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mardi 12 décembre 2017

Les Bretons.

Les Bretons.


Il y a deux Bretagnes: la Haute-Bretagne ou Bretagne française, la Basse-Bretagne ou Bretagne bretonnante. C'est pourtant d'un bout à l'autre le même pays; même sol, même climat, même race celtique: mais la première s'est profondément francisée, la second, isolée dans sa presqu'île, garde encore, avec sa vielle langue gaélique, son costume ancien, ses mœurs et son caractère, du moins dans les campagnes: "pays devenu tout étranger au nôtre, dit si bien Michelet, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état primitif: peu français, tant il est gaulois..."
Les bretons sont simples, peu causeurs et même renfermés, sérieux, imaginatifs, énergiques et résistants, opiniâtres, on dit même têtus: très attachés à leur pays, à leurs habitudes, aux usages des vieux temps. dès qu'ils s'éloignent de leur patrie, ils sont atteints d'incurable nostalgie. Ceux qui n'ont pas reçu l'éducation moderne sont superstitieux comme on l'était au moyen âge.
"S'il est un pays où les traditions de la légende ont encore force et vie, disais-je ailleurs, c'est le pays de Merlin, l'antique et granitique Bretagne, immuable et demi-sauvage. - Que la lande, plantés de menhirs, soit restée druidique, qui s'étonnera, puisque la langue humaine l'est encore? Les miracles et les visions sont, là-bas, choses communes et dont personne ne s'étonne. Point de paysan qui n'ait, au moins, rencontré le lutin, à la tombée du soir, sous la figure d'un chat noir aux yeux de feu, contre la porte de l'étable; toute femme a vu "ses défunts" qui reviennent, en blancheur indécise, en flamme phosphoreuse, au pied du lit, quand les lueurs du foyer sont tombées et la braise assoupies sous les cendres (1) ...
C'est là que les vieilles pierres dites druidiques sont encore vénérées comme sacrées et en même temps redoutés comme diaboliques; que les korrigs, qui sont des nains bizarres et fantasques, dansent encore, la nuit, au clair de lune, autour des menhirs. Malheur à qui les rencontre: ils le forcent à danser avec eux jusqu'à épuisement!
Le sentiment breton par excellence, c'est le souvenir des morts: "ils sont moins morts ici que partout ailleurs"...
La chaumière bretonne isolée dans les champs, au coin d'un bois ou d'une lande, a un aspect particulier, mélancolique, avec ses murs épais de terre ou de pierre, percés de rares et étroites fenêtres, avec un toit de chaume qui descend jusque près de terre. La porte, presque toujours ouverte pendant la journée, à une double clôture: en dedans, l'huis de chêne qui ferme de haut en bas, en dehors, le contre-huis, qui s'élève seulement jusqu'à mi-hauteur; tiré, il empêche les bêtes de pénétrer dans la maison, et la partie supérieure de la baie laisse entrer l'air et le jour à la façon d'une fenêtre. L'habitation n'a souvent, au rez-de-chaussée, qu'une seule pièce, à la fois cuisine, salle à manger, chambre à coucher de la famille. Le sol est de terre battue; le foyer est relevé de la hauteur d'une marche. La cheminée, très haute et très large, tient presque tout le fond. Sous son vaste manteau il y a, de chaque côté du feu, place pour un banc où peuvent facilement s'asseoir deux personnes. 
Les lits sont clos, c'est à dire qu'ils ont la forme de grandes armoires quasi cubiques, qui se ferment sur le devant, comme des armoires, de deux larges vantaux ajourés, glissant dans les coulisses; souvent, ils sont à deux étages, contenant deux couches superposées. 
Les autres meubles, également de chêne noirci par les ans, à grosses moulures saillantes, sont l'armoire, haute et large, la maie ou coffre au pain, le buffet surmonté d'un dressoir à rayons où s'étalent des assiettes de faïence blanches à grosses fleurs; enfin l'horloge dans une haute gaine étroite. Au milieu, la table de chêne, avec deux bancs.
Quand la maison est aisée, sans rien changer à la disposition traditionnelle elle prend un air de propreté et d'abondance qui donne une certaine grâce rustique, mais sans gaîté, à ces intérieurs sévères; les meubles à grosses sculptures, bien frottés, sont clairs et reluisants, les cuivres brillent comme de l'or. En face du foyer, d'immenses chaudrons bien fourbis suspendus à la muraille reflètent les lueurs mobile de la flamme comme autant de miroirs ardents, quand les enfants, le soir à la veillée, sont rangés autour du foyer, et que les femmes filent, assises sur des escabelles, en écoutant quelque histoire de sorciers ou de loup-garous.
La langue bretonne, un peu rude et gutturale, a pour littérature des guerz*, chansons historiques ou satiriques, et des sônes, que nous appellerions des romances, d'une poésie délicate et très émouvante. Les costumes, variables d'un village à un autre, sont très pittoresques, souvent même fort élégants. La partie la plus remarquable est la vieille braie gauloise, le bragou-braz (braie large) plus ou moins bouffant, serré aux genoux, avec des bas tirés ou des guêtres; puis de grands gilets montants et de courts vestons, de large chapeau de feutre. 



