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lundi 5 décembre 2016

Les sièges de Constantinople.

Les sièges de Constantinople.


Près de la porte de la Grande Mosquée, que le sultan Mahomet II fit construire sur les ruines de la basilique des Saints-Apôtres, afin de marquer d'un signe de possession temporelle et spirituelle la capitale de l'empire d'Orient, Constantinople, qui venait de succomber sous les coups, on peut lire ces mots gravés en lettre d'or et à la manière des calligraphes sarrasins, sur une table de marbre incrustée dans le mur et encadrée de laps-lazuli: "Ils ont pris Constantinople. Heureux le prince, heureuse l'armée qui ont accompli cela!"
Constantinople, la clef de deux mondes, à la jonction de deux mers et de deux continents, la capitale que de grandes puissances ont convoité de prendre, à leur tour, sur les Turcs, mais que protègent justement la rivalité de ces ambitions et la jalousie de l'Europe, la capitale pour la possession de laquelle les chancelleries aujourd'hui conspirent et trahissent la politique européenne!




L'empire byzantin, tombé dans l'avilissement le plus complet, était devenu, au temps des Croisades, l'exécration de toute l'Europe non seulement pour ses perfidies sans nombre envers les pèlerins de Terre-Sainte, mais pour le massacre, ordonné par des prêtres grecs, de toute la population latine de Constantinople. Aussi les croisés français, qui étaient partis pour aller en Palestine, et qui avaient passé l'hiver à Venise, accueillirent-ils avec enthousiasme l'occasion de satisfaire leur vengeance que leur fit offrir le jeune Alexis l'Ange, fils de l'empereur Isaac qui avait été renversé du trône par le frère de celui-ci.
Alexis l'Ange prodiguait les promesses: riches domaines, droits de commerce, villes, ports, munitions, soldats, les chrétiens devaient tout trouver dans le vieil empire. Dandolo, le doge aveugle de Venise, d'une énergie indomptable malgré ses quatre vingt-dix ans (1201), appuyait le fils de l'empereur détrôné, et l'engagement de reconnaître la suprématie du Pape dans l'empire d'Orient leva les derniers scrupules; la croisade fut encore une fois détournée de son but et l'on fit voile vers Constantinople sur les vaisseaux de la république vénitienne. La ville fut emportée le 18 juillet 1203. L'usurpateur s'enfuit, et Isaac, tiré de sa prison, fut remis sur le trône. Mais la guerre ne tarda pas à recommencer. Les latins, qui s'étaient campés aux portes de la ville en attendant l'exécution des promesses d'Alexis, perdirent patience et attaquèrent de nouveau Constantinople, la prirent au bout de trois jours, le 13 avril 1204, et la mirent à sac pendant qu'Isaac et Alexis étaient massacrés par les Grecs. L'empire byzantin fut démembré. Baudoin, comte de Flandre, qui commandait en chef, fut empereur de Constantinople, Villehardouin devint prince d'Achaïe, un seigneur bourguignon fut duc d'Athènes. Malheureusement, le nouvel empire latin, qu'on appelait alors la France nouvelle, affaibli par l'organisation féodale qui dissémina ses forces, ne put résister à la haine de ses sujets; il ne dura que cinquante-sept ans et les conquérants finirent misérablement.




La dynastie grecque des Paléologues régnait à Constantinople quand apparurent les Turcs sous ses murs.
Mohammed II (Mahomet), surnommé Boujouk ou le Grand, avait succédé à son père Mourad II, mort à Andrinople en 1451. Plein d'admiration pour la gloire guerrière d'Alexandre-le-Grand, Mohammed résolut de commencer sa carrière de conquérant par la destruction de l'empire grec, réduit en ce moment à quelques villes de la Morée et au territoire dépendant de sa capitale. Il réunit près de trois cent mille hommes, cinq ou six cents navires, et vint assiéger Constantinople où, depuis 1440, Constantin Draconès avait succédé à son frère Jean Paléologue. Huit à neuf mille hommes, parmi lesquels deux mille Génois commandés par le vaillant Justiniani, composaient toute l'armée de la ville assiégée. Mohamed offrit à Constantin pour prix de sa capitulation, la Morée en toute souveraineté. L'empereur refusa toute transaction et se prépara à une défense désespérée. Avec sa poignée de combattants, il repoussa pendant cinquante jours les efforts des Turcs armés d'artillerie. Le sultan, informé de l'arrivée prochaine de Jean Hunyad, commençait à se décourager, lorsqu'il avisa d'introduire sa flotte dans le port qui sépare les faubourgs de Péra et de Galata, en faisant transporter ses vaisseaux à force de bras sur un pont volant de planches graissées, allant du Bosphore au fond du golfe de la corne d'or. Placé ainsi au milieu des défenses des Byzantins, Mohammed ordonna, dans la nuit du 29 mai 1453, un dernier et furieux assaut. A la tête de leurs soldats électrisés, Constantin et Justiniani défendirent les remparts avec un courage héroïque. Ils durent céder au nombre et ne purent empêcher les Janissaires d'arborer sur les murs l’Étendard du Prophète. Les assiégés se replièrent sur la seconde enceinte, n'ayant plus de chefs, car Justiniani  était mortellement blessé et l'empereur avait péri en se précipitant au milieu des rangs ennemis.
Constantinople, prise quartier par quartier, fut livrée pendant trois jours au pillage et jonchée de cadavres. Soixante mille survivants furent mis en esclavage et vendus par les vainqueurs.
Et le Croissant remplaça la Croix sur l'église Sainte-Sophie.




