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mardi 9 février 2016

Le bal de l'Opéra.

Le bal de l'Opéra.




Le dessin de M. Chelmonski est de saison, car les bals de l'Opéra ont inauguré leur série annuelle. Brillants et fort raffinés, en dépit d'un vieux préjugé qui veut que l'on ne s'y amuse pas. Nous avons souvent donné à nos lecteurs différentes vues de la salle, envahie par la cohue bigarrée des masques, ainsi que des types de public qui assiste à ces fêtes joyeuses. Notre artiste a choisi cette fois l'aspect extérieur de l'édifice au moment de l'entrée.
Une extraordinaire animation règne sur le terre-plein de l'Opéra, ainsi qu'aux abords. La foule curieuse se presse sur les trottoirs. Les voitures se succèdent et les municipaux à cheval veillent au bon ordre et à la circulation en profilant leurs imposantes silhouettes sur le fond très éclairé de la façade.
Cette scène essentiellement parisienne est rendue avec une fantaisie pittoresque par l'habile crayon de M. Chelmonski.

Le Petit Moniteur illustré, dimanche 16 février 1890.

La Roche-Lambert et Saint-Paulien en Velay.

La Roche-Lambert et Saint-Paulien en Velay.



" Le château de la Roche est bizarrement incrusté dans l'excavation d'une muraille de basalte de 500 pieds d'élévation. La base de cette muraille forme, avec son vis-à-vis de rochers identiques, une étroite et sinueuse vallée où, à travers de charmantes prairies ombragées de saules et de noyers, serpente et bondit en cascatelles impétueuses un torrent inoffensif. Le chemin qui conduit chez nous passe sur le versant qui nous fait face, lequel se relève presque aussitôt et nous enferme dans un horizon de bois de pins extrêmement triste et borné.
"C'est donc un nid que le château de la Roche, un vrai nid de troglodytes, d'autant plus que tout le flanc du rocher, dont nous occupons le plus large enfoncement, est grossièrement creusé de grottes et de chambres irrégulières, que la tradition attribue aux anciens hommes sauvages (c'est le mot très-juste dont se servent nos paysans) et que les antiquaires n'hésitent pas à classer parmi ces demeures des peuples primitifs, que l'on rencontre à chaque pas sur certaines parties du sol de la France.
"Le petit manoir est, quant à l'extérieur, un vrai bijou d'architecture, assez large, mais si peu profond que la distribution en est fort incommode. Tout bâti en laves fauves du pays, il ne ressemble pas mal, vu de l'autre côté du ravin, à un ouvrage découpé en liège, surtout à cause de son peu d'épaisseur qui le rend invraisemblable. A droite et à gauche, le rocher revient le saisir de si près, qu'il n'y a, faute d'espace aplani, ni cour, ni jardin, ni dépendances adjacentes. Les caves et les celliers sont installés dans les grottes celtiques dont j'ai parlé. Les écuries, les remises et la ferme sont une série de maisonnettes échelonnés sur les étages naturels du ravin, à quelque distance du manoir." (Jean de la Roche).