Paysan breton.

Les longs cheveux flottants sur les épaules sont un signe de nationalité auquel les Bretons ne renoncent pas volontiers, et que le service militaire général est en train de faire disparaître. Le pen-bas ou bâton à tête, dont l'extrémité amincie est dans la main tandis que le bout élargi porte sur le sol, à l'inverse de la canne ordinaire, accompagne et complète la physionomie. 
Le vêtement des fêtes et des noces, de vives couleurs tranchées, avec des gilets et vestons brodés, les rubans aux chapeaux, est très riche et très brillant. Les femmes portent d'amples jupons avec des corsages échancrés sur des collerettes montantes, souvent des devantières, sortes d'étroits tabliers attachés à la taille, munis le plus ordinairement d'une piécette qui se relève et s'agrafe sur la poitrine. Mais la plus curieuse partie de la toilette des femmes et la plus variée, c'est la coiffure; chaque village, ou presque, a la sienne, la même depuis des siècles, et différente de celle des localités voisines.




Costumes bretons du Finistère.

Ces parures brillent surtout dans les foires et les assemblées annuelles que l'on appelle des pardons, fêtes moitié religieuses et moitié profanes, où les processions, les marchés bruyants, les boutiques foraines, les charlatans, les jeux, les danses du pays, font un ensemble très animé. Les Bretons ont des danses particulières, et l'instrument national, chez eux, est le biniou, sorte de cornemuse aux sons aigus, rustiques et vibrants.

Coiffes bretonnes.

La campagne de la Haute-Bretagne française, aux environs des ville de Saint-Malo, de Dinan, de Rennes, tient à peu près le milieu entre les pays français proprement dits et la vieille Bretagne bretonnante: c'est la Bretagne en pantalons; l'autre est la Bretagne porte-braies... Par la langue nos villageois gallots ( en français: gaulois), c'est ainsi qu'on les appelle, sont latins; par l'ensemble des mœurs aussi, et de plus en plus. Pourtant il leur reste encore bien des traits de race hérités du vieux celte armoricain, dans le caractère et les idées, dans les usages, non moins que dans le costume et l'ameublement. Ils ont encore, dans nos bourgs écartés, dans nos fermes isolées, les vieux bahuts à dressoirs, les vieux lits clos de chêne sculpté, noircis par le temps; ils ont le grand foyer où l'on brûle les broussailles, les longues veillées, les contes fantastiques au coin du feu. Pour l'habillement, chose très curieuse, les hommes sont français, les femmes sont bretonnes.
C'est par quelque beau dimanche d'été, aux assemblées, à Dol, par exemple, ou bien à Châteauneuf, à Saint-Malo, qu'il faut les voir, paroissiens et paroissiennes, venus des villages, de dix lieues, quinze lieues à la ronde, chacun et chacune avec son costume, dans la mêlée mouvante et diaprée, sur le champ du marché, parmi les bestiaux, les étalages, les cuisines en plein vent. Sur les routes, ils arrivent à la file, jeunes et vieux, qui à pied, qui à cheval, qui à âne, qui en rustique carriole, par groupe animé, caquetant, coquetant, endimanchés; les jeunes gens et les jeunes filles sont ornés de fleurs et de nœuds de rubans.
"Les fermiers, graves, pleins de leur importance, sont en jaquettes courtes de drap gris ou bleu, et larges pantalons d'une coupe campagnarde, avec gros souliers ferrés et bâton de houx; les garçons de ferme, les jeunes gens portent la blouse de charretier, en cotonnade bleue, brochée de blanc au col et sur l'épaulette. Les femmes âgées sont en noir, les jeunes en couleurs, avec jupons courts, petit châle en pointe de tons éclatants à grands ramages, croisés sur la poitrine et noués par derrière; avec d'élégantes devantières, c'est à dire d'étroits tabliers de fin tissu de mérinos noir ou même de soie, pourvus d'une piécette, coquettement attachée sous la gorge. Les plus riches ont aux pieds des souliers plats, à boucle d'argent.