La chute de l'empire d'Orient est généralement considérée comme le dénouement de l'histoire du moyen âge.
La reprise de Constantinople par les chrétiens est l'objet de légendes prophétiques que nous avons nous-mêmes rappelées. En voici une autre et elle vient du pays du doge Dandolo. D'après cette légende vénitienne, lorsqu'un patriarche de Venise occupera la chaire de Saint-Pierre, Constantinople retombera aux mains des chrétiens. Or Pie X était patriarche de Venise....

                                                                                                                Robert Delys.

Le Magasin pittoresque, 15 avril 1913.

Visite à l'hôpital Saint-Antoine.

Visite à l'hôpital Saint-Antoine.


M. Félix Faure est en train de devenir un président très populaire.
Albéric Second a dit: "La confiance, c'est comme l'ancienne garde nationale, cela ne se commande pas!" Je crois qu'il en est de même de la sympathie.
M. Casimir-Perier a fait d'énormes efforts pour plaire et n'y a jamais réussi. M. Félix Faure semble n'avoir qu'à se laisser aller, et tout le monde vient à lui.
On lui sait gré de tout, de ce qu'il a fait et de ce qu'il n'a pas fait.
D'être un homme correct jusqu'à l'élégance raffinée et d'avoir porté jadis le tablier de cuir et les sabots.
D'avoir été un homme politique distingué sans avoir prêté même à un soupçon.
On lui sait gré d'être resté fidèle et affable à ses amis, et Dieu sait s'il en a! Je vous défie, à Paris, de vous trouver au milieu de vingt personnes sans que l'une au moins s'écrie:
- Le président, mais c'est mon ami intime!
Enfin on lui sait gré de sa bonté pour les pauvres.
Dès son avènement, il a annoncé son intention de visiter tous les hôpitaux de Paris; il tient parole et partout laisse, en billets de banque, trace de son passage.




Il a commencé par l'hôpital Saint-Antoine avant d'aller au Val-de-Grâce. Nous avons tenu à donner à nos lecteurs un souvenir de sa première tournée charitable.

Le Petit Journal, dimanche 17 février 1895.

samedi 3 décembre 2016

Bourbon-l'Archambault.

Bourbon-l'Archambault.
      La Quiquengrogne.



Bourbon-l'Archambault est du petit nombre des villes du Bourbonnais dont on peut faire remonter l'existence au temps des Romains; on ne peut douter qu'elle ne soit l'Aquœ Bormonis que l'on trouve sur les tables romaines. L'histoire ne dit rien de cette ville avant le VIIIe siècle; Pépin l'assiégea et la prit en 759. C'était alors une place du Berry, et le Berry faisait partie de l'Aquitaine.
On croit que Pépin donna cette place et son territoire à un de ses parents qui les transmit à sa postérité; ces seigneurs sont restés obscurs et sans doute peu puissants pendant le IXe siècle. Dès le Xe, on trouve des preuves qui constatent leur existence, on voit leur puissance s'accroître et jeter de l'éclat sur un nom qui devait retentir dans le monde.
Du reste, Bourbon a peu profité d'être l'origine d'un si grand nom, et sans ses eaux minérales, cette ville serait totalement inconnue. A peine ses premiers seigneurs ont-ils accru leur territoire, qu'ils commencent à négliger leur capitale; ils y ont un immense château, ils l'habitent quelquefois et l'on voit cependant que ce n'est pas là le siège de leur gouvernement: il était à Souvigni sous les Archambault, puis à Moulins, et Bourbon ne resta qu'une châtellenie et un bourg, car c'est ainsi qu'il est désigné encore dans le XVIe siècle:
"Bourbon-L'Archambault, écrit un vieil historien, nommé d'un Archambault, baron et seigneur de Bourbon, à la différence de Bourbon-Lancy, qui est en Bourgogne, est un grand bourg, à fond de vallée, entre deux montagnes, l'une à l'orient, l'autre à l'occident, en pays pierreux et pénible; ledit bourg est mal plaisant et assez mal bâti."
De nos jours, Bourbon-l'Archambault n'est pas beaucoup plus considérable, mais il est mieux bâti; ses faubourgs sont situés sur trois collines d'où ils prennent leurs noms de faubourgs de la Sainte-Chapelle, de Villefranche et de la Paroisse. Les coteaux qui l'environnent sont formés de granit. La vallée développe un riant tapis de verdure sur un terrain profond, dont la fertilité s'accroît du dépôt onctueux qu'y laisse la petite rivière de Bruges. Dans un rayon de plusieurs lieues de circonférence, règnent les forêts royales de Grosbois, de Civrais, de Bagnolet et de Tronçais; ces forêts renferment des arbres magnifiques. En général, le pays offre à la vue des prairies, des bouquets de bois, des terres bien cultivées, et l'on y retrouve l'aspect de l'Anjou et du Bocage.
Bourbon-l'Archambault possédait deux choses qui appelaient l'attention: ses eaux minérales, que les révolutions n'ont pas pu lui enlever, et son immense château qui n'a pas résisté à ces révolutions, et dont il ne reste que des ruines. Ce château, d'une antique origine, était situé sur des rochers, entourés de trois côtés par des précipices creusés par la rivière de Bruges, qui forme là un étang, remarquable par la beauté de ses eaux et la construction de sa chaussée. Cette situation était formidable, à une époque surtout où l'artillerie était inconnue; aussi jusqu'à Pépin, ce n'était probablement qu'une forteresse. On doit croire que le premier Archambault y bâtit un château habitable, auquel il donna son nom; mais les constructions qui existaient en leur entier dans le XVIe siècle, et dont on voyait encore des restes assez considérables avant la révolution de 1789, étaient dues à Archambault IX, aux ducs Louis Ier et Louis II et Anne de France, sa femme.
En arrivant à Bourbon-l'Archambault par la route de Moulins, on aperçoit sur une hauteur les débris de ce château. Vingt-quatre grosses tours en défendaient l'enceinte, trois seulement, assez bien conservées, sont tout ce qui reste debout. L'une d'elles, énorme, et qui occupe l'angle méridional de cette masse confuse de constructions  de toutes les époques, est assise sur des rochers hérissés; elle domine la ville aux toits entassés et noirs. C'est la Quiquengrogne! Quand le duc Louis Ier fit creuser ses larges fondements, les bourgeois méfiants et jaloux se révoltèrent, car la tour battait la ville; incontinent, le duc braqua ses couleuvrines sur le rempart et s'écria: "On la bâtira qui qu'en grogne." Tant que les ouvriers travaillèrent, les vieux routiers se tinrent là la mèche allumée; les bourgeois cédèrent, et la colère de leur seigneur baptisa la nouvelle tour: Qui qu'en grogne, tel est mon plaisir,  fut la devise des premiers sires et ducs de Bourbon.




