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mercredi 15 juillet 2026

 La fourberie des femmes.

Part I



La Fourberie des femmes en matière de sentiment (ici deuxième série) est un recueil d'estampes réalisées par Paul Gavarni en 1840, édité chez Bauger, rue du croissant, 16 et chez Aubert, galerie Véro-Dodat.




- Virginie!
- Maman!
- Où es-tu donc!
- Je suis là, maman! j'attrape mon sansonnet.

La jeune fille fait croire à sa mère qu'elle est à la recherche de son oiseau, un sansonnet, alors qu'elle se trouve perchée au fait d'un mur en pleine conversation galante.




- Entends-moi bien... demain matin il ira t'engager à dîner... si tu lui vois son parapluie, c'est qu'il n'aura pas sa stalle aux Français, alors tu n'accepteras pas... s'il n'y a pas de parapluie, tu viendras dîner...
- Mais (il faut penser à tout) s'il pleut demain matin?
- S'il pleut? il sera mouillé, voilà tout... si je ne veux pas qu'il ait un parapluie, moi, il n'en aura pas! tu es donc bête?

L'homme et la femme assis sur le canapé sont deux complices, sans doute une lorette et son amant de cœur. Ils évoquent un tiers, le pigeon, un bourgeois aisé, qui viendra le lendemain inviter la femme à dîner. Les deux complices cherchent à évaluer le fortune de leur cible. S'il a sa stalle aux Français, ça veut dire qu'il a les moyens de s'offrir une place réservée à la Comédie-Française (le Théâtre-Français dit le Français en langage populaire) qui coûtait alors très chère. Si c'est le cas, le prétendant n'aura pas besoin d'un parapluie car il se déplace en calèche, mais s'il se présente avec un parapluie, c'est qu'il se déplace à pied ou en omnibus et que donc il est pauvre ou radin.






" Tu avais raison ma femme: c'est bien plus joli ici que par là-bas... ... ... tiens!... Mosieu Gustave!... ah! bien on peu dire que voilà une rencontre bizarre!"

Un mari et sa femme se promènent dans un parc et croise un jeune homme élégant, Mosieu Gustave! 
En disant: "c'est bien plus joli ici" le mari prouve sa naïveté. C'est sa femme qui l'a entraîné dans ce lieu afin d'y croiser son amant, Mossieu Gustave! C'était le but de la promenade.






"- Vous reverrai-je?
- Allons!
- Oui.
- Où?
- Ici.
- Quand?
- Demain... mais partez vite!
- Ange! un mot encore... vous êtes mariée?
- Parbleu!"

Parbleu! veux dire ici: évidemment!







"- Quand je pense que Monsieur Coquardeau va être mon mari, ça me fait de la peine pour Alexandre.
- Et à moi pour Coquardeau."

Coquardeau dérive du mot "cocu". Il représente le mari bourgeois destiné à être trompé. Nous sommes, de toute évidence, pour la jeune femme, devant un mariage de raison. Alexandre est le jeune dandy, le séducteur et l'amant de cœur: la future mariée plaint son amant.
La réplique de la confidente sous-entend que la future mariée n'a pas l'intention de rompre avec Alexandre. Monsieur Coquardeau est déjà le mari trompé avant même d'avoir convolé.








- (Au premier Mosieu): "Attendez-moi ce soir, de quatre à cinq heures, Quai de l'Horloge du Palais. Votre AUGUSTINE".
- (Au deuxième Mosieu): "Ce soir quai des Lunettes, entre quatre et cinq heures. Votre AUGUSTINE".
- (Au troisième Mosieu): "Quai des Morfondus, ce soir, de quatre à cinq. Votre AUGUSTINE".
- (A un quatrième Mosieu): "Je t'attends ce soir à quatre heures. Ton AUGUSTINE."

Le Quai des Lunettes (à cause des nombreux marchands d'optique situés sur ce quai) et le quai des Morfondus (à cause du vent qui frappent les passants étant exposé plein nord) sont deux anciens noms du quai de l'Horloge de l'Ile Saint-Louis.






"- O Henry! Henry! mon Dieu, mon Dieu!... sacrifiez-vous donc pour un ingrat comme ça! ne plus le voir! jamais! mais est-ce que ça va m'être possible à moi de ne plus voir Henry?
- Heureusement que ton Amédée te reste."









" Le v'là!... ôte ton chapeau"


La femme surveille la rue en faisant semblant de broder ou autre occupation. Elle signale l'arrivée d'un autre personnage, le mari ou un autre amant. Elle demande à l'homme assis de retirer son chapeau afin de feindre une simple visite de courtoisie.

samedi 30 mai 2026

 Les guirlandes d'Abd-el-Kader.


Voici une anecdote dont l'authenticité ne peut être révoquée en doute. Nous l'avons entendu citer par le cardinal Donnet dans une instruction pastorale, un jour de confirmation.
Abd-el-Kader venait d'arriver à Bordeaux, et le général commandant la division, désirant lui faire les honneurs de la ville, fit préparer pour lui une brillante représentation au grand théâtre. Les belles et élégantes Bordelaises rivalisèrent de toilette et de luxe, et lorsque l'émir entra dans sa loge, la salle était déjà pleine, et autour de lui brillait, aux lumières du lustre, une triple guirlande de femmes, de diamants et de fleurs. L'émir fut un instant ébloui, et assurément il eût déclaré n'avoir jamais vu plus ravissante réunion si toutes les femmes n'eussent été en costume de bal... L'admiration d'Abd-el-Kader ne résista pas à cet effet; et, se tournant vers le général:

"Comment, lui dit-il, au sein de votre civilisation si vantée, les femmes osent-elles se montrer ainsi? Quant à moi, souffrez que je me retire."