Un pardon en Bretagne.

Toutes portent la coiffe blanche: la coiffe du pays, plus ou moins fine et garnie de dentelles, raide d'empois et plissée à plis tuyautés au fer, nouée sous le menton avec de longs rubans, et posée sur un serre-tête de tulle qui renferme la chevelure, lissée à bandeaux plats. La coiffe d'une femme, voyez-vous, c'est son pavillon: "pavillon de nationalité fière et souvent jalouse (1)". Chaque village, j'allais dire chaque patrie, a sa coiffure différente, fixée par une tradition immémoriale, peut-être depuis les temps druidiques. D'un clocher à l'autre il y a des différences, parfois peu sensibles à l’œil inexpérimenté de l'observateur masculin; mais tout ce qui porte jupons les connaît par le menu: en sorte que la première venue des paroissiennes, au milieu du va-et-vient de la foire, vous dira, vous montrant du doigt l'une après l'autre: "Celle-là est de Dol, celle-là du Miniac, cette autre de Plerguer; en voici une de Roz, une de Cancale..."
Certaines de ces coiffures sont fort originales. Les élégantes de Saint-Suliac et de Dinard portent fièrement le grand coq, imité dit-on du casque romain... (mais j'en doute fort); le triomphant coq, à haute et large crête plissée à petits plis, étalée en éventail, avec deux vastes ailes repliées que soulève le vent de la mer, et qui semble toujours prêt à s'envoler du coup. Il s'envole aussi quelquefois... Les modestes villageoises de Pleudihen se contentent du petit coq, très abaissé, crête courte, ailes pendantes, que leurs voisines, dédaigneusement, appellent des poulettes. Les femmes de Saint-Père et celles du marais de Dol portent des coiffes plates sans crête, avec les bandeaux relevés en "huit de chiffre"; celles de Plouër se distinguent par la coutume, toute particulière et très antique, de détacher et de laisser tomber les barbes de leurs coiffures lorsqu'elles vont à l'église, ce qui figure une sorte de voile de nonne, d'une signification austère et religieuse. Ajoutez enfin, pour compléter le costume férié, un livre de messe à fermoir, où plus d'une qui cérémonieusement le tient du bout des doigts serait, on le sait,  fort en peine de le lire!...
Aux champs, toute la semaine, on est plus simple: lourds jupons de bure tissée de fil et de laine mêlés, bon gros sabots bretons, à pointe relevée; et, quand il fait de la pluie, la large devantière de futaine, détachée de la ceinture, se noue sur la tête en façon de capuce ou, si vous aimez mieux, de petit manteau écourté.

(1) C. Delon, Le Mal du pays.

Les Peuples de la terre, Ch. Delon, librairie Hachette et Cie, 1890.

* Nota de Célestin Mira:

La gwerz de Penmarc'h raconte le naufrage d'un bateau survenu au large de Penmarc'h. A Penmarc'h sévissaient aussi les naufrageurs qui allumaient des feux au clocher de l'église afin de les attirer sur les récifs.



mardi 12 avril 2016

Le mur des disparus en mer.

Le mur des disparus en mer.


