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mardi 9 janvier 2024

 L'heure à domicile.


Dans notre article n° 169, du 17 mars, nous avons reproduit et décrit la machine à air comprimé qui envoie l'heure de l'Observatoire dans les maisons abonnées.
C'était le début d'une nouvelle invention; aujourd'hui les horloges pneumatiques fonctionnent régulièrement, sur les places publiques et dans les maisons.
Une horloge régulatrice, qui recevra bientôt directement l'heure de l'Observatoire par télégraphe, ouvre à chaque minute un robinet d'air comprimé, et cet air se précipite au commencement de chaque minute, pendant 20 secondes, à travers un tuyautage qui rappelle celui de la distribution du gaz; il passe dans les égouts, sous les rues, et remonte par de tout petits tuyaux dans les candélabres et dans les maisons.
Ces tuyaux qui portent l'heure à travers les immondices des égouts, sont en fer forgé et ont près de 3 centimètres de diamètre intérieur; mais dans les escaliers des maisons, ils n'ont que 1 centimètre et demi de diamètre, et enfin, dans les appartements ils deviennent tout petits et n'ont plus que 3 millimètres; on les voit à peine, on peut d'ailleurs les dissimuler, car ils ne sont pas soumis aux règlements du gaz.


Soufflet constituant le mécanisme introduit
dans les horloges pour les faire fonctionner pneumatiquement.



Nous représentons ci-dessus le petit mécanisme auquel le tuyautage aboutit dans les horloges et pendules des maisons.
L'air lancé à chaque minute, pendant une durée de 20 secondes, soulève à droite, un soufflet; le soufflet, en se soulevant, pousse un levier qui fait tourner une roue portant 60 dents, et sur laquelle est fixée l'aiguille des minutes de la pendule. la roue ne tourne à chaque soubresaut que d'un soixantième de tour, car un cliquet de retenue, figuré à gauche, empêche de faire sauter deux dents d'un coup.
Nous ne décrirons pas le petit mécanisme accessoire, qui permet à l'aiguille des minutes de faire marcher lentement celle des heures.
Cet appareil si simple s'introduit aisément dans les plus vieilles pendules; elles cessent de radoter et disent soudain l'heure mieux que dans leur printemps.
A première vue, il semble que ces horloges soient très dispendieuses, et que l'idée de remplacer les poids économiques des coucous de nos pères par une vaste installation souterraine, allant chercher au loin le moteur de l'horloge, soit une folie. C'est possible mais cela ne coûte qu'un sou.
Entendons-nous: l'administration, pour un sou, se charge de tout installer, poser, jusque dans le cœur de la pendule; elle remplace le mouvement de celle-ci, envoie son courant d'air à chaque minute, mais il faut payer le sou chaque jour et s'abonner un an.
Pour 6 centimes par jour, on a droit en outre à une sonnerie qui peut être assez violente pour réveiller à toutes les heures de la nuit.
Lorsqu'on installe plusieurs cadrans dans la même maison, les autres cadrans coûtent beaucoup moins.


Horloge pneumatique à trois cadrans, placée à Paris
au pied de l'escalier de la Madeleine.



Nous représentons d'autre part la triple horloge placée au bas de l'escalier de la Madeleine, en face de trois boulevards; les cadrans bleus sont éclairés le soir par un bec de gaz qui complète la machine.

Le Pélerin, 5 juin 1880.

dimanche 31 janvier 2021

 Petites vieilles et petits vieux.

Le père Thomas.


