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mardi 22 septembre 2026

Le fruit défendu.









 
Peinture à l'huile d'Auguste Toulmouche de 1865, intitulée "Le Fruit défendu".

La scène représentent quatre jeunes filles dans une bibliothèque: une est grimpée sur un escabeau afin de pourvoir atteindre les rayonnages les plus élevés, deux sont en train de lire un livre et la quatrième fait le guet. Sous le troisième Empire l'accès des femmes à certaines lectures était fortement limité voire interdit. "Le fruit défendu", c'est à dire les livres interdits généralement rangés tout en haut des bibliothèques, est une allusion à la pomme du paradis terrestre, fruit de la connaissance.

Lors de sa présentation au Salon de 1865, certains critiques se sont agacés de la scène. L'un d'entre eux, Paul Mantz, à ce propos, s'est fendu d'un commentaire particulièrement misogyne:

« Je n'approuve pas ces sottes petites filles; au lieu de chercher dans des pages interdites une science qui leur manque, elles feraient mieux de laisser à l'amoureux de demain le plaisir de les instruire des choses qu'elles ignorent ».

Il est vrai qu'il est fort probable que les jeunes filles en question n'étaient pas à la recherche d'un quelconque traité de philosophie ou de géographie comparée. Il est raisonnable de penser que la poésie romantique ou mieux, la littérature libertine constituait le but principal de leurs recherches clandestines.
Au XIXe siècle, l'accès des femmes à la lecture était très surveillé et limité. L'Eglise, les médecins, les moralisateurs s'accordaient sur le fait que la lecture altérait la moralité des femmes, échauffait leur imagination et nuisait grandement à leur équilibre psychologique et utérin.
Plusieurs catégories de livres étaient interdits pour les femmes. 
D'abord, les romans d'amour car on considérait que la fiction romanesque agissait sur les femmes comme une drogue, un "opium". On craignait que ces lectures induisent chez elles des attentes irréalistes sur le mariage, l'amour ou le plaisir. Ainsi George Sand qui prônait l'indépendance féminine et la passion hors mariage, mais aussi Honoré de Balzac et Stendhal jugés trop immoraux et trop crus étaient à exclure.
Le réalisme et le naturalisme étaient de leur côté jugés obscènes. On accusait ces romans de détruire l'innocence et la pureté des jeunes filles. Gustave Flaubert et Emile Zola étaient proscrits des bibliothèques familiales accessibles aux femmes.
Mêmes les ouvrages philosophiques et scientifiques étaient fortement déconseillés. La science de l'époque prétendait que le cerveau féminin n'était pas fait pour les efforts intellectuels. Ce genre de lecture les masculinisait et les détournait de leur devoir de mère et d'épouse. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les traités de médecine et surtout ceux relatifs à l'anatomie étaient strictement interdits. Il faut dire que pour Rousseau, ce n'était qu'un juste retour des choses, lui qui avait écrit qu'une femme ne devait lire que ce qui était strictement nécessaire à la tenue de sa maison.
Et bien entendu, la littérature libertine et érotique qui faisait l'objet d'une exclusion absolue. N'évoquons même pas le divin marquis!
Alors que restait-il à lire pour les dames d'antan? Elles avait le choix entre les livres de dévotion religieuse et les manuels d'économie domestique et si malgré tout elles restaient attirées par le roman, ceux réservés à la jeunesse leur étaient accessibles, comme les romans de la Comtesse de Ségur.

Outre le contrôle exercé par le maître de maison, l'Etat exerçait aussi une censure tatillonne. Le procureur Ernest Pinard, mais il ne fut pas le seul, est resté célèbre pour ses procès intentés contre des chefs-d'œuvre de littérature mondialement reconnus. 
Ne citons que quelques exemples:

- Madame Bovary de Flaubert en 1857. Flaubert est accusé d'outrage à la morale publique et religieuse. La Justice l'accuse de peindre l'adultère de façon poétique. Les étreintes dans un fiacre ou à l'hôtel sont jugées d'une "sensualité lascive". Flaubert est finalement relaxé mais le tribunal l'exhorte à respecter la décence publique. Comme toujours, cette tentative de censure fit une publicité extraordinaire au livre.

- Les Fleurs du Mal de Baudelaire en 1857. Baudelaire est accusé d'atteinte aux bonnes mœurs. Lui est condamné à une lourde amende et six de ses poèmes sont censurés. Ces poèmes resteront interdits de publication en France pendant plus d'un siècle. Ce n'est qu'en 1949 que la Cour de cassation décrète leur réhabilitation.

- Le Rouge et le Noir de Stendhal en 1864. Pour Stendhal, la censure fut religieuse et son roman fut mis à l'index, c'est à dire à l'Index Librorum Prohibitorum, liste officielle des livres interdits pas l'Eglise sous peine d'excommunication. Stendhal y dénonçait la corruption et le cynisme des prêtres ainsi que l'hypocrisie de la hiérarchie.

- Nana d'Emile Zola en 1880. Nana raconte l'ascension d'une prostituée qui ruine la haute bourgeoisie avide de plaisirs sexuels. En Angleterre, les traductions de Nana sont saisies et l'éditeur jeté en prison.

Voila bien de quoi exciter l'appétit de nos jeunes filles en fleur, car quoi de mieux que la censure pour obtenir la liste des livres à lire?

Le tableau du "Fruit défendu" est célèbre mais il n'est pas possible de le voir dans un quelconque musée. Après son succès au Salon de 1865, il a été acheté par un riche collectionneur anonyme et n'est jamais réapparu: il repose toujours dans une collection privée.

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