Nous entrons dans le mois de novembre, le mois noir des Bretons, et la Toussaint nous invite au culte des morts. Les cimetières sont remplis par une foule pieuse, les tombes les plus humbles, comme les plus orgueilleuses ont vu leurs fleurs, leurs couronnes se renouveler. Elles témoignent ainsi que nous conservons le souvenir doux et triste de ceux qui nous ont été chers et qui laissent après elles les douleurs par le temps apaisées.
De tout temps, et chez tous les peuples, le culte des morts a été observé; il conserve encore le caractère que lui ont donné les mœurs ou les religions à des époques plus ou moins reculées; il a quelque chose d'éternel, comme la mort elle-même. Il résiste à toutes les révolutions, à toutes les transformations. Autour de lui, que de cultes ruinés, oubliés! Il reste debout, toujours religieusement pratiqué.
Et les plus vieilles coutumes qui, chez les peuples les plus divers, dans les régions les plus éloignées d'un même pays, lui ont imprimé, dès son berceau, une marque originale, ont conservé, elles aussi, toute leur fraîcheur et toute leur vigueur. C'est ainsi qu'en Bretagne, dans toute la vieille Armorique, où les gnomes, les nains et les Karrigous ont perdu depuis longtemps leurs privautés lutines, on fête encore les trépassés comme au siècle de Merlin. Les hôtes des dolmens ne dansent plus la nuit, au clair des étoiles, leurs rondes échevelées, mais les morts viennent toujours au soir de la Toussaint chanter à la porte des demeures:
"Au nom du Père, du Fils et du Saint-esprit, bonne santé à tous, gens de cette maison; bonne santé nous vous souhaitons; nous venons vous mettre en prière."
Et le lendemain, à la première heure du jour, les survivants viennent s'agenouiller, tête nue, sur l'herbe humide du cimetière.

Ils passent là de longues heures, en prière, au son des glas funèbres et au murmure des vents dans les feuilles flétries, moins pressées, disent-ils, le premier jour du mois noir, sur les route de l'Armorique, que ne le sont les âmes dans les airs.
Je ne sais rien de plus curieux à observer que les manifestations pieuses, un peu mystiques, de ces braves gens. Avec quelle ferveur, ils invoquent la "Vierge bénie", avec quelle foi ils la prient "de répandre une goutte de son lait, une seule goutte sur les trépassés"! Quel spectacle touchant que celui de ces enfants, de ces femmes, de ces rudes matelots qui, parmi les tombeaux des ancêtres, les yeux baissés, le chapelet à la main, répondent par leurs oraisons aux cris que, d'après la légende bretonne, poussent en ce jour les trépassés:
"Ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimé nous ont sans pitié délaissés."

Cependant, dans un coin du cimetière, devant un mur presque couvert de plaques de marbre où sont inscrits les noms des morts, mais ne surmontant aucune sépulture, quelques fidèles semblent plus abîmés, dans leurs prières, plus affaissés, plus douloureusement meurtris par la disparition des êtres chers, plus tristes, plus inconsolables, que ceux qui sont agenouillés sur les tombes voisines. Ce sont les parents, les amis des marins morts à la mer. C'est le mur des disparus.





Tous les cimetières de la Basse-Bretagne, ceux du pays de Léon, de Tréguier, de Goëlo, de Cornouailles et de Vannes, ont leurs murs des disparus. Nous sommes là en pleine Armorique, c'est à dire en plein "pays de la mer" où tant de familles sont à pleurer les victimes des flots courroucés. Et sur le mur des disparus, on compte presque autant de plaques de marbres et d'emblèmes commémoratifs qu'il y a de tombe dans le cimetière.
Dans les villages situés près de la côte bretonne, "la mer" est l'objet de soins tout particuliers. Le voisinage de la mer, les rafales du large, le terrible vent d'ouest qui sème la mort sur les océans et qui gronde si souvent sur la grande Armorique... rappellent en effet les disparus et invitent, à chaque heure du jour,  les habitants de ces villages à garder dans leur cœur et à consacrer dans leurs nécropoles la mémoire de ceux qui dorment le dernier sommeil au fond des océans.

