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dimanche 31 janvier 2021

 Petites vieilles et petits vieux.

Le père Thomas.


Il fut un homme que j'ai cru longtemps immortel. Pendant quinze ans, je l'ai vu arriver à la maison, le 15 et le 30 de chaque mois, toujours à la même heure. Sans rien dire, il déposait, en entrant chez nous, son vieux chapeau sur un meuble, découvrant une tête blanche comme neige, dont la chevelure faisait songer à celle des vieillards de Greuze*; ses vêtements, également vieux et propres, quoique rapiécés, étaient les mêmes en toute saison. Il allait de chambre en chambre remonter nos pendules; puis, quand il s'était assuré que le coucou de la salle à manger sortait régulièrement de son chalet en chêne à l'heure où sonnait le cartel Louis XIV* du salon, le bonhomme saluait la maîtresse du logis, qui, le 30 de chaque mois, lui payait ses honoraires.
On l'appelait le père Thomas. Je lui donnais soixante-dix ans, il en avait quatre-vingts, peut-être plus.
Comme il ouvrait rarement la bouche, je le considérais comme l'accessoire obligé des pendules, une sorte de remontoir automatique et silencieux, inséparable des pendules elles-mêmes. Cette face sculpturale avait un aspect biblique et la régularité de ses visites et de ses gestes me faisait songer que son mécanisme intérieur était peut-être l'œuvre d'un Vaucanson*.
Un jour vint pourtant où j'appris que le père Thomas était un homme comme les autres et que, s'il ne parlait pas, sans être muet, c'est qu'il était sourd, étrange infirmité pour une personne dont la profession était d'écouter le tic-tac des chronomètres!
Toutes les pendules chez nous s'arrêtèrent un beau matin! Le trentième jour du mois s'était écoulé sans la visite du père Thomas. Il devait être malade ou bien mort! Quel trouble jeté dans sa clientèle! De la Bastille à Ville-d'Avray, où il était allé à pied régler des horloges, l'arrêt de tant de balanciers avait dû donner l'éveil à la même stupeur: le père Thomas est mort!
Sur ces entrefaites, au autre vieillard, de l'âge approchant de l'horloger, mais dont la moustache encore épaisse, le chef dénudé sillonné de quelques mèches encore grises et les talons éperonnés, quoique sans molettes, caractérisaient un dernier grognard du premier Empire, se fit annoncer chez nous sous le nom de capitaine Durambert; c'était un ami et un client du père Thomas.
- M. Thomas est très fatigué, dit le brave homme à mon père. Il se fait vieux!... Il n'est pas venu? C'est cela! ses jambes enflent... Ah! vous, monsieur, qui êtes comme moi un vieux client de Thomas, vous n'êtes pas sans vous être aperçu que le bonhomme perd un peu la tramontane! Cela m'effraye pour lui! Il a six mille francs d'économie; je n'ai pas pu réussir à lui persuader que six mille francs lui constitueraient en viager, vu son âge, une rente fort raisonnable et, qu'avec cela, dans un asile de la vieillesse, il finirait en paix ses jours. Il a une grande confiance en vous, monsieur! peut-être en lui parlant, seriez-vous plus heureux que moi!
Mon père accueillit favorablement cette idée et me chargea de visiter Thomas dans sa retraite, après qu'il eut examiné les conditions d'un placement en viager.

