conduise celui qui a sérieusement étudié la matière à des découvertes utiles.
On assure que l'on ne rencontre pas en France d'ex-libris avant le seizième siècle, qui fut chez nous si éminemment littéraire. Cependant on remarque sur les Grandes chroniques de Saint-Denis que possède la Bibliothèque Sainte-Geneviève la signature de Charles V, le fondateur de nos bibliothèques, apposée au-dessus du globe terrestre. Ce double signe pourrait être un ex-libris, car il nous paraît être à la fois une marque de propriété et un emblème. En le faisant exécuter et en l'approuvant par son seing royal, que nul jusqu'à ce jour n'a contesté, Charles V n'a-t-il pas voulu prouver qu'il regardait la science comme l'institutrice du monde?
Selon l'auteur de l'Histoire de la cosmographie (2), cette représentation du globe a dû être exécutée entre les années 1364 et 1372, ce qui vieillit d'un bon nombre d'années l'origine des ex-libris français, que l'auteur cité dans notre note fait remonter seulement à l'année 1574.
Il est vrai, toutefois, que les ex-libris (qu'il ne faut pas confondre avec les marques typographiques) ne se trouvent en nombre considérable qu'au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. M. Poulet-Malassis nous le prouve dans le riche atlas dont il a illustré sa publication; on y voit cinquante-cinq gravures exécutées avec soin et avec une rare fidélité.
Les ex-libris sont en général accompagnés d'armoiries et de devises parfois ingénieuses. Le célèbre d'Hozier, celui qui vivait sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, et dont la carrière laborieuse finit en 1660, aurait évité bien des recherches aux bibliophiles s'il eût publié, comme il en avait le désir, un traité spécial qu'il avait commencé sur les devises et les emblèmes adoptés par ceux qui font leur affaire principale de la culture des lettres et des sciences. (3) Nous reproduisons ici l'ex-libris de l'un de ses descendants, messire Louis-Pierre d'Hozier, né à Paris, le 20 novembre 1685, mort dans la même ville, le 25 septembre 1767. 



Il était juge d'armes de France. Ce fut lui qui eut la singulière pensée de publier une "Lettre en forme de défi littéraire." (Paris, 1756.) Ce fut grâce à ses soins et à ceux d'Antoine M. d'Hozier de Serigny fils, qu'on imprima, de 1736 à 1768, les dix volumes in-folio contenant l'Armorial ou Registre de la noblesse.
Comme contraste avec ces vanités parfois bizarres, qui ont donné lieu souvent à des discussions étranges, nous reproduisons aussi l'ex-libris des deux Salva, qui certes n'a rien de nouveau quant à l'emblème que tout le monde devine sans difficulté, car on le trouve employé comme marque typographique dans maint volume du seizième siècle. 



Or, pour qui a pu apprécier à sa juste valeur le grand bibliographe espagnol, il constate l'union la plus touchante d'un père et d'un fils presque aussi habiles l'un que l'autre, et qui partagèrent longtemps les mêmes travaux dans la France, qui fut leur refuge. Tous ceux qui ont connu personnellement D. Vicente Salva se rappellent avec sympathie et toujours avec gratitude la figure originale de ce savant libraire, qui se refusait parfois avec la plus vive énergie à la vente de quelques uns des précieux ouvrages dont se composait son magasin, mais qui jamais ne déniait un bon conseil littéraire ou n'hésitait pas à prêter un livre qu'on ne pouvait trouver que chez lui. Salva, qui était non seulement un savant bibliographe, mais encore un homme politique bien connu dans son pays, où il avait occupé les fonctions de député, renonça, en 1836, à la carrière commerciale qu'il avait honorée; mais il n'avait pas renoncé à la science. Il était revenu à Paris pour publier un magnifique ouvrage de bibliographie, enrichi d'innombrables figures, qu'il avait composé lentement de concert avec son fils, lorsque, le lendemain de son arrivée, en l'année 1849, il fut enlevé par le choléra.
D. Pedro Salva y Mallen, son fils unique, se livra dès lors tout entier à l'exécution du projet de son père; on peut dire qu'il y travailla sans relâche. Sa science bibliographique égalait presque celle de D. Vicente; ses efforts pour perfectionner l'oeuvre de patience et de science dont il avait hérité ne purent être néanmoins couronnés d'un plein succès. Enlevé par la mort à Sarrion, dans la provins de Terruel, le 3 novembre 1870, il ne put voir imprimée que le tome Ier de cette magnifique Bibliographie; l'oeuvre néanmoins était complètement achevée (4). Ce furent les fils de D. Pedro Salva qui en terminèrent la publication. C'est un véritable monument que trois générations de la même famille ont élevé à la gloire littéraire de leur pays.