Il fut un homme que j'ai cru longtemps immortel. Pendant quinze ans, je l'ai vu arriver à la maison, le 15 et le 30 de chaque mois, toujours à la même heure. Sans rien dire, il déposait, en entrant chez nous, son vieux chapeau sur un meuble, découvrant une tête blanche comme neige, dont la chevelure faisait songer à celle des vieillards de Greuze*; ses vêtements, également vieux et propres, quoique rapiécés, étaient les mêmes en toute saison. Il allait de chambre en chambre remonter nos pendules; puis, quand il s'était assuré que le coucou de la salle à manger sortait régulièrement de son chalet en chêne à l'heure où sonnait le cartel Louis XIV* du salon, le bonhomme saluait la maîtresse du logis, qui, le 30 de chaque mois, lui payait ses honoraires.
On l'appelait le père Thomas. Je lui donnais soixante-dix ans, il en avait quatre-vingts, peut-être plus.
Comme il ouvrait rarement la bouche, je le considérais comme l'accessoire obligé des pendules, une sorte de remontoir automatique et silencieux, inséparable des pendules elles-mêmes. Cette face sculpturale avait un aspect biblique et la régularité de ses visites et de ses gestes me faisait songer que son mécanisme intérieur était peut-être l'œuvre d'un Vaucanson*.
Un jour vint pourtant où j'appris que le père Thomas était un homme comme les autres et que, s'il ne parlait pas, sans être muet, c'est qu'il était sourd, étrange infirmité pour une personne dont la profession était d'écouter le tic-tac des chronomètres!
Toutes les pendules chez nous s'arrêtèrent un beau matin! Le trentième jour du mois s'était écoulé sans la visite du père Thomas. Il devait être malade ou bien mort! Quel trouble jeté dans sa clientèle! De la Bastille à Ville-d'Avray, où il était allé à pied régler des horloges, l'arrêt de tant de balanciers avait dû donner l'éveil à la même stupeur: le père Thomas est mort!
Sur ces entrefaites, au autre vieillard, de l'âge approchant de l'horloger, mais dont la moustache encore épaisse, le chef dénudé sillonné de quelques mèches encore grises et les talons éperonnés, quoique sans molettes, caractérisaient un dernier grognard du premier Empire, se fit annoncer chez nous sous le nom de capitaine Durambert; c'était un ami et un client du père Thomas.
- M. Thomas est très fatigué, dit le brave homme à mon père. Il se fait vieux!... Il n'est pas venu? C'est cela! ses jambes enflent... Ah! vous, monsieur, qui êtes comme moi un vieux client de Thomas, vous n'êtes pas sans vous être aperçu que le bonhomme perd un peu la tramontane! Cela m'effraye pour lui! Il a six mille francs d'économie; je n'ai pas pu réussir à lui persuader que six mille francs lui constitueraient en viager, vu son âge, une rente fort raisonnable et, qu'avec cela, dans un asile de la vieillesse, il finirait en paix ses jours. Il a une grande confiance en vous, monsieur! peut-être en lui parlant, seriez-vous plus heureux que moi!
Mon père accueillit favorablement cette idée et me chargea de visiter Thomas dans sa retraite, après qu'il eut examiné les conditions d'un placement en viager.

*****

La rue Bellefond a été longtemps une enclave de la province, en plein Paris. Elle n'a perdu ce caractère que depuis la création du square Montholon* et de la rue Baudin. On y rencontrait des vestiges nombreux du temps où cette rue montueuse de Paris était encore une rue de village. Sous les portes des numéros impairs, au sud, on apercevait des vergers, des clos de blanchisseuses, des chèvres et des vaches à l'étable et des pampres accrochés par leurs vrilles à de véritables échalas. C'est là que demeurait, au n° 33, dans une maison dont la cour était pleine d'herbes, le vénérable père Thomas, remonteur de pendules;
Tout en haut, au quatrième étage, c'est à dire à un huitième, si l'on ajoute l'altitude de la rue à celle de la maison, nichait le bonhomme depuis un demi-siècle. Arrivé à sa porte, au fond d'un couloir, je frappe à plusieurs reprises: pas de réponse. Effrayé de ce silence, je redescends les quatre-vingts marches pour m'informer de nouveau, près de la concierge.
- Monsieur ne sait sans doute pas que M. Thomas est sourd?
- Pardon! Je sais cela!
- Alors, monsieur ne connait pas la manicle?
- Quelle manicle?
- Au-dessus du cadran cloué sur la porte, il y a un petit trou et une ficelle dans ce trou avec une chevillette. Il faut tirer la chevillette, la bobinette cherra!
Je remontai et j'ouvris.
Le père Thomas était là, toujours rose et blanc comme un Greuze, toujours debout comme si la nature lui eût donné un aplomb inaltérable sur ses vieilles jambes; mais l'œil avait du vague et la langue semblait embarrassée.
- J'ai oublié, me dit-il d'un air honteux; pour la première fois de ma vie, j'ai laissé passer le 30. Je ne sais ce qu'il y a; rien ne va plus! Ma propre horloge est arrêtée!
Autour de lui régnait un désordre complet, mais visiblement récent, car le fond des choses et la propreté de la mansarde témoignaient d'habitudes d'ordre, inséparables de l'horlogerie. Le pêle-mêle des habits, de la vaisselle, le lit défait marquaient que la maladie était entrée là, sournoisement, depuis peu de jours.
Le regard soupçonneux du vieillard ne me quittait point. Je lui présentai un cornet acoustique que je vis sur une table et je lui exposai l'objet de ma mission. Je parlai comme un agent d'assurances sur la vie, tant j'avais bien appris ma leçon.
- Voyons, père Thomas, cela vous va-t-il?
- Oui! me répondit-il en hochant la tête.
- Pourquoi n'avez-vous pas accéder au désir de votre ami Durambert?
- Je me défie de tout le monde: tout le monde veut me voler!
- Par exemple! Et mon père, Et moi?
- Je n'en sais rien!
- Bien obligé! répliquai-je en riant. Alors vous n'êtes pas décidé?
- Mon dieu! si!
- Alors, prenez votre argent et allons à la compagnie d'assurances, mon père y sera, j'ai une voiture en bas.
- Tout de suite, alors?
- Sans doute! vous ne craindrez plus les voleurs, quand vous aurez placé vous même votre argent dans les caisses de la compagnie.
Le père Thomas ouvrit l'armoire, la commode, remua du linge, des papiers. Il ne trouva rien.
Tout à coup, il s'arrêta et dit:
- Je m'en doutais! la portière m'a volé!
- Voyons, cherchez encore! Voici ce meuble qui a douze à quinze tiroirs; ouvrez-les!
C'était un meuble à l'usage particulier des horlogers, scellé à hauteur d'appui à côté de la tablette. Les tiroirs étaient plein de ressorts, de pièces, de cadrans de montre et d'outils d'horloger. Au sixième tiroir, il mit la main sur une liasse: c'était les six mille francs en billets de banque.
- Les voilà! fit-il d'un air hébété.
- Bien! gardez-les à la main! Descendons!