*****

La rue Bellefond a été longtemps une enclave de la province, en plein Paris. Elle n'a perdu ce caractère que depuis la création du square Montholon* et de la rue Baudin. On y rencontrait des vestiges nombreux du temps où cette rue montueuse de Paris était encore une rue de village. Sous les portes des numéros impairs, au sud, on apercevait des vergers, des clos de blanchisseuses, des chèvres et des vaches à l'étable et des pampres accrochés par leurs vrilles à de véritables échalas. C'est là que demeurait, au n° 33, dans une maison dont la cour était pleine d'herbes, le vénérable père Thomas, remonteur de pendules;
Tout en haut, au quatrième étage, c'est à dire à un huitième, si l'on ajoute l'altitude de la rue à celle de la maison, nichait le bonhomme depuis un demi-siècle. Arrivé à sa porte, au fond d'un couloir, je frappe à plusieurs reprises: pas de réponse. Effrayé de ce silence, je redescends les quatre-vingts marches pour m'informer de nouveau, près de la concierge.
- Monsieur ne sait sans doute pas que M. Thomas est sourd?
- Pardon! Je sais cela!
- Alors, monsieur ne connait pas la manicle?
- Quelle manicle?
- Au-dessus du cadran cloué sur la porte, il y a un petit trou et une ficelle dans ce trou avec une chevillette. Il faut tirer la chevillette, la bobinette cherra!
Je remontai et j'ouvris.
Le père Thomas était là, toujours rose et blanc comme un Greuze, toujours debout comme si la nature lui eût donné un aplomb inaltérable sur ses vieilles jambes; mais l'œil avait du vague et la langue semblait embarrassée.
- J'ai oublié, me dit-il d'un air honteux; pour la première fois de ma vie, j'ai laissé passer le 30. Je ne sais ce qu'il y a; rien ne va plus! Ma propre horloge est arrêtée!
Autour de lui régnait un désordre complet, mais visiblement récent, car le fond des choses et la propreté de la mansarde témoignaient d'habitudes d'ordre, inséparables de l'horlogerie. Le pêle-mêle des habits, de la vaisselle, le lit défait marquaient que la maladie était entrée là, sournoisement, depuis peu de jours.
Le regard soupçonneux du vieillard ne me quittait point. Je lui présentai un cornet acoustique que je vis sur une table et je lui exposai l'objet de ma mission. Je parlai comme un agent d'assurances sur la vie, tant j'avais bien appris ma leçon.
- Voyons, père Thomas, cela vous va-t-il?
- Oui! me répondit-il en hochant la tête.
- Pourquoi n'avez-vous pas accéder au désir de votre ami Durambert?
- Je me défie de tout le monde: tout le monde veut me voler!
- Par exemple! Et mon père, Et moi?
- Je n'en sais rien!
- Bien obligé! répliquai-je en riant. Alors vous n'êtes pas décidé?
- Mon dieu! si!
- Alors, prenez votre argent et allons à la compagnie d'assurances, mon père y sera, j'ai une voiture en bas.
- Tout de suite, alors?
- Sans doute! vous ne craindrez plus les voleurs, quand vous aurez placé vous même votre argent dans les caisses de la compagnie.
Le père Thomas ouvrit l'armoire, la commode, remua du linge, des papiers. Il ne trouva rien.
Tout à coup, il s'arrêta et dit:
- Je m'en doutais! la portière m'a volé!
- Voyons, cherchez encore! Voici ce meuble qui a douze à quinze tiroirs; ouvrez-les!
C'était un meuble à l'usage particulier des horlogers, scellé à hauteur d'appui à côté de la tablette. Les tiroirs étaient plein de ressorts, de pièces, de cadrans de montre et d'outils d'horloger. Au sixième tiroir, il mit la main sur une liasse: c'était les six mille francs en billets de banque.
- Les voilà! fit-il d'un air hébété.
- Bien! gardez-les à la main! Descendons!