C'était un vaillant homme d'armes que ce Louis Ier, duc de Bourbon; mais il était grand dépensier, amateur fol des carrousels, joutes et tournois, et de grandes sommes de deniers suffisaient à peine à ses plaisirs; il pressurait ses pauvres vassaux, et c'était chose nécessaire qu'une bonne tour crénelée pour les empêcher de grogner. En récompense que le duc Louis avait rendus à la royauté, Philippe le Bel lui donna l'importante place de chambrier de France, l'une des quatre premières de la couronne, et qui depuis lui fut héréditaire dans la maison de Bourbon, jusqu'à la défection du connétable sous François 1er; eh bien les revenus de cette charge étaient lestement dépensés, tellement que sa mère fut obligée, pour payer ses dettes, d'engager plusieurs châtellenies du Bourbonnais: Montluçon, Chantelles et Verneuil.
Au milieu de l'esprit chevaleresque et religieux qui enfantait alors les croisades, le duc Louis ne perdit jamais de vue le Bourbonnais, la plus importante partie de ses propriétés; en 1315 il jeta les fondements du chapitre de Bourbon. La vie de ce prince n'est pas sans éclat; sous Philippe le Long, il fut admis dans les conseils, employé dans les négociations les plus importantes, et il y acquit une grande réputation d'habilité et de sagesse, qu'il augmenta encore, lorsque, seul des princes de sang, il défendit la loi salique, et montra dans cette occasion un jugement sain et ferme que l'exemple ne pouvait ébranler.
Le duc de Bourgogne, les comtes de Valois et de la Marche, voulaient exclure du trône Philippe le Long, qui triompha de cette ligue, aidé des conseils et de l'influence du duc de Bourbon. Le Bourbonnais acquit bientôt une nouvelle importance, lorsque, de simple baronnie qu'il était, il fut érigé en duché-pairie; dans ses lettres d'institution, Charles le Bel relève avec emphase, non-seulement les grandes qualités et les services du duc Louis, mais l'étendue et les richesses du Bourbonnais, et l'avantage de posséder l'imprenable château de Bourbon.
La Quiquengrogne sert aujourd'hui de prison et d'horloge à la petite ville de Bourbon-l'Archambault. En montant l'escalier de la tour du levant, dite l'Admirale, on découvre sur le mur un curieux croquis, dessiné à l'ocre jaune et rouge. Un homme d'armes au pourpoint et aux chausses mi-parties, chaperon en tête et hallebarde au poing, présente une fleur à une jeune fille, dont les cheveux pendants, le long corsage, les manches serrées et la cornette relevée appartiennent au XIVe siècle. Ce caprice d'une sentinelle désœuvrée, de quelque pauvre prisonnier rêvant de sa belle peut-être, ne manque ni d'habilité, ni surtout de la physionomie vraie de l'époque. Au-dessus de cette légère esquisse, on distingue un écusson bien conservé, avec les trois fleurs de lis  et le lambel de la maison de Bourbon; ce ne sont point des fleurs de lis arrondies comme celles des Bourbons depuis Louis XIV, mais des fleurs de lis élancées et pointues comme le fer de lance de saint Louis. Une tradition rapporte que le jour de l'assassinat de Henri III, la foudre emportant sur les vitraux de la Sainte-Chapelle de Bourbon le lambel de la branche cadette, en fit un écusson pour la France.
Cette Sainte-Chapelle de Bourbon-l'Archambault, commencée par Jean II, continuée par Pierre II, et achevée seulement en 1508, rivale de celle de Paris, réunissait dans sa construction tous les merveilleux caprices de l'art du XVe siècle, à la perfection d'exécution de l'époque de la renaissance. Ses riches vitraux, ses boiseries délicates, ses dentelles de pierre, ses châsses d'or incrustées de joyaux, ses statues d'argent massif, tout a disparu; on ne distingue plus que des terrains fouillés, des pans de murs croulants et des pierres éparses.
La Sainte-Chapelle de Bourbon possédait un grand nombre de sculptures, rares par leur travail. On y remarquait Jésus-Christ et ses douze apôtres, la généalogie de la maison des Bourbons exécutée en bas-reliefs et tout le luxe d'ornements d'une architecture variée et féconde. Au-dessus du portail étaient placés Adam et Eve, groupe en pierre d'Apremont, et une figure de saint Louis en terre cuite. Deux statues équestres de marbre blanc ornaient le péristyle; Pierre II était représenté une main gantée, posée sur la poignée de sa dague au fourreau fleurdelisé; l'artiste minutieux avait mis à l'index de son autre main nue, une bague si délicatement ouvragée, que son chaton offrait presque la finesse d'un camée antique. Sa femme, Anne de France, fille du roi Louis XI, tenait un faucon au poing, et caressait la crinière flottante de sa haquenée. 
De tant de merveilles, il ne reste aujourd'hui qu'un tas de décombres. C'était aussi dans la Sainte-Chapelle qu'avait été déposé le morceau de la vraie croix donné par saint Louis à son fils Robert; Louis 1er, duc de Bourbon, fit faire pour le renfermer un reliquaire d'or, enrichi de pierres précieuses; il établit un chapitre composé de sept vicaires pour le garder; ces vicaires étaient dotés de 60 livres tournois, à condition que le jour des morts ils réuniraient cinq cents personnes, les plus pauvres des châtellenies du Bourbonnais, et donneraient à chacune deux denrées (une livre) de pain, une pinte de vin, une cotte de drap de la valeur de 5 sous, une paire de souliers de 19 deniers, 3 deniers en monnaie et pour 3 deniers de viande.
La postérité de Louis 1er conserva le Bourbonnais jusqu'au célèbre connétable de Bourbon qui prit les armes contre François 1er. Dès ses jeunes années, le connétable de Bourbon s'était fait remarquer par sa valeur à une époque si féconde en guerres illustres; rien ne manquait à sa gloire, lorsqu'une injustice du roi l'enleva à la France et à ses devoirs, et mit la maison de Bourbon dans une défaveur qui se prolongea jusqu'aux derniers jours du règne de Henri III. On sait que la duchesse d'Angoulème, mère de François 1er, fit valoir juridiquement les droits qu'elle prétendait avoir sur les domaines du connétable, et qu'elle gagna son procès. Le connétable de Bourbon, trop fier pour se voir dépouillé de ses biens, prêta l'oreille aux propositions qui lui furent faites par Charles-Quint et par le roi d'Angleterre, et il passa à l'étranger.
Il était déjà hors de France lorsque François 1er lui fit redemander l'épée de connétable, et l'ordre dont il avait été décoré; sa réponse annonce tout le ressentiment de son âme:
"Quant à l'épée de connétable, le roi me l'a ôtée à Valenciennes lorsqu'il confia à M. d'Alençon l'avant-garde qui m'appartenait; pour ce qui est de l'ordre, je l'ai laissé à Chantelles, derrière mon chevet."
Sa fuite seule fut déjà un malheur pour la France, car elle arrêta François 1er, prêt à passer en Italie; il y envoya l'amiral Bonnivet qui n'y éprouva que des défaites. Le connétable de Bourbon mourut au siège de Rome en 1527. La fierté de son caractère rendit toutes ses grandes qualités fatales à son pays, à lui-même, à sa famille. On assure que dans un temps où il était loin de prévoir qu'il s'armerait contre la France, il aimait à citer la réponse d'un gentilhomme gascon, à qui Charles VII demandait si quelque chose pouvait le détacher de son service:
"Non, sire pas même l'offre de trois royaumes comme le vôtre; mais oui, bien un un affront."
François 1er confisqua le Bourbonnais et le réunit à la couronne; il fit démanteler le château de Bourbon-l'Archambault, et démolir la forteresse de Chantelles, principale place d'armes de la contrée, édifice immense dont on voir encore de nos jours des débris imposants.

