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samedi 4 juillet 2026

 L'agrément aux dames.







Cette estampe  de la fin du XVIIe siècle de Jean Dieu de Saint-Jean représente une pratique courante à l'époque: le clystère ou lavement, aussi appelé bouillon pointu.
La médecine traitait principalement les "humeurs" du corps. Les saignées et les lavements étaient destinés à purifier l'organisme.
La scène montre un élégant jeune homme armé d'une imposante seringue en étain alors qu'une dame de qualité est étendue sur le côté, sur son lit, accompagnée de sa servante.

En dessous du titre "L'Agrément aux Dames" on peut lire:

Frequentez bal ou Comédie
mais avant de sortir prenez un Lavement.
Cela s'appelle un Agrément
En terme de Gallanterie.

En effet, à l'époque prendre un lavement avant d'aller au bal ou au théâtre était considéré comme une marque de savoir-vivre et de galanterie.


En dessous se trouve l'adresse de la boutique qui vendait l'estampe:
 
A Paris se vend present chez la Veuve J. Jean sur le Quai Pelletier.




dimanche 16 mai 2021

 Chroniques diverses de 1867.


On a dansé avec fureur les derniers jours du carnaval. Les musiciens manquaient aux orchestres tant les bals étaient nombreux. Une des nuits les plus brillantes a été celle de l'hôtel du ministère des affaires étrangères qui, illuminé de haut en bas avec des cordons de gaz, étincelait dans les ténèbres comme un palais des Mille et une nuits. L'affluence était énorme dans les rues, et l'on dit que la population flottante s'était accrue de cent cinquante mille nomades accourus pour jouir des plaisirs du carnaval à Paris. Il faut qu'on s'ennuie terriblement en province et en Europe, pour que tant d'étrangers et de provinciaux aient jugé à propos de faire un long voyage afin de voir quelques masques hideux traîner leurs oripeaux dans la boue, et d'assister à la promenade monotone du bœuf gras, ou plutôt des bœufs gras, car cette monarchie ruminante est devenue une oligarchie. J'allais oublier les ritournelles du bal, les queues des danseuses se déchirant sous les pieds des cavaliers, les grincement des cors de chasse enroués, dans lesquels soufflent toutes les lèvres, les trompes des Gavroches qui vous poursuivent dans les rues. Mais les bals surtout, qui nous délivrera des bals? La fatigue est si grande après ces nuits d'agitation et d'insomnie, que le carême, qui nous rend le repos, est presque devenu une sensualité.
Je sortais le mercredi des cendres de l'église avec un père de famille de ma connaissance, qui, pendant tout l'hiver, a conduit ses quatre filles au bal quatre fois pas semaine.
- Ah! monsieur, me disait-il, je n'aurais jamais cru que le jour qui nous appelle que nous sommes poussière et que nous retournerons en poussière, pût me sembler un beau jour. Mais je suis sur les dents, et le mercredi des cendres me rappelle en même temps que la nuit est faite pour dormir et que je coucherai ce soir dans mon lit.

***

On nous assure qu'on a constaté une nouvelle maladie dite: maladie du chignon. Depuis qu'il est convenu que toutes les femmes, sans distinction d'âge, doivent avoir derrière la tête la chevelure de Samson, ou moins deux ou trois livres de cheveux tombant dans un filet qui a quelque ressemblance avec ces paniers où l'on secoue la salade, il paraît que les fabricants de postiches ne savent à qui entendre; la production, selon l'expression consacrée, ne peut suffire à la demande. Qu'arrive-t-il? Suivant l'homme de science de qui nous tenons ce fait, voici ce qui arrive. La crinière que la moitié au moins de la plus belle moitié du genre humain trouve à propos d'annexer à sa chevelure naturelle et insuffisante n'a pas toujours subi toutes les préparations nécessaires. Or il advient que le cheveu mort est souvent habité par des animaux microscopiques qui sont à la vermine dont je ne veux pas prononcer ici le nom ce que celle-ci est à l'éléphant. Dans le mouvement effréné de la polka et de la mazurka, qui pendant les derniers jours du carnaval se déroulaient dans nos salons, ces chignons peuplés d'une poussière d'animalcules invisibles répandaient une pluie d'atomes animés dans l'atmosphère. " Ce qu'il y a d'affreux à penser, ajoutait le savant qui m'a transmis ces détails, c'est que ces atomes nés sur le cheveu mort, lorsqu'ils sont absorbés par la respiration, peuvent produire le même effet que la trichyne."  N'y a -t-il pas de quoi faire trembler les danseurs les plus intrépides? N'aurait-on pas le droit, avant d'inviter une danseuse, de lui poser, relativement à cet appendice chevelu de la toilette des femmes, une question d'origine? Que dites-vous de l'apparition de ce nouveau fléau, la trichyne du chignon?

