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lundi 18 novembre 2013

Une curieuse coutume.


Une curieuse coutume.

L'été dernier, un collaborateur de Mon Journal se trouvait à Amsterdam. Il se promenait aux environs de la Bourse, lorsque son oreille fut frappée par des cris perçants et joyeux, et des roulements de tambours, mais de tambours qui avaient plutôt des sons de jouets que de vrais tambours de militaires.
En même temps il voyait des fillettes, des garçons, et jusqu'à des tous petits marmots tous déguenillés qui se dirigeaient vers la Bourse.
Le promeneur fut encore plus surpris quand il constata que toute cette ribambelle d'enfants, non seulement marchait vers l'édifice, mais encore commençait à gravir les marches et à entrer sans faire la moindre façon.
"Pour le coup, pensa-t-il, voilà qui est curieux. Est-ce que, par hasard, dans ce pays-ci les affaires de finance seraient faites par Messieurs les enfants?"
Ce qui était le plus bizarre, c'est que les passants et les agents de police qui faisaient méthodiquement les cent pas devant le monument, paraissaient trouver toute naturelle cette invasion; ils ne s'en étonnaient nullement. Imaginez-vous qu'à Paris quelques centaines de gamins procèdent de la même manière et marchent à l'assaut de la Bourse: on croirait une révolution.
Notre collaborateur voulut en avoir le cœur net; il suivit la foule des petits Hollandais, et ce qu'il vit à l'intérieur le surprit bien plus encore.
Le vaste hall de la Bourse était rempli de plusieurs centaines d'enfants, qui couraient, dansaient, sautaient, criaient, tambourinaient, se bousculaient à qui mieux mieux en faisant un vacarme assourdissant.
Il y en avait de gentils, il y en avait de pas beaux; les uns couraient en tombant, les autres tombaient en courant: ceux-ci faisaient une étrange musique, ceux-là jouaient à cache-cache, se poussaient, se culbutaient. Les colonnes qui soutiennent l'intérieur du hall avaient maintenant de bizarres soubassements, formés de véritables grappes d'enfants.
Bref, le spectacle était des plus curieux et, en même temps, pour un étranger, des plus inexplicables.
Voici ce que notre collaborateur apprit, une fois informations prises.
A l'époque où les Pays-Bas secouaient la domination espagnole, il arriva que certains petits gamins d'Amsterdam surprirent (Dieu sait comment, mais il y a des petits intrépides qui savent se faufiler partout) un terrible secret: les Espagnols devaient faire sauter la Bourse.
Nos braves enfants dénoncèrent le complot à qui de droit et le projet fut déjoué en temps voulu.
Depuis cette époque, chaque année, pendant une semaine entière du mois d'août, tous les enfant d'Amsterdam ont la permission d'entrer dans la Bourse, d'y jouer à toutes sortes de jeux, de s'y promener avec des tambours et des drapeaux, en un mot d'y faire beaucoup de tapage.
Et je vous assure qu'ils n'en font pas faute.

Mon Journal, recueil hebdomadaire illustré pour les Enfants, 9 décembre 1893.

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