                                                                                                                  A. Mazuy.

Le Magasin universel, mars 1837.

vendredi 2 décembre 2016

Usages et coutumes.

Usages et coutumes.


- Le code militaire est très sévère, mais je ne sache pas qu'il défende aux jeunes soldats d'exercer, dans des soirées intimes privées, leurs talents de musicien et de chanteur, avec ou sans rémunération. Ils peuvent tout aussi bien déclamer, dans les mêmes conditions, sans demander aucune autorisation à leurs chefs. Ce dont il faut s'assurer, c'est d'une permission de dix heures, de minuit ou de la nuit.
- J'ai dit que le garçon d'honneur ne peut offrir à sa demoiselle d'honneur qu'un bouquet noué de longs rubans. Quelqu'un voudrait tourner la difficulté en envoyant le bouquet dans un beau vase ou une riche jardinière.
Je ne puis donner mon approbation à cette idée, une femme ne peut recevoir de présents de ce genre que d'un parent.
- On trouve étrange qu'on ne puisse donner des gants à sa demoiselle d'honneur, tandis qu'il est prescrit au parrain d'en offrir à sa commère. Que voulez-vous, il faut se soumettre aux lois du savoir-vivre qui ont leur raison d'être. Si une jeune fille peut accepter un cadeau du parrain son compère, c'est parce que le fait de tenir un enfant sur les fonts baptismaux crée entre eux un lien de parenté spirituelle.
- Le roi de la fève, qui a fait partager à une jeune fille sa couronne éphémère, ne peut non plus lui offrir que des fleurs.
- Le costume masculin est interdit aux femmes bien élevées dans un bal travesti. C'est faire preuve d'un manque évident de réserve, pour ne pas dire plus, que de l'adopter, même sous le masque.
Un homme fait peut-être mieux aussi de ne pas choisir un costume féminin, dans les mêmes circonstances, mais ce n'est cette fois qu'une affaire de goût et non de décence; sous la robe dont il s'affuble, l'homme portant des vêtements de son sexe.
Je profite de l'occasion pour dire mon sentiment au sujet des costumes extra-courts qu'on exhibe sous prétexte de déguisement. Ils ne sont ni seyants, ni convenables. Après la douzième année, la femme doit porter des jupes suffisamment longues pour cacher ses jambes, sous peine de manquer au décorum et de paraître grotesque.
- Pour la tombola, à une fête de bienfaisance, on peut offrir tout ce qu'on veut en fait de lots, pourvu que les objets envoyés soient utiles ou jolis, convenables... au point de vue de la morale. Il faut prendre en pitié les sots qui se moqueraient du don d'une tablette de chocolat. Des vases, des tasses, de menus objets de toilette, des porte-plume, des encriers, des buvards, tous les ustensiles servant les travaux à l'aiguille sont admissibles, avec bien d'autres, et seront gagné avec grand plaisir.
- Quand une jeune fille est orpheline de mère, elle fait mieux de demander la compagnie d'une parente âgée ou d'une amie, âgée aussi, pour rendre des visites ou pour recevoir chez elle.
- Pour assurer son propre bonheur et celui des siens, mari, enfants, une femme intelligente et bonne ne manque jamais aux égards qu'elle doit à celui qu'elle a choisi pour compagnon de vie.
Il est triste de voir quelques jeunes femmes accueillirent avec impertinence les observations que leur fait un mari, plus expérimenté qu'elles sur leur manière d'agir.
Elles se complaisent dans une sorte de révolte, entretenant des relations avec des femmes qu'il leur a demandé de ne pas fréquenter; organisant avec ces femmes des parties qui sont fort coûteuses, dont le prix déséquilibre le budget familial. On n'a pas trop de reproches pour l'homme qui dépense au café ou au cabaret, au jeu, etc., l'argent qui devrait faire vivre la famille. C'est encore un peu plus ignoble, quand c'est la femme qui "mange" cet argent (l'argent gagné par le mari) en goûters et petits repas fins. Et si, par dessus le marché, elle ridiculise avec ses amies l'homme qu'elle a le devoir de respecter, elle est tout à fait odieuse, indigne d'être épouse et mère.
- Je crois que le meilleur placement des économies d'une jeune fille consiste à acheter de la rente sur l'Etat, des obligations de chemin de fer, voire des obligations de la ville de Paris, à cause des lots.
- Je ne m'occupa pas de graphologie, mais je pourrais faire examiner les écritures et répondre directement, si on me donne son adresse.
- Merci à ceux de mes lecteurs qui m'ont envoyé des cartes et des vœux. Leur sympathie m'est infiniment précieuse, je leur en suis reconnaissante.

                                                                                                           Ann. Seph.

Le Petit Journal, dimanche 17 février 1895.

Evolution du nombre de fonctionnaires.

Evolution du nombre de fonctionnaires.

Avec la nouvelle présidence et le nouveau ministère, il y a quelque chose de changé en France, assurément, et quelque chose de considérable. Mais ce qui n'a pas l'air de vouloir y changer de sitôt, c'est la passion du fonctionnarisme et la fringale budgétivore.
Hier encore, un de nos plus graves confrères dressait une statistique des plus curieuses de laquelle il ressortait que, dans une petite sous-préfecture de 5 à 6.000 âmes, près de 700 personnes mangeaient au râtelier gouvernemental. En France, la progression du fonctionnarisme monte dans des proportions redoutables. Enrayer le mal est, paraît-il important pour le gouvernement, qui ne pourrait toucher à un fonctionnaire, sans se mettre à dos un député. Du moins telle est l'opinion un peu pessimiste du confrère en question. Il ne faut pourtant désespérer de rien, puisque en France, tout arrive. Espérons!...
A la préfecture de la Seine, le nombre des emplois "présumés devoir être vacants" d'un exercice l'autre est de 299. Sait-on quel a été le nombre de candidats inscrits l'an dernier?
Vingt et un mille, quatre vingt-huit!
Cela donne une moyenne de 70 candidats pour une place. Une seule de ces places a attiré 1.338 demandes; toutes apostillées, appuyées, chauffées par des influences plus ou moins considérables. Cette place, seriez-vous tenté de croire, comporte de beaux émoluments et un certain prestige? Eh bien, non; c'est une place de surveillant, financièrement et hiérarchiquement modeste. Et parmi les solliciteurs, il se compte nombre de diplômés sérieux.
Au reste, ce n'est pas en France seulement que sévit cette influenza du quémandage des places.
Un conférencier affirmait naguère qu'à Berlin, on vient de voir des médecins, des avocats, des philologues se mettre sur les rangs pour un emploi de concierge.
Nota Bene: Certaines places dites de "concierge" peuvent offrir des avantages assez alléchants pour séduire même des diplômés à panache. Tel est l'emploi de concierge de l'Hôtel de Ville de Bruxelles. La dernière fois que ce poste du Grand Cordon bruxellois est devenu vacant, on a noté parmi ses compétiteurs: trente-trois licenciés en droit, dix-sept docteurs en médecine, vingt et un ingénieurs, trois chimistes et un astronome.
Il est vrai que cette place de concierge de l'Hôtel de Ville rapporte là-bas, bon an mal an, dans les 25.000 francs de pourboires.
Aussi la ville, au lieu d'en faire cadeau, a-t-elle trouvé plus profitable pour les finances municipales de la mettre purement et simplement en adjudication.