                                                                              Larcher, Dictionnaire d'anecdotes
                                                                                                      sur les femmes.


Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes, Edmond Guérard, 1876, Fimin-Didot.

jeudi 28 septembre 2023

En France sur 10 millions de femmes, la moitié travaille. 


Le christianisme a relevé la femme de son ancien abaissement et lui a donné la royauté domestique. Il lui a appris la bonté, la douceur, le dévouement, la résignation et le travail. En condamnant la polygamie, il l'a arrachée à la réclusion et à la servitude.
Placée sur le même rang que l'homme, par l'Evangile, la femme a pu développer librement et progressivement toutes ses facultés. Et, à mesure que l'humanité marchait, s'ouvrait plus large la porte par laquelle la femme sort du gynécée pour lutter sur le même terrain que l'homme. Elle en est arrivée aujourd'hui à revendiquer son émancipation complète, à réclamer l'égalité des droits civils et civiques entre les deux sexes et son admission à toutes les professions, écoles, fonctions et emplois.
D'après les plus récentes statistiques, on compte déjà en France 5 381 069 femmes vivant d'un profession (non compris les 500 000 femmes rentières ou propriétaires) ce qui représente à peu près la moitié de la population féminine âgée de vingt ans et au-dessus (12 907 012 femmes). Ce qui revient à dire que la moitié des femmes françaises gagnent leur vie en travaillant.




Dans notre statistique illustrée, nos Lecteurs verront quelle est l'importance de la population ouvrière féminine pour chacune des principales professions. Chose curieuse à constater, la femme agricole tient encore la tête dans cette proportion. Le nombre des ouvrières agricoles est encore supérieur au chiffre total des ouvrières de fabrique, des domestiques et des employés de commerce.


Almanach Hachette, petite encyclopédie populaire de la Vie pratique, 1901

mercredi 20 septembre 2023

Les femmes médecins.


Doctoresse! Voilà une carrière nouvelle qui excite beaucoup l'intérêt et la curiosité. Comment devient-on doctoresse? Quel avenir réserve aux femmes qui s'y consacrent ce métier de labeur et de dévouement? Il est bon de le faire savoir à nos lectrices.




Il y a à peine quarante ans, on proclamait comme une vérité absolue,  que la femme n'était faite que pour le mariage, que sa tâche exclusive c'est d'être la gardienne du foyer, la ménagère économe et prudente, la mère soucieuse et avisée. Tout autre aspiration était considérée comme quelque chose d'étrange, de presque immoral. Depuis, on en est revenu et maintenant on trouve tout naturel que la femme, tout en conservant son noble et grand rôle d'éducatrice et de mère, aspire toutefois à remplir sa vie par une occupation autre que celle du pot-au-feu. Parmi les professions libérales que la femme d'aujourd'hui embrasse le plus souvent, il faut citer l'exercice de la médecine. Le nombre de femmes médecins augmente tous les jours, la Faculté de Médecine de Paris, pour ne parler que de celle-là, compte une bonne centaine d'étudiantes suivant régulièrement les cours et les hôpitaux; et, il faut le déclarer bien haut, dussent les hommes en rougir de honte, ce sont généralement les femmes qui sont considérées à très juste titre comme les élèves les plus studieuses.

Une célèbre doctoresse.

Déjà, nous possédons une femme-médecin qui a publié des travaux scientifiques de tout premier ordre. C'est Mme Déjerine*, femme de l'éminent professeur de la Faculté de médecine de Paris.
Mme Déjerine est Américaine d'origine: elle appartient à la famille Klumpke, famille tout à fait remarquable par son intelligence et ses capacités scientifiques; une sœur de Mme Déjerine, Mlle Klumpke, docteur es sciences, astronome de grand mérite, était attachée, avant son mariage à l'Observatoire de Paris. Venue de bonne heure à Paris et admise à la Faculté, Mme Déjerine fut la première femme reçue interne des hôpitaux. Elle s'adonna principalement particulièrement à l'étude des maladies nerveuses et c'est au cours de ces études qu'elle fit connaissance du professeur Déjerine. Le maître épousa son élève; et, mariée, Mme Déjerine n'abandonna pas la science: elle continua à collaborer avec son mari et de mauvaises langues prétendent que c'est à elle que revient la meilleur part des travaux de l'éminent professeur.
Nous avons dit que les étudiantes en médecine sont fort nombreuses; pour en donner une idée, disons que, rien que dans le courant d'une seule année (1900), la Faculté de Paris a décerné le grade de docteur en médecine à douze femmes.
En ce qui concerne cette Faculté et celle de la France, en général, les étudiantes sont pour la plupart étrangères: Russes, Roumaines, Allemandes, Américaines. Les Russes détiennent le record. Cela s'explique facilement par ce fait qu'en Russie l'étude de la médecine n'est permise à la femme que depuis quelques années seulement!
Pourtant, la première femme qui obtint le grade de docteur en médecine à la Faculté de Paris fut une française, Mme Madeleine Brès, reçue docteur en 1875, qui a acquis depuis une haute situation.