*****

Nous arrivâmes place de la Bourse.
- Eh bien! Venez-vous père Thomas?
Il demeurait assis sur la banquette, sans bouger, ses billets à la main.
- Nous sommes arrivés! lui criai-je dans l'oreille.
- Reconduisez-moi rue Bellefond! dit tranquillement le vieillard.
- Vous reconduire! mais voici le siège de la compagnie! On nous attend!
- Je ne m'assure pas! Je retourne chez moi! Je veux retourner chez moi!
Je me demandais si je ne ferai pas mieux de le conduire tout d'un temps à Charenton*. Cependant, comme il était le maître, je finis par me résigner: sa volonté était formelle, absolue!
Revenu rue Bellefond, n° 33, il monta lentement et je le suivis, pour assurer la sécurité de sa retraite avec ses billets de banque qu'il tenait toujours à la main.
Arrivé dans sa mansarde, il remit les six mille francs dans un tiroir de son nécessaire d'horloger et il ouvrit la fenêtre:
- Voilà, me dit-il alors, près de cinquante ans que je suis ici! D'ici je vois Villejuif, Montrouge, Meudon, par-dessus Paris, par-dessus ces arbres!... Je mourrai ici!... ces compagnies m'auraient volé mon argent!... Dans une maison de santé, on m'aurait fait mourir tout de suite, afin de ne plus payer ma rente!... Ici, on ne pensera pas à moi! d'ailleurs, que me faut-il? Le matin, un sou de lait, le soir, deux sous de bouillon! Merci de votre peine! A propos, vous m'avez rendu mes six mille francs?
- Mais vous venez de les remettre ici vous-même!
- Bien, j'oubliais... Vous n'êtes pas comme Durambert, vous! Vous n'essayer pas de me voler!
Telles furent les dernières paroles que je pus tirer de lui.

*****

Huit jours après, l'ex-capitaine de cavalerie vint nous prévenir qu'il avait trouvé son vieil ami d'enfance mort dans son fauteuil, en face de la fenêtre ouverte.
Les six mille francs étaient toujours là.

                                                                                                                       Oscar Méténier.

La Vie populaire, jeudi 31 décembre 1885.


* Nota de Célestin Mira


* Greuze:


Greuze: vieillard.

* Cartel Louis XIV:



* Vaucanson: mécanicien et inventeur de plusieurs automates dont le canard de Vaucanson.



La canard de Vaucanson: 1740


* Paris: square Montholon:



Square Montholon.


* Asile de Charenton, situé sur la commune de Saint-Maurice, dans l'actuel Val-de-Marne, appelée jusqu'en 1843 Charenton-Saint-Maurice.


Asile de Charenton en 1900.


dimanche 17 janvier 2021

 Le moineau de Berzelius.