Mais savez-vous une chose? C'est que, à cette concurrence de plus en plus furieuse et inassouvissable pour les emplois correspond une misère, une dèche, une débine de plus en plus grandes dans la tribu des employés!
La preuve? elle est fournie d'une façon péremptoire par les statistiques du Mont-de-Piété. Ces statistiques, fournies chaque années par la direction de cet établissement, démontrent ceci: tandis que les petits prêts à la classe ouvrière proprement dite ont diminué de 25 pour cent, ceux consentis à la catégorie des employés se sont élevés du simple en quadruple.
Qu'est-ce que cela prouve? Sinon que les salaires des ouvriers vont s'améliorant de plus en plus; et cette démonstration apparaît d'autant plus légitime que les habitudes d'ordre et d'épargne ne sont pas précisément en progrès (du moins généralement dans la classe des travailleurs manuels)
Mais à côté de cela, cette statistique du Mont-de-Piété fait voir que la catégorie des employés est de plus en plus besogneuse, étant forcée d'avoir recours quatre fois plus souvent qu'il y a quarante ans à l'onéreuse assistance de "ma tante".
Et je gagerais bien que cela n'étonnera personne. Mais ça ne convertira personne non plus, hélas!

                                                                                                                   Simon Levrai.

Le Petit Journal, dimanche 27 janvier 1895.

jeudi 1 décembre 2016

Une exécution capitale au bagne.

Une exécution capitale au bagne.