Mme Madeleine Brès;
La première française qui fut reçue docteur en médecine.

Les femmes ne se contentent pas toujours du grade de docteur: elles cherchent plus et mieux. Il y a deux ans environ, une femme obtint le titre de prosecteur (Le prosecteur est chargé de conduire les travaux de dissection; on n'obtient ce titre très envié que par un difficile concours.)
Jusqu'à ce jour, c'est l'Amérique qui détient le record des doctoresses praticiennes. d'après la dernière statistique, datant de 1893, le nombres de femmes-médecins était alors de deux mille, chiffre certainement augmenté de beaucoup depuis.


Une doctoresse faisant aux infirmières des hôpitaux un cours d'anatomie.



Les femmes-médecins d'autrefois.

Il ne faudrait cependant pas croire que la femme-médecin appartint exclusivement à notre époque. M. Emile Michelet, cite un travail très documenté d'une doctoresse de Paris, Mlle Lipinska, qui prouve que les femmes ont exercé la médecine dans tous les temps et dans tous les pays. Mais comme les conditions sont différentes! Tandis qu'aujourd'hui la femme, pourvu qu'elle possède le diplôme exigé, ce diplôme est délivré aux bacheliers ayant suivi les cours d'une Faculté pendant six années consécutives, trouve les portes des facultés largement ouvertes et peut exercer librement sa profession, les choses se passaient bien autrement dans l'antiquité.


L'étudiante va soutenir,
en costume officiel,
sa thèse de doctorat.


M. Emile Michelet rapporte le récit suivant d'Hyginius, contemporain d'Auguste (1er siècle de notre ère). Les Athéniens avaient interdit par une loi l'exercice de la médecine aux femmes et aux esclaves. Les femmes souffraient beaucoup de cette loi, car un grand nombre d'entre elles ne se décidaient pas, par pudeur, à s'adresser à des médecins hommes et préféraient mourir de leur mal.
Une jeune fille du nom d'Agnodice* résolut d'apprendre la médecine. Elle fit couper ses cheveux, s'habilla en homme et suivi les cours d'un médecin. Une fois ses études terminées, elle se mit à exercer. Dès qu'on apprenait qu'une femme était malade, elle accourait auprès d'elle, lui avouait son vrai sexe et la soignait.
Les choses allèrent d'abord fort bien, mais les médecins-hommes, ayant appris on ne sait comment qu'une femme s'était glissée dans leurs rangs, dénoncèrent Agnodice et l'accusèrent devant l'Aéropage de corrompre les Athéniennes.
Appelée devant le tribunal suprême, Agnodice avoua le subterfuge auquel elle avait eu recours pour venir en aide à ses semblables. L'Aéropage voulut la condamner, mais les femmes intervinrent en faveur de celle qui les avait tant de fois soulagées et guéries. Leurs efforts furent couronnés de succès: non seulement Agnodice fut acquittée, mais les Athéniens, se rendant compte combien la loi interdisant l'exercice de la médecine aux femmes était injuste et barbare, l'abrogèrent.
Mais si les femmes-médecins ont existées un peu partout, leur existence ne fut pas toujours exempte de souffrances. Et à ce titre, il faut citer la douloureuse biographie d'Henriette Taber, une Française ayant vécu au commencement du XIe siècle.
Henriette Taber avait épousé un officier qui fut tué à la bataille de Wagram. Henriette Taber voulut se faire chirurgien. Mais comment? La chose était impossible pour une femme. Alors, sans hésiter, elle résolut de s'habiller en homme, et c'est sous le nom de Henry Taber qu'elle passe l'examen de chirurgien militaire.
Une fois en possession d'un grade officiel, elle fut attachée à la Grande Armée et faite prisonnière pendant la guerre d'Espagne. Elle resta dans ce pays quelques années, puis elle partit pour Cuba en qualité de médecin espagnol officiel. Et c'est dans ce pays que lui arriva la tragique histoire que voici:
Un jour quelqu'un dit derrière elle: "Ce doit être une femme." Henriette Taber, craignant, une fois son sexe reconnu, de ne pouvoir plus exercer la médecine, cherche un moyen de détourner les soupçons, et s'arrête sur un plan plutôt bizarre: elle prie sa servante, qui est au courant de ses secrets, de l'épouser. La servante, séduite par la récompense qu'on lui offre, accepte. Mais elle ne tarde pas à bavarder. La vérité est découverte et la malheureuse Henriette est condamnée à dix ans de réclusion pour sacrilège. Elle est plus tard transportée en Floride, où elle reprend son métier; au bout de quelques temps, elle meurt sœur de charité.


La doctoresse, pour les soins aux enfants,
joint à la science d'un médecin l'affectueuse sollicitude d'une mère.



Ce que coûte le diplôme de médecin.

En faisant abstraction des frais de lycée et du baccalauréat, la somme à dépenser pour avoir le droit de mettre une plaque portant les deux mots traditionnels: docteur-médecin, est considérable.
Il faut d'abord payer les droits d'inscriptions qui s'élèvent pour les SIX ANNEES d'étude à mille francs environ. Avec les droits d'examens et de thèse, près de sept cents francs, nous arrivons à deux mille francs en chiffres ronds. Ajoutez-y les frais d'entretien durant six ans, à mille huit cents francs au minimum, ce qui fait treize mille francs.