***

Le P. Félix a commencé ses conférences à Notre-Dame devant une nombreuse assistance. Il a prêché avec un rare talent sur l'art en général et sur le progrès dans l'art, et nous avons retenu de son discours cette belle pensée: "L'idéal du philosophe, c'est le vrai; l'idéal du saint, c'est le bien; l'idéal de l'artiste, c'est le beau."

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La Société des Publications populaires, 82,  rue de Grenelle, fait paraître en ce moment la liste raisonnée des œuvres charitables de Paris, destinée aux visiteurs de l'Exposition, et accompagnées de courtes notices qui serviront de guide à ceux qui voudraient connaître ces œuvres et les visiter à leurs sièges. Cet opuscule indique en même temps les monuments religieux, les lieux de pèlerinage, enfin les services religieux qui seront faits dans diverses églises de Paris pour les Anglais, les Allemands, les Flamands et les Italiens.
Il y a bien des gens qui, venus à Paris pour voir Babylone, ne seront pas fâchés de voir par la même occasion Jérusalem.

***

C'est à tort qu'on avait prétendu que l'obélisque de Louqsor serait transféré de la place Louis XV sur les hauteurs du Trocadéro. Le journal qui s'était permis de donner cette nouvelle légèrement hasardée a reçu un Communiqué qui rétablit les faits et assure à l'obélisque la continuation de son domicile. Nous sommes également en mesure d'affirmer que les tours de Notre-Dame resteront à leur place, ce qui ne peut pas manquer de réjouir les habitants du quartier, habitués à leur bourdon.

                                                                                                                     Nathaniel.

La Semaine des familles, samedi 23 mars 1867.

lundi 8 mars 2021

Un bal aux Tuileries.


On sait que la Savelli évoque et met en relief diverses physionomies du second Empire qui, toutes, n'ont pas disparues de la scène du monde. On cite ainsi le marquis de Massa, à qui l'on doit, du reste, de très intéressants souvenirs sur cette époque. Nous lui empruntons cette page pittoresque, qui pourra servir de commentaire à l'un des épisodes de la pièce.


Les grands bals des Tuileries étaient donnés avant le temps du Carême. On n'y assistait qu'en uniforme; les civils en habit de Cour avec collets et parements brodés, l'épée au côté, le claque sous le bras. L'empereur, les généraux et les officiers de la maison portaient la culotte de casimir blanc, les bas de soie de même couleur avec escarpins à boucles. L'écuyer de service, seul, la culotte de peau de daim et les bottes à l'écuyère en cuir verni.
Les petits bals ou lundis de l'impératrice avaient lieu après Pâques, par séries où étaient invitées, à tour de rôle, les personnes qui lui avaient été antérieurement et officiellement présentées. Les titulaires d'un emploi à la cour et quelques privilégiés plus particulièrement connus de Leurs Majestés étaient seuls invités chaque fois. Les hommes étaient en culotte courte ou collante et en habit noir. L'empereur et les officiers de la maison portaient l'habit de drap bleu foncé à collet de velours avec pans doublés de satin blanc et boutons dorés frappés d'un aigle couronné.
Chacun de ces bals était précédé d'un dîner de famille, auquel assistaient Leurs Altesses Impériales le prince Napoléon, la princesse Clothilde et la princesse Mathilde; Leurs Altesses les prince et princesse Murat, le prince Charles et la princesse Christine Bonaparte; puis le marquis et la marquise de Roccagionvine, le comte et la comtesse Primoli.
Vers dix heures, l'empereur et l'impératrice entraient dans le salon du Premier Consul, où attendaient les invités au bal, et, après quelques nouvelles présentations faites par le comte Baclocchi, premier chambellan, parcouraient les rangs de l'assistance, s'entretenant avec les uns et les autres, avant que les danses ne commençassent. L'impératrice qui n'y prenait pas part, s'installait alors, portes ouvertes, dans un salon voisin où la suivaient généralement, quelques diplomates tels que lord Cowley, Metternich, Nigra, et quelques intimes tels que Mérimée, Edouard Delessert, Onésime Aguado, Hidalgo, Guëll y Rente, etc. L'auteur de Colombo, aussi charmant conteur qu'éminent écrivain, faisait volontiers les frais de ces entretiens pendant le bal.
Un soir qu'il avait vivement intéressé ses auditeurs par le récit d'une nouvelle tirée des chroniques chevaleresques de l'Espagne, le sujet rappela à l'impératrice un fait personnel  qu'elle conta à son tour dans ce même ordre d'idées. Voyageant à travers l'Estramadure sur une mule du pays richement caparaçonnée, elle s'était arrêtée quelques instants avec sa suite à la porte d'une auberge devant laquelle se reposait, chaussé d'espadrilles,