Une exécution capitale au bagne ne ressemble en rien, sinon par le dénouement, à ce qui se passe en pareille circonstance, place de la Roquette: la porte de la prison qui s'ouvre, un être hébété qu'on soutient et qu'on pousse rapidement sur la planche sinistre, du sang par terre, puis un fourgon entraîné par des chevaux au galop, tout cela à peine entrevue d'une façon confuse, furtif comme ce qui se cache, causant au spectateur l'angoissante oppression d'un cauchemar, et ne laissant après soi d'autre trace qu'un article banal dont les termes ne varient pas.
Si "la justice des hommes, suivant la formule classique des reporters, est satisfaite," après avoir accompli cette répugnante besogne, c'est en vérité qu'elle n'est pas difficile et semble avoir totalement oublié que le châtiment suprême a moins pour but de supprimer un individu nuisible, que d'être, pour les criminels à venir, l'énergique commentaire de cet aphorisme: si tu ne crains Dieu, crains les gendarmes.
En Nouvelle-Calédonie, la méthode de l'échafaud visible seulement pour quelques journalistes ensommeillés serait particulièrement fâcheuse, car il ne s'agit pas là-bas de criminels à venir hypothétiques, mais de coquins ayant fait leurs preuves et gagné leurs grades, gaillards qu'il faut dompter à tout prix.
Couper les têtes qui refusent de s'incliner est un argument si péremptoire que c'est le dernier, et la société a le devoir strict de ne lui rien ôter de sa valeur toutes les fois qu'elle se décide à l'employer vis-à-vis d'un révolté, entouré lui-même d'autres révoltés.
Voilà pourquoi, lorsqu'on assiste, comme cela m'est arrivé, au supplice d'un forçat, on n'éprouve pas la sensation du déjà vu. Vous décrire en quelques lignes ce tragique et imposant spectacle ne m'expose pas à rééditer un fait divers cent fois publié.
Les exécutions se font toujours à l'île Nou. L'emplacement choisi est un vaste terrain en forme de rectangle allongé, qui sépare deux bâtiments massifs et sans fenêtres, affectés au logement des condamnés de dernière classe.
Cette espèce de cour est dominée, au Sud, par le quartier cellulaire situé sur un monticule qui s'élève presque à pic, et auquel on accède par un chemin en lacet. En face, le mur d'enceinte percé d'une large et lourde porte de fer, gardée par deux factionnaires.
Tel est le décor; voici le drame.
Dès que les cases ont été fermées, on a disposé la guillotine sur quatre grosses pierres de tailles enfoncées dans le sol, un peu en arrière du centre de la cour, au bas de la porte qui conduit aux prisons.
Le couteau triangulaire, chargé de plomb, a été tiré de sa gaine et placé en haut de la glissière. Dès que le bourreau et ses trois aides ont donné le dernier coup de maillet, un gardien les réintègre dans le local où ils couchent habituellement côte à côte avec leur funèbre machine.
Quels rêves leur donnera-t-elle demain soir? Tout semble retombé dans le repos. Il fait une de ces nuits tropicales, tièdes lumineuses, trouées d'étoiles scintillantes.
La guillotine est là toute seule, sur le sable blanc que la lune éclaire, l'ombre portée de ses montants leur donne l'aspect de bras immenses.
Trois heures sonnent. Quelques hommes précédés par un falot traversent la cour d'un pas rapide et se dirigent vers les prisons: c'est le commandant accompagné de l'aumônier, du commissaire de police et de deux ou trois surveillants. Ils pénètrent dans la maison cellulaire, traversent préaux et couloirs et arrivent devant la grille qui ferme la galerie sur laquelle donnent les cachots réservés aux condamnés à mort.
A peine la clé a-t-elle touché la serrure qu'un mouvement se produit d'un bout à l'autre du couloir: les condamnés ont entendu. Brusquement, ils se sont dressés sur leur lit de camp et, haletants, l'oreille tendue, la sueur au front, attendent.
Quelle porte va s'ouvrir?
L'angoisse qui les secoue ne dure pas longtemps; on ouvre un cadenas; on tire une barre de fer; le commandant est entré dans une des cellules.
Le misérable qui l'occupe pâlit affreusement; il a compris que c'est pour ce matin.
Pour la forme, on le lui annonce; puis on lui demande s'il désire s'entretenir avec l'aumônier. Presque toujours la réponse est affirmative, car il sait que l'ecclésiastique n'aura pour lui que de douces paroles; c'est lui qu'il chargera  de transmettre à sa mère, à ses enfants une pensée de tendresse; mais surtout, devant lui, il pourra pleurer, pleurer et gémir comme un petit enfant! Tout à l'heure, devant les autres, il va falloir se raidir et marcher sans faiblesse.
Le vénérable père David reste seul avec le condamné, mais le règlement ne permet pas, en dépit des réclamations du courageux missionnaire, que la porte soit refermée derrière lui. Des surveillants se tiennent à quelque distance de façon à ne point troubler la suprême conversation du prêtre et du forçat, mais à pouvoir prêter main-forte en cas de besoin.
Bientôt on vient avertir l'aumônier qu'il doit céder sa place au bourreau; il se retire les joues aussi blanches que ses cheveux, mais avec parfois dans le regard, quelque chose qui ressemble à de la joie. A-t-il gagné sa cause? Peut-être?