*****

Nous arrivâmes place de la Bourse.
- Eh bien! Venez-vous père Thomas?
Il demeurait assis sur la banquette, sans bouger, ses billets à la main.
- Nous sommes arrivés! lui criai-je dans l'oreille.
- Reconduisez-moi rue Bellefond! dit tranquillement le vieillard.
- Vous reconduire! mais voici le siège de la compagnie! On nous attend!
- Je ne m'assure pas! Je retourne chez moi! Je veux retourner chez moi!
Je me demandais si je ne ferai pas mieux de le conduire tout d'un temps à Charenton*. Cependant, comme il était le maître, je finis par me résigner: sa volonté était formelle, absolue!
Revenu rue Bellefond, n° 33, il monta lentement et je le suivis, pour assurer la sécurité de sa retraite avec ses billets de banque qu'il tenait toujours à la main.
Arrivé dans sa mansarde, il remit les six mille francs dans un tiroir de son nécessaire d'horloger et il ouvrit la fenêtre:
- Voilà, me dit-il alors, près de cinquante ans que je suis ici! D'ici je vois Villejuif, Montrouge, Meudon, par-dessus Paris, par-dessus ces arbres!... Je mourrai ici!... ces compagnies m'auraient volé mon argent!... Dans une maison de santé, on m'aurait fait mourir tout de suite, afin de ne plus payer ma rente!... Ici, on ne pensera pas à moi! d'ailleurs, que me faut-il? Le matin, un sou de lait, le soir, deux sous de bouillon! Merci de votre peine! A propos, vous m'avez rendu mes six mille francs?
- Mais vous venez de les remettre ici vous-même!
- Bien, j'oubliais... Vous n'êtes pas comme Durambert, vous! Vous n'essayer pas de me voler!
Telles furent les dernières paroles que je pus tirer de lui.

*****

Huit jours après, l'ex-capitaine de cavalerie vint nous prévenir qu'il avait trouvé son vieil ami d'enfance mort dans son fauteuil, en face de la fenêtre ouverte.
Les six mille francs étaient toujours là.

                                                                                                                       Oscar Méténier.

La Vie populaire, jeudi 31 décembre 1885.


* Nota de Célestin Mira


* Greuze:


Greuze: vieillard.

* Cartel Louis XIV:



* Vaucanson: mécanicien et inventeur de plusieurs automates dont le canard de Vaucanson.



La canard de Vaucanson: 1740


* Paris: square Montholon:



Square Montholon.


* Asile de Charenton, situé sur la commune de Saint-Maurice, dans l'actuel Val-de-Marne, appelée jusqu'en 1843 Charenton-Saint-Maurice.


Asile de Charenton en 1900.


mardi 18 août 2015

Tuybelim philosophe.

Tuybelim philosophe.

"Tenez bien la corde, vous autres, dit Tuybelim, et pour rien au monde ne bougez! Vous verrez comme pour mon artifice sortira la bête de son repaire." Et le voilà qui crie d'une voix dolente.



"Toc, toc, toc, c'est moi Baudry, fils de feu ton vieil ami Baudry Baudrat, qui reviens pauvre pèlerin de la Terre sainte et n'ait point de logis dans Angers ni ailleurs. Donne moi souper et gîte, et Dieu te le rendra."
La porte reste close.
"Toc, toc, toc, reprend Tuybelim, ouvre-moi, Landry. Je suis Pierre Poussepain. L'argent que je te prêtai jadis quand tu as pris ta maîtrise me faut bien aujourd'hui. Je n'ai pu payer la taille et les sergents du roi m'ont mis hors de chez moi. Ouvre-moi, Landry, ouvre-moi."
On n'entend rien bouger.
"Tuybelim se moque, dit Angoulevent à François; nous faut-il rester jusqu'à demain? Jamais on n'ouvrira cet huis maudit."
Mais le bon Tuybelim a voulu en donner à garder à ses compaings. Tuybelim fait la bête et sait comment il faut agir pour hâter le dénouement. Il attend un peu et reprend:
"Toc, toc, toc, ouvrez vite, monsieur Landry. je porte un sac d'argent qui lourdement pèse sur mes pauvres épaules. C'est de la part de M. Gérin votre débiteur."
On entend du bruit tout aussitôt. La lumière brille aux fentes de la porte, qui s'ouvre vite, et M. Landry paraît sa chandelle à la main. Il prend son pied en la corde et son front se précipite en avant. 



A sa chandelle s'enflamment ses vilains cheveux roux, et de si bon cœur rient les fous qu'Angoulevent ne peut s'empêcher de dire:
"Bien joué, Tuybelim, bien joué mon amy!"

Grand Almanach Français illustré, 1891.

jeudi 6 novembre 2014

Le carnet de madame Elise.

Pour supprimer les ennuis d'argent.


