Coups de cœur.
Gravure sur bois allemande de 1485, attribuée à Maître Casper de Ratisbonne (Casper von Regensburg) intitulée "Frau Minne und der Verliebte" (Vénus et l'amoureux).
Du XIIe au XVe siècle, Frau Minne (dame Minne) a personnifié l'amour courtois dans la culture germanique. Telle Vénus, Frau Minne représente l'amour romantique et la passion charnelle. Elle incarne l'amour profane, elle dicte les règles de la séduction et arbitre les conflits entre les dames et leurs amants. Elle s'empare des cœurs des hommes par la force. Tel Cupidon, elle décoche ses flèches. C'est elle qui propage la "Maladie d'Amour" qui inflige des souffrances à l'amant qui se trouve loin de sa dame. Au fil du temps, Frau Minne s'est peu peu fusionnée avec Vénus, la déesse romaine de l'amour.
Sur cette image Frau Minne figure au centre, presque nue, brandissant une épée et un étendard, tout en piétinant un cœur. A droite, plus bas, un amoureux transi, nommé Casper implore sa maîtresse. Tout autour, on peut voir des cœurs torturés de différentes manières, qui symbolisent les tourments qu'infligent les femmes à leurs soupirants avec la complicité de Frau Minne.
Il existe plusieurs catégories de supplices infligés avec un commentaire écrit en vieil allemand:
- Par capture et enclavement:
La Nasse: en haut, au centre-droit.
« Sy kan meich wol unterweisen. Dy meyn hercz vecht in ainer rewsen. »
« Elle sait bien comment m'éduquer, celle qui attrape mon cœur dans une nasse. »
Le piège à mâchoires: en haut, à gauche.
« Mein hercz ist gefangen / mit einer gluegengen zangen. »
« Mon cœur est fait prisonnier par une tenaille ardente. »
Le cadenas: au milieu, à gauche de Frau Minne.
« Ich can mich ir nit vervegen / Die mein hercz wil durch fegen. »
« Je ne peux me détourner d'elle, qui veut purifier (ou enfermer) mon cœur. »
Le coffre: à droite de Frau Minne.
« Wy mocht ich ir (...) hat mein hercz in (...) fasaß. »
« Comment pourrais-je lui [échapper]... elle tient mon cœur enfermé dans un coffre. »
- Par perforation et coupure:
La scie: en bas, à gauche.
« ich kan meich ir nit verwegen. Die mein hercz wil durch segen. »
« Je ne puis résister à celle qui veut scier mon cœur en deux.»
Le couteau ou le hachoir: sous le cadenas.
« ...das mit ainem messer ver schniten »
« ... [mon cœur] qui est découpé par un couteau. »
Les flèches: en haut, à droite, transperçant le cœur.
« Ich hab wol genossen / ... »
« J'ai bien savouré [la blessure]... » référence aux flèches de Cupidon qui blessent en procurant une douce souffrance.
Le Crochet: en bas, à gauche.
« Wy mocht ich ir haben mangel Die mich hat an ainem angel. »
« Comment pourrais-je me passer d'elle, qui me tient au bout d'un hameçon ? »
- Par le feu et par pression:
Le pressoir à vis: en haut, à droite.
«Wy solt ich vergyßen ... »
« Comment pourrais-je oublier... »
Le grill: au milieu, à droite.
« Si gipt mir frewd und trost. dy mein hercz hat uff ainem rost. »
« Elle me donne joie et réconfort, elle qui tient mon cœur sur un gril. »
Le feu de bois: en bas, au centre gauche.
« Solt ich sy nit billich ken(n)en die mein hercz wil in ainem fewr verbrenen. »
« Ne devrais-je pas légitimement connaître celle qui veut brûler mon cœur dans un brasier ?»
- Par la calomnie.
La langue coupable: à droite, sous le grill.
« Der lieger munt. hat mein hercz ser verwunt. »
« La bouche menteuse (la médisance) a gravement blessé mon cœur. »
Casper, agenouillé fait une prière: « O frawlein du bist... » / « Ich wil ir siette trew loben... », « Ô noble dame, vous êtes... Je veux louer à jamais sa douce fidélité. »
Enfin, aux pieds de Frau Minne, le mot "SCHMERTZ", douleur, souffrance, précisant que l'amour exige l'acceptation de la souffrance.
Il ne reste qu'un seul exemplaire original de cette gravure qui ait survécu au temps. Il est conservé au Kupferstichkabinett de Berlin. En examinant ce document de près, les conservateurs ont découvert qu'un contemporain de Maître Casper avait écrit sous l'amoureux transi: "O stulte... Du Narr" ce qui veut dire: "O imbécile... Gros Bêta". Visiblement, en 1485, l'acheteur de l'estampe n'était pas un ardent défenseur de l'amour courtois.
Pour terminer, citons l'artiste serbe Jelena Gajinovic qui, récemment, a défendu la thèse par laquelle sur cette estampe figureraient les ancêtres de certains de nos émojis comme 💔 ou💘 ce qui tendrait à prouver que l'amour courtois peut mener à tout et que la souffrance de ce brave Casper ne fut pas inutile.

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