(1) Poulet-Malassis, les ex-libris français depuis leur origine jusqu'à nos jours, Paris, 1875, nouv. édit, gr. in-8
(2) M. le vicomte de Santarem.
(3) Il est l'auteur de nombreux ouvrages héraldiques parmi lesquels il faut compter surtout les cent cinquante volumes manuscrits grand in-folio qui sont à la Bibliothèque nationale, et que le public vient consulter journellement.
(4) Ce beau livre porte le titre de : Catalogo de la biblioteca de Salva y Mollen, enriquecido con la descripcion de otras muchas obras, de sus ediciones. Valencia, impreta de Ferrer de Orga, 1872, 2 vol. grand in-8. Ce splendide catalogue, que l'on peut considérer comme une complète bibliographie, est enrichi de figures sur bois d'une admirable naïveté, et qui forment aujourd'hui une iconographie espagnole qu'aucun ouvrage ne saurait remplacer. Ces portraits ont été publiés pour la plupart du vivant des auteurs dont on signale les écrits.

Magasin Pittoresque, 1877.

mardi 24 juin 2014

Obligations d'un maître d'école.

Obligations d'un maître d'école
sous Louis XIV.

Charité intelligente.
(extrait de l'Histoire détaillée du village de Saint-Chéron, 
parM. L-R. Vian, ancien notaire.)

Par acte authentique du 15 mars 1695, les habitants notables de Saint-Chéron, ayant à leur tête M. de Lamoignon, avocat général, ont procédé à la réception de Pierre Hervé, maître d'école à Sermaise, en la même qualité pour la paroisse de Saint-Chéron, et ont pris un arrêté d'après lequel il sera tenu: "de chanter aux offices divins; de tenir la lampe allumée; de blanchir les linges de l'église; de sonner l'Angelus, au pardon, les jours ouvrables; de récurer la vaisselle, les chandeliers et lampes de l'église; de monter l'horloge, de la faire aller quand elle sera mise en état; de montrer et enseigner aux garçons de la paroisse à lire et à écrire, les prières, le catéchisme, et l'arithmétique et autre science qu'il pourrait avoir, et tant qu'il plaira à M. de Lamoignon; moyennant 100 livres de pension, plus 5 sols par mois pour les enfants qui apprendront l'abc, 10 sols pour les autres, 15 sols pour ceux qui apprendront l'arithmétique."
Sur les registres de la charité de cette localité, on voit "qu'en 1702, Mme la présidente douairière de Lamoignon s'est chargée de payer les mois d'école de trois enfants des pauvres de Saint-Chéron, à la condition qu'ils soient assidus.

Magasin Pittoresque, 1877.

Impression des nègres.

Impressions des nègres
à la vue d'un navire à vapeur.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. A. Aymés, a remonté dernièrement, au Gabon, l'Ogoway, où nul bâtiment européen ne l'avait précédé, et il peint avec originalité l'impression que produit un navire à vapeur qui s'avance pour la première fois entre deux rives brillantes d'une végétation exubérante, mais dont aucun habitant n'a vu encore un seul homme appartenant à la race blanche:
"A la vue du Pionnier, cet être fantastique qui siffle, fume, s'agite et s'avance, sans que rien ne paraisse au dehors que des gens inactifs à couleur inconnue, on voit tout d'abord les populations frappées de stupeur. Comme paralysées d'abord par l'épouvante, puis tout à coup folles de terreur, elles disparaissent dans les broussailles. Peu à peu cependant des têtes nombreuses osent s'avancer et risquer un regard à travers le feuillage. Si nous descendons dans un village, à peine avons-nous foulé le sol que tout le monde disparaît à nouveau; mais nous devinons que des regards avides épient nos mouvements. Bientôt rassurés par notre contenance et notre promenade pacifique, les hommes les plus courageux osent se découvrir. Encouragés par nos signes, ils nous accostent, sans toutefois se compromettre. Il en vient alors de tous les buissons d'alentour; la contrainte ne tarde pas à s'envoler. Dès que la contrainte a disparu, on s'approche et l'on nous examine curieusement, souvent même avec indiscrétion. On doit se laisser faire comme une vraie statue, afin de donner à ces sauvages le temps de s'apprivoiser. A un mouvement un peu brusque, souvent involontaire, ils prennent la fuite aussi précipitamment qu'un oiseau qu'on effarouche. Tout est pour eux sujet d'exclamation et de surprise. Ils sont tout étonnés d'avoir là tout près, à la portée de leur toucher, un de ces être chimériques et merveilleux appelés blancs.

