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samedi 23 mai 2020

La fable de la papesse.

La fable de la papesse.


I

C'est à l'incitation de plusieurs de nos correspondants, hâtons-nous de le dire pour justifier le choix du sujet, que nous abordons ce problème d'histoire.
Une femme, du nom de Jeanne, s'est-elle assise sur le trône de Saint-Pierre?
Comment la légende, si légende il y a, a-t-elle pu jouir d'un si durable crédit?
Cette légende qui ne la connait? la voici, en tout cas, dans ses lignes essentielles.
Le pape Léon IV étant mort en 855, après avoir occupé le siège pontifical pendant huit années, il fut procédé, selon les usages du temps, à son remplacement.
Il y avait alors, dans la Ville Éternelle, un étranger, qu'on disait natif de Mayence, bien qu'issu d'une famille anglaise, et dont tout le monde vantait l'éloquence et le savoir en théologie.
Cet étranger était, en réalité, une femme qui, dès l'âge de 12 ans, avait adopté le vêtement masculin et était allée, disait-on, faire ses premières études à Athènes, d'où elle était partie pour Rome.
Sa réputation y avait rapidement grandi et quand les cardinaux eurent à faire choix d'un souverain pontife, c'est sur l'étrangère qu'il se porta.
Élevée à la dignité papale, sous le nom de Jean VIII, cette femme gouverna l'Eglise pendant treize mois environ, sans soulever de protestation.
Mais Satan veillait dans l'ombre (1); prise de ... sympathie pour "un sien valet de chambre", elle devint " enceinte de son faict"; et, ajoute le chroniqueur (2), "ainsi qu'elle alloit à l'Eglise sainct Jehan de Latran, entre le théâtre du Collosse (Colisée) et l'Eglise sainct Clément, elle fut pressée de la douleur naturelle des femmes grosses, et en enfantant, trépassa."
La mère avait succombé à l'effroi et à la honte; le nouveau-né subit le contre-coup de son infortune.

Accouchement de la papesse Jeanne.

(1) Almaric d'Augier, prieur de l'ordre des Augustins, écrivait en 1362, que "Jeanne" avait enseigné à Rome pendant trois ans, et qu'élevée au pontificat, elle vécut quelque temps honnêtement; enfin, "cédant à l'influence d'une nourriture trop délicate, elle se laissa aller aux tentation du diable (sic) et tomba, ayant pour complice un des gens de sa maison."
(2) Annales d'Aquitaine, par Bouchet.

II

D'aucuns disent que la papesse survécut à sa mésaventure et qu'elle finit ses jours dans la prison où on, l'avait enfermée.
Boccace, pour sa part, ne semble pas en douter un instant et, à son ordinaire, il exprime son opinion en termes qui ne laisse point de place à l'équivoque.
Après avoir répété, après beaucoup d'autres, que la future papesse était Allemande, il ajoute qu'elle avait étudié en Angleterre, "avec un jeune escollier son mignon", puis qu'elle était partie pour Rome, "où elle se rendit admirable, tant par son sçavoir qu'à raison de sa bonne vie, de sorte qu'après la mort de Léon IV, elle fut créée pape.
Mais Dieu ayant pris en pitié son peuple, ne devait pas souffrir plus longtemps qu'il fût trompé, et il enjoignit à l'esprit malin de la pousser à "paillarder".
"Elle n'eut pas faute de commodité, poursuit le spirituel narrateur, de sorte qu'après elle devint enceinte... Mais celle qui avoit enchanté les yeux de tout le monde perdit le sens et ne sceut cacher son accouchement, car n'ayant loisir d'appeler une sage-femme, elle eut son enfant, célébrant son divin service."*
Cette variante apparaît, croyons-nous, pour la première fois; nous la relevons simplement au passage.
Le récit de l'auteur du Décaméron se termine ainsi; " Et parce qu'elle avoit ainsi trompé le monde, la misérable, fondant en larmes, fut envoyée en une prison obscure par le commandement des pères."
La fable n'est déjà plus réduite aux proportions modestes du début: elle s'est enrichie de quelques particularités; d'âge en âge, elle grossira, au point de devenir presque méconnaissable.
Nul n'avait parlé jusqu'alors de celui qui aurait été l'"initiateur" de la jeune vierge tudesque. Boccace affirme, avec une assurance sans réplique, que c'était un étudiant.
Tandis que d'autres la font voyager en Grèce, l'auteur du Décaméron imagine qu'elle file, dans le même moment, le parfait amour, sous le ciel brumeux de Londres.
Mais si renseigné qu'on veuille paraître, il se trouve toujours quelqu'un pour renchérir sur sur le produit de votre imagination.
Un Allemand, qui écrivait au XIVe, avance une circonstance nouvelle: l'amant de Jeanne, celui avec qui elle a "fauté", n'est plus un valet de chambre, une papesse se commettre avec gens de cette sorte! mais avec un cardinal (1): cela devenait plus acceptable.
Comment une femme avait-elle pu réussir à donner si longtemps le change sur son véritable sexe? Les exemples (2) ne sont point rares d'hommes qui se sont déguisés en femmes, sans que leur entourage même l'ait pu soupçonner; mais, dans le cas qui nous occupe, on a donné un plaisant argument pour expliquer cette supercherie: c'est, a-t-on dit, que les Italiens se faisant communément raser, il devenait facile de passer pour une femme.