Les pays où les doctoresses peuvent réussir.

Et songez que tout l'argent et tout le travail dépensés sont loin d'assurer le pain quotidien. Il faut dépenser au minimum trois mille francs pour s'établir et attendre au moins deux ans que la clientèle paye les frais. (Six mille francs par an). Nous arrivons ainsi à un total de trente-cinq mille francs environ.
La lutte pour l'existence devient, tous les jours, plus âpre pour les médecins, surtout pour les femmes. Mais celles-ci ont de grandes chances de réussir aux colonies et particulièrement dans les pays musulmans. On sait qu'il est interdit aux musulmanes de se laisser voir à tout autre qu'à leur mari ou qu'à une femme.

                                                                                                   Bernard Taft.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 9 juillet 1905.

Nota de Célestin Mira:

*Mme Déjerine:


Augusta Déjerine-Klumpke en compagnie de son mari Joseph, Jules Déjerine.

Augusta Déjerine, née à San Francisco en 1859, est une neurologue française mariée à Joseph Déjerine, lui aussi neurologue. Reçue au concours de l'internat des Hôpitaux de Paris, elle travailla bénévolement aux côtés de son mari et, après de nombreuses polémiques, fut enfin nommée chef de clinique en 1915 à l'âge de 56 ans.

* Agnodice:


Agnodice, médecin gynécologue, Grèce antique.


mercredi 10 mars 2021

 Napoléon et les femmes.


M. Frédéric Masson, publie, entre deux grands ouvrages, des recueils de variétés et d'études très remarquables sur l'époque qu'il connait si bien: le règne de Napoléon 1er. Celle-ci est très piquante; quelle opinion napoléon se faisait-il de la femme, de son rôle familial et social? La question appartient plus que jamais à l'actualité. 


Qu'on ne vienne pas lui parler d'égalité entre l'homme et la femme, il ne saurait en admettre aucune: - Ce qui n'est pas Français, dit-il, c'est de donner de l'autorité aux femmes. Nulle parité donc entre les deux sexes qui ont à remplir des fonctions très diverses: l'un doit commander, l'autre doit obéir. L'homme, en échange de cette obéissance, est tenu de nourrir et de protéger la femme; mais la mesure dans laquelle cette protection s'exercera n'est pas réglée par la loi, tandis que les pénalités y sont accumulées pour prévenir la désobéissance de la femme. Où il plait à l'homme de résider, la femme est obligée de le suivre, et, pour la contraindre, l'homme n'a qu'un signe à faire pour mettre en mouvement l'autorité judiciaire.
Si Napoléon a prétendu, par les lois divines et humaines, subordonner la femme à l'homme; si, convaincu du bon droit masculin, il a inventé des entraves de toute nature pour comprimer la révolte féminine, c'est que, en lui comme en tout homme sincère, il est deux modes de penser: l'un en présence de la femme, l'autre hors de son influence; l'un qui est traditionnel et raisonné, l'autre qui est instinctif et sexuel. C'est que, personnellement, il connait son incapacité à dominer la femme, sa faiblesse vis-à-vis d'elle, cette faiblesse nerveuse qui l'empêche de rien refuser à la femme qui se jette à ses pieds, qui implore et le supplie. Rien de vrai comme le mot de Joséphine à Mme de Polignac:
- Il faut que vous le voyiez. S'il vous voit au désespoir, si vous ne vous laissez pas rebuter par un premier refus, vous obtiendrez tout de lui.
En vérité, il ne sait pas, il ne peut pas. Une seule fois en toute sa vie, il a résisté à des femmes, à une sœur demandant la grâce de sa sœur, à des jeunes filles demandant  la grâce de leur mère. C'est à Schœnbrunn, en 1809. Il s'agissait de Mme Acquet de Ferolles, condamnée à mort par la cour criminelle de Rouen pour complicité dans des attaques de diligences, des vols à main armée qu'on colorait de politique. Ses enfants se précipitèrent aux genoux de Napoléon; il les relève, prend leur pétition, la lit tout entière; il pose des questions, il s'émeut.
- Deux fois, dit un témoin, je l'ai vu changer de couleur, des larmes roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée.
Enfin, brusquement, il s'échappe en disant:
- Je n'en ai pas la puissance.
Et, tout le reste du jour, il reste attristé et sombre.
Qu'on cite un cas où, sa politique et sa vie seules étaient en jeu, il ne se sois pas senti faible vis-à-vis d'une femme, et il ne faut point parler de l'argent! C'est des têtes qu'il peut refuser, non de l'or. - Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien, disait-il: le rouge et les larmes.
Mais, devant ces larmes, il est sans force: il le sait et on le sait.
S'il s'attendrit ainsi, c'est que la femme lui apparaît alors "sensible et bonne, naïve et douce", dans la mission qu'il lui attribue, dans le caractère qui lui convient, abaissée devant la puissance de l'homme en qui elle reconnait le maître. Mais de telles catastrophes, où l'existence d'un époux, d'un père, d'un frère est en jeu, ne composent point la trame de l'existence. Dans la vie sociale, il est bien plus d'heures où la femme est suppliée qu'il n'en est où elle supplie, et, d'ordinaire, pour obtenir ce qu'elle désire, elle n'a ni à demander, ni même à se le faire offrir, mais à se faire supplier pour l'accepter, à moins qu'elle ne se fasse contraindre pour le recevoir. C'est l'art suprême où la femme du monde est passée maîtresse, et cela seul suffirait pour que Napoléon, qui ne comprend rien à ces finesses, ait en aversion la femme du monde. N'est-ce pas, en effet, que, ayant constamment besoin de l'homme, de celui qui, théoriquement et légalement, est le maître, elle retourne les rôles, intervertit les caractères et présume assez l'amour, même contenu, qu'elle inspire, pour se jouer à sa guise de tout être masculin qui l'approche? N'est-ce pas que tout, dans la vie qu'elle mène, est combiné par elle pour s'assurer une indépendance qui paraît à Napoléon un crime? Cette indépendance, elle l'affirme par ses relations mondaines et par ses amitiés féminines.
Si une femme impose à son salon un homme de lettres et le met à la mode, c'est pour se faire sa muse et régir sa littérature. Si elle prend du goût pour un artiste ou, du moins, qu'elle le dise, c'est pour que son art lui appartienne, qu'elle en obtienne la primeur et qu'elle en goûte tous les succès. Si c'est un homme en place, c'est pour satisfaire des rancunes, distribuer des emplois, conduire des intrigues, mener à son caprice les êtres et les choses, et mettre en jeu des ressorts dont elle ignore autant l'objet que l'action, la construction que l'effet. Elle en use à l'aveugle, sans connaître aucune responsabilité, sans avoir conscience d'aucun devoir, sans admettre aucune loi, sans avoir reçu aucune tradition, sans éprouver aucun patriotisme et, en même temps, sans ressentir jamais aucune inquiétude.
Que les femmes ainsi faites tinssent académie des belles-lettres, de toilette et d'amour, Napoléon n'y contredisait pas; mais il ne souffrait point qu'elles touchassent à la politique. De sa lecture de l'histoire, il avait rapporté l'horreur de la Fronde, de la Régence, du règne de Louis XV, des périodes où la femme a régné sur les hommes et par les hommes. Il en avait vu la nation compromise en sa gloire, sa fortune et son honneur. Si, en 1795, à ses débuts à Paris, il avait subi un instant la séduction de ces femmes "qui seulement ici, de tous les lieux de la terre, écrivait-il, méritent de tenir le gouvernail", il n'avait point tardé, en Italie, à faire son expérience d'un gouvernement que les femmes conduisent. Le revirement avait été brusque.
- Les femmes sont l'âme de toutes les intrigues, disait-il à son retour. On devrait les reléguer dans leur ménage; les salons du gouvernement devraient leur être fermés.