Magasin Pittoresque, 1877.

Problèmes plaisants et délectables.

Problèmes plaisants et délectables.
qui se font par les nombres.

Par Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac.
(ouvrage très rare, 3 e édit., revue, simplifiée et augmentée par A. Laborne, professeur. -Paris, Gauthier-Villars.)



Les quinze Turcs et les quarante soldats de Josèphe.


On a accoutumé de proposer ce problème en cette façon:
Quinze chrétiens et quinze turcs se trouvent sur mer dans un même navire, et s'étant élevée une terrible tourmente, le pilote dit qu'il est nécessaire de jeter à la mer la moitié des personnes qui sont sur la nef pour sauver le reste.
Or, cela ne peut se faire que par tirage au sort; partant, on est d'accord que, se rangeant tous par ordre, et comptant de 9 en 9, on jette chaque neuvième dans la mer jusqu'à ce que de 30 qu'ils sont, il n'en demeure que 15.
On demande comment il faudrait les disposer pour faire que le sort tombât sur les 15 Turcs, sans perdre aucun des chrétiens?
En comptant de 9 en 9 une suite de 30 objets placés les uns à la suite des autres, 30 zéros par exemple, on tombe sur les objets dont les rangs sont, 9, 18, 27.
Qu'on supprime ces objets, puis que l'on continue de compter de 9 en 9, en prenant d'abord les trois objets qui suivent le vingt-septième, et en revenant au commencement de la série qui ne comporte plus que 27 objets, on tombera sur ceux dont les rang sont 6, 15, 24, dans la nouvelle série. Ces objets étant supprimés, si l'on opère de même pour la nouvelle série de 24 objets, on tombera sur les objets dont les rangs sont 6, 15, 24 dans cette série.
En les supprimant, on aura une nouvelle série de 21 objets dont on sera conduit à supprimer ceux dont les rangs sont 9 et 18, ce qui la réduira à 19 objets, dont on supprimera ensuite, par le même calcul, ceux dont les rangs sont 6 et 15. Enfin, la série était réduite à 17 objets, on y supprimera les objets placés aux rands 5 et 14, et il restera 15 objets. Si l'on examine alors quels rangs  les objets restants occupaient dans la première série, on trouve que ce sont les suivants:
1, 2, 3, 4, ..., 10, 11, ..., 13, 14, 15, ..., 17, ..., 20, 21, ..., 25, ..., 28, 29.
De là, la solution donnée par Bachet.
Pour faire ceci promptement, remarque ces deux vers:

                                                        Mort, tu ne failliras pas,
                                                        En me livrant le trépas!

Et prends garde seulement aux voyelles, a, e, i, o, u, t'imaginant que la première a, vaut 1; la seconde, e, vaut 2; la troisième, i, vaut trois; la quatrième, o, vaut 4; et la cinquième, u, vaut 5. Et d'autant qu'il faut commencer par les chrétiens, en la première syllabe mort, la voyelle o te montre qu'il faut en premier lieu mettre 4 chrétiens; en la seconde syllabe tu,  la voyelle u te montre qu'il faut après ranger 5 Turcs; ensuite ne signifie 2 chrétiens, fal un Turc, li 3 chrétiens, ras un Turc, pas un chrétien, en 2 Turcs, me 2 chrétiens, li 3 Turcs, vrant un chrétien, le 2 Turcs, tré 2 chrétiens, pas un Turc.