(1) Du Haillan, dans son Histoire de France, dédiée à Henri III (Paris, 1577), dit que la papesse s'appelait Gilberte, que son amant  était "moyne en l'abbaye de Fulden"; que "l'empereur Louis, deuxième de ce nom, prit le sceptre et la couronne de sa main, avec quoy la bénédiction du sainct père..."; qu'elle devint enceinte du fait du sieur chapelain cardinal..."
(2) Nous n'en citerons que deux, se rapportant à des personnages historiques connus: celui de l'abbé de Choisy*, qui a fait lui-même le récit des étranges aventures qui lui arrivèrent sous son travestissement, et celui de la chevalière ou plutôt du chevalier d’Éon*, dont le sexe ne fut reconnu qu'à la mort.

III

A mesure qu'on s'éloigne de l'événement, les détails s'en précisent davantage: ce phénomène d'optique historique nous est familier.
Le récit devient d'autant plus circonstancié que, la passion religieuse aidant, les adversaires de l'Eglise s'en font une arme contre elle.
Sous la Réforme, les pamphlets se multiplient, et les polémistes, du camps protestant, ne se font pas faute d'exploiter une légende qui sert si bien leurs desseins. La papesse n'est désignée qu'avec les qualificatifs obligés de "la grande paillarde romaine", "la prostituée de Babylone", et autres aménités.
Les poètes, se mettant de la partie, composent force épigrammes et pasquils. Mais chose plus incroyable, certains auteurs catholiques ajoutent foi à l'existence de "Jeanne la papesse", qui fit un si "grand esclandre à la papalité" (1). Un évêque la nomme Agnès, peu importe le nom, puisqu'il s'agit bien du même personnage, "qui fut pape plus de deux ans et, s'étant laissée engrossir, accoucha en public." (2)
Au XVIIe siècle, la lutte se poursuit entre Genève et Rome: partisans et adversaires désarment moins que jamais. Les écrivains catholiques sont à peu près unanimes à s'élever avec indignation contre ce qu'ils estiment être une fable imaginaire.
Un ministre de la religion réformée leur prête un secours inattendu: Daniel Blondel (3) développe les motifs de sa conviction, dans un volume compendieux, au grand scandale de ses coreligionnaires.
Un autre protestant (4) entre en lice et entasse arguments sur arguments, qu'il oppose aux arguments de ses adversaires.

(1) Jean Le Maire, Traité de la différence des schismes et des conciles (Lyon, 1511 et Paris 1513.)
(2) Onus ecclesiœ, par l'évêque de Chiamsée (cité par Brunet, La papesse Jeanne.)
(3) Familier esclaircissement; Amsterdam, 1649.
(4) Lenfant, Histoire de la papesse Jeanne, tirée de la dissertation de M. Spanheim; La Haye, 1726, 2v. in-12.