Notre dessin suffit pour compléter cette vive description et la faire comprendre. Le plus grand éloge qu'on puisse faire du château de la Roche-Lambert, c'est que l'illustre écrivain n'ait point songé à l'embellir: il pouvait l'inventer, il l'a seulement restauré quelque peu. Aujourd'hui, les murs d'enceinte et les tours à toits pyramidaux tombent presque en ruine; Jean de la Roche n'est plus là. Le lierre couronne de ses festons naturels la porte et les deux fenêtres d'un logis disparu; et, tout à côté, une poterne dresse encore au-dessus de son anse de panier et de ses montants l'accolade empanachée et les grêles contreforts aux pignons flamboyants. De la nature ou de l'art lequel a le plus de grâce? La fantaisie du lierre, ou les feuillages symétriques du style fleuri? On ne sait; dans les ruines, tout se fond, et les contrastes aident à l'harmonie. Ce que j'aime surtout ici, c'est la tourelle octogone, coiffée en pointe, cheminée sur l'oreille, et des yeux tout autour d'un front qui surplombe. Ces yeux bizarres sont des mâchicoulis qui pleuraient le plomb fondu et la poix bouillante; aujourd'hui les hiboux y font leur séjour.
En arrière, sur la crête de basalte où le château s'adosse, le jardin de la châtelaine livrait au vent les grosses têtes de ses noyers trapus, cramponnés à la terre. Un pont, qui, je pense, existe encore, unissait le dernier étage au somment des rochers.
A l'intérieur, il y a une cheminée; quelques peintures, deux portraits représentant le cardinal de Lorraine et le baron des Adrets, sur des briques d'origine romaine; enfin, un petit nombre de meubles antérieurs à la renaissance ou du même âge environ que le logis. L'époque où le château fut construit est facile à deviner, à quelques années près. Tandis que la tour d'angle et les mâchicoulis de gauche semblent dater  du quinzième siècle, et que certains ornements appartiennent encore au gothique, la porte d'entrée et les fenêtres, non moins que l'ordonnance générale des bâtiments de droite, indiquent déjà la renaissance. Cette vieille demeure fut donc au moins remise à neuf et agrandie au seizième siècle.
La famille de la Roche-Lambert est fort ancienne, puisqu'elle a été maintenue en 1482 et 1667. Elle porte d'argent au chevron d'azur, au chef de gueules. Il ne semble pas que son illustration ait égalé sa noblesse; nous ne connaissons qu'un marquis de la Roche-Lambert, capitaine dans l'armée de Condé en 1792.
Le château est situé sur la rive gauche de la Borne occidentale, à une demi-lieue sud-ouest de Saint-Paulien, au-dessus de la route d'Allègre et du pont de Bourbouillon. Le pays de Saint-Paulien et de la Roche est plein de débris antiques; un pont construit sur la Borne, il y a une quinzaine d'années, remplace une passerelle romaine dont une pierre portant inscription est encastrée dans l'arche moderne. C'est là que passait une grande voie, via Bolena, ou Bovena.
"Le grand nombre de fragments antiques que l'on découvre tous les jours dans le bourg de Saint-Paulien et dans ses environs, annoncent dans ce lieu l'existence d'une cité romaine. On croit avec beaucoup de vraisemblance que c'est l'emplacement de Ruessio, l'antique cité des Vellaviens. Une inscription du troisième siècle, dont la découverte est due à M. Mangon-Delalande, met ce fait à peu près hors de doute. On la voit encastrée dans un mur bâti sur les fondements de l'ancienne église Notre-Dame.
"Les champs voisins du bourg sont remplis de tuiles romaines, de fragments de poterie; çà et là, le soc de la charrue heurte des tronçons de colonnes ou des substructions recouvertes de terre. Tout indique une ville considérable. L'église de Saint-Paulien a été presque entièrement défigurée par des réparations très-modernes, et à l'intérieur surtout, elle a perdu tout son caractère... Les voûtes sont modernes, à l'exception de celle du transept, dont le cintre en berceau me paraît appartenir à la première construction... Les absides, qui peut-être, au reste, n'appartiennent pas à la construction primitive, ne sont pas antérieures à la fin du onzième siècle; mais la partie inférieure de la façade et des murs latéraux me paraît beaucoup plus ancienne. On trouve à l'extérieur des murs quelques fragments antiques confondus dans l'appareil.
"Je ne dois pas oublier un monument fort remarquable de Saint-Paulien. C'est un énorme bloc de grès blanc, placé aujourd'hui sur la place du bourg, en face de l'église; il est carré, haut de 3 pieds et large de plus de 5. La face supérieure est taillée comme une table, et le bas évidé de manière à former quatre arceaux reposant sur autant de piliers... On rapporte que cette espèce de table provient d'une ancienne église du quatrième siècle, et qu'elle aurait servi d'autel à saint Paulien, sixième évêque du Velay... Les paysans du voisinage l'appellent la pierre à tuer les bœufs, et ce nom singulier ferait croire qu'avant d'être placée dans une église chrétienne elle aurait servi à des sacrifices païens. Sa forme ne dément pas cette origine antique..." (Notes d'un Voyage en Auvergne, par Prosper Mérimée, Paris, 1838.)
Les auteurs de Gallia christiana (t. II, p. 685) voient dans Saint-Paulien le premier siège des évêques; opinion qui s'accorde aisément avec tous les témoignages qui démontrent l'antiquité et la grandeur déchue de ce bourg obscur.

Le Magasin pittoresque, novembre 1866.

samedi 6 février 2016

Les balles de fronde romaines.

Les balles de fronde romaines
                       avec inscription.