Si l'on proposait à un Européen vivant dans les pays chauds un moyen de guérir les piqûres de moustiques, il répondrait sans doute: "J'ai mieux que ce procédé minutieux, appliqué à chaque piqûre: je les évite toutes en bloc, par une mesure radicale: l'emploi de la moustiquaire."
Eh bien, moi, je veux vous indiquer ici mieux que des recettes mesquines ou des remèdes partiels, pour éviter les inquiétudes pécuniaires qui vous irritent, je viens vous conseiller de supprimer en bloc tous vos soucis d'argent. Je ne m'adresse pas, bien entendu, aux miséreux dont le pain quotidien est aléatoire, et pour lesquels mes indications seraient inutiles, mais à tous ceux qui ont des ressources régulières et pour lesquels, cependant, la vie n'est qu'un long embarras d'argent.
A ceux-là, je dirai tout d'abord: Vous avez de quoi manger, vous vêtir, vous abriter? Vous êtes donc déjà riches; répartissez le superflu avec une intelligente sagesse afin d'éviter toute inquiétude au lieu de vous livrer à ces angoisses tenaillantes dont souffrent presque tous nos contemporains.
Ce qui vous perd, c'est de ne pas savoir équilibrer votre budget, ni proportionner vos dépenses à vos ressources: n'ayez ni hésitations ni demi-mesures, abandonnez ce qui est trop onéreux pour vous.
A chaque trimestre, par exemple, vous voyez arriver avec terreur le "terme"; votre loyer est élevé, pourquoi persister à conserver un appartement semblable?
Oh! j'entends la grande, l'inévitable protestation: "Nous conseiller de réduire notre train, c'est nous engager à perdre notre rang, à déchoir!"
Voilà une erreur très commune et contre laquelle il est urgent de lutter; pourquoi donc un appartement réduit donne-t-il l'idée d'un intérieur miséreux.
Le luxe est une jolie élégance, j'en conviens; mais on peut, dans un cadre plus simple, conserver de bonnes manières; je connais bien des gens qui saluent avec grâce en soulevant un chapeau très ordinaire.
Mais voici un second argument souvent invoqué: "Il ne nous suffit pas de conserver la considération un peu hautaine et dédaigneuse de nos pairs, nous aimerions à leur en imposer par le peu de luxe qu'il nous serait possible d'étaler; est-ce donc là une joie dont il faut se priver complètement?" 
Mais oui, il faut se refuser cette satisfaction, si elle doit coûter quelque chose à notre tranquille dignité. Je dirai plus, une telle satisfaction, dans ce cas, ne doit pas exister: il est inadmissible qu'une femme prenne plaisir à arborer un chapeau quand elle l'a acheté avec le petit fonds de réserve; si demain la santé de son mari nécessite des remèdes, où prendra-t-elle l'argent pour se les procurer?
Le véritable bonheur, la véritable dignité doivent être placés au dessus des satisfactions d'une mesquine vanité. La préoccupation de paraître semble avoir atrophié, dans bien des âmes, les plus légitimes sensibilités. Ceux qui veulent se créer une réputation, un nom et faire belle figure dans le monde n'hésitent point à se procurer de l'argent par les moyens les plus louches: ils savent que l'admiration, l'estime même vont au plus adroit, au plus brillant, non au plus honnête.
Il faut absolument détruire, en soi, cette aberration monstrueuse et considérer la richesse avec une sage philosophie. Certes, l'argent est une puissance formidable, aussi gardons le méthodiquement pour faire face aux nécessités quotidiennes et pour parer aux éventualités futures, mais ne l'employons pas sottement à couvrir notre existence d'un vernis brillant qui ne donne le change qu'aux étourdis. Surtout ne nous laissons pas engager dans cette voie de dépenses inutiles qui nous entraîneraient insensiblement et par degrés inévitables aux pires lâchetés et aux plus vilaines compromissions.

                                                                                                                      Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 juillet 1903.

mercredi 6 novembre 2013

L'argent n'a pas d'odeur.


L'argent n'a pas d'odeur.