IV

De tous ces témoignages contradictoires, qu'il serait aisé de multiplier, quelle conclusion dégager?
Il est notoire que la légende de la papesse Jeanne a été regardée, à une certaine époque, comme parfaitement authentique (1); il est remarquable de rencontrer, dans une publication ayant un caractère officiel, et remontant, il est vrai, à la fin du XIVe siècle, mention du fait lui-même, qu'on ne semblait pas, à Rome, mettre en doute.
Doit-on induire que l'existence de la papesse est hors de contexte? Nous ne le croyons pas et nous ne sommes pas davantage convaincu par les nombreuses images qu'on a donné de l'héroïne et les gravures, toutes apocryphe qui n'ont d'autre intérêt que celui de la curiosité.
Ce qui nous convaincrait, plus encore, de la non existence du fait, c'est que plus de deux siècles s'écoulent entre le moment où il se serait passé et celui où il est pour la première fois signalé. Comment expliquer un silence aussi prolongé?
En 1267, en apparaît la mention initiale; puis l'anecdote prend corps, s'embellit et se déforme: c'est un tissu de contradictions et d'invraisemblances.
On épilogue sur la durée des pontificats; on remanie la chronologie des papes, pour donner à la fiction une apparence de réalité; au moment où l'on veut qu'une femme se soit assise sur le trône, on le trouve déjà occupé.
La durée de son règne est également des plus variables, dans les divers écrits qui lui sont consacrés: raison de plus de nous tenir en défiance.
On a observé, en outre,  qu'il est pour le moins singulier qu'aucune bulle, aucun acte, portant le nom du prétendu Jean VIII, ne nous soit parvenu.
Cette objection ne nous arrêtera pas, car il est par trop commode de la réfuter: on n'en est plus à compter les documents que la raison d'Etat a fait anéantir; les archives du Vatican sont des oubliettes qui recèlent sans doute bien d'autres mystères!

(1) V. Brunet, op cit., p.188.

V

Nous avons d'autres moyens de démontrer l'impossibilité matérielle de la légende.
Comment admettre qu'une femme, jeune encore et pourvue d'attraits, puisqu'elle a été séduite et qu'il en est résulté une grossesse, n'aient éveillé aucun soupçon dans une cour où ne pénétraient que des hommes? Par quel prodige serait-elle parvenue à dissimuler son sexe aux yeux de tout son entourage?
Au IXe siècle, "quelle femme hardie aurait été séduite par une papauté toute barbare, par une cour de cardinaux en armes et d'évêques, qui ne songeaient guère à remplacer par des mitres brodées leur casque d'acier? " (1).
Les papes avaient, dès cette époque, introduit à leur cour la rigoureuse étiquette de la cour de Byzance; ils étaient entourés d'officiers qui ne les quittaient pas un instant, qui assistaient à leur lever et à leur coucher, qui étaient témoins des actes les plus intimes de leur vie.
Encore la papesse pouvait-elle avoir un complice dans le serviteur qui l'approchait de plus près. Mais, une fois la faute commise, n'aurait-elle pas tout fait pour en prévenir les suites, plutôt que de s'exposer coram populo, avec les marques indéniables de sa défaillance?
Enfin il est sans exemple qu'on ait élevé au pontificat, avant l'avènement  de la fabuleuse Jeanne, un inconnu, un intrus, venant on ne savait d'où: on a toujours choisi le successeur de saint Pierre parmi les cardinaux ou les hauts dignitaires de l'Eglise.

(1) Jean de Bonnefon (article du Journal.)

VI

Si les écrivains ne sont pas d'accord sur l'existence de la papesse, les artistes ont bien peu différé sur la façon dont elle a révélé ce qu'elle avait réussi jusqu'alors à dérober à tous les yeux.

La papesse Jeanne accouchant, détail.
(Gravure ajoutée au texte original)

Une gravure nous montre Jeanne accouchant, entourée de seulement quelques personnages, dont l'un, qui peut être un homme de l'art, semble lui prendre le pouls.
Une autre, non moins fantaisiste, représente la papesse qu'on vient d'asseoir à terre, après l'avoir descendue de cheval, que tient par la bride l'un de ses valets. Ce cheval, au dire des commentateurs qui ont voulu paraître mieux informés que leurs prédécesseurs, n'était qu'un mule, dont les secousses avaient hâté l'expulsion du produit de la conception. Cet animal, entre tous pacifique, n'est pas coutumier de pareils exploits.
Rien qu'à considérer les costumes dont sont revêtus ceux qui figurent dans ces effigies, issues d'une même conception, et qui diffèrent seulement par l'exécution, on se rend rapidement compte qu'ils n'ont aucun caractère d'authenticité.
Mais, a-t-on prétendu, un monument a été élevé à l'endroit même où expira la papesse, et ce monument nous a légué les traits de l'infortunée jeune femme, tenant son enfant dans ses bras?
Les monuments ont consacré bien d'autres erreurs: la fameuse chapelle de Guillaume Tell, sur le lac de Lucerne, n'a jamais été, que nous sachions, une preuve décisive de l'existence du héros cher aux Suisses.