En l'an de grâce 1819, Louis XVIII étant roi de France et Agricola Gibou concierge de l'Ecole polytechnique, l'illustre Jean-Jacques Berzelius de Westerlowa, baron de par le roi Charles, immortel de par la science, vint à Paris.
Le roi de France était dans la deuxième année de son règne; Berzelius, à l'apogée de sa gloire.
Agricola, dans la cinquantième année de son âge et la vingt-cinquième de sa charge.
Il avait vu la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-jours. Il avait suivi les destinées de son école, du Palais-Bourbon au collège de Navarre; lors de l'expédition d'Egypte, il avait brigué la place de concierge des Pyramides.
La Restauration le respecta.
Les empires passent, les concierges restent.
Après le roi, Gay-Lussac et les monuments, l'illustre Berzelius honora les polytechniciens de sa visite. Il vint poudré, tricorné, en manchettes de dentelles, plaider devant la jeunesse française la cause de la chaleur animale.
Dans une cage d'osier, un moineau était là que l'on réservait pour les expériences; pierrot gaillard, froqué de marron, étalant sur la rondeur de sa gorge un rabat sombre. Le savant le prit dans ses belles mains délicates et, bon gré mal gré, l'enferma sous la cloche d'une machine pneumatique. Alors le pierrot se démena comme un fou, heurtant sa tête aux parois de cristal, jusqu'à ce qu'étourdi des chocs, il repliât sous lui ses pattes meurtries et demeurât immobile, les ailes pendantes, la queue étalée.
Mais déjà le jeu régulier des pistons raréfiait l'air sous la cloche.
Cloué au bord du trou béant par une force invisible, le pauvre oiseau sentait se ralentir les mouvements de son cœur. Autour de lui, rien que des regards avides, épiant son agonie, et là-haut, sur une tablette, le chat d'Agricola dressé, les yeux ronds, l'échine allongée.
Quel regard profond et douloureux passa-t-il donc dans ses yeux voilés d'oiseau qui allait mourir? ces grands diables qui venaient là étudier l'art de tuer les hommes reculèrent devant le meurtre d'un oiseau. L'air rentra en sifflant, la cloche fut soulevée et, par l'embrasure d'une fenêtre, le joyeux pierrot prit son vol.
Quant au chat d'Agricola, il fit les frais de l'expérience, et la science compta un martyr de plus.
Depuis ce jour, l'école devint le théâtre de faits extraordinaires dont le souvenir s'est perpétué jusqu'à nous, légende incroyable, mais vraie, que la tradition immortalisera.
Dans le silence de la cour d'honneur sonnait une horloge antique, chiffres arabes et cadran doré.
Elle avait sonné l'heure de la royauté et celle  de l'Empire sans ralentir sa course un seul jour. L'Ecole marchait les yeux fixés sur elle, suspendant sa vie au rythme du balancier.
Tout à coup, elle se mit à radoter comme une vieille folle, à s'arrêter, à courir la poste, à revenir sur ses pas, sonnant à tort et à travers les quarts d'heure, les heures et les demies. On eût dit qu'un doigt d'enfant se jouait aux aiguilles et mêlait les cordons des poids. Un horloger de Genève y perdit son allemand; la réputation d'Agricola en fut compromise.
De conjecture en conjecture on en vint à soupçonner son intégrité. Aussi bien n'était-ce pas surtout les soirs de rentrée que la vieille horloge déménageait? A l'heure où, des quatre coins de Paris, les x convergent vers la maison d'Ecole allongeant leurs pas de faucheux sous les manteaux courts, les clochers du voisinage avaient déjà frappé leurs dix coups sur l'airain que l'antique horloge s'attardait aux minutes de grâce.
Les maîtres s'indignaient, l'Ecole riait sous cape, et Agricola jura par l'Etre suprême qu'il révélerait le mot de l'énigme.

                                                              .................................

C'était un soir de prolonge. Agricola monta, lanterne en main, dans la cage de l'horloge; il ouvrit dans l'or du cadran une étroite lucarne et attendit l'ennemi de pied ferme. De son poste élevé, il apercevait l'enfilade des rues. Un à un, les élèves rentraient essoufflés, le pas long, l'épée battant les jambes. La vieille horloge, intimidée sans doute par la présence d'un témoin, balançait ses poids sans un tic tac régulier et monotone. Onze heures étaient passées. Les trois quarts sonnèrent imposants dans le silence des cours. Agricola s'était levé dans une anxieuse attente. Une à une les minutes s'égrenèrent. Déjà le marteau levé allait frapper minuit, et dans l'éloignement de la rue un gros d'uniformes faisait force de voiles sans espérance, quand du fait élevé de la chapelle un être ailé arriva comme un trait et, repoussant l'aiguille d'un élan robuste, rejeta l'heure dans le passé.
- Qui l'eût cru? c'était lui, le pierrot de Berzelius, cet infâme à qui l'on avait fait grâce!
Hors de lui, le bonhomme dégringola dans sa loge, les poings crispés, la gorge sèche et, sinistre, il remonta badigeonner de glu la maîtresse aiguille.
Le gros d'uniforme venait de s'engouffrer sous le porche.
Satisfait de son œuvre diabolique, Agricola explora les environs; un dernier retardataire arrivait dans un tourbillon. Le vieux ferma soigneusement sa lucarne et descendit en se frottant les mains.
Aussitôt, recommençant son manège, l'oiseau reconnaissant vint à tire d'aile s'abattre sur l'aiguille.
Hélas, il était pris!
Longtemps il lutta, du bec et des ailes, contre l'aiguille qui l'entraînait la tête en bas dans sa marche lente et circulaire. toute la nuit, il piailla à fendre l'âme; mais, au matin, un grand froid le saisit, et sa vie d'oiseau s'en alla dans un rayon d'aurore.
L'Ecole en deuil lui fit des funérailles publiques.
En souvenir de ses exploits, encore aujourd'hui, elle appelle une horloge: un berzelius.