Vespasien n'a pas prononcé ce mot, mais il a tenu un propos équivalent. Son fils Titus lui reprocha un jour d'avoir mis un impôt sur l'urine (probablement en rendant payants les établissements auxquels fut donné le surnom de vespasiennes). En réponse à ce reproche, Vespasien approcha des narines de son fils le premier argent provenant de cet impôt, en lui demandant: "Est-ce que cela sent mauvais?" et comme Titus répondait négativement: "Et cependant, répondit Vespasien, cela vient de l'urine".
(Suétone, Vespasiennes, 23. cf. Dion Cassius, LXVI, 14).

L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 30 octobre 1903.


dimanche 6 octobre 2013

Le mot qu'on ne dit jamais.

Le mot qu'on ne dit jamais.

Jamais, au grand jamais, le mot "argent" ne s'échappe de la bouche de personne. Il est bien vrai que, dans un sens fort abstrait, on dit quelquefois, d'après Racine et Boileau: "Point d'argent, point de Suisse" ou "La vertu sans argent est un meuble inutile."
Mais, maintenant, descendez dans la pratique, dans la vie usuelle. Vous serez stupéfait des détours, des circonlocutions, des équivalents, des à peu près, à l'aide desquels on gaze, on élude, on transforme, on dissimule, on sauve, on escamote ce mot technique: "argent".
S'agit-il de l'argent à payer, cela s'appelle, selon l'occurence, rétributions, impositions, contributions tant directes qu'indirectes.
L'argent qu'on donne s'appelle: cotisation, secours, subside, souscription.
Celui qu'on met en commun s'intitule: apport, quote-part, masse, réserve.
L'argent dû se déguise en: fournitures, mémoires, petites notes.
Quand à l'argent exigé pour services, choisissez: salaires, gages, appointements, émoluments, épices, honoraires.
L'argent accordé à titre de récompense prend les sobriquets de: pourboire, étrennes, rémunération, gratification.
Celui dont trafiquent les banquiers s'échange sous les rubriques de: remises, soldes, espèces, etc.
Sans compter une foule d'autres variantes qui dorent plus ou moins l'excellente pilule nommée argent.
Entrez dans un café, dans un restaurant, votre séance gastronomique terminée, vous demandez la carte, le total, l'addition. Toujours le mot argent demeure sous-entendu. Le garçon, d'un air pudique et modeste, vous cache dans un pli du papier la monnaie clandestine qu'il vous rend. De votre côté, aussi délicat que le garçon, vous ne jetez pas les yeux sur ce numéraire. A peine si vous le touchez du bout des doigts, et vous le précipitez aussitôt dans une poche sale et obscure.
Bref, on cache  si bien l'argent dans notre société, on le travestit avec tant d'adresse, on le fait circuler sous tant de masques incognito, ce protée métallique adopte tant de métamorphoses astucieuses que je n'ai jamais pu lui mettre la main dessus. Cela tient peut être à ce que ma main est une main.
On ne graisse que les pattes !

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 10 mai 1903.

lundi 19 août 2013

Les secrets de Paris.

Comment ceux qui n'ont pas de métier gagnent leur vie.



Dans toutes les grandes ville et à Paris plus que nulle part ailleurs, il y a toujours eu des gens qui, par humeur aventureuse ou par suite des hasards de la vie, n'ont pas voulu ou n'ont pas su prendre un métier régulier. Ce sont eux qui forment la catégorie des gens de "petits métiers", de métiers à côté, impossible bien souvent à définir d'un mot, tant la nature en est bizarre. Et ces gens-là ne sont pas, il s'en faut, les caractères les moins sympathiques ni les esprits les moins ingénieux parmi les humbles. Beaucoup ont l'âme forte pour supporter les durs moments d'une existence parfois précaire, beaucoup aussi ont cet esprit d'invention pratique qui leur fait trouver un moyen inédit, à l'occasion extrèmement fructueux, de se créer des ressources.
Les plus connus de ces professionnels capricieux, ce sont, assurément, les camelots de nos boulevards, dont la faconde intarissable et la mimique souvent amusante et expressive contribuent fort à lancer dans le public le jouet nouveau de quelques sous ou la brochure d'actualités satirique qui vient d'éclore.
Il y a aussi les ramasseurs de mégots dont nous avons parlé dans un précédent numéro. Bien connus aussi sont les petits Italiens qui courent Paris 18 heures sur 24 et vendent au profit d'un patron, qui les a loués à leur parents,  les figurines de plâtre qu'ils emportent dans d'énormes paniers ou étalent sur le rebord des ponts.
Mais il y a d'autres "petits métiers" que nous connaissons moins, tant à cause du mystère même dont les entourent ceux qui les exercent que les circonstances inhérentes à leur exercice.