Les anciens se servaient, comme on sait, de la fronde, arme assez meurtrière et qui joue un grand rôle dans toutes les guerres et même dans l'histoire des sièges. La fronde était composée de lanières de cuir dans lesquelles on plaçait soit une pierre, soit des balles de plomb de la forme d'une olive. 
On sait quelle réputation d'adresse avaient avaient acquise certains peuples dans l'art de manier la fronde; les habitants des îles Baléares surtout y étaient passés maître: aussi les Romains les employèrent-ils souvent comme auxiliaires. Les frondeurs engageaient d'ordinaire l'action; ils n'avaient pas de rang dans l'ordre de bataille, et la facilité de mouvement requise par l'emploi de l'arme dont ils se servaient exigeait qu'on leur laissât une entière liberté. Dès que les soldats proprement dits qui composaient les rangées et les lignes de bataille étaient aux prises, les frondeurs se ralliaient derrière les combattants et continuaient à envoyer leurs projectiles à l'ennemi.
On a retrouvé dans différents pays, et notamment en Grèce, en Sicile et en Italie, un assez grand nombre de ces balles en plomb. Beaucoup d'entre elles portent des inscriptions grecques ou latines. Celles qui ont été trouvées en Italie ont dû être employées généralement avant l'époque impériale, car les dernières luttes auxquelles elles aient pu servir dans ce pays sont:
- la guerre sociale, ou guerre des Italiens pour obtenir le droit de cité (de 90 à 88 avant notre ère)
- la guerre servile, ou guerre des esclaves révoltés à la voix de Spartacus (de 73 à 71)
- et la guerre civile d'Octave contre la famille et les amis d'Antoine, guerre dont l'épisode le plus saillant a été le siège et la prise de Pérouse par le fils adoptif de César, héritier de son nom et de sa fortune (l'an 40 avant J-C)
Jusqu'à ces derniers temps, on n'avait pu établir le classement ni déterminer le sens de la plupart des légendes gravées ou plutôt frappées en relief sur les balles de fronde de la république. Un élément essentiel faisait défaut aux savants archéologues qui s'en étaient occupée: c'est la connaissance exacte de la provenance de ces petits monuments, que leur volume rend très-portatifs, ce qui empêche, par conséquent, d'en retrouver avec certitude le lieu d'origine.
Dans ces deux dernières années, des travaux de terrassement ayant été exécutés sous les remparts romains d'Ascoli (l'ancienne Asculum du Picenum), on a trouvé, dans les terres remuées par les ouvriers, et surtout dans le lit du petit fiume di castello, qui se réunit au Tronto sous les murs même de cette ville, un assez grand nombre de balles de fronde portant toutes des inscriptions: leur nombre s'élève précisément à plus de trois cents. Elles ont été acquises par MM. Rollin et Fenardent, et composent une collection jusqu'à ce jour d'un intérêt unique. Ces messieurs ont bien voulu les communiquer à M. Ernest Desjardins, qui les a soumise à une étude attentive et minutieuse. Il a fait part à l'Académie des inscriptions et belles lettres, à deux reprises différentes, du résultat de ses recherches.
Il s'est convaincu d'abord que toutes ou presque toutes ces balles avaient servies plusieurs fois, car elles portaient des frappes et des surfrappes de mains différentes. Il est naturel de penser, en effet, qu'après ou même pendant l'action, on ramassait les projectiles envoyés par l'ennemi, qu'on leur donnait une nouvelle marque, à l'aide sans doute d'un marteau et d'une matrice composant un appareil analogue à celui dont se servaient jadis les douaniers pour frapper leurs plombs, puis qu'on les renvoyait aux adversaires, qui en usaient de même. On peut, en effet, distinguer sur la même balle deux, trois et jusqu'à quatre frappes différentes. Il va sans dire que la dernière empreinte est toujours la plus lisible, la seconde l'est un peu moins; quant aux plus anciennes, elles ont subi un écrasement qui en rend la lecture fort difficile, souvent même indéchiffrable.
Toutes les balles d'Ascoli étant palimpsestes (c'est à dire portant des caractères provenant de frappes différentes), on comprend quel intérêt nouveau s'attache à ces monuments, qui peuvent nous fournir ainsi les plus curieuses révélations sur les armées opposées.
Les inscriptions qui se lisent sur ces balles sont relatives soit aux noms des chefs, soit au désignation des peuples, des villes, des corps militaires qui les avaient frappés et refrappés; quelque fois, elles font connaître des devises, des injures adressées à l'ennemi, ou des confidences qui sont faites par des traîtres.
L'histoire classique ne parle que d'un seul événement militaire mémorable accompli à Asculum-Picenum; mais les balles trouvées sous ses murs en révèlent deux autres, suppléent ainsi au silence des textes, et constituent, par conséquent, de véritables pages restituées à l'histoire par l'archéologie.
On peut classer chronologiquement les balles d'Ascali en trois groupes distincts; l'un relatif à la guerre sociale, le second à la guerre servile, le troisième à la guerre civile de l'an 40 avant J-C. Les auteurs classiques ont raconté en détail les événements accomplis à Asculum pendant la première de ces guerres. On sait que c'est cette ville qui donna le signal de l'insurrection des Italiens confédérés contre Rome, et qu'elle fut assiégée par le consul Cn. Pompée, qui fut battu par les troupes italiennes, obligé de lever le siège et de courir s'enfermer dans Firmum (aujourd'hui Fermo); qu'il revint encore à la charge, c'est à dire fit un second siège d'Asculum, et qu'il serra fort étroitement la ville, ce qui n'empêcha pas le plus héroïque des défenseurs de la liberté italienne, Judacilius, de forcer ses lignes de se jeter dans la place et de s'y défendre avec vigueur. On sait aussi que, plus fier ou plus heureux que Vercingétorix, voyant toute résistance impossible, Judacilius alluma un bûcher sur le forum et s'y fit consumer avec ses braves compagnons. Cn. Pompée entra dans la ville, en fit massacrer tous les habitants en état de porter les armes, et envoya les femmes et les enfants à Rome pour y servir son triomphe. Parmi ces petits enfants se trouvait l'Asculan Ventidius, qui fut plus tard le lieutenant d'Antoine en Orient.
Tels sont les seuls événements que les historiens classiques nous rapportent sur le rôle d'Asculum pendant la guerre sociale. Les inscriptions des balles de fronde relatives au même événement nous donnent les noms des chefs, ceux des corps de troupes, les numéros des légions, les ville italiennes qui avaient envoyé des secours aux assiégés, etc. On voit figurer sur la même balle le nom de Pompée et celui de Judacilius, accompagné du mot Picenum (Voir figure 1). 