                                                                                                               Frédéric Masson
                                                                                                                    de l'Académie française.

Les Annales politiques et littéraires, janvier-juin 1907.

mercredi 20 novembre 2019

Le puits des Sarrazines.

Le puits des Sarrazines.


- Et autrement, fit Rabastoul, vous vous plaisiez dans le pays, là-bas, chez les Turcs de Tunisie? Ce n'est pas encore cela qui m'étonne: de tout temps nous avons eu, en Provence, comme qui dirait un faible pour les Turcs.
Rabastoul se tut, préoccupé qu'il était de donner le suprême tour de main à la bouillabaisse; et pendant un moment, sous l'abri de roseaux secs où s'entortille une courge en fleurs, dans cette calanque perdue dont le sable est si blanc et l'eau si claire qu'on y voit circuler la dorade, et les oursins avec les langoustes se promener au fond, un silence régna, troublé seulement par les pétarades des pommes de pins s'enflammant, le murmure de la marmite et le glou-glou des rochers creux qui s'emplissent et se dégorgent au lent va-et-vient de la mer.
Puis, quand la bouillabaisse fut à point, et tandis que, dans un nuage de safran, sur la coquille de grande nacre qui sert de plat chez nos pêcheurs, les tranches molles et bien taillées s'imbibaient d'un jus couleur d'or, le patron Rabastoul, s'étant servi par discrétion les deux moitiés d'une rascasse, recommença, sans perdre un coup de dent ni une lampée de vin, à nous exposer ses idées:
- ... Les Turcs? de braves gens, en Alger surtout. On fut longtemps amis avec eux, puis, un beau jour, on s'est brouillé. Toujours des histoires de femmes.
Et comme je contestais son point de vue historique, lui faisant remarquer qu'après tout les femmes avaient été pour peu de choses dans le coup d'éventail* de 1830, dans la déclaration de guerre, le bombardement d'Alger* et la prise de la Smala*:
- Il s'agit bien, s'écria Rabastoul, de votre Abd-el-Kader et de Louis-Philippe? C'est de nous autres que je parle, de nous autres les Provençaux; et nous avions, de Mounègue jusqu'à Marseille, rompu la paille avec les Turcs pour notre compte, des années et des années avant que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader fussent nés.
Il y avait, près de l'endroit où nous déjeunions, un puits recouvert d'une tourelle, au bord des flots, presque en pleine grève, d'une eau bonne à boire cependant, et supérieure, tant le seau la remontait glacée, pour y mettre le vin fraîchir.
- Vous voyez ce puits? continua Rabastoul, c'est un vieux puits. Des tuiles manquent à son toit que le mistral a épointé, et les pierres en sont rongées par l'air marin et le clair de lune.
Dans les anciens, très anciens temps, ce puits était l'unique puits d'un village qui existait alors et qui n'existe plus sur le coqueluchon du Cap
De sorte que, chaque soir, à la bonne du jour, quand le soleil couchant fait souffler la brise du large, les femmes et les filles descendaient remplir leurs cruches au puits et causer autour de choses ou d'autres.
Mais voilà: les Turcs, qui sont des malins, connaissaient cette habitude; et tous les mois, tous les deux mois, selon les besoins, ils envoyaient une tartane avec des pirates, qui, arrivant sans mener de bruit, se tenaient cachés tant qu'il fallait, tranquilles et leur mât abattu, derrière cette îlette où sont des myrtes, et ensuite, l'heure venue, se précipitaient vers le puits, poignard aux dents, en poussant des cris sauvages, crevaient les cruches à grands coups de pied, et emportaient femmes et filles par delà le golfe du Lion, dans des capitales barbaresques.
Ceux du village, un peu froissés les premières fois, ne se fâchaient plus maintenant; vous allez savoir pourquoi.
D'abord, chacun savait que là-bas les Provençales n'étaient pas à plaindre. Bien traitées, bien nourries, parfumées à l'essence de rose, et habillées de colliers en or, souvent, on les nommait sultanes. Tout cela, comme on pouvait le penser, flattaient l'amour-propre des familles. Sans compter, que de temps en temps, quand une occasion se présentait, elles écrivaient de belles lettres avec de l'argent turc dedans pour consoler parents ou maris, en leur permettant de vivre en bourgeois. Ils s'achetaient alors, les pauvres! des olivettes et des vignes. Une fille enlevée, assez jolie, c'était quasiment la fortune...
Et d'autres avantages encore!
Par exemple, si une jeunesse un peu trop coureuse avait, comme une cavale débridée, laissé tombé un fer en route, et que son galant refusât de le ramasser:
- C'est bien, Tistet, j'irai au puits.
- Va au puits, Myette...
Et elle allait au puits, pécaïre! et les Turcs étaient bien contents.
De même pour les demoiselles sans dot, les veuves qui ne renoncent pas, et les ménagères mal en ménage.
A cette bienheureuse époque, on ne connaissait par ici ni femmes séparées ni vieilles filles. Le monde vivait dans le contentement et la concorde. Pas besoin d'huissiers, de juges de paix ou de notaires! Ces honnêtes brigands de Turcs étaient chargés d'arranger tout.
Bientôt le puits devint célèbre. Toujours quelque femme, quelque fillette rôdait autour, s'attardant, espérant les Turcs. Même à la fin, pour simplifier les choses, les Turcs avaient la politesse d'annoncer leurs coups huit jours à l'avance, en hissant à la cime d'un pin le terrible drapeau vert et rouge surmonté d'une tranche de pastèque, qui est le croissant, comme chacun sait.
Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous des filles? en voilà des filles! Il en venait d'un peu partout, la cruche au bras, sous prétexte de chercher de l'eau. Il en venait de la plaine et de la montagne; d'Arles, avec le ruban flottant qui fait si bien contre les joues brunes; de Nice avec le petit chapeau plat, pareil à un champignon blanc; et des Avignonnaises coiffées de la catalane, et des Marseillaises qui toujours rient, le front encadré de frisons noirs dessous le bonnet en coquille. Ils n'avaient plus assez de barques les Turcs! les Turcs ne savaient plus où donner de la tête.
En ce monde, tout s'use, hélas! les fils les plus longs ont un bout, et il arriva un moment où l'affaire se gâta. Entre nous, il y eu de la faute des Turcs.
Jamais on leur avait rien dit, bien loin de là: tous amis, tous frères. Chacun se faisait un plaisir d'offrir la tournée de muscat quand ils passaient devant une bastide.
Que voulez-vous? Les Turcs abusèrent!
Un jour, les Turcs n'étaient pas venus depuis longtemps, un jour, sur le bleu de la mer, on distingua des voiles blanches:
- Les Turcs! ce doit être les Turcs!...
Grand remue-ménage là-haut. Les plus pressées sautent sur leur cruche et dégringolent du côté du puits.
C'étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, pour cette fois-là, les Turcs ne venaient pas chercher des femmes. Au contraire! Il y avait chez eux un trop plein, et l'idée leur était poussée de nous rapporter en une fois toutes les vieilles, celles qu'ils avaient enlevées vingt ans, trente ans auparavant. Vous voyez d'ici le cadeau!
Ah! mes amis de Dieu, ce fut une belle bataille. Mon saint homme d'oncle n'avait que cent ans alors qu'il me la raconta. Sitôt qu'on sut de quoi il retournait, avec des fusils et des haches tout le village descendit. On en tua des Turcs et des Turcs! Le puits fut comblé de corps sans têtes; et il y avait sur le sable tant de têtes coupées et de turbans que la plage, disent les anciens, ressemblaient à un champ de citrouilles. Les turcs durent se rembarquer, ramenant au pays d'où ils venaient leur chargement de vieilles femmes. Et même à partir de ce moment, plus jamais on a revu de Turcs!
Comme souvenir de l'événement, le puits garde encore aujourd'hui le nom de Puits des Sarrazines.
Parce que, conclut Rabastoul en soulignant d'un verre de vin la fin de son récit et de la bouillabaisse, parce que, du temps des arrière grands pères, les Turcs, quand ils allaient sur mer, s'appelaient plutôt Sarrazins.