Plus délabré que Job et plus fier que Bragance,

un de ces montagnards au corps svelte, aux yeux ardents, dont Victor Hugo a immortalisé le type dans le personnage de Don César de Bazan ou dans celui de Hernani.
Frappé de la beauté de la voyageuse qui venait de demander un vaso de agua, le vagabond à tournure de gentilhomme ne voulut céder à personne l'honneur de la servir et, jetant sa cigarette au vent, il arracha des mains de l'hôte le pot de grès d'eau fraîche et le verre destinés à la senorita dont il s'improvisa l'échanson, non sans avoir préalablement fléchi le genou devant elle.
- Muchas gracias, dit la future impératrice des Français, en rendant le verre encore à moitié plein au galant caballero.
Celui-ci le porta à ses lèvres et, après en avoir lentement vidé le contenu, sans proférer une parole et sans la quitter du regard, brisa le verre en mille éclats, afin qu'aucun autre n'y pût boire après lui...
Pendant ces causeries, le bal suivait son cours. L'empereur, qui, de son côté, s'était isolé avec quelqu'un de ses ministres, reparaissait souvent au bout d'une heure, choisissait une danseuse et conduisait lui-même une boulangère, ou organisait un quadrille des lanciers qu'il préférait à la contredanse comme étant plus animé. Après quoi, le cotillon commençait sous la conduite de la princesse Anna  Murat et du marquis de Caux.

                                                                                                                     Marquis de Massa.

Les Annales politiques et littéraires, janvier-juin 1907.

mercredi 20 septembre 2017

Le bal de l'Hôtel de ville.

Le bal de l'Hôtel de ville.

Le bal de l'Hôtel de ville a été des plus brillants, en dépit de l'absence du président de la République, qui recevait lui-même à l'Elysée.
Je ne referai pas la description du palais municipal transformé en un palais des mille et une nuits par la baguette de cet enchanteur qui s'appelle Alphand. Le grand escalier qui conduit au vestibule d'honneur et à la salle des Fêtes avait vraiment  grand air, avec sa double haie de gardes de Paris, en culotte courte, l'arme au poing, et semblables, dans leur immobilité, à de sculpturales cariatides.
Dans la salle des Fêtes, l'orchestre d'Arban; dans les salons de réception du préfet, l'orchestre de Desgranges; enfin, au rez-de-chaussée, près du vaste buffet et du fumoir, la musique de la garde républicaine se fait entendre.
Partout une profusion de fleurs, auxquelles les mille feux de la lumière électrique viennent donner les couleurs les plus vives; les murs enfin disparaissent sous les tapisserie ou derrière le feuillage.




Avec cela, beaucoup de jolies femmes, dont les épaules nues, aux tons de nacre, forment le plus merveilleux coup d’œil. Fait à noter: les toilettes sont simples et de bon goût. Les toilettes de gaze et de tulle dominent; les jeunes filles sont, en effet, en majorité. Personne ne saurait s'en plaindre, n'est-il pas vrai?
Les uniformes des élèves de l'Ecole d'application de Fontainebleau, de l'Ecole polytechnique et de Saint-Cyr viennent enfin jeter un peu de gravité et rompre la monotonie des habits noirs.
Il n'est pas inutile de louer la bonne organisation et la parfaite exécution des consignes.
Le préfet de la Seine et le Conseil municipal recevaient les invités en haut de l'escalier d'honneur. Parmi les conseillers, et, en première ligne, se tenait M. Jacques. Voici encore M. Dariot, président; de Bouteiller et Joffrin, vice-président du Conseil municipal; Paul Strauss, Gaston Carle, Ferdinand Duval, Emile Richard, Hector Depasse, Stupuy, Lavy, Paul Brousse, Desprès , conseillers municipaux; Alphand Lozé, préfet de police; Bouvard, architecte en chef de la ville de Paris; Michou, député; la mission cambodgienne; Georges Berger, directeur des services administratifs de l'Exposition; Gustave Eiffel, Perrussor, de Santa Auna Néry, Charles Soller; Contamin; colonel de Bauge; Sauvestre; Foumigé, etc., etc. 
Vers minuit, la foule est devenue infiniment plus compacte, beaucoup de personnes ayant, à cette heure, quitté l'Elysée pour se rendre à l'Hôtel de ville. Parmi ces derniers venus, citons notamment: M. Lockroy, ministre de l'Instruction publique; M. et Mme Thompson; M. Anatole de la Forge; M. et Mme Clovis Hugues; M. Camille Flammarion, etc., etc. On assurait que M. Floquet devait arriver un peu plus tard. en somme, fête magnifique et très réussie, contre laquelle la critique et la plaisanterie auront quelque difficulté à s'attaquer.
C'est à peine si l'on s'est aperçu de l'absence du corps diplomatique et des membres du gouvernement. En ce qui les concerne, les invitations officielles ont été faites pour le second bal seulement, par suite de la coïncidence que j'ai signalée entre la soirée donnée par le Président de la République, et le bal de l'Hôtel de ville.