On remarquera que le nom de Pompeius, qui a été frappé d'abord par les Romains, est moins lisible que ceux de Jadacilius et Picenum, attendu que la dernière frappe, la plus en relief, par conséquent, est celle des Asculans.
Une autre balle, que nous donnons comme spécimen, porte Fricas Rom(anos); littéralement, s'adressant au projectile lui-même: Tu frottes les Romains (fig. 2).




Le mot frotter, emprunté dans ce sens à notre langage le plus familier, traduit très-exactement l'idée que les Italiens devaient attacher à cette expression vulgaire fricas. D'autres, par contre, portent Fricas Pi(centes): -Tu frottes les Picentins. 
Les historiens nous apprennent que les Italiens soulevés s'étaient donné deux chefs suprêmes qu'ils avaient décorés du titre de consuls: le nom d'un de ces consuls, le célèbre C. Papius Mutilus, s'est retrouvé sur plusieurs de nos balles; mais, circonstance remarquable, on a dû en faire une espèce de cri de guerre ou de signe de ralliement, car on a employé pour l'écrire des caractères empruntés à la vieille langue des Osques (voy. fig. 5).




Il est écrit au rebours, suivant l'usage de cette ancienne écriture italiote, et signifie: C(aius) Paapi, Cai(filius); C. Papius, fils de Caius. Sur cette même balle, le nom Pison(is), de Pison, d'une frappe antérieure et romaine, concerne sans doute le père du consul contre lequel Cicéron prononça une harangue célèbre, dans laquelle il rappelle précisément que le père de ce consul avait eu l'entreprise de la fabrique des armes pour la guerre sociale. Parmi les noms des chefs romains, nous avons le célèbre C. Marius, qui prit part, comme on sait à la guerre sociale (fig. 3).




La seconde série historique des balles d'Ascoli concerne la guerre des esclaves; la légende Peristis servi!- Mort aux esclaves! qu'on lit sur plusieurs balles (voy. fig. 4), ne peut laisser aucun doute à cet égard. 




Sur une autre, on voit: Feri Cassius!- Frappe Casius! et ce Cassius a été précisément un chef romain, chargé de combattre les bandes de Spartacus. Une autre porte ces belles paroles: V(indicamus) justa, - Nous demandons ce qui est juste. 
Les auteurs classiques avaient bien marqué qu'un épisode important de cette guerre avait eu lieu dans le Picenum, mais sans préciser l'endroit de la lutte; les balles d'Ascoli nous prouvent qu'elle fut localisée sous les murs de cette ville.

Le Magasin pittoresque, mars 1875.

vendredi 5 février 2016

Le château de Lavardin.

Le château de Lavardin.


La tradition rapporte qu'au temps des Gallo-Francs de la période mérovingienne, alors que les druides accomplissaient encore les rites de leur culte dans la mystérieuse profondeur des forêts, il existait déjà, sur la rive droite du Loir, une place forte située à deux kilomètres de Montoire. Ce fut sur les ruines de cette forteresse, nommée Turris dominica (la Tour royale), qu'on vit s'élever, vers le milieu du onzième siècle, le premier château de Lavardin. Bâti sous le règne de Henri 1er (de 1031 à 1060), il formait l'un des points principaux de la ligne de défense destinée à faire obstacle à la jonction des Normands de la Loire avec les Normands de la Seine.