                                                                                                                  Paul Arène.

La Vie populaire, dimanche 1er mars 1885.

* Nota de Célestin Mira:

: Coup d'éventail:

Coup d'éventail du dey d'Alger au consul de France, le 30 avril 1827.

* Bombardement d'Alger:




* Prise de la Smala:

Prise de la Smala d'Abd-el-Kader par les troupes du duc d'Aumale ,
à Taguin, le 16 mai 1843
.

mercredi 30 octobre 2019

Doit-on battre sa femme?

Doit-on battre sa femme?

- Ça dépend des cas, répond la Chambre des représentations à Washington, qui vient de repousser un projet de loi déposé par M. Adams, et tendant à soumettre au châtiment du fouet tout homme qui battrait sa femme.
La Chambre a considéré comme une bonne plaisanterie ce projet de loi qui, naturellement, avait été déposé par un célibataire. Et M. Longworth, alors fiancé de miss Alice Roosevelt, déclara, paraît-il:
- Ce n'est pas à l'heure où je suis si près de me marier que je voterai en faveur d'une telle mesure.
Il ne faut cependant pas croire qu'aux Etats-Unis les maris puissent impunément maltraiter leurs épouses. Il existe dans certains Etats de la Confédération des lois fort sévères qui ont pour but de protéger le sexe faible.
Le World nous apprend qu'un riche joaillier de Decatur (Alabama) vient d'en faire la triste expérience. Pour avoir corrigé trop énergiquement sa moitié, l'infortuné s'est vu condamner à 75 dollars d'amende et à travailler pendant deux mois dans les rues de la ville, avec les fers aux pieds.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, dimanche 17 juin 1906.

dimanche 27 octobre 2019

Le dîner des trois petites dames.

Le dîner des trois petites dames.