Avertissement.- Il est aisé à voir que ce jeu se peut pratiquer fort diversement. Car, premièrement, le nombre des unités peut être tel qu'on veut; par exemple, au lieu de 30, on en pourrait mettre 40, 50, 60, ou plus ou moins. Secondement, au lieu de rejeter toujours la neuvième, on peut rejeter la sixième, la dixième, ou la tantième que l'on voudra.
Finalement, au lieu d'en rejeter autant qu'il en demeure, on peut n'en rejeter que tant peu que l'on voudra; tellement qu'il en demeure davantage, ou bien en rejeter si grand nombre qu'il en demeure beaucoup moins. La solution se trouverait toujours comme il a été précédemment expliqué.
Or, c'est par cette invention que Josèphe se sauva très-subtilement dans Jotapata, ainsi qu'il résulte évidemment des paroles d'Hégesippus touchant ce fait, au livre III de la Guerre de Hierusalem.
Voici l'histoire:
Josèphe, qui nous a laissé par écrit la même guerre des juifs, était gouverneur dans la ville de Jotapata, lorsqu'elle fut assiégée et peu après emportée d'assaut par Vespasien. Il fut contraint de se retirer dans une citerne, suivi d'une troupe de soldats, pour éviter la première fureur des armes victorieuses des Romains; mais il courut plus de fortune de perdre la vie parmi les siens que parmi les ennemis: car, comme il eut arrêter de s'aller rendre à la merci du vainqueur, ne pouvant imaginer aucun autre moyen de se garantir de la mort, il trouva ses soldats saisis d'une telle frénésie qu'ils voulaient tous mourir et s'entre-tuer les uns les autres plutôt que de prendre ce parti. Josèphe s'efforça bien de les détourner d'une si malheureuse entreprise, mais ce fut en vain; car, rejetant tout ce qu'il put leur alléguer au contraire, et persistant dans leur opinion, ils en vinrent jusque-là que de le menacer, s'il ne s'y portait volontairement, de l'y contraindre par force, et de commencer par lui-même l'exécution de leur tragique dessein. Alors, sans doute, c'était fait de sa vie s'il n'eût eu l'esprit de se défaire de ces hommes furieux par l'artifice de mon problème. Car, feignant d'adhérer à leur volonté, il se conserva l'autorité qu'il avait sur eux, et, par ce moyen, leur persuada rapidement que pour éviter le désordre et la confusion qui pourrait survenir en tel acte, s'ils s'entre-tuaient à la foule, il valait mieux se ranger par ordre en quelque façon, et, commençant à compter par un bout, massacrer toujours le tantième (l'auteur n'exprime pas le tantième), jusqu'à ce qu'il n'en demeurât qu'un seul, lequel serait obligé de se tuer lui-même. Tous étant de cet accord, Josèphe les disposa de sorte, et choisit pour lui une si bonne place que, la tuerie étant continuée jusqu'à la fin, il se trouva seul en vie, ou peut être encore qu'il sauva quelques-uns de ses plus affidés, et de ceux desquels il se pouvait promettre une entière et parfaite obéissance.
Voilà une histoire bien remarquable, et qui nous apprend assez qu'on ne doit point mépriser ces petites subtilités, qui aiguisent l'esprit, habilitent l'homme à de plus grandes choses, et apportent quelquefois une utilité non prévue.
Ailleurs le sieur de Méziriac précise encore mieux son explication du stratagème de Josèphe:
Il y eut, dit-il, quarante soldats qui se sauvèrent avec Josèphe dans la caverne, si bien qu'à compter ledit Josèphe, ils étaient en tout 41. Partant, supposons qu'il ordonna que comptant de 3 en 3 on tuerait toujours le troisième, il est certain que, procédant de la sorte, on trouvera qu'il fallut que Josèphe se mit le trente-et-unième après celui par lequel on commençait à compter, au cas qu'il visât à demeurer en vie lui tout seul. Mais s'il voulut sauver un de ses compagnons, il le mit en seizième place, et s'il en voulut sauver encore un autre, il le mit à la trente-cinquième place.