                                                                                                              Hugues Le Roux

La Vie populaire, dimanche 6 décembre 1885.

dimanche 1 septembre 2019

L'art de régler sa pendule.

L'art de régler sa pendule.


Ou je me trompe, ou la grande majorité de nos contemporains s'imaginent, de bonne foi, qu'il est infiniment facile de pouvoir, en tout instant, connaître l'heure avec exactitude.
De façon courante, en effet, si à l'exemple du père de ce Tristram Shandy*, dont l'humoriste Sterne nous a narré l'histoire, l'on a, à date bien fixe, remonté sa pendule, l'on s'imagine bénévolement qu'il suffit, pour être renseigné de la façon la plus fidèle, de jeter un rapide et discret regard au cadran de son horloge.
Erreur grande, oh! combien!

L'irrégularité des pendules.- Il en serait, en vérité, assurément bien de la sorte si les horloges trottaient toutes régulièrement. Mais, qui ne sait que pour un oui ou pour un non, les aiguilles les plus disciplinées, sans raison apparente, se mettent, à certains jours, à battre la tramontane, et accélèrent ou retardent leur marche, tout comme si leurs fantaisies ne pouvaient nous faire manquer le train ou simplement rater nos rendez-vous.
Le cas est d'importance, comme l'on voit, et, sans conteste possible, mérite d'attirer l'attention.
Car comment parer à de tels mécomptes, et par quel artifice jamais régler sûrement notre pendule quand l'éloignement de tout observatoire nous interdit, procédé pratique et commode entre tous, de contrôler par un simple coup d’œil aux horloges officielles la marche plus ou moins fantaisistes des aiguilles de nos dévideuses d'heures?

Mesurez le temps.-  Mon Dieu, en dépit de ce que l'on pourrait supposer, la chose est relativement facile, et tout un chacun possédant quelques connaissances astronomiques et... une quelconque lunette, peut en toute certitude, exactement comme M. Loevy* lui-même, le savant directeur de l'Observatoire de Paris, mesurer le temps, avec une entière précision.
Voici, au surplus, à l'usage de ceux qui voudront en faire l'expérience, le modus operandi, tel que l'indiquait naguère M. E. Soulié au cours d'un article publié par lui, dans une petite revue des plus intéressantes, le Journal du ciel.

La pendule qui marche très bien.- Un jour, comme chacun sait, se compose de vingt-quatre heures. Ce point, une fois posé et admis comme principe d'évangile, il appert manifestement à tous qu'une horloge marchant à souhait doit voir,  en cette période délimitée, ses aiguilles accomplir deux fois le tour de son cadran.
Toute pendule se conduisant de la sorte, agit en pendule honnête et régulière, au courant de ses devoirs les plus élémentaires.
Mais, dans la pratique ordinaire des choses, combien nous sommes loin, en général, de voir nos horloges se comporter avec une semblable précision.
Absolument comme si leurs incartades ne devaient jamais entraîner la moindre conséquence, les unes avancent imperturbablement de quelques minutes par jour, et les autres, plus paresseuses de nature, retardent de parti pris.
Or, comment savoir l'erreur commise en vingt quatre heures par les aiguilles indicatrices?

On règle sa pendule avec une lunette.- C'est ici que se manifeste l'utilité réelle, pour tout bon citoyen désireux d'accomplir avec méthode et précision les moindres actes de sa journalière existence, de posséder une lunette.
Depuis beau temps, grâce aux astronomes, nous savons que les étoiles du ciel ne sont pas de vulgaires vagabondes sans feu ni lieu, mais bel et bien des astres sérieux, aux habitudes régulières, ne s'écartant jamais et sous aucun prétexte de leur route et, davantage, ne flânant point en leur chemin.
Toutes, sans exception, ont coutume de venir prendre dans le ciel la même position par rapport à l'horizon d'un même point de la surface terrestre, toutes les vingt-trois heures cinquante six minutes et quatre secondes.
C'est à cette façon d'agir invariable des étoiles que nous autres, pauvres mortels, désireux de compter en toute certitude les minutes de la vie, devons de pouvoir avec commodité refréner les mœurs déréglées de nos horloges domestiques.
Pour cela, nous prenons notre lunette, et, la nuit venue, après l'avoir déposée sur un support bien stable, nous la dirigeons vers une étoile choisie autant que possible dans les environs de l'équateur céleste, mais indistinctement à l'est, à l'ouest ou au milieu du ciel.