Ce n'était ni des cocottes, ni des belles petites.
Non. C'était trois petites dames, honnêtes (tout au plus un petit amant) fort jeunes, très élégantes, en toilette de ville; des toilettes de ville ornées d'ailleurs de ces petites superfluités de tulle et de dentelle pleines de nœuds, de rubans bien frais, qu'on ne met pas dans le jour, et qui annoncent qu'on va au théâtre, avec le désir d'être charmante, comme tout le monde, et l'espoir d' être un peu lorgnée, comme tout le monde.
C'était trois petites dames qui venaient de s'asseoir dans un restaurant pour y dîner rapidement avant d'aller au théâtre, et, ce qui le prouve bien, c'est qu'a côté d'elles, sur la table, il y avait un petit monceau de jumelles, d'éventails, et de gants à énormément de boutons.
On avait seulement, pour ne pas perdre de temps, relevé les voilettes sur le front, comme des visières de casque.
Elles étaient jolies, fraîches, pas du tout poudrerizées, naturelles sans mines, sans poses, puisque seules, et elles paraissent très camarades pour la  même raison.
L'humble observateur qui signe ces lignes demande à ajouter que ces trois petites dames étaient tout à fait séduisantes, et qu'il en eût fait volontiers, mais successivement, ses choux les plus gras.
Le garçon s'avança vers elles, allongea un coup de serviette circulaire sur la table, et demanda:
- Ces dames veulent- elles du potage?
Les trois petites dames n'aimaient pas beaucoup le potage. Non. Elles se consultèrent de l’œil, et l'une d'elles, d'un blond innocent, répondit:
- Un seul potage, monsieur.
- Quel vin? vin rouge? vin blanc?
Un conciliabule oculaire eût lieu de nouveau, et la blonde traduisit les préférences générales, qu'elle devinait en se basant sur ses propres désirs, par un:
- Vin blanc. - Une bouteille.
On apporta le modeste potage. Il fut vite lapé, et l'on but ensuite, avec un petit frémissement de nerfs, un bon petit coup de la liqueur surette. Puis on rit en poussant un léger: oh!
- Ces dames veulent- elles du poisson?
Ainsi paria le garçon, sachant bien, du reste, qu'il prêchait dans le désert.
Car, à part les poissons extrêmement petits et extrêmement frits, les petites dames n'ont, pour le poisson, qu'un amour que j'ose qualifier de centre gauche et même de centre droit. C'est bien connu.
Aussi, sans même s'être consultées de l’œil, il y eut unanimité des voix pour s'écrier: oh! non!
Pourquoi les dames petites ou grandes n'ont--elles qu'un amour centre gauche pour le poisson? Mystère! Est-ce à cause des arêtes? Qui le saura jamais au juste?
L'humble observateur qui signe ces lignes pense que l'indifférence des femmes, en général, pour les profondes délicatesses de la chair du poisson, leur vient, par hérédité, de Vénus. Cette aimable adultère, née de la mer comme on sait, avait en effet, trop fréquenté les poissons pendant son extrême jeunesse, pour ne pas en avoir plus tard le dégoût. Ce dégoût, elle l'a transmis à ses filles.
Les trois petites dames, ayant refusé obstinément de manger du poisson, se décidèrent, avec vivacité, à manger du veau rôti.
Oh! le veau! le veau rôti! Oasis toujours verdoyante dans le désert des cuisines de femme!
Seigneur, vous qui nourrissez les lions et les petits oiseaux, expliquez-moi dans quel but, caché aux hommes, vous avez enraciné au cœur des faibles créatures pour qui les magasins de blanc ont inventé les balayeuses*, une passion si véhémente pour le veau rôti!
Hélas! hélas! ce n'est qu'au ciel que l'on saura le mot de cette énigme!
Les trois petites dames mastiquèrent donc avec délices les filaments saugrenus de trois morceaux blafards d'un veau fardé de beurre brûlé.
Horrible spectacle!
La pénible impression produite par  cette veauphagie sur l'esprit de l'humble observateur qui signe ces lignes, fut heureusement effacée par la stupeur où le jeta l'abus que les trois petites dames faisaient d'un siphon d'eau de seltz, exigé avant toutes choses, j'oubliais de le dire, du garçon qui les servait.