L'ange gardien.

Saviez-vous qu'on peut gagner sa vie à être "ange gardien" ou "vendeur de clefs" ? Assurément, non. Apprenez donc que l'ange gardien a pour nobles fonctions de passer ses nuits dans les grands estaminets bien achalandés de quartiers populeux, et de reconduire à domicile, en les protégeant contre toute rencontre fâcheuse, les clients que de trop copieuses libations ont un peu émus. Mais pour mériter et conserver ce titre d'ange gardien, il faut passer une sorte d'examen et, par ses aptitudes physiques et morales, par sa sobriété surtout, obtenir la confiance, et comme le brevet de garantie d'un patron d'établissement.

Le vendeur de clefs.

Le "vendeur de clefs", lui, a un titre moins ambitieux. Si je vous demande ce qu'il fait: "Eh bien, il vend des clefs" me dirait-vous. Encore y a-t-il manière et manière de vendre des clefs. Essayez un peu de vendre des clefs en plein jour, voire en plein boulevard, et vous verrez ce que vous retirerez de ce petit métier-là. Vous avouerez bientôt que ce n'en est pas un, et qu'il n'y a pas là une "idée". Le vendeur de clefs s'y prend autrement, et c'est le soir, dans certaines brasseries de certains quartiers où l'on veille tard, qu'il se présente en disant: "Qui a perdu sa clef ? Qui veut que je lui ouvre sa porte ?". Il a calculé, justement, que sur le nombre de gens qui fréquentent le soir ces cafés, il y en a plusieurs, inévitablement, qui ont perdu la clef de leur appartement et seront trop heureux, vers minuit ou deux heures du matin, de payer grassement notre homme pour pouvoir rentrer chez eux.

L'oedipe.

Un autre s'est fait oedipe. Oui, il déchiffre les énigmes et les rébus, comme l'Oedipe antique. Mais il faut pour exercer ce métier, un concours de circonstances spéciales: d'abord, personnellement, une grande aptitude à résoudre les énigmes; ensuite une clientèle intéressée à payer pour en avoir la solution. Or, notre oedipe, qui avait le don, trouva un quartier dans Paris où nombre de petits commerçants se réunissaient au café pour y piocher les rébus et énigmes des journaux illustrés. S'entendre avec les patrons de café, et leur remettre pour 5 sous la solution de chaque concours dès son apparition fut bientôt chose faite, et, à résoudre les petits problèmes des journaux illustrés, l'oedipe dont nous parlons parvint à se faire de jolis mois de 600 francs.

Ce que rapportent les idées ingénieuses.

Les idées ingénieuses ne manquent pas, en vérité, parmi les gens de "petits métiers".
Mme Vanard aime l'Opéra et la Comédie Française et elle a sa loge à la Comédie Française et à l'Opéra; mais savez-vous comment elle se les est acquises ?
Veuve à 18 ans, d'un inventeur ingénieux, elle lui avait entendu dire qu'il y aurait une fortune à faire avec les écorces d'orange qui traînaient dans les rues ou les cafés de Paris. Eh bien ! sans ressources d'abord, elle a commencé par ramasser elle-même les pelures d'orange que, très courtoisement, les garçons lui remettaient; puis elle les a fait ramasser par d'autres; puis elle a eu un grand hall où elle faisait séparer la pelure blanche intérieure de l'orange, inutile, de la pelure jaune extérieure, seule utilisable pour nous faire du curaçao, de la limonade, de l'orangeade, etc. Et Mme Vanard a fait fortune.
Les vieux bouchons, comme les peaux d'orange, sont aussi devenus un moyen de s'enrichir. N'a-t-on pas en effet découvert sur la Butte Montmartre, derrière le Moulin de la Galette, une famille qui collectionnait partout les vieux bouchons pour les rajeunir par certains procédés chimiques, et les revendre ensuite, 3 à 5 francs le mille, suivant leur qualité ?
Ne vous fiez pas aux salaires apparents de certaines gens. Un laveur de vaisselle de grand restaurant n'a que 25 francs  de fixe par mois, mais il a en plus les "restes". Or, 25 francs plus les restes, cela peut arriver à faire jusqu'à 400 et 500 francs par mois ! Tout est vendu: la graisse va aux frabricants de lampions pour illuminations et se vend 7 francs le pot. Les restes de la table vont aux riches, pour nourrir leurs chiens, ou aux cuisines en plein vent autours des Halles.