Nous avons visité, tout dernièrement, un de ces cimetières de la côte, celui de Ploubazlanec, petit village de pêcheurs situé à deux kilomètres de Paimpol, entre cette ville et la pointe de l'Arcouest. Nous y fûmes témoins de ces manifestations si touchantes que font les bretons en mémoire des disparus en mer. Le "mur" avait un air de fête. Des mains pieuses avaient enlevé la mousse qui recouvrait quelques inscriptions à moitié rongées par le temps, mais elles avaient respecté, avec un soin délicat, le lierre qui revêtait la pierre que le marbre ne couvrait pas. Les couronnes d'immortelles, dans toute leur fraîcheur, remplissaient les châsses de verre qui surmontent le marbre des inscriptions. Au pied du mur des fleurs jonchent le sol et débordent sur le chemin de ronde du cimetière.
Des vieux loups de mer sont là, debout, graves, devant ce mur...
"A la mémoire de Coastec disparu en mer sur les côtes du Portugal..."
"A la mémoire de Yves Mornan perdu en mer à l'île de Seins."
Les pêcheurs de Ploubazlanec, de Guern, de Loguivy, de Pars-Even, vont en effet, l'été venu, dans les parages redoutable de l'île de Seins. Combien y ont trouvé la mort! Et leurs enfants, et leurs petits-enfants, pêcheurs eux aussi, sont venus là, dans leurs habits du dimanche, "pour ce souvenir" comme ils disent, et prier pour eux. Et cet habit du dimanche, tout flambant neuf, taillé sur les modes modernes, ils viennent de l'acheter, au retour de la pêche d'Islande, dans un magasin de nouveautés, mais c'est la seule concession qu'ils ont faite aux veux us, en ce jour de Toussaint. Comme les ancêtres, ils prêtent l'oreille aux voix des trépassés et, dans le bruit que fait le vent, ils entendent les plaintes des noyés de l'île de Seins, mêlées aux lamentations de la mer bouleversée, au grincement des galets roulés sur les plages désertes, au choc épouvantable des vagues furieuses contre les rochers.
... "A la mémoire de Guillaume Renan, matelot à bord de la Reine des Anges..."
"A la mémoire de Darrieu, capitaine de la Reine des Anges..."
Perdus en mer!...
Après notre visite au cimetière, nous nous dirigeâmes du côté de la mer, vers la pointe de l'Arcouest, et, en traversant une lande toute rouge de bruyères, nous entendîmes une voix de jeune fille qui chantait à pleins poumons  la vieille chanson de la tour d'Armor:
"Si ton père te voyait, mon fils, comme il serait fier de toi! mais, hélas! il ne te verra jamais; ton père, pauvre enfant, est perdu..."
C'était la fille d'un disparu en mer!

                                                                                                                  Marcel Edant.

L'Illustration, 31 octobre 1891.

vendredi 18 mars 2016

Chapelle de la Trinité-en-Plouha.

Chapelle de la Trinité-en-Plouha.
                    (Côtes-du-Nord)



On ne peut arrêter ses regards sans respect sur ce modeste sanctuaire où viennent prier des familles de pêcheurs. C'est l'intérieur d'une de ces anciennes chapelles seigneuriales que l'on construisait à peu de frais, à la suite soit d'un vœu personnel, soit d'un accord entre les propriétaires domaniaux du voisinage. L'architecture n'en est pas ambitieuse: on s'est contenté d'une simple nef; mais, quel que soit la simplicité de ce petit oratoire, on ne saurait le confondre avec la foule banale des chapelles modernes de nos villages. Les détails sont intéressants, et l'on y sent vivre encore des traditions qui ont leur prix.




Ces grands corbeaux de pierre saillants, qui supportent les chevrons de la charpente taillée à chanfreins et revêtue encore de sa vieille enluminure, les trépieds de fer forgé précieusement conservés, les fines ciselures encadrant les montants des ouvertures, tout reporte le souvenir à l'art du quinzième siècle.
Il y a peu de temps, on voyait encore à son ancienne place d'honneur la tribune des seigneurs de Kersalic. Leur manoir, situés près de là, au bas de la colline, a conservé sa jolie porte armoriée, et complète un des plus charmants paysages bretons que l'on puisse rencontrer; à côté, un douez irrégulier, le lavoir traditionnel, ombragé par de grands arbres, réfléchit la vieille croix de granit. Entre le granit et cette pièce d'eau qu'alimente une source limpide, un antique chemin descend à la mer par de profonds et sinueux défilés couronnés de landes et de rochers, et fait brèche aux gigantesques falaises qu'assiègent et rongent sans cesse les vagues de la baie de Saint-Brieuc.
"Là, dans cette humble chapelle, nous dit un de nos correspondants, sous le vieux toit moussu, quand la tempête d'automne souffle sur les brisants de la côte et tord les branches des vieux arbres qui l'entourent, là souvent s'agenouille et prie la femme du marin, enveloppée de sa longue cape noire qui deviendra peut-être un manteau de veuve: sait-on bien si la mer en furie ramènera au foyer tous les pêcheurs de Terre-Neuve et de l'Islande? Pauvres gens, partis depuis six mois avec l'espérance de rapporter le prix d'une vache laitière ou le loyer d'un champ et d'une masure, et qui, peut-être, hélas! après avoir échappé aux dangers des mers lointaines, ne sauront pas éviter, au retour, ceux du cabaret prochain!"

Le Magasin pittoresque, octobre 1876.

vendredi 20 mars 2015

Colonies bretonnes.