Le petit Moniteur illustré, dimanche 3 février 1889.

dimanche 14 août 2016

Représentation d'un opéra-comique.

Représentation d'un opéra-comique.
       La lettre de cachet, un acte de MM. xxx



Les fêtes du monde se succèdent, et si les bals ont été moins nombreux, en raison de certaines préoccupations politiques, les hôtes des salons, en gens qui veulent s'amuser, ont tourné la difficulté et se sont voués à la comédie, aux proverbes, aux saynètes, aux opéra-comiques.
On a mis à contribution Musset et Leclercq, érigé des paravents en théâtres, et les sombres forêts pleines de mystère ont dû, pour la circonstance, se contenter de l'effigie de trois arbres brossés par un décorateur dilettante.
Quelques-unes de ces fêtes ont admirablement réussi, et, comme mise en scène générale, celle qui avait l'aspect le plus complet a été donnée par Mme Henry Binder*; elle nous a paru mériter les honneurs de l'illustration.




Notez que ce soir-là les chroniqueurs étaient sur les dents: - Bal de bienfaisance au Grand-Hôtel**, _ Réception chez Rossini, - Comédie et opéra-comique chez le docteur Ségalas (une pièce de M. Verconsin, et Bonsoir, voisin, l'opérette de M. Poise.)
Comment résister à tant de séductions! J'en connais qui ont assisté aux quatre réunions en répétant tout bas le mot de lord Palmerston: " La vie serait encore supportable sans les plaisirs."
Donc, on a joué, rue du Colysée, sur un vrai théâtre, avec rampe, orchestre, coulisses et décors, le Baron de Fourchevif, comédie en un acte de MM Labiche et Jolly, et La Lettre de cachet, opéra-comique de MM. xxx. Ces "lettres mystérieuses" désignent un jeune compositeur, M. Grisar qui nous semble appelé à un sérieux succès. Les interprètes ont fait sensation; ils sont tous gens du monde et jouent comme de vrais artistes. Les femmes et les jeunes filles apportent surtout en ces représentations une adorable gaucherie du meilleur ton, qui nous repose un peu des artistes brûleurs de planches.
Le dessin de M. God. Durand ne peut rendre qu'un coin de cette superbe fête et ne saurait donner l'idée exacte de cette atmosphère de plaisir, du coup d’œil qu'offrent ces toilettes splendides, ces fleurs, ces lumières, ces diamants, ces sourires, toutes choses que le souvenir seul garde en traits ineffaçables.
Le bal s'est terminé par un souper splendide.

                                                                                                            O. de J.

Le Monde illustré, 9 avril 1864.

* Nota de Célestin Mira: La famille Binder, dont Henry qui fonda sa propre entreprise, était propriétaire de la plus importante fabrique de véhicules hippomobiles au XIXe siècle.








** Grand-Hôtel.

Le Grand-Hôtel, situé à l'angle entre le boulevard des Capucines et la rue Scribe, à Paris en 1890.
Le Grand-Hôtel est devenu de nos jours l'Hôtel Intercontinental.

mercredi 15 juin 2016

mardi 9 février 2016

Le bal de l'Opéra.

Le bal de l'Opéra.




Le dessin de M. Chelmonski est de saison, car les bals de l'Opéra ont inauguré leur série annuelle. Brillants et fort raffinés, en dépit d'un vieux préjugé qui veut que l'on ne s'y amuse pas. Nous avons souvent donné à nos lecteurs différentes vues de la salle, envahie par la cohue bigarrée des masques, ainsi que des types de public qui assiste à ces fêtes joyeuses. Notre artiste a choisi cette fois l'aspect extérieur de l'édifice au moment de l'entrée.
Une extraordinaire animation règne sur le terre-plein de l'Opéra, ainsi qu'aux abords. La foule curieuse se presse sur les trottoirs. Les voitures se succèdent et les municipaux à cheval veillent au bon ordre et à la circulation en profilant leurs imposantes silhouettes sur le fond très éclairé de la façade.
Cette scène essentiellement parisienne est rendue avec une fantaisie pittoresque par l'habile crayon de M. Chelmonski.

Le Petit Moniteur illustré, dimanche 16 février 1890.

mardi 25 août 2015

Ma femme va au bal.

Ma femme va au bal.