Les étoiles indicatrices des heures.- Cela fait, quand l'image de l'étoile brille au centre de la lunette, nous fixons celle-ci bien solidement sur son support et nous notons l'heure indiquée par les aiguilles de la pendule que nous voulons régler.
Puis,  cette double opération faite, nous laissons de côté notre instrument et allions vaquer à nos affaires.
Le lendemain, vers la même heure, nouvelle opération. Sans rien toucher à l'instrument disposé la veille, nous attendons, l’œil fixé à l'oculaire de la lunette, l'instant précis où l'étoile choisie viendra de nouveau montrer sa scintillante image. Alors nous inscrivons encore l'heure exacte marquée par notre horloge.
Si entre l'indication relevée la veille et celle obtenue lors de la seconde observation, nous constatons un retard de trois minutes cinquante-six secondes, notre pendule mérite tous les éloges. Dans le cas contraire, qui est évidemment le cas très général, il nous reste à modifier la marche de l'instrument, dont nous accélérerons ou modérerons le mouvement selon la circonstance, de façon à ramener ainsi notre pendule à retarder tout juste des trois minutes cinquante-six secondes réglementaires durant le temps de deux successifs passages d'une même étoile à l'horizon.

Soignons nos montres.- Mais, pour donner de bons "tuyaux" aux possesseurs de pendules réfractaires, nous ne négligerons pas les porteurs de montres.
Voulez-vous que votre montre marche bien, sans arrêt, avance ou retarde dans son infatigable tic-tac? Observez à son égard cette "ordonnance"
Remontez "toujours" la montre à la même heure et non à tort et à travers, tantôt le soir, tantôt le matin, comme on le fait trop souvent. Ne "jamais" la laisser séjourner dans le gousset d'un vêtement que l'on quitte et où elle est à la merci d'une chute, d'un heurt violent. Suspendre le soir la montre à un petit piton, ou mieux dans un porte-montre fixé au mur. Ne jamais la déposer sur le marbre d'une cheminée ou d'une table de nuit.

                                                                                                                     Georges Vitoux.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 juin 1906.


* Nota de célestin Mira:

* Vie et opinions de Tristram Shandy:





* Maurice Lœwy, directeur de l'Observatoire de Paris:



vendredi 4 janvier 2019

Une vraie merveille.

Une vraie merveille.




Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 15 novembre 1903.

mercredi 20 août 2014

Lampe horaire.

Lampe horaire.
  dix-septième siècle.


Cette lampe rappelle les clepsydres ou horloges à eau, dont on s'est servi longtemps avant qu'on eut inventé les horloges réglées au moyen d'une corde à boyau: elle marque les heures par l'épuisement successif de l'huile. Elle est en étain, de forme assez élégante, et mesure trente-sept centimètres de hauteur.



L'usage de lampes semblables, mais plus communes, doit avoir été assez répandu: nous en avons rencontré dans plus d'une petite boutique; mais ce ne sont pas des horloges dont on doive attendre beaucoup de précision; il ne faudrait pas s'y fier si l'on avait à prendre le chemin de fer. La moindre montre, la moindre horloge en bois, est préférable.

Magasin Pittoresque, 1875.

samedi 29 mars 2014

Procédé pratique pour régler les pendules et les montres.

Procédé pratique pour régler les pendules et les montres.