Colonies bretonnes
d'enfants abandonnés et d'orphelins.



Un riche propriétaire du département des Côtes-du-Nord, M. Achille Duclésieux, s'était retiré en 1825, à peine âgé de dix-neuf ans, dans son manoir de Saint-Ilan, où, tout en rêvant de beaux vers au bruit des vagues, il s'occupait de fournir de l'occupation aux pauvres travailleurs du pays, de soulager les malades et de secourir les misères.
Parmi ces dernières, il en était une qui l'avait toujours particulièrement touché, celle des orphelins et des enfants abandonnés. Il voyait chaque jour, au seuil de sa maison, quelques-uns de ces malheureux, sans famille, condamnés à recevoir, devant chaque porte, le pain qu'ils ne pouvaient gagner, et que ce pèlerinage de la faim devait fatalement transformer, plus tard, en vagabonds ou en malfaiteurs. Cette dernière idée le saisit. Il se demanda, sans doute, si l'humanité dans son ensemble, et chaque homme dans la mesure de ses forces, ne devait point protection à des créatures que le délaissement livrait à toutes les inspirations du besoin et de l'ignorance, et si l'on pouvait impunément voir grossir le nombre de ces bohémiens laissés à l'état sauvage au milieu de notre civilisation, et ennemis instinctifs d'une société dont l'indifférence était punie par leurs vices. Il pensa qu'il y avait, en même temps, charité, justice et prudence à venir à leur aide; qu'il fallait, pour en faire des instruments utiles de l'oeuvre humaine et non des éléments de désordre, "leur enseigner le devoir par la règle, la Providence par l'affection dont ils se sentiraient environnés." On avait déjà fondé Mettray, le Mesnil, Saint-Firmin, Montmorillon, Montbellet; M. Duclésieux voulut contribuer pour sa part à ce grand travail, et, en 1843, il établit une colonie de jeunes détenus à la ferme de Saint-Ilan.
Ce premier essai réussit complètement: les natures les plus rebelles, soumises à l'influence d'un bien-être suffisant, d'une vie réglée, d'un travail continu et de l'instruction religieuse, ne tardèrent pas à se régénérer. Dès 1844, les administrations départementales des Côtes-du-Nord et du Finistère se plurent à constater les excellents résultats obtenus à Saint-Ilan.
Mais une fois sur le terrain pratique, M. Duclésieux sentit ses idées s'étendre. La réflexion et l'expérience le conduisaient peu à peu, d'une imitation ingénieuse, à une organisation nouvelle et complète; la petite colonie d'enfants détenus allait devenir le germe d'un plan général pour "la colonisation des orphelins et des enfants abandonnés sur les friches des cinq départements de Bretagne."
Ce plan, qui pourrait embrasser la France entière, suppose:
1° Une colonie-mère par province: elle forme les moniteurs, les contre-maîtres, les patrons et les aumôniers, lesquels sont, pour ainsi dire, les quatre pierres angulaires de l'institution. C'est la colonie-mère qui, comme son nom l'indique, donne la vie à toutes les autres, puisqu'elle seule prépare et fournit les hommes dont elles ont besoin pour se constituer.
2° Une colonie centrale par département: celle-ci groupe les enfants d'un même département; elle permet de centraliser les secours des conseils généraux et municipaux, de tenir à la disposition des propriétaires et des communes qui voudraient défricher leurs landes ou reboiser leurs montagnes des escouades de travailleurs nomades, sous la direction de contre-maîtres exercés. La colonie centrale est pour ainsi dire le réservoir vivant des forces de la colonisation dans chaque département.
3° Les colonies partielles: celles-ci émanent de la précédente. La colonie centrale est la ruche, les colonies partielles sont les essaims.
Ce plan, comme on le voit, est simple, clair, rationnel: reste à savoir s'il est réalisable.
A cela nous répondons qu'il est réalisé!
Depuis 1843 l'oeuvre de Saint-Ilan s'est transformée et agrandie; aujourd'hui elle se compose d'une colonie-mère (qui est en même temps la colonie centrale du département des Côtes-du-Nord) , et de deux colonies partielles. Il ne s'agit donc plus d'un projet, mais d'un fait; ce n'est pas une idée à essayer, c'est un succès à féconder.
La colonie de Saint-Ilan comprend trente hectares de terres labourables et quatre hectares de prairies arrosées; elle compte trente enfants de douze à dix-huit ans, établis dans l'ancienne maison manale. Grâce au système de lits-hamacs, adoptés à Mettray, la principale pièce leur sert à la fois de dortoir, de réfectoire et de salle de récréation pendant les soirées d'hiver. Une pièce contiguë forme la salle d'étude. Ils ont une heure de classe le matin, et une heure et demie le soir. La récréation, également d'une heure, est fréquemment consacrée à la musique vocale. Neuf heures sont employées aux travaux agricoles.
Tous les exercices de l'intérieur se font militairement sous la direction d'un ancien officier.
Les jeunes colons de dix-huit ans, que leur intelligence et leur bonne conduite, appellent naturellement à diriger les autres, entrent à l'école des moniteurs, où ils se livrent pendant une année à des études plus avancées. Lorsqu'ils la quittent, ils sont placés chez les agriculteurs du pays, ou dans les instituts agricoles du gouvernement, à moins qu'ils ne demandent à passer dans l'école des contre-maîtres.
Celle-ci est composée d'homme dévoués à l'oeuvre, spécialement instruits pour elle et chargé de l'étendre. Ils en constituent pour ainsi dire la tradition et assurent sa perpétuité. L'école des contre-maîtres de Saint-Ilian compte vingt-neuf sujets.
L'école des patrons et la maison des aumôniers ont pour but de préparer, l'une des directeurs spirituels, l'autres des directeurs temporels pour les différentes colonies.
Enfin, en comptant un instituteur primaire, un régisseur, un garde et trois sœurs pour la cuisine, la lingerie et l'infirmerie, l'établissement de Saint-Ilian comprend soixante-dix personnes.