Commandant une vallée richement boisée et situé sur le troisième palier d'un promontoire qui surplombe le Loir, le château de Lavardin, par sa situation élevée et par les accidents naturels du sol qu'il dominait, était inabordable par eau aussi bien qu'inattaquable par terre.
Le premier possesseur de Lavardin que mentionne l'histoire locale se nommait Salomon; on lui attribue la fondation d'un prieuré dédié à saint Martin, dont il ne reste plus de vestiges.
Comme fief relevant d'une autorité supérieure, Lavardin était, suivant l'expression du vocabulaire féodal, dans la mouvance immédiate du comté de Vendôme. Les seigneurs de Lavardin avaient, ainsi que les seigneurs de Montoire, le titre de forestiers ou gardiens administrateurs de la forêt de Gastine.
La lignée directe des premiers maîtres de Lavardin s'étant éteinte vers la fin du douzième siècle, dans la personne du baron Jean, celui-ci eut pour successeur Bouchard, son neveu, lequel était fils du comte Jean de Vendôme.
De cette époque date la restauration du château, dont Richard d'Angleterre (Richard Cœur-de-Lion) essaya vainement de s'emparer en 1188.
C'est à Lavardin, restauré pour la seconde fois, deux siècles plus tard, par Jean de Bourbon, comte de Vendôme, qu'en 1447, le roi de France Charles VII vint habiter avec sa cour pendant le siège du Mans. L'une des grottes que l'on rencontre sur la route de Montoire à Lavardin a, dit-on, servi d'habitation aux fille d'honneur de la reine, et l'opinion populaire veut qu'elle doive à cette circonstance son nom de grotte des Vierges; mais comme on la nomme aussi grotte des Fées, on peut supposer que celle-ci fut, ainsi que celles qui l'avoisinent, habitée par les druidesses, dont la disparition n'eut lieu que vers la fin du sixième siècle.
Un sinistre événement, mis à la charge de la mémoire du roi Louis XI, se passa, le 6 janvier 1477, au château de Lavardin. Jean VIII de Bourbon y mourut subitement en ouvrant une lettre que le roi lui adressait: on a prétendu, mais sans pouvoir le prouver, que cette lettre était imprégnée d'un poison subtil.
Les ligueurs qui occupaient le château de Lavardin en furent délogés, en 1589, par François de Bourbon, prince de Conti.
A partir de sa soumission au pouvoir royal, le château de Lavardin cesse d'ajouter à la célébrité qu'il avait acquise comme monument historique. Le fief, qui n'avait autrefois que le titre de baronnie, fut érigé en marquisat, en 1601, par Henri IV, qui récompensa ainsi les services que lui avait rendu son ancien coreligionnaire, Jean de Beaumanoir, baron de Lavardin. On ne saurait citer le nom de cet ancien maréchal de France sans rappeler qu'il était un des seigneurs assis dans le carrosse de Henri IV quand ce prince fut assassiné.

Le Magasin pittoresque, mai 1875.

jeudi 4 février 2016

Les fiançailles.

Les fiançailles.

Ce n'est plus aujourd'hui qu'un usage gracieux; mais autrefois, c'était un rite solennel et qui engageait les deux parties en des liens presque indissolubles.




Dans cette belle composition de G. Jourdain, que nous plaçons aujourd'hui sous vos yeux, vous assistez ami lecteur, aux fiançailles célèbres de Roland avec la belle Aude. C'est Charlemagne qui leur met la main dans la main, et c'est l'archevêque Turpin qui va tout à l'heure les "fiancer" religieusement. Hélas! hélas! leurs noces ne se célébrerons jamais: car le noble fiancé périra bientôt à Roncevaux, et la belle fiancée mourra de cette mort. On ne survit pas à un Roland.
Nos fiançailles à nous, gens du dix-neuvième siècle, ne se passent pas de la même façon. Tout d'abord nous n'avons plus de Charlemagne, à moins cependant... mais, chut! ne parlons pas politique. Nos femmes et nos filles sont moins bien vêtues que ces dames d'antan dont le peintre nous donne ici une image si exacte; et nos architectes, enfin, ne seraient pas de taille à bâtir ce palais dont vous admirez l'ordonnance superbe.
Sans doute, il y a encore des Roland dans notre armée; mais c'est notre seule consolation et notre suprême espérance.
Malgré tout, rien n'est charmant, comme des fiançailles, même en 1886. Car, enfin, il y a là ce qu'aucune révolution ne saurait entamer ni flétrir: la jeunesse.
La jeunesse avec ses longues espérances, ses candeurs charmantes, son rire frais et son printemps en fleur.
C'est en vérité, le plus doux temps de la vie..., si les fiancés sont chrétiens et connaissent la noblesse de leurs âmes.
Il ne faut pas cependant que de telles fiançailles durent trop, ou trop peu de temps. Il y a là un double écueil.
En des fiançailles trop courtes, les deux âmes ont à peine le temps de faire "connaissance". On n'a pas le loisir de s'observer, ni même celui de s'aimer. Il faut acheter la corbeille, louer un appartement et le meubler, faire ses invitations pour l'église et pour le lunch, et préparer enfin ce fameux voyage de noces, contre lequel nous ne cesserons jamais de protester tant que nous tiendrons une plume.
Des fiançailles trop longues, c'est pis encore. On s'éternise dans les dangereuses futilités d'une affection trop intime; on arrive à trop se connaître; on épuise par avance tous les délicats plaisirs de la première année de mariage; on court le risque d'une rupture "pour cause d'ennui anticipé"; on se fatigue, j'allais presque dire qu'on se dégoûte l'un de l'autre.
Le mieux est donc de se tenir dans un honnête juste milieu: in medio veritas.
Et aussi, disons-le en finissant, de ne pas avoir un fiancé qui, comme Roland, se fasse tuer avant les noces.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 10 janvier 1886.