Madame. - Ah! que c'est gentil d'arriver de bonne heure. (Regardant sa pendule.) Six heures moins un quart. Mais comme tu as froid, mon pauvre ami, tes mains sont glacées! Viens t'asseoir près du feu. (Elle met une bûche dans la cheminée.) J'ai pensé à toi toute la journée. Obligé de sortir par un pareil temps, c'est cruel! As-tu fait tes affaires? Es-tu content?
Monsieur. - Très content, chère petite. (A part.) Je n'ai jamais vu ma femme aussi aimable. (Haut, prenant le soufflet.) Très content, très content, et j'ai une faim! Bébé a-t-il été gentil?
Madame. - Tu as faim! Tous les bonheurs à la fois. Bravo! (Appelant) Marie, prévenez à l'office que monsieur veut dîner de bonne heure. Qu'on soigne ce que vous savez et un citron.
Monsieur. - Des mystères?
Madame. - Oui, monsieur, je vous ménage une petite surprise, et j'aime à croire que vous en serez ravi.
Monsieur. - Voyons la surprise.
Madame. - Oh! c'est une vraie surprise... Comme tu es curieux; voilà déjà tes yeux qui brillent. Si je ne te disais rien, pourtant!
Monsieur.- Eh bien! tu me briserais le cœur.
Madame. - Tiens, je ne veux pas t'impatienter. Tu auras ce soir à dîner de petites huîtres vertes et un... perdreau. Suis-je gentille?
Monsieur. - Des huîtres et un perdreau! Tu es un ange. (Il l'embrasse.) Un ange! (A part) Que diable a ma femme aujourd'hui? (Haut) Tu n'as pas eu de visites dans la journée?
Madame. - J'ai vu ce matin Ernestine qui n'a fait qu'entrer et sortir. Elle vient de mettre sa femme de chambre à la porte. Croirais-tu qu'on a rencontré cette fille, avant-hier soir, habillée en homme, et avec les vêtements de son maître encore? c'est trop fort!
Monsieur. - Voilà ce que c'est que d'avoir des domestiques de confiance. Et tu n'as vu qu'Ernestine?
Madame. - Mais oui, c'est bien assez... (Avec une exclamation.) Que je suis étourdie! J'oubliais; j'ai eu la visite de Mme de Lyr.
Monsieur. - Que le bon Dieu la bénisse! Rit-elle toujours de travers pour cacher sa dent bleue?
Madame. - Tu es méchant. Elle t'aime pourtant beaucoup. Cette pauvre femme! J'ai été vraiment touchée de sa visite. Elle venait me rappeler que son... tu vas te fâcher. ( Elle l'embrasse et s'assoit tout près de son mari.)
Monsieur. - Je vais me fâcher, je vais me fâcher... Je ne suis pas un Turc, voyons de quoi s'agit-il?
Madame. - Tu sais que nous avons des huîtres et un perdreau. Tiens, allons dîner. Je ne veux pas te le dire, te voilà déjà de mauvaise humeur. D'ailleurs je lui ai presque dit que nous n'irions pas.
Monsieur, levant les bras au ciel. - Patatras! je m'en doutais. Qu'elle aille au diable, elle et son thé. Mais qu'est-ce que je lui ai donc fait à cette femme-là?
Madame. - Elle croit te faire plaisir. C'est une charmante amie. Moi je l'aime, parce qu'elle dit toujours du bien de toi. Si tu avais été caché dans ce cabinet pendant sa visite, tu n'aurais pas pu t'empêcher de rougir. (Monsieur hausse les épaules.) "Il est si aimable, votre mari, me disait-elle, si gai, si spirituel! Tâchez de l'amener, c'est une bonne fortune que de l'avoir." J'ai répondu: "certainement!" Mais, en l'air, tu sais. Oh! baste! je n'y tiens pas du tout. On ne s'y amuse pas tant que ça chez Mme de Lyr. Il y a dans les coins un tas de gens sérieux... Je sais bien que ce sont des personnages influents et qui peuvent être utiles, mais qu'est-ce que cela peut me faire à moi? Viens dîner! Tu sais qu'il restait une bouteille de ce fameux Pommard, je l'ai conservé pour arroser ton perdreau, tu ne t'imagines pas combien j'ai de plaisir à te voir manger un perdreau. Tu dégustes cela avec tant d'onction... Tu es gourmand, mon petit mari. (Elle lui prend le bras.) Viens, mon ami, j'entends ton gamin de fils qui s'impatiente dans la salle à manger.
Monsieur, l'air soucieux. - Hum!... et pour quand?
Madame. - Pour quand... quoi?
Monsieur. - Le thé parbleu.
Madame. - Ah! le bal, tu veux dire... je n'y pensais plus. Le bal de Mme de Lyr? Pourquoi me demandes-tu cela, puisque nous n'irons pas? Dépêchons-nous, le dîner refroidit... Pour ce soir.
Monsieur, s'arrêtant court. - Comment ce thé est un bal, et ce bal pour ce soir? Mais, sapristi! on ne vous lâche pas comme cela au bal à bout portant. On prévient d'avance;
Madame. - Mais elle nous a envoyé une invitation il y a huit jours. Je ne sais ce qu'elle est devenue, cette carte. J'ai oublié de te la montrer, j'ai eu tort.
Monsieur. - Tu as oublié, tu as oublié...
Madame. - En somme, tout est pour le mieux; tu aurais été maussade toute la semaine. A table!