Le condamné a repris son calme apparent, il n'oppose aucune résistance à son odieux camarade qui lui attache les mains derrière le dos et lui met des entraves aux jambes, de façon qu'il puisse marcher, mais à petits pas. 
Le col de sa chemise est largement échancré jusqu'aux épaules.
Le voyageur est prêt à partir pour son terrible voyage!
Pendant que tout ceci se passe au fond de la cellule, la grande cour a changé de physionomie.
La porte du mur d'enceinte s'est ouverte. Le directeur de la transportation est entré, accompagné de quelques fonctionnaires, magistrats, chefs de service, médecins, etc.,  dont les règlements exigent la présence.
Pas un invité: personne, sous aucun prétexte, n'est autorisé à prendre place dans la chaloupe officielle et défense est faite aux embarcations de s'approcher du warf.
Ils se placent à gauche; près du terre-plein faisant suite à ce groupe, une trentaine de surveillants se tiennent l'arme au pied.
Quelques instants après, une compagnie d'infanterie, commandée par un chef de bataillon et un capitaine, vient se former sur la droite adossée au monticule.
Dès que les soldats ont pris possession de leur poste, on entend la sourde rumeur d'une foule qui se rapproche, étrangement mêlée à un bruit de chaînes traînées et entrechoquées: ce sont les forçats qu'on amène sur le lieu de l'exécution. Ils arrivent en colonnes serrée, font "demi-tout à gauche" et se trouvent face de la guillotine. Un commandement retentit; soldats et surveillants chargent leurs armes, et les fusils s'abaissent. Voilà, certes, pour ces hommes qui, dans un instant, regarderont mourir un des leurs, la meilleure façon de leur dire: Memento quia pulvis es. Souviens-toi que tu es de ceux dont on fait ce que tu vas voir.
Le jour s'est levé tout à coup, dans les pays des tropiques il n'y a pas d'aurore, et le soleil brille déjà au-dessus de la mer. Le commandant fait un signe; l'un des surveillants se détache, gravit le monticule, et tournant l'angle de la maison centrale, disparaît.
Un silence vraiment solennel pèse sur ces hommes réunis là. Plusieurs minutes s'écoulent; puis on aperçoit, tout en haut du chemin, une sorte de procession qui s'avance lentement. Au centre est un homme qui semble vêtu de blanc. A mesure qu'ils descendent le chemin qui se déroule en serpentant, on les distingue mieux; voici le condamné dont la face est couleur de cire; à côté de lui marche l'aumônier récitant les prières des agonisants et tenant élevé un grand crucifix noir; derrière des surveillants, le revolver au poing. Quelques pas encore et ils seront dans la cour.
Une voix s'élève:
- Condamnés, à genoux! chapeau bas!
Les forçats se prosternent.
Le condamné est maintenant tout près de la guillotine; il la regarde avec assurance et sans un tressaillement sur son visage de cadavre. Le greffier s'avance et se place devant lui.
- Portez armes! commande l'officier.
Le greffier donne lecture de la sentence. Fonctionnaires et magistrats se découvrent.
A ce moment, on est saisi d'un sentiment en quelque sorte religieux, fait de terreur et de respect; il semble que la loi, se matérialisant, vous ait frôlé en passant.
La lecture est terminée.
- Avez-vous quelque déclaration à faire? interroge le commandant.
- Je voudrais adresser quelques mots à mes camarades.
Et alors, d'une voix ferme,  cet homme qui n'a plus que deux minutes à vivre, fait tomber sur cette foule de misérables, agenouillés devant lui, des paroles de résignations, d'encouragement et de bons conseils:
- "Je mérite l'expiation. Je demande à l'instant de mourir. Qu'on me pardonne les forfaits pour lesquels je suis justement puni! Vous voyez où peut conduire l'abandon de soi-même; tous vous avez pris un mauvais chemin; n'allez pas plus loin; que la vue de mon supplice serve à vous détourner du crime. Ne me plaignez pas. J'ai du courage. Adieu, camarades, souvenez-vous de moi!"
L'allocution n'est pas éloquente, mais jamais orateur n'a cependant produit plus d'effet. Quand le condamné a prononcé les derniers mots qui sortiront de sa bouche, les forçats  touchent presque le sol de leurs fronts.
Il fait un pas, embrasse l'aumônier, et de lui-même se place devant la planche qui bascule. Un roulement de tambour se fait entendre; le couteau tombe. Ceux qui ne détournent pas les yeux peuvent voir l'aide du bourreau saisir la tête au milieu d'un flot de sang, la montrer un instant, puis la rejeter dans le panier. C'est fini. Les forçats se relèvent et vont reprendre leur tâche quotidienne.
On ne peut savoir comment sont impressionnés ces cerveaux malades; mais j'ai des raisons de croire que leurs réflexions ressemblent bien peu à celle du pâle voyou qui revient, au petit jour, de la Roquette, les mains dans ses poches, en sifflant un refrain de chanson obscène.

                                                                                                               Paul Mimande.

Le Petit Journal, 13 janvier 1895.

La vérité sur l'exposition de Chicago.