La grande sœur.

La grande sœur.





L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 27 décembre 1885.

mercredi 3 février 2016

La rentrée des classes en 1870.

La rentrée des classes en 1870.

On vit beaucoup dans le passé.
La rentrée des classes qui, cette semaine, a ramené sous l'indulgente férule de leurs maîtres tous les collégiens de France, me remet en mémoire une autre rentrée des classes, celle du mois d'octobre 1870. Je faisais mes débuts au lycée. J'avais 10 ans. jusque là, j'avais paressé dans une pension renommée, à laquelle certaines descriptions d'Alphonse Daudet m'ont souvent fait penser. On n'a pas, à proprement parler, de souvenirs de la onzième année. Quelques impressions moins vagues que d'autres, se dégagent de la confusion de l'ensemble. Quelques images isolées émergent, sans qu'on sache pourquoi elles ont été conservées plutôt que d'autres, dont il semble qu'on aurait du être frappé de façon plus profonde et partant plus durable. Quelques lueurs étoilent une masse d'ombre.
La difficulté consiste à ne pas trop se mêler de ce qu'on sait avec ce dont on se souvient, à ne pas trop embellir et fausser ce qu'on a vu par ce qu'on a lu. Il faut ajouter qu'à cette époque là, les enfants de dix ans, sauf exceptions, bien entendu, n'avaient que dix ans. Ils n'avaient pas la maturité que nous voyons aujourd'hui aux petits hommes âgés de la moitié de vingt ans. Ils étaient distraits, ignorants sur bien des points, indifférents sur d'autres, ne savaient mettre les choses à leur plan, assistaient sans bien comprendre à des spectacles tragiques dont le sens profond leur échappaient et ne prenaient pas de notes en vue de leurs Mémoires.
Que d'histoire, pourtant,  se faisait et se défaisait sous nos yeux! La guerre, l'invasion, la révolution, toutes les convulsions d'un grand peuple dans un raccourci de quelques semaines. Je revois, par les beaux jours d'été, les rues pleines d'une foule bruyante et gaie qui crie: "A Berlin!" Les mitrons, les femmes, les gamins, ils sont tous en partance pour Berlin. C'est vers les boulevards que se porte tout ce monde en fête. Ils sont les rendez-vous de tous les manifestants et de tous les badauds. C'est là que défilent, musique en tête, les beaux régiments qui s'en vont, eux aussi à Berlin, en promenade. C'est là que coule, tout le jour, le fleuve d'enthousiasme... Une autre journée de tumulte, de vociférations, d'acclamations. Cette fois, on crie: "Vive la République!" Il fait superbe. Tout Paris est dehors. On chante dans les rues, sur l'impériale des omnibus pris d'assaut. C'est le 4 septembre. La République est proclamée... Pourtant, il paraît que les Prussiens continuent d'avancer; la banlieue reflue chez nous; on rencontre, maintenant, dans les faubourgs, dans les avenues, des charrettes chargées d'un tas de pauvres choses, des troupeaux qui vont parquer dans les terrains vagues. Peu à peu, le cercle se referme, l'investissement s'achève: Paris est isolé du monde.