On se met à table. La nappe est blanche, les couteaux sont brillants, les huîtres sont fraîches, le perdreau, cuit à point, exhale un parfum délicieux. Madame est charmante et rit à tout propos. Monsieur se déride sensiblement et s'étale dans sa chaise.

Monsieur. - Il est bon ce Pommard. Tu n'en veux pas un petit peu, ma petite femme?
Madame. - Mais si, mais si, ta petite femme en veut. (Elle pousse son verre d'un petit mouvement coquet.)
Monsieur. - Tiens... Tu as mis ta bague Louis XVI. Elle est charmante cette bague.
Madame, mettant sa main sous le nez de son mari. - Oui, mais regarde donc, il y a un petit bout qui se détache. 
Monsieur, embrassant la main de sa femme. - Où cela, ce petit bout?
Madame, souriant. - Tu plaisantes toujours; je te parle sérieusement, tiens, là, parbleu ça se voit bien! (Ils s'approchent et penchent tous les deux la tête pour voir de plus près.) Tu ne vois pas? (Elle indique un endroit de la bague de son doigt rose et effilé.) Là... tiens... là.
Monsieur. - Cette petite perle qui... Que diable as-tu dans les cheveux, ma chère. Tu sens horriblement bon. Il faudra la donner au bijoutier. Cette odeur est d'une finesse délicieuse... Ça te va pas mal, les boucles.
Madame. - Tu trouves? (Elle façonne sa coiffure dans sa blanche main.) Je m'en doutais que tu aimerais ce parfum-là; mais à ta place, je...
Monsieur. - Qu'est-ce que tu ferais à ma place, ma chérie?
Madame. - J'embrasserais ma femme tout bêtement.
Monsieur, embrassant sa femme. - Tu as des idées, sais-tu? Donne-moi encore un peu de perdreau, je te prie. (La bouche pleine.) Comme c'est gentil, ces pauvres petites bêtes, quand ça court dans les blés! Tu sais leur petit cri de rappel quand le soleil se couche?... Avec un peu de sauce... Il y a des moments où il vous monte au cerveau des bouffées de poésie campagnarde. Quand je pense qu'il y a des sauvages qui les mangent aux choux! Ah çà! mais dis-moi donc... (Il se verse à boire.) Tu n'as pas de toilette préparée?
Madame, avec un étonnement candide. - Quelle toilette, mon ami?
Monsieur. - Eh bien! pour Mme de Lyr.
Madame. - Pour le bal! Quelle mémoire tu as! Tu y penses donc toujours? Mon Dieu, non, je n'en ai pas... Ah! si, j'ai ma robe de tarlatane, tu sais. Et puis, il faut si peu de chose pour fabriquer une toilette de bal.
Monsieur. - Et le coiffeur n'est pas prévenu?
Madame.-  C'est vrai, il n'est pas prévenu; d'ailleurs, je ne tiens pas à y aller à ce bal. Nous allons nous installer au coin du feu, lire un peu et nous coucher de bonne heure... Tu m'y fais penser, je me souviens qu'en partant Mme de Lyr m'a dit: "Votre coiffeur est le mien, je le ferai prévenir." Suis-je étourdie, je me souviens que je n'ai rien répondu. Mais ça n'est pas loin, je peux envoyer Marie lui dire de ne pas se déranger.
Monsieur. - Puisqu'il est prévenu, ce perruquier de malheur, laisse-le venir, et allons nous distraire un peu  chez cette bonne Mme de Lyr, mais à une condition, c'est que je trouverai mes affaires préparées sur mon lit, avec mes gants, tu sais, mon habit, et tu me mettras ma cravate blanche.
Madame. - Marché conclu. (Elle l'embrasse.) Tu es le meilleur des maris. Je suis enchantée, mon bon chéri, parce que je vois que tu t'imposes un sacrifice pour me faire plaisir, car ce bal en lui-même m'est assez indifférent!... Je n'y tenais pas, là, sincèrement, je n'y tenais pas.
Monsieur. - Hum! Eh bien, je vais fumer un cigare pour ne pas vous gêner, et à dix heures, je suis ici. En cinq minutes, je serai déguisé en noir, des pieds à la tête. Adieu.
Madame. - Au revoir.