Magasin Pittoresque, 1877.

lundi 23 juin 2014

Les comptes d'une cuisinière.

Les comptes d'une cuisinière.

Le dessin n'est pas seulement un art qui a pour but d'exprimer le beau: c'est aussi, plus modestement, comme en témoignent les divers genres d'hiéroglyphes connus, un mode d'écriture qui peut servir  à tenir lieu de mots. Une personne qui par malheur ne sait pas écrire, a quelquefois, pour se faire comprendre, la ressource de dessiner, fût-ce grossièrement, mais assez intelligemment, certains objets.
Un de nos abonnés nous en communique l'exemple suivant. Il avait à son service une cuisinière qui, au commencement, dans ses comptes écrits de chaque soir, estropiait les mots d'une manière si ridicule, qu'on y comprenait rien et qu'on ne pouvait s'empêcher d'en rire: elle eut honte et, renonçant à son écriture inintelligible, s'essaya à figurer les objets mêmes qu'elle achetait; elle y réussit réellement assez bien. Nous reproduisons quelques traits copiés sur son livre:



On nous cite encore un tailleur qui désignait ses pratiques par les insignes de leur profession: un sabre, une plume, une toque, etc.
Ajoutons que, sût-on parfaitement écrire, on trouve souvent un avantage réel à faire usage du dessin au lieu de l'écriture. Il y a peu d'années, lors d'une exposition agricole à Versailles, nous avons vu un jeune fermier prendre des croquis de divers instruments de travail perfectionnés; assurément ses dessins, lorsqu'il les a montré à la ferme et au village, ont dû y être beaucoup plus facilement et plus promptement compris qu'il ne l'eussent été au moyen d'une longue description parlée ou écrite. Concluons de ces faits qu'il est très-désirable que l'on enseigne le dessin dans toutes les écoles et à tous les degrés de l'enseignement.

Magasin pittoresque, 1877.

Des anciens mode de chauffage.

Des anciens modes de chauffage.


Avant l'invention des cheminées, dont l'usage ne s'est répandu qu'au treizième siècle, on chauffait l'intérieur des habitations au moyen de réchauds: c'étaient des récipients en tôle ou en fer forgé, ouverts au dessus, dont le fond ainsi que les côtés étaient percés de trous pour permettre la circulation de l'air, et au-dessous desquels était placé une plaque de fer plein à bords relevés, destinée à recevoir les cendres.
Ces appareils étaient montés sur trois ou quatre pieds garnis de roulettes. On remplissait le réchaud de charbon, que l'on avait soin d'allumer et de faire brûler quelque temps au dehors pour laisser se dégager la plus grande partie des gaz nuisibles; après quoi, on l'introduisait dans la chambre que l'on voulait chauffer. Dans les pièces de petites dimensions, on se servait de réchauds légers, à cuvette ronde, plate, faciles à rouler ou à porter. Pour les vastes salles, on avait de grands réchauds à caisse carrée, profonde, dont les quatre pieds reposait sur des roues et que l'on traînait, comme un chariot, par un timon. Ces derniers s'employaient surtout dans les dortoirs, les bibliothèques, les sacristies des abbayes; on les promenait de salle en salle, en les laissant séjourner dans chacune plus ou moins longtemps. Les religieux venaient s'y chauffer en sortant de l'église, dans laquelle d'étroites fenêtres dépourvues de vitraux, laissaient souvent pénétrer l'air froid, ou bien avant d'y rentrer. Lorsque les moines venaient en hiver chanter les matines, dit Viollet-le-Duc, et qu'ils restaient dans leurs stalles depuis une heure après minuit jusqu'au lever du soleil, ils devaient souffrir cruellement du froid; en sortant du chœur, ils se rendaient au chauffoir: c'était une pièce attenante au cloître et autour de laquelle on plaçait plusieurs réchauds de braise incandescente."
Les Romains employaient le même mode de chauffage. Julien raconte qu'étant à Paris pendant un hiver rigoureux, il faillit mourir asphyxié par les vapeurs d'un brasier que l'on avait allumé dans la chambre où il couchait. En Espagne et en Italie, les braseros étaient aussi en usage; ils le sont encore aujourd'hui; ils varient de forme et sont généralement en cuivre ou en bronze; celui que représente notre gravure est du dix-septième siècle. 