On croit communément que, dès l'on a acheté une montre et qu'on l'a mise à l'heure, il ne s'agit plus que de la remonter chaque jour, et qu'elle doit alors marcher avec une justesse constante, sans qu'il soit besoin d'y toucher. Quelques personnes même croient que ces machines doivent aller comme le soleil, et se trouver toujours d'accord avec lui. Ce sont autant d'erreurs qu'il importe de détruire avant d'exposer les règles pratiques qui font l'objet de cet article. 
La première se rattache particulièrement aux montres dont la meilleure est sujette à des variations qui trouvent leurs causes principales dans les changements de température, dans ceux qui résultent de la position de la montre, et dans les mouvements que le corps lui imprime. Telle montre marche régulièrement dans telle position et varie quand cette position change, ou quand les mouvements de la personne qui la porte ont telle direction plutôt qu'une autre; circonstances auxquelles il faut avoir égard lorsqu'on veut régler sa montre d'une manière convenable. Toutefois, nous devons ajouter qu'une bonne montre ne doit varier que très-peu, quels que soient les changements de position ou de température auxquels elle peut être soumise, et que les mêmes circonstances doivent toujours reproduire les mêmes résultats d'avance ou de retard.
La seconde erreur vient de ce que peu de personnes savent que le soleil n'emploie pas toujours le même temps pour revenir d'un midi à l'autre., et que par conséquent tous les jours de l'année ne sont pas exactement de 24 heures; car tantôt le soleil emploie 24 heures et quelques secondes, depuis le midi d'un jour jusqu'au suivant, et tantôt 24 heures moins quelques secondes, depuis le midi d'un autre jour jusqu'au midi suivant. Ainsi donc tantôt le soleil retarde, et tantôt il avance.
D'un autre côté, les pendules et les montres doivent diviser le temps d'une manière parfaitement régulière, et ramener midi exactement toutes les 24 heures.
On a donné le nom de temps vrai au temps mesuré par le soleil, et celui de temps moyen au temps réduit à une égalité constante par la marche régulière des pendules et des montres. On voit donc qu'une bonne montre ou une bonne pendule ne peut se rencontrer tous les jours à midi avec le midi du soleil indiqué par un cadran solaire, et que les habitués du Palais-Royal ou du Luxembourg sont dans une grave erreur lorsqu'ils s'empressent de mettre leurs montres à midi lorsque le canon de ces deux jardins leur annonce le midi vrai.
Les astronomes ont calculé une table qui indique, pour chaque jour de l'année, l'heure que doit marquer une bonne montre ou une bonne pendule, au midi vrai. Cette table se trouve reproduite dans le calendrier de l'Almanach royal et de l'Annuaire du bureau des longitudes. Nous allons toutefois indiquer ici la marche générale des différences qui doivent exister pendant le cour de l'année entre le midi du soleil et celui d'une pendule bien réglée.
Supposons que, le 23 décembre, on mette sa pendule ou sa montre en retard de 4 secondes sur le soleil; le 24 décembre le midi du soleil retardera de 30 secondes sur le midi de la pendule, et cet écart ira toujours en augmentant jusqu'au 11 février, jour auquel le midi du soleil retardera de 14 minutes 44 secondes sur celui de la pendule. Depuis le 11 février, ce retard ira en diminuant jusqu'au 14 avril. Ce jour-là, le midi du soleil et celui de la pendule seront ensemble. Le 15 avril, le midi du soleil avancera de 4 secondes, et il continuera ainsi à avancer jusqu'au 10 mai, où il sera en avance de 3 minutes 59 secondes. Le midi du soleil se rapprochera insensiblement de celui de la pendule jusqu'au 15 juin. Les deux midi seront ensemble ce jour là. Le 16 juin, le soleil retardera de 8 secondes sur la pendule, et continuera à retarder de plus en plus jusqu'au 25 juillet où son retard sera de 5 minutes 56 secondes. Ce retard ira en diminuant jusqu'au 31 août, jour où les deux midi coïncideront encore. Enfin, le 1er septembre, le soleil avancera de 27 secondes, et avancera de plus en plus jusqu'au 1er novembre, où il sera en avance de 16 minutes 9 secondes. Dès lors il avancera de moins en moins, de sorte que les deux midi seront de nouveau ensemble le 23 décembre.
On voit donc que, pour remettre une pendule ou une montre à l'heure, lorsque le soleil marque midi, il ne faut pas faire marquer midi à la pendule, mais l'heure indiquée par la table dont nous avons parlé plus haut.
Quand une montre ne fait qu'une minute d'écart par jour, soit en avançant, soit en retardant, on ne doit pas s'en plaindre.
Il n'en est pas ainsi des pendules, sujettes à moins de causes de variation.
Il faut remettre sa montre à l'heure tous les huit ou dix jours, avec une bonne pendule ou un bon cadran solaire. Si elle ne fait que huit minutes d'écart en huit jours, il faut simplement remettre les aiguilles à l'heure. Si l'écart est plus considérable, il faudra, en outre, toucher à l'aiguille de rosette vers la lettre A qui signifie avance. On désigne sous ce nom une aiguille placée sous un petit cadran dans l'intérieur de la montre auprès du balancier.
Si la montre avance, il faut faire marcher l'aiguille de rosette vers la lettre R marquée sur le cadran, et qui signifie retard; si au contraire la montre retarde, il faut faire marcher l'aiguille de rosette vers la lettre A qui signifie avance.
Il ne faut faire marcher chaque fois l'aiguille de rosette que d'une demi-division du cadran, à moins que la montre ne fasse un grand écart en 24 heures, comme 4 ou 5 minutes; alors on peut faire marcher l'aiguille d'une ou deux divisions, plus ou moins, selon l'écart.
Pour remettre une montre à l'heure, il faut se servir de la clef et faire tourner l'aiguille des minutes par son carré, jusqu'à ce que la montre marque l'heure et la minute qu'il est, en ayant soin de ne pas faire tourner l'aiguille des heures séparément de l'aiguille des minutes.
Lorsque les aiguilles d'une montre sont en avance ou en retard d'une heure ou deux, plus ou moins, il faut les faire tourner du côté où elles auront le moins de chemin à faire. C'est à tort que certaines personnes croient qu'elles gâteraient leurs montres en faisant reculer les aiguilles; elles la gâteraient beaucoup plus sûrement en faisant faire à celles-ci plus de chemin qu'il n'est nécessaire. Cette règle n'est applicable qu'aux montres ordinaires. Pour les montres à sonnerie et les pendules, il faut toujours faire tourner les aiguilles en avant.
Il faut remonter sa montre tous les jours à la même heure, parce que la force du ressort n'étant pas la même pendant les 24 heures, il arrive souvent que la montre avance ou retarde pendant les 12 premières heures, et retarde ou avance pendant les 12 suivantes. Elle est réglée en conséquence, c'est à dire que l'avance pendant un temps est compensée par le retard pendant un autre temps. Mais,  si on ne remontait pas régulièrement sa montre toutes les 24 heures, il arriverait souvent qu'elle continuerait à avancer ou à retarder sans compensation.
Il faut tenir sa montre toujours à peu près dans la même position, c'est à dire la pendre à un clou lorsqu'on la quitte pour aller se coucher, et avoir soin qu'elle appuie bien contre la muraille, pour que le mouvement du balancier ne se communique pas à la boite.
On doit tenir, le plus possible, sa montre à la même température. Ainsi l'hiver, lorsqu'on quitte sa montre, il vaut mieux l'accrocher à la cheminée qu'ailleurs.
On ne doit pas tourner les aiguilles d'une montre à répétition quand la pièce sonne.
Quand une montre à répétition sonne trop vite ou trop lentement, on corrige ce défaut en faisant tourner une seconde aiguille qui se trouve dans l'intérieur vers la lettre V qui veut dire vite, lorsqu'on veut la faire sonner plus rapidement, et vers la lettre L qui veut dire lentement, lorsqu'on veut qu'elle sonne moins vite.