La vérité sur l'exposition de Chicago.




Chicago! Tout le monde descend!
Peu d'instants s'écoulèrent et un cab rapide comme la pensée nous amena aux portes de The Columbian Exhibition.




Ah! mes amis! comme disait jadis M. Sarcey, c'est alors que nous ne regrettâmes point notre voyage.
Vous pensez bien, lecteurs idolâtres, que je ne vais pas vous conter par le menu toutes les merveilles insérées dans cette exposition.
D'autres s'en sont chargés pour moi, mais avec une telle mauvaise foi que l'heure a sonné de la justice définitive et de l'apothéose.
Des journalistes européens sont allés à Chicago (y sont-ils allés, seulement?). Ils ont raconté qu'ils ont vu ceci et qu'ils ont vu cela.
Mais ce qu'ils ont évité soigneusement, c'est de dire tout le sensationnel, tout le frisson nouveau qui se dégage de cette incomparable manifestation du génie humain.
Quand ils ont parlé, ces chroniqueurs du vieux monde du fameux tire-bouchon mû par la force des marées et de la si curieuse essoreuse de poche, ils ont tout dit.
Eh bien! non, ils n'ont rien dit! Et voici ce qu'ils oublient (Dieu sait dans quel intérêt!).

THE AUTOMATIC PEDAGOGY

Le docteur Blagsmith travaille depuis quinze ans à son admirable invention d'élevage et d'éducation mécaniques des enfants.
Son exposition d'Automatic Pedagogy ne fut pas une des moins remarquées.
Plus besoin désormais des mères de famille, de nourrices, de gouvernantes, etc.!
Le docteur Blagsmith prend le baby à son arrivée au monde. Il le porte dans un petit berceau de son invention, lequel est situé dans une chambre (room) également de son invention.
Une fois le baby installé, on n'a plus besoin de s'en occuper pendant une période de dix à douze ans.
Néanmoins, pour plus de prudence, il convient de venir, tous les trois ou quatre mois, jeter un coup d’œil sur le jeune nourrisson.
L'enfant est alimenté mécaniquement et instruit mécaniquement.
Une bascule très sensible, sur laquelle repose le berceau, règle d'elle-même la quantité de nourriture à fournir.
Trois fois par jour, un jeu de brosses et d'éponges des plus ingénieux, s'empare de l'enfant, lui fait sa petite toilette et le recouche soigneusement, comme le ferait la plus tendre des mères.



Quand l'enfant crie, ce sont ses propres vagissements qui, transformé en force par un dynamophone, le bercent et l'endorment.
Devenu plus grand, le baby doit apprendre à lire. Voici de quelle façon se pratique son éducation:
Sur le mur, bien en face de lui, apparaît mécaniquement une lettre, A, par exemple. Au même instant, un phonographe prononce A. Puis, c'est le tour de la lettre B, et ainsi de suite.
Au bout de très peu de temps, l'enfant connaît ses lettres et se plaît à les nommer avant le phonographe.
Son éducation se poursuit aussi rationnellement que dans les meilleures écoles
L'indolence d'esprit ou la mauvaise volonté ont été prévues par le Dr Blagsmith.
Quand l'enfant ne dit pas sa leçon ou la dit mal, il résulte de cet état de choses une légère inharmonie qui met en jeu un courant électrique de faible tension. L'enfant ressent alors un léger mais désagréable picotement dans les fesses.
Ainsi averti, il apporte dans ses leçons plus d'attention. L'éducation morale n'a pas été oubliée par le Dr Blagsmith.
Toutes les heures, un phonographe clame les bons principes aux oreilles de l'enfant.
L'avenir dira ce qu'il faut penser de ce nouveau mode de puériculture. Pour le moment, il serait injuste de nier les commodités qu'il apporte, surtout dans les familles très occupées ou simplement indifférentes.


LE REZ-DE-CHAUSSÉE A TOUS LES ÉTAGES.

Un simple mot, en passant,  sur la Maison de l'ingénieur Moonman.
Plus de concierges, plus d'escaliers, plus d'ascenseurs!
La maison nouvelle de Moonman supprime tous ces inconvénients.
Bâtie sur une cavité de même forme et de même volume qu'elle, machinée de façon à s'enfoncer dans cette cavité au moyen d'un simple déclic, elle offre à ses habitants des avantages qu'on rencontrerait difficilement dans les vieux immeubles de l'ancien continent.
Selon que le locataire habite le quatrième ou le dix-neuvième étage, ce gentleman, quand il veut rentrer chez lui, pousse le quatrième ou le dix-neuvième bouton, et docilement la maison s'enfonce au degré voulu, mettant l'appartement demandé au raz du trottoir.



C'est comme qui dirait le rez-de-chaussée à tous les étages.
Ajoutons que la Moonman-House est facilement transportable. pour peu que les locataires tombent d'accord sur le choix d'une villégiature, que de frais et d'ennuis évités!

L'INTERPRETOPHONE.

Un petit instrument qui contribua vivement au succès de l'Exposition de Chicago, c'est l'interprétophone du capitaine Humbugson.
Pas plus encombrant ni plus lourd qu'un écran japonais, ce joli appareil se compose de deux minces feuilles d'un parchemin spécial, entre lesquelles opère un délicat réseau électrique qui transforme les vibrations françaises, par exemple, en vibrations anglaises, ou bien les vibrations finlandaises en vibrations tahitiennes.
Au moyen d'un jet de dix ou douze interprétophones, le voyageur pourra facilement se mettre en rapport avec tous les échantillons de la race humaine.
Reconnaissez qu'il était difficile de pousser plus loin la science et l'ingéniosité.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 12 avril 1908.