La marchande d'huîtres.
Estampe de Robert Dighton, éditée par Carington Bowles, datée du 3 janvier 1788 et intitulée "Molly Milton, the Pretty Oyster Woman" (Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres).
Le dessinateur et peintre Robert Dighton, outre ses œuvres, est aussi connu pour un scandale qui a défrayé la chronique. Au début des années 1800, Robert Dighton était un caricaturiste très connu. Il se rendait très souvent au British Museum pour étudier les collections de gravures rares. On le laissait manipuler les portefeuilles d'estampes sans surveillance. En 1806, un marchand d'art londonien s'étonna de voir passer sur le marché des gravures très rares de Rembrandt et, en les examinant de près, découvrit qu'elles provenaient du British Museum. Une enquête fut diligentée qui mena rapidement à Dighton.
Pendant des mois, il s'était emparé de gravures aux prix inestimables. Il effaçait soigneusement les tampons du Musée et, même, parfois, il remplaçait les estampes dérobées par des copies confectionnées par lui-même.
Face au scandale, on licencia le sous-directeur responsable de la surveillance. Robert Dighton évita la prison en collaborant: il avoua ses vols, aida à récupérer une grande parties des œuvres mais fut banni à jamais de British Museum.
Mais, ironie de l'histoire, l'estampe sur Molly Milton, la jolie marchande d'huîtres, est entrée dans les collections du British Museum, en 1935, après une période de purgatoire.
Le nom de Molly Milton est issu des chansons de rue du XVIIIe siècle. Les textes de ces chansons étaient imprimées sur des grandes feuilles blanches bon marché appelés broadside ballads. L'histoire était souvent grivoise et se chantait sur des airs connus de tous. Sur la gravure, on voit derrière les personnages, des sortes d'affiches. Ce sont les feuilles des chansons en question. Il existait, à l'époque toute sorte de chansons sur les marchandes d'huîtres. L'huître est en effet un symbole de l'érotisme. Au XVIIIe siècle, l'huître est considéré comme un aphrodisiaque puissant. On prétend que Giacomo Casanova en consommait des dizaines chaque matin. Par ailleurs la forme de la coquille et le fait que la marchande d'huîtres l'ouvrait avec son couteau entretenaient un rapprochement hasardeux avec l'anatomie féminine. Dans l'argot de l'époque "ouvrir une huître" ou "offrir une huître" sous entendait que la marchande ne vendait pas que ses huîtres mais qu'elle faisait aussi commerce de ses charmes. Le couteau à huître, qui perçait la coquille et l'ouvrait symbolisait dans ces temps de censure, l'acte sexuel lui-même dans les caricatures. Mais au delà de ces turpitudes, il ne faut pas oublier que l'huître restait un produit très bon marché et que le peuple les consommait en masse. Le nombre de marchandes d'huîtres, dans les rues de Londres et dans les tavernes, étaient considérable. La scène représentée sur l'estampe était néanmoins pour le public de l'époque, avant tout, une scène de séduction, de prostitution et de plaisir charnel.
On voit donc, Molly Milton, couteau en main, au décolleté plongeant abordée par un dandy qui la regarde avec insistance sans trop s'intéresser aux huîtres, accompagné par un serviteur noir qui sourit de façon complice. Le désir sexuel brise les barrières de classe. Le dandy est plus attiré par la chair bon marché de la marchande que par les qualités gustatives d'un représentant de la famille des ostreidae.
Le serviteur noir est un marqueur social de la société britannique du XVIIIe siècle. Il indique un lien étroit avec le commerce international et les plantations de cannes à sucre et de tabac des colonies anglaises. Les vêtements de ces serviteurs étaient assez folkloriques, mélangeant les éléments africains, indiens et ottomans. Ce costume d'apparat était un élément de luxe comme l'est un meuble ou une porcelaine de Chine. La population noire, à Londres au XVIIIe siècle, est estimée à plusieurs milliers de personnes, composée d'esclaves affranchis, de domestiques ou de marins.
Cette estampe nous apprend beaucoup de chose sur la société anglaise, la seule chose que nous ignorons, c'est si le dandy a du se contenter de la dégustation d'huîtres.

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