Manière de régler les pendules.

Pour faire avancer une pendule, il faut faire remonter la lentille du balancier, au moyen de l'écrou qui est dessous; pour la faire retarder, il faut faire descendre la lentille par le même moyen.
Si la pendule est dans un cartel, et qu'on ne puisse toucher à la lentille, on trouvera dans le cadran un petit carré d'acier qu'on fera tourner, au moyen d'une clef de montre, de gauche à droite pour avancer, et de droite à gauche pour retarder.
On ne doit pas faire rétrograder les aiguilles des pendules à sonnerie de plus d'une demi-heure; encore faut-il le faire avec précaution, et s'arrêter lorsqu'on sent une résistance; on ne doit pas non plus reculer l'aiguille des minutes lorsqu'elle est près de 28 minutes ou de 55 minutes, c'est à dire lorsque la sonnerie est près de frapper; car si alors on trouve l'aiguille en arrière, la sonnerie frappera, et lorsque l'aiguille reviendra de nouveau au même point, et passera à la demie et à l'heure, la sonnerie frappera encore en sorte que la sonnerie et les aiguilles ne seront plus d'accord, et la pendule sonnera l'heure à la demie. Lorsque cela arrive, il faut tourner l'aiguille des minutes jusqu'à  jusqu'à ce quelle soit à environ deux minutes de l'heure ou de la demie: alors on la fera rétrograder jusqu'à ce que la sonnerie frappe. On ramènera ensuit l'aiguille en avant, et la sonnerie frappera de nouveau; ainsi l'heure sonnera à l'heure et la demie à la demie; il ne faudra plus que tourner les aiguilles pour les mettre à l'heure et à la minute.
Lorsque la sonnerie d'une pendule n'est plus en accord avec les aiguilles, il faut tourner l'aiguille des heures séparément de celle des minutes et l'amener à l'heure de la sonnerie. On fera ensuit tourner l'aiguille des minutes jusqu'à ce que la pendule soit à l'heure. 
Pour poser une pendule, il faut avoir soin qu'elle soit bien d'aplomb, ce qu'on reconnaît lorsque les battements du balancier font entendre des coups parfaitement semblables, ce qui n'a pas lieu lorsqu'elle penche à droite ou à gauche.
Quand elle penche en avant ou en arrière, la lentille du balancier peut heurter ou la muraille ou le corps même de la pendule, et par conséquent en arrêter le mouvement.

                                                                                                                         N. B.

Journal des Connaissances Utiles, Avril 1833.