Le chercheur de fourmis.

Sauriez-vous gagner de l'argent avec des fourmis ? Mlle Rose l'a fait. Elle payait des gens 2 francs par jour pour lui découvrir dans les bois et lui envoyer des fourmis, qu'elle même faisait se reproduire en les exposant à l'atmosphère d'une chambre chauffée par un poêle toujours porté au rouge. Chaque jour, elle vendait dix sacs de fourmis, tant aux faisanderies des environs de Paris qu'au Jardin des Plantes ou autres établissements. Et Mlle Rose se fit un revenu quotidien de 30 à 40 francs.

La réveilleuse.

La "réveilleuse" gagne moins, mais elle a aussi trouvé une idée. Dans les endroits de Paris où se fait un travail de nuit, elle passe et réveille à l'heure voulue les ouvriers qui dorment en attendant le moment de l'embauchage. La réveilleuse se fait ainsi une moyenne de trente à quarante sous par jour.

Le tueur d'insecte.

Faut-il parler aussi du tueur d'insectes ? Tant de gens s'étaient plaints des punaises, et la poudre de pyrèthre avait paru à beaucoup insuffisante, qu'il s'est dévoué à la tranquillité des petits ménages en faisant une guerre impitoyable aux maudites bêtes. Gentleman très correct, en redingote noire un peu âgée, mais propre et avenante comme lui aussi, il se présente sur demande à domicile.
"C'est moi, monsieur, qui viens vous débarasser de vos insectes." Et posément, méthodiquement, silencieusement, il injecte de la poudre de pyrèthre dans les trous du plancher, des murs, du plafond. Si on lui demande: "Est-ce qu'il en reviendra ?" il répond "Oh ! certainement, non, monsieur," et si l'on se réjouit du nombre de cadavres, il vous dit simplement et philosophiquement: "Oh ! j'en ai vu bien d'autres !" Et il s'en va doucement avec son petit soufflet, sa petite boite, et 5 francs dans la poche.

Le café à 10 centimes la tasse.

Pour finir, citons le fameux Demerville, l'inventeur du café à 10 centimes la tasse.
Il quitta l'armée comme sous-officier en 1846, vint à Parie et loua pour 200 francs par an une boutique qu'il meubla d'un percolateur et de 20 tasses avec 20 cuillers. On fit bientôt queue à sa porte pour prendre un café à 10 centimes. Quelques années plus tard, il avait non plus une boutique, mais un magasin central ou il faisait faire chaque jour 3,000 litres de café répartis ensuite dans de nombreuses succursales.
Demerville s'est retiré presque millionnaire. Il avait eu une "bonne idée".

Tous ces exemples vous font voir que les petits métiers et surtout les idées nouvelles des gens qui n'ont pas de métier ont conduit maintes fois à de grandes fortunes. En somme, la moralité qui en ressort naturellement, c'est qu'il est bien rare qu'une idée ingénieuse, appliquée avec habilité et persévérance, ne finisse pas par apporter un grand profit matériel à celuii dont le cerveau de qui elle est née.
L'essentiel est d'avoir une idée vraiment pratique et de découvrir un filon nouveau.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 21 décembre 1902.