C'est de là que sont sorties les deux colonies partielles déjà établies dans le département des Côtes-du-Nord.
La première, partie le 3 novembre 1847, a pris possession d'une ferme de 40 hectares, située à Messin, près de Lamballe. Elle se composait de vingt enfants et de quatre contre-maîtres, dont l'un, ancien militaire, avait été déclaré chef de la colonie. Les émigrants se trouvèrent d'abord aux prises avec les difficultés d'un premier établissement. La sorte récente des fermiers n'avait point permis d'approprier les édifices à leur nouvelle destination: il fallait se loger dans une étable pourvue autrefois d'une cheminée qui fut rétablie. On coucha sur la paille; des planches et quelques pieux enfoncés dans le sol servirent de tables et de bancs. Le règlement fut bientôt mis en vigueur; les jeunes colons reprirent leurs études, s'occupèrent des semailles d'hiver qui étaient en retard, nivelèrent les abords du logis et l'assainirent par un empierrement. Grâce au travail, au bon ordre et à la surveillance des chefs, cette situation put se prolonger pendant deux mois sans altérer en rien la santé et la bonne humeur des enfants.
La seconde colonie alla s'établir à Bellejoie, près de Loudéac, dans une ferme de 60 hectares, entièrement conquise sur la lande. Elle comptait aussi vingt enfants, quatre contre-maîtres et un aumônier, très-habile agriculteur qui s'était chargé de la direction. Tel est le zèle déployés par les jeunes colons de cet établissement, que les chefs ont plutôt besoin de contenir que de l'exciter. Lorsqu'il s'agit d'un travail pénible, on ne l'impose à personne, mais tout le monde le réclame. Le directeur raconte qu'un enfant de treize ans, chargé des bêtes de labour, se faisait réveiller avant l'heure du lever général, afin de pouvoir leur donner plus de soins.
En 1848, au moment de la récolte, les trois colonies ont pu se donner et recevoir un secours mutuel qui a hâté les travaux de la moisson. Le pays tout entier en a été ému. On a compris alors tous les avantages qui pouvaient ressortir de ces exploitations agricoles, habilement échelonnées et s'appuyant les unes sur les autres, comme des sœurs qui n'ont qu'un même cœur.
Telle est l'oeuvre accomplie par M. Duclésieux. Déjà plusieurs départements de Bretagne se sont adressés à lui pour s'enquérir des moyens de généraliser son institution. Des demandes lui sont venues des autres provinces, et même des pays étrangers. En Italie, en Sardaigne, aux Etats-Unis, on sollicite le bienfait de semblables établissements. Le gouvernement français en a compris l'importance: il vient d'accorder une forte subvention à la colonie de Saint-Ilian, d'y annexer une ferme-école et d'autoriser une loterie dont le produit permettra de donner à l'oeuvre tout son développement.
Il résulte des calculs fournis par M. Duclésieux, qu'avec une dépense de deux cent dix mille francs, la maison-mère serait établie à perpétuité, l'institution assurée, et qu'il en sortirait tous les huit ans une population vigoureuse de deux mille jeunes gens élevés dans les habitudes de travail, d'ordre, de moralité, qui populariseraient parmi nos paysans les bonnes méthodes de culture.
Chacun de ces jeunes recevrait en sortant un trousseau complet et une somme de cent francs, c'est à dire la première avance nécessaire pour prendre sa place au rang des travailleurs.
Comparez ces résultats à ceux que donnent nos hospices qui rejettent tous les ans dans la société douze mille orphelins ou enfants abandonnés dont on ignorerait le sort, si on ne les trouvait, un peu plus tard, sur la sellette de nos tribunaux.
Une fois la maison-mère établie, il suffirait d'une dépense de quinze mille cent cinquante francs pour créer chaque colonie partielle de vingt enfants et de trois contre-maîtres.
Différentes combinaisons indiquées par M. Duclésieux prouvent la possibilité de transformer graduellement une partie des colons ainsi élevés en propriétaires du sol qu'ils auraient défriché.
Le but du fondateur de Saint-Ilian est donc d'arracher les orphelins pauvres, les enfants abandonnés, à un surnumérariat de vagabondage et de vice, de recruter des laboureurs et des ouvriers villageois là l'on a recruté jusqu'ici que des mendiants ou des vagabonds; de contre-balancer, jusqu'à un certain point, cette émigration vers les villes, qui est une des misères du présent et un des dangers de l'avenir; d'aider enfin au défrichement des terres incultes en facilitant aux travailleurs la conquête de la propriété.
Ses moyens sont une éducation religieuse pratique, des habitudes simples et laborieuses contractées dès l'enfance, une instruction appropriée aux besoins, le sentiment de la hiérarchie et le respect pour l'autorité, acquis sous le régime militaire et paternel des colonies. Celles-ci ne sont enfin qu'une famille bien ordonnée et agrandie, où le dévouement commande, où la reconnaissance obéit.
On voit quelle influence sociale pourrait avoir la généralisation de l'oeuvre de Saint-Ilian. M. Duclésieux ne doute pas quelle ne se popularise dans un pays où il y a tant de pauvres et tant de cœurs généreux. Il fait à ces derniers un appel touchant et profond. "Regardons, dit-il, nos enfants autour de nos tables, et par amour pour eux donnons un peu de pain à leurs frères."
La Bretagne, qui peut mieux juger de l'oeuvre, parce qu'elle la voit de plus près, à déjà déclaré par la voix de son congrès, "qu'elle avait la sympathie et les vœux du pays tout entier." Les préfets, les évêques ont été unanimes dans leurs encouragements; enfin le conseil général du département des Côtes-du Nord, après avoir entendu le rapport d'une commission qui avait examiné la colonie-mère de Saint-Ilan, lui a accordé une subvention annuelle de 8.760 francs, et a voté à l'unanimité la création d'une colonie centrale dans le département.