Une fois dans la rue, monsieur allume son cigare et boutonne son paletot. Deux heures à perdre. Ça n'a l'air de rien quand on est occupé, mais quand on n'a rien à faire, c'est autre chose. Le pavé est gras, la pluie commence à tomber. Heureusement le Palais-Royal n'est pas loin. Au bout du quatorzième tour de galerie, monsieur regarde à sa montre. Dix heures moins cinq minutes, l'époux va être en retard, il se précipite et rentre au logis. Dans la cour, la voiture est déjà attelée.
Dans la chambre à coucher, deux lampes sans abat-jour répandent à torrent la lumière. Sur les meubles et le lit, des montagnes de mousseline et de rubans. Les robes, les jupons, les bijoux s'entremêlent dans un chaos charmant. Sur une table qui semble attendre, les pots de pommade, les bâtons de cosmétique, les épingles à cheveux, les peignes et les brosses sont rangés avec soin. Deux nattes artificielles s'étalent languissantes sur un amas noirâtre, qui ne ressemble pas mal à une forte poignée de crin, au milieu de ces luxueuses richesses, madame est échevelée, madame est inquiète, madame est furieuse.

Monsieur, regardant sa montre. - Eh bien, ma chère, es-tu coiffée?
Madame, avec impatience. - Il me demande si je suis coiffée. Ne vois-tu pas que j'attends le coiffeur depuis une heure et demie, un siècle? Ne vois-tu pas que je suis furieuse, car il ne viendra pas le misérable!
Monsieur. - Le monstre!
Madame. - Oui, le monstre! Je te conseille de plaisanter.

On sonne. La porte s'ouvre et la femme de chambre s'écrie: "Madame, c'est lui!"
Un quart d'heure après, le roulement d'une voiture se fait entendre. Madame est prête, sa coiffure lui va bien, elle sourit à la glace en enfonçant les baguettes dans ses gants longs et étroits.
Monsieur a manqué son nœud de cravate et arraché trois boutons. Les marques de la plus mauvaise humeur sont peintes dur ses traits.

Monsieur. - Allons, voyons, descendons, la voiture attend; il est onze heure et un quart (A part.) Encore une nuit blanche. Fouette cocher, rue de la Pépinière, 224!

On arrive. La rue de la Pépinière est en émoi. Des sergents de ville passent, rapides, au milieu de la foule. Dans le lointain, des cris confus et des roulements qui s'approchent se font entendre. Monsieur se précipité à la portière.

Monsieur. - Qu'est-ce qu'il y a Jean?
Le Cocher. - Monsieur, c'est le feu! Voilà les pompiers qui arrivent!
Monsieur. - Conduisez-nous toujours au numéro 224.
Le Cocher. - Nous y sommes, monsieur, au 224, c'est là qu'est le feu!
Le Concierge de la maison, se détachant d'un groupe et s'approchant près de la voiture. - Monsieur se rend sans doute, comme tout le monde, chez Mme de Lyr. Madame est au désespoir, mais le feu est chez elle... Impossible de recevoir.
Madame, avec exaltation. - C'est une indignité!
Monsieur, chantonnant. - Désolant! désolant... (Au cocher.) retournez d'où vous venez et bon train, je tombe de sommeil. (Il s'étend dans le fond de la voiture et redresse son collet.) Après tout, j'y ai gagné un perdreau bien cuit.

                                                                                                          Gustave Droz.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 26 mars 1905.

vendredi 3 avril 2015

Premier bal.

Premier bal au ministère de l'alimentation.





Mon dimanche, revue populaire illustrée, 15 janvier 1905.

mardi 31 décembre 2013

Le jour de bal.

Le jour de bal.

On affirme que son premier Jour de Bal est pour une jeune fille une source d'émotions et d'appréhensions qu'elle ne retrouve plus qu'à l'heure des fiançailles. Eh bien! même chez la femme accoutumée à toutes les cérémonies mondaines, le Jour de bal provoque des soucis, des craintes, des terreurs: si elle n'allait pas être prête, pensez quelle catastrophe! Le charmant conteur Eugène Chavette va nous faire passer par toutes les transes de la dame qui veut aller au bal.

Dès le matin tout est en l'air, les armoires sont bouleversées: dentelles, diamants, rubans sont éparpillés sur tous les meubles, pour la toilette qui n'aura lieu que dans douze ou treize heures. Madame est impatiente, nerveuse, grincheuse. Elle attend!