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Tous ces événements ont amené bien de la perturbation; la rentrée des classes s'en est trouvée reculée; ce n'est qu'un retard; il faut bien, n'est-ce pas? que les études reprennent et que les collégiens aillent au collège. Octobre est entamé, plus qu'entamé. Enfin, nous sommes convoqués pour le 18. Parisien de la rive droite, j'habite à quelques maisons d'Ernest Legouvé, je n'ai pas le choix. Je vais au lycée que les papiers administratifs nomment Condorcet, mais qui dans les familles et chez nous autres, n'est connu que sous le nom de toujours: le lycée Bonaparte.
Rue Caumartin, deux perrons parallèles: l'un est celui du lycée, l'autre celui de l'église Saint-Louis d'Autin. Eglise et lycée se tiennent, voisinent et communiquent, l'une étant la chapelle de l'autre. une porte intérieure permet aux professeurs, qui assistent en corps à la messe du Saint-Esprit, de pénétrer dans l'église sans avoir à sortir du lycée. Cette messe du Saint-Esprit, c'est la cérémonie officielle de la rentrée. Élèves ou maîtres, on ne saurait y manquer sans excuse valable. On ne songe guère à y manquer. C'est la préface légitime, indispensable, de toute période d'activité qui recommence, que ce soit la rentrée des classes ou celle des tribunaux.
La "sixième", où j'entre, est une classe très importante; on nous le dit, mais nous le savons de reste et nous n'aimerions pas qu'on nous confondit avec les petits de huitième que nous croisons dans les cours. Des garçons qui ont déjà deux ans de latin et qui commencent le grec, on ne peut pas les prendre pour des gamins. Il y en a de très forts. Ils ont le maniement des exercices de la classe où je m'embrouille consciencieusement, et savent pour chaque jour quel livre il faut apporter, et quel cahier sera le bon cahier. Cela commence par la récitation des leçons qui commence elle-même par quelques maximes en latin, tirées de l'Ecriture sainte. Puis un chapitre de la grammaire de Lhomond et Deltour. Puis une page de la grammaire grecque de Burnouf. Dans ces grammaires-là, tout est si clair, si précis! Pour ne pas comprendre ou pour ne pas retenir, il faut le faire exprès. nous ne faisons pas exprès de cette manière-là; au contraire.
Notre professeur, M. Evrat, est un des plus réputés du lycée. Il y enseigne depuis fort longtemps. Car il est très âgé et il paraît, aux gamins que nous sommes, encore beaucoup plus âgé que son âge. C'est un petit vieillard, un peu tremblotant, mince, grêle et tout blanc. Mais comme il sait tenir sa classe, et comme il sait son affaire! Et comme nous prenons avec lui l'exacte notion de ce manquement à l'ordre universel qu'est un solécisme, moins grave pourtant que le barbarisme qui est, à vrai dire, une monstruosité!
... Est-ce lui? En képi et vareuse de garde national?... C'est bien lui,M. Evrat, qui nous arrive revenant du rempart. Il a déposé son fusil dans une encoignure de la classe, son fusil qui est peut-être chargé. D'instinct notre cœur se serre. Ce frêle vieillard, en défenseur de la patrie! Quelle image de la détresse publique!

*****

1er janvier 1871. La tradition et le plus élémentaire sentiment des convenances veulent qu'au 1er janvier, on aille présenter ses devoirs à ses supérieurs. L'avenue de La-Motte-Picquet, où demeure M. Evrat, est bien loin de la rue Saint-Marc. Il a neigé, tous ces derniers jours. Ni fiacres, ni omnibus. Mais que penserait-on d'un élève qui, le 1er janvier, n'irait pas porter ses vœux à son professeur? Nous partons de bon matin, ma mère et moi. A mesure que nous approchions du terme de notre voyage, les voies s'élargissent, de grands espaces vides se découvrent, tout blancs d'une épaisse couche de neige... J'ai vu, dans ma vie,  des gens bien étonnés. Je n'en ai jamais vu de plus étonné que l'excellent homme en recevant ces visiteurs si inattendus, cependant que ses regards allaient avec un peu d'effarement, du pauvre groupe que nous formions à la fenêtre, d'où s'apercevait le morne tapis de neige.
Sur la route du lycée que nous suivons matin et soir, il n'y a pas de jour que nous ne rencontrions des détachements de mobiles ou de gardes nationaux. Ils font peine à voir, si mal vêtus, traînant la jambe, l'air si las, en désordre. Reviennent-ils des remparts, y vont-ils? Est-ce la trouée qui s'apprête, la fameuse trouée qu'on nous annonce depuis tant de jours pour le lendemain?
Le dimanche, l'après-midi, nous allons vers l'Arc de Triomphe, pour voir tomber les obus.
M. Belin, qui, chaque semaine, vient de Montmartre me donner une répétition, lui aussi vêtu en garde national, a dit, devant moi:
- Les Prussiens entreront dans Paris; ils entreront; mais il n'en sortira pas un seul.
Les Prussiens sont entrés; ils sont ressortis; mais que devient M. Belin? On ne l'a plus revu Est-ce vrai qu'il fait partie de l'Internationale?