Magasin pittoresque, septembre 1849.

jeudi 10 octobre 2013

Souvenirs de lecture.

La Bretagne et les Bretons.

C'est le pays des granits et des schistes, des landes solitaires, gaies sous le soleil, plaintives sous le vent, mélancoliques jusqu'à la mort aux approches du soir; c'est la terre des chênes, des haies odorantes, des blés noirs, à la tige rouge, à la fleur blanche, des genêts fleuris, des bruyères qu'empourpre le renouveau; la dure Armorique embrassée par l'Océan; comme le dit son nom d'Arvor ou Armor, la mer. C'est la presqu'île pâle ou noire, austère, osseuse, intime et calme en ses vallons, bruyante à son rivage parmi souffles et sanglots, dans la bataille des vagues et des vents contre la roche, à l'entrée des fjords où sommeille la vague apaisée.
Dans la lande intérieure comme sur le littoral engraissé de plantes marines, auquel ses jaunes moissons ont mérité le nom de Ceinture d'Or, c'est la patrie des hommes du devoir tenace, des capitaines qui meurent au feu, des marins qui meurent à la mer. Tel bourg de cette côte a deux cimetières: l'enclos bénit pour les Bretonnes, l'océan pour les Bretons.

                                                                                                       Onésime Reclus.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 mars 1903.