La longue tige élancée et façonnée en spirale qui supporte le plateau et la cuvette en forme de coupe aplatie, les justes proportions de l'ensemble, font de lui un meuble très élégant.
En France, on fabriquait autrefois des réchauds en faïence; le Musée de Sèvres en possède plusieurs datant du siècle dernier, et qui affectent la forme de vases: dans l'intérieur était cachée une boite en tôle, percée de petits trous ronds, qui contenait la braise. Les plus grands de ces vases de faïence, trop lourds pour être portés, étaient montés sur des roulettes.
On se servait aussi, dès le moyen âge, de petits réchauds, incapables d'élever la température d'une chambre, mais suffisants pour se chauffer les mains ou les pieds. Les chauffe-pieds paraissent être de date plus récente que les chauffoirs à mains. 



Les plus anciens que l'on connaisse sont du quinzième siècle: c'était des cylindres creux en terre, munie d'une anse de fer; on les plaçait dans des boites de bois servant de tabourets. Plus tard, on fit des chaufferettes plus élégantes en cuivre; on leur donnait la forme d'un vase, fermé par un couvercle à jour surmonté non-seulement d'une anse circulaire, mais d'une sorte d'armature composée de plusieurs barreaux doubles, se rejoignant en un point central. Ces barreaux étaient destinés à empêcher les vêtements de se trouver en contact avec le couvercle brûlant. On fabriquait aussi des chauffe-pieds de métal, en forme de carreau, dans les quels on versait de l'eau bouillante et que l'on enfermait dans un sac d'étoffe épaisse ou de fourrure. Ce genre de chaufferette est encore employé aujourd'hui.
L'usage des chauffoirs à main était fort répandu pendant les douzième, treizième et quatorzième siècles; on les trouve souvent mentionnés dans les inventaires jusqu'au dix-septième siècle. On s'en servait particulièrement à l'église pendant la célébration des offices. Par les temps froids, le prêtre officiant en avait même à l'autel pour se dégourdir les doigts.



Ces chauffe-mains étaient des boules creuses en métal, composées de deux demi-sphères unies par une charnière et pourvues d'un fermoir. Les deux demi-sphères, ou coquilles, étaient percées d'ouvertures rondes, oblongues, en losange, ou bien en forme d'étoile, variant de grandeur et disposées de façon à produire des dessins réguliers et à devenir un ornement. Dans l'intérieur était contenu le petit appareil de chauffage. Villard de Hennecourt, architecte du treizième siècle, décrit la manière de fabriquer ces boules: "Si vous voulez faire une escaufaite (chaufferette) de mains, vous ferez comme une pomme de cuivre de deux moitiés qui s'emboîtent. Par dedans la pomme de cuivre, il doit y avoir six cercle de cuivre; chacun des cercles a deux tourillons, et au milieu doit être une petite poêle suspendue par deux tourillons. Les tourillons doivent être contrariés en telle manière que la petite poêle à feu demeure toujours horizontale, car chacun des cercles porte les tourillons de l'autre..." Les cercles n'étaient pas toujours au nombre de six; il pouvait n'y en avoir que deux ou trois.
La petite poêle qui occupait l'intérieur du chauffe-mains était remplie de charbons allumés; quelquefois, on la remplaçait par une simple boule de fer rougie au feu. Plus tard, comme dans le chauffoir que représente notre gravure, on se servait d'une lampe, qui avait l'avantage de fournir une chaleur aussi durable qu'on le voulait. 



Dehors, ces petits instruments se portaient à la main: dans la maison ou à l'église on les suspendait auprès de soi par une chaînette ou on les posait sur un trépied. Quelque uns étaient de véritables objets d'art. M. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire du mobilier, donne la figure d'une des coquilles d'une chaufferette à mains du treizième siècle: sa convexité est formée de rinceaux à jour d'un très beau style; on y voit des oiseaux harmonieusement entrelacés. Quelquefois la valeur du métal rehaussait la richesse de l'ornementation; on fabriquait des chauffe-mains en argent et en argent doré.

Magasin pittoresque, 1877.