VII

Les contes les plus étranges, les fables les plus absurdes reposent cependant sur un fond de vérité. Celle que nous discutons viendrait-elle, comme on (1) l'a très gratuitement supposé, "de la vie immonde de Jean XII qui, élevé au pontificat, quoique fort jeune encore, grâce à la puissance de son père, eut un grand nombre de concubines?..." Une de ces concubines, nommée Jeanne, qui exerçait sur le pontife une très grande autorité, aurait été surnommée, en raison de cette influence, la "papesse"; et ce mot, recueilli par des écrivains ignorants, amplifié avec le temps, aurait donné l'histoire qui circule encore.
Un autre auteur, pour donner plus de couleur au récit que nous venons d'exposer dans toute sa sécheresse, conte que l'amour du pontife Jean pour une de ses favorites était tel, qu'il lui donna des villes entières; qu'il dépouilla l'église de Saint-Pierre de croix et de calices d'or pour lui en faire cadeau; et que, devenue enceinte, elle mourut en couches.
Avec le temps, les modifications seront survenues, qui auront peu à peu altéré la tradition première, et, à la longue, l'auront complètement dénaturée.


(1) Onuphrius Pannonius, dans ses notes sur Platine (Brunet, op. cit.)



VIII

Nous avons réservé, pour l'étudier à part, avec les développements que comporte cette discussion, l'argument capital, aux yeux de ceux qui tiennent pour la réalité de l'histoire que nous mettons au rang des légendes. C'est, a-t-on écrit, depuis le scandale de l'accouchement sur la place publique, qu'on a décrété que le sexe du nouveau pontife serait l'objet d'une minutieuse vérification.
A la fin du XVe siècle, on disait, sous forme proverbiale:


Nul ne pouvait jouir des saintes clefs de Rome,
Sans montrer qu'il avait les marques de vray homme.

Le latin nous permettra d'être plus explicite:
"Pontificem pronunciatam insidere jubent sedili foramen habenti, ut testes ex eo pendentes aliquis, cui hoc numeris injunctum est, tangat,  qui appareat, pontificem virum esse... Quapropter ne decipiatur iterum sed remcogoscant, neque ambigans, pontificis creati virilia tangunt. Et is qui tangit acclamat: Tuos nobis dominus est."(1)
Un prêtre vénitien, qui a écrit une Vie des Papes (2), s'exprime plus clairement encore:
"Et ad evitendos similes errores, statum fuit nequis de cætero in beati Petri collocaretur sede, priusquam per perforatum sedem futuri pontificis genitalia ab ultimo diacono cardinale attrectarentur."
On prête à Benoit XIII ce propos, qu'il aurait tenu devant les membres du conclave où il fut élu: Se volete un buon coglione, pigliate mi... mais ce n'est là qu'une plaisanterie graveleuse (3), et rien de plus.
Les textes qui précèdent ont-ils un fondement plus sérieux? Est-il vrai, en un mot, qu'on fit asseoir, sans haut-de-chausses, sur un fauteuil sans fond, le Pontife frais sorti du Conclave, et qu'un prélat, se glissant à quatre pattes, fut chargé de s'assurer de la virilité de l'élu?
Pour se renseigner sur ce qui se passait lors de l'élection d'un pape, consultons le Cérémonial romain (4) et nous y lirons ce qui suit:
Lorsque l'élection avait été proclamée au Vatican, le pape se rendait à l'église de Latran.
Il était suivi d'un cortège nombreux et monté sur un cheval blanc.
Sur sa route, il rencontrait les Juifs, établis à Rome, qui lui présentait un exemplaire en hébreu de la loi de Moïse, en le priant de le reconnaître.
Le pape répondait que les Chrétiens respectaient la loi de Moïse, mais qu'elle avait été remplacée par l'Evangile, et qu'il ne fallait pas s'obstiner à attendre le Messie qui était déjà venu. Il leur permettait d'ailleurs de séjourner à Rome et d'y vivre sous l'empire de leurs lois.
A son arrivée à l'église, le nouveau pontife était reçu par les chanoines. On l'introduisait sous le portique, et il s'asseyait sur une chaise de marbre, dite sella stercoraria*, qui était à gauche de la porte principale.
Les cardinaux chantaient alors le verset: Suscitat de pulvere egenum et de stercore erigit pauperem, ut sedent cum principibus et solum gloriæ teneat.
Le camerlingue présentait au pape une bourse de pièces de monnaie; le pape en prenait une poignée et la jetait au peuple, en répétant les paroles de Saint-Pierre:" Je n'ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne."
Précédé des chanoines et suivi des cardinaux qui chantaient le Te Deum, il entrait dans le chœur de l'église et il admettait les chanoines au baisement des pieds.
Il passait ensuite dans la chapelle de Saint-Sylvestre.
Devant la porte était deux chaises percées en porphyre. le pape s'asseyait sur l'une d'elles, et le prieur de Latran, mettant un genou en terre, lui présentait une férule, symbole du pouvoir de corriger et de gouverner,