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18 mars. En sortant de classe, le matin, nous apprenons que les canons de Montmartre ont été enlevés. Il paraît que c'est une révolution qui commence...
Maintenant, sur la route du lycée, nous croisons tout le temps des généraux.
Le bruit court que les Communards vont faire sauter Paris. Il y a des barils de poudre déposés dans les égouts. Est-ce que la rue Saint-Marc est menacée?
Mes parents m'ont envoyé poser la question au professeur de physique. Un peu interloqué, le professeur de physique. Il réfléchit, tire son carnet, s'informe de mon âge, du numéro de notre maison, note ces renseignement et d'autres encore comme autant de données du problème, aligne des chiffres, fait son calcul... Il n'y a aucun danger pour la rue Saint-Marc.
On nous a prévenu qu'il n'y aurait plus de classes jusqu'à nouvel ordre. Nous allons nous promener pour voir les barricades. Celle de la place de la Concorde, à l'entrée de la rue de Rivoli, nous paraît la plus remarquable. C'est, en réalité, un ensemble de barricades épaisses, solides, bien espacées, tout un ouvrage compliqué et savant.
On commence à se fusiller entre la barricade de la rue Drouot qui est aux mains des Versaillais, et celle de la rue Richelieu, où résistent les Communards, à la hauteur de l'immeuble de la Compagnie des Indes. On nous a crié de rentrer. Il était temps.
... Les classes recommencent. C'est l'époque des compositions de fin d'année. Il va falloir se remettre ferme au travail.





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Afin de compléter et de préciser mes souvenirs, et pour retrouver les noms de quelques-uns de ceux qui furent mes condisciples de l'Année terrible, j'ai recherché le palmarès de l'année 1871. Il ne figure pas dans la collection. J'ai eu l'explication de cette lacune en ouvrant celui de l'année suivante. Voici les premiers mots que prononça à la distribution des prix du mois d'août 1872, le professeur chargé du discours d'usage, l'excellent M. Quinot:

"N'est-ce pas une consolation, n'est-ce pas même une joie de revoir après deux ans d'interruption cette fête de la grande famille universitaire? cette solennité simple et sérieuse de la distribution des prix, dont le retour est le signe d'un état de chose régulier, normal, dont l'absence, au contraire, correspond toujours à une époque troublée, funeste, à un deuil de la Patrie? Les anciennes annales de nos concours nous offraient déjà, en 1815, une de ces lacunes douloureusement significatives; au lieu de la liste accoutumée des prix et des accessits, nous y lisons cette mention brève et sinistre:
- Le concours n'a pu avoir lieu par suite des événements politiques.
L'année 1871 est venue, plus terrible que 1815, créer un second vide dans nos fastes universitaires. 1871! c'est à dire la guerre étrangère et la guerre civile, Paris affamé et Paris incendié; deux provinces séparées violemment de la France et une rançon exorbitante exigée de nous par le vainqueur!"

Au fait, voilà un argument pour ceux qui réclament la suppression de la distribution des prix. Il y a des précédents: 1815 et 1871.
Je feuillette la liste des lauréats de cette année. Un nom est marqué d'une croix: François d'Orléans, duc de Guise, né à Orléans-House (Angleterre). C'est le fils du duc d'Aumale, emporté il y a quelques jours à peine. En rhétorique, Charles Chenu ne s'élevait pas au-dessus de l'accessit, en discours français, mais obtenait le prix de mathématiques. En troisième, Paul Hervieu se distinguait en vers latins, en version latine et grecque; rien en français. En quatrième, Georges Laguerre était le triomphateur, plusieurs fois couronné, d'une division, tandis que dans l'autre, Henri Bergson et Charles Walckenaer se disputaient tous les prix, laissant, toutefois, Etienne Grosclaude remporter la victoire en mathématiques. En septième, Abel Hermant avait tous les prix... Les mêmes élèves étaient vraisemblablement ceux du Condorcet de 1870, ceux, du moins, qui se trouvaient alors à Paris.
Ainsi, par un sentiment de convenance, on avait, au lendemain de la guerre et de la Commune, supprimé la solennité de la distribution des prix, qui est une fête. Mais, pendant la guerre et pendant la commune, dans Paris assiégé, dans Paris affamé, dans Paris à feu et à sang, les études ont continué, régulièrement, les collèges ont offert aux jeunes gens leur asile paisible et studieux, les maîtres ont rempli leur tâche sans défaillance, jusqu'au bout. Sous le canon de l'ennemi, dans le tumulte de la guerre civile, le corps enseignant ne s'est pas départi de son calme, de son sang-froid, de son attachement au devoir professionnel. Chacun est resté à son poste. C'est un bel exemple de courage civique. C'est un des traits qui honorent la Patrie malheureuse.

                                                                                                                            René Doumic
                                                                                                                      de l'Académie française.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 12 octobre 1913.