Qui attend-elle? me direz-vous, car il n'est que dix heures du matin. Parbleu! elle attend Albert, le fameux Albert, le roi des coiffeurs, le Léonard du dix-neuvième siècle! Albert qui ne coiffe que des têtes en vogue! Albert chez lequel on s'est fait inscrire huit jours à l'avance! Albert qui, en une demi-heure, sait faire des cheveux de sa clientèle un chef-d'oeuvre capillaire.
Aussi trente noms des plus illustres du high-life féminin sont-ils inscrits pour aujourd'hui; mais, à une demi-heure par chacune de ces têtes charmantes, c'est quinze heures qu'il faut à l'intrépide grand homme pour arriver au bout de sa tâche.
On intrigue près de lui, mais encore faut-il qu'il commence par la première des trente têtes élues parmi la centaine. Cette première passera à dix heures du matin, et elle doit encore s'estimer heureuse.
Donc, il est dix heures, et madame s'impatiente! dix heures deux minutes! il n'est pas là! Albert manquerait-il de parole? Se serait-il laissé corrompre à prix d'or par une rivale? Horrible supposition, moment plein d'angoisse! "Mon Dieu, rappelez à vous mon mari, mais envoyez-moi Albert!!!"
Enfin, la soubrette accourt: c'est lui! A ce moment on quitterait son père au lit de mort, on ne ramasserait même pas la croix de sa mère, on sacrifierait tout pour ne pas faire attendre l'illustre praticien; car l'autocrate n'attend pas; la plus fière devient humble devant le grand homme, qui dicte ses ordres et impose ses volontés.
Il décide des rubans, des fleurs, des diamants.
On se tait, on obéit, car à la moindre insurrection, le maestro capillaire arrêtera son pyramidal coup de peigne
Enfin, madame est coiffée...coiffée par le fameux Albert! Il est onze heures du matin, et le bal est pour minuit.



Pendant treize heures, elle va rester raide, immobile, de peur de déranger le remarquable édifice. Au dîner, elle ne mangera pas; ce serait vouloir étouffer dans le corset qui doit dessiner sa fine taille. Les heures s'écoulent lentement dans le double tourment de l'immobilité et de la faim.
Voici enfin l'heure de s'habiller.
Alors les nerfs recommencent leur jeu et l'impatience se réveille.
Si le couturier Worth allait manquer de parole! car Worth, qui complète la paire d'illustrations à la gloire de ces dames, a bien voulu se charger du costume. Ce monarque de la toilette doit envoyer un de ses ministres à la dernière heure... dans une voiture qu'on lui a expédiée. De dix minutes en dix minutes, les courriers se succèdent, apportant des nouvelles... On finit la jupe...On achève le corsage...On retouche la ceinture... (Pour une dame du monde élégant, toute robe arrivée de chez le fournisseur deux heures au moins avant d'être mise n'est déjà plus une robe neuve.)
Bientôt minuit, et pas de robe! 
Enfin, elle arrive!
La porte cochère et toutes les autres sont ouvertes béantes pour que l'étoffe bien gonflée puisse entrer sans être fripée. Alors, on passe la robe. (Ah! Mon Dieu! prenez bien garde à la coiffure!) Toute la maison entoure la toilette endossée; l'essayeuse et ses deux femmes de chambre, au besoin la cuisinière, voire la concierge, tout le personnel féminin est mis en réquisition. 



L'une à genoux découd et recoud la jupe; l'autre serre la ceinture trop large; celle-ci débride les épaules. On ajoute un nœud, un ferret, une touffe, un ruban. On bouffe l'étoffe, et ci...et ça...mille ordres, mille soins, et, en fin de compte, madame n'est pas satisfaite...
La voilà donc habillée. On pense alors au mari, qui a regardé en silence, car un vieux parfum de prudence lui enseigne que ce n'est pas le moment de demander à sa femme le nombre de ses tabliers de cuisine. On monte en voiture; monsieur s'installe dans son coin, s'effaçant autant que possible.
Madame, au lieu de s'asseoir, s'appuie les genoux sur la banquette de devant, et, le corps courbé en avant, reste immobile pendant le trajet. On croirait qu'elle fait sa prière. Précaution insuffisante pour n'être pas froissée. Hélas! que n'a-t-elle la fortune qui permet à la comtesse de X... d'avoir une voiture spéciale pour aller au bal, haute de plafond et sans banquettes, dans laquelle, en se maintenant à deux fortes poignées, on se tient debout.
On arrive. Dans l'escalier, monsieur fait bouffer une dernière fois la robe. Dans l'antichambre, elle interroge la psyché sur sa toilette et sa coiffure, tout est intact. Sauvée! Mais on a l'estomac creux...Bah! on le calmera avec des glaces et un biscuit.
Il faut vaincre!!!
Dans un coin, en philosophe, le mari, peut être répétera ce mot: "La femme est une bien jolie idée qu'on a gâtée!"

                                                                                                             Eugène Chavette.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 26 avril 1903.