A propos de la moindre bouchée un peu en retard, vite, vite, elles se précipitaient sur le siphon et le forçaient à éclater en jets bruyants dans leurs verres. Le gaz avait à peine le temps de se dégager et de constellée de bulles l'horrible breuvage.
La jolie blonde surtout prenait plaisir à exciter sans cesse au travail le malheureux siphon.
Quelle jolie blonde, entre parenthèses! quel talent exquis, d'une transparence rose, d'une finesse, d'une tendresse à ne pas oser y toucher même avec les lèvres!
Mais chut! maîtrisons-nous. 
Après le veau, vint l'autre pâture ordinaire des dames jeunes et charmantes, la salade!
Étrange dîner, entre nous, que les dîners de femmes!
Elles eurent donc la chose verte qu'elles aiment mieux que tout ce que le globe peut faire naître. Elles eurent un grand saladier de feuilles vertes et jaunes qui ressemblaient à la dépouille d'un perroquet.
En la dévorant, les yeux de la jolie blonde étincelaient et ses adorables oreilles, faites à ravir, devinrent toutes roses de jouissance.
Elle se saladifiait, la chère enfant. Le reste était oublié. Le monde n'existait plus.
Seigneur, vous qui nourrissez les lions et les petits oiseaux et oubliez absolument de nourrir les hommes de lettres, expliquez-moi pourquoi il existe des affinités aussi passionnées entre la salade et la femme?
Point de réponse? - Alors, poursuivons et montrons cette blonde tremblante mangeant de la romaine huileuse et salée.
D'abord, à coups de fourchette pressés, l'herbe fut portée de l'assiette à la fine petite bouche, tout à fait comme un homme perché sur une voiture de foin porte à coups de fourche les bottes entassées près de lui jusqu'à la lucarne d'un grenier. On enfournait, on enfournait, on enfournait!...
Dame, on était entre camarades, sans mines, sans poses. Pourquoi se gêner? Et puis l'heure pressait.
On enfournait donc. Tout à coup une feuille, une vilaine feuille, une feuille récalcitrante, se mit en travers. Un instant, au bout de la fourchette, on la tourna de côté et d'autre, mais sans succès. Alors ce que l'humble observateur qui signe ces lignes prévoyait depuis l'apparition du saladier eut enfin lieu.
On délaissa la fourchette, et ce furent les doigts qui prirent la suite de ces fonctions. C'est si commode! La borne étant franchie, il n'y eut plus de limites, comme disait Ponsard. Ce fut une orgie de salade mêlée d'eau de seltz.
Et tout cela n'empêchait pas pourtant la dame blonde d'être jolie comme un ange et d'en avoir la douceur, l'aspect et la pureté.
La belle créature broutait, léchait ses doigts, s'inondait d'eau de seltz avec des airs qui eussent attendri pour de bon un crocodile.
Le saladier vidé jusqu'à sa lie poivrée, on songea au départ. Pas de dessert! avaient dit les trois petites dames avec ensemble. Leur repas était terminé.
Abominable façon d'honorer son estomac!
On essaya gentiment les petits museaux poissés, on lava les menottes, on s'abaissa les voilettes, on remit les gants en s'aidant mutuellement à les boutonner, on fit une distribution des lorgnettes et des éventails, et l'on solda la carte.
Puis l'on partit, avec un froufrou vainqueur.
Et l'humble observateur qui signe ces lignes poursuivit son dîner, qui se termina par beaucoup de choses sucrées, en se demandant quel diable d'auteur dramatique allait être applaudi par ces enthousiasmes fait de veau, de salade et d'eau de seltz!


                                                                                        Ernest Georgine.


La Vie populaire, dimanche 25 février 1883.


* Nota de Célestin Mira:

* Balayeuses:




Balayeuse: "volant de soie, cousu au bas et en dedans des jupes pour en préserver le bord, et ainsi nommé parce qu'il touche le plancher et le balaie quand la jupe est longue". 
(Leloir, 1961)


* Femmes au restaurant:


Femmes au restaurant.
Dessin à l'aquarelle et mine de plomb sur vélin
de Jean-Emile Laboureur,
vers 1900.