Présentation de la férule.

et les clefs de la basilique et du palais, emblème de la puissance de fermer et d'ouvrir, de lier et de délier.
Le pontife se levait, en tenant la férule et les clefs, allait s'asseoir sur l'autre siège, rendait au prieur ce qu'il avait reçu, et jetait derechef de l'argent au peuple.
Passant alors sans le Sanctum sanctorum, il y faisait une prière à genou et tête nue; il retournait ensuite dans la chapelle Saint-Sylvestre, où il faisait des cadeaux à tout le clergé. Il donnait aux cardinaux deux ducats d'or et deux gros d'argent; ceux-ci les recevaient dans leur barette, en baisant la main du pontife. Il donnait aux évêques un ducat et un gros, que les prélats recevaient leur mitre.
Les ecclésiastiques d'un rang moins élevé recevaient un cadeau égal à celui des évêques, mais c'était dans leur main qu'il était déposé; et ils baisaient les pieds de sa Sainteté.
Après ces cérémonies, le Pape se retirait dans ses appartements, et d'ordinaire il y donnait un grand festin (5).
Il a donc bien existé une chaise dite "stercoraire", sur laquelle s'asseyait le nouveau pape: le fait paraît hors de conteste. De l'interprétation du texte liturgique, il ressort que, lors des cérémonies de l'intronisation, on faisait asseoir le pontife sur une chaise sans fond, afin qu'il sût et se souvint que, quelque fût la dignité à laquelle il était élevé, il n'était point  un dieu, mais qu'il restait un homme, soumis à toutes les nécessités de la nature humaine; pour ce motif, le siège sur lequel il s'asseyait était, très justement, appelé une chaise stercoraire.



(1) Laonicus Chalcocondylas, De rebus Turcicis; Parisiis, 1650, in f° p. 160.
(2) T.XVII de la collection Rerum Italicarum scriptores.
(3) La cérémonie de la chaise, tournée déjà en ridicule par Panonius, l'est plus vivement, cent ans plus tard, par l'historien Jean Crespin dans son Estat de l'Eglise dès le temps des apôtres jusqu'à 1560 (Paris, 1564, in-8°, p. 242.)
(4) Cf Nova collectio scriptorum ac monumentorure, de Hoffmann; Leipzig, 1722, in-4°, et Lectionum memorambilium et reconditarum centenariæ XVI, par J. Wolfius; francofurti, 1671, 2 v. in f°.
(5) Brunet, op.cit.


IX

Mabillon, le célèbre bénédictin, rapporte qu'il vit, en 1686, dans le cloître de l'église de Latran, la fameuse chaise stercoraire, reléguée là, avec d'autres vieux meubles.
Le président de Brosses, visitant l'Italie, ne pouvait manquer de faire allusion à la chaise papale, et il rappelle l'opinion de Mabillon, qu'il partage sans réserves.
"On a dit, écrit-il de Milan, que l'usage où l'on était autrefois de faire asseoir le pape nouvellement élu sur la chaise percée de porphyre, qui est au cloître de Latran, avait été introduit à dessein de s'assurer que l'on n'était pas tombé dans l'inconvénient de choisir pour pape une femme. 



Mais ce ne peut en avoir été la cause, puisque, selon la remarque de Mabillon, cette cérémonie se pratiquait plus d'un siècle avant que Martin Polonus ne commençât à faire mention de la papesse.
On y faisait asseoir le nouveau pape pour faire allusion à ces paroles du Psaume: De stercore erigens pauperem.
On la prenait alors pour une chaise stercoraire, quoiqu'elle ne soit qu'une chaise de bains, ouverte par devant pour la commodité de ceux qui se lavent."
Lorsque de Brosses écrira de Rome même et parlera de Saint-Jean-de-Latran (lettre 49), il ne manquera pas de revenir sur le sujet:
"... Et dans le cloître voisin, les chaises de porphyre, ouverte par devant à l'usage du bain, sorte de bidets à l'antique, où l'on faisait ci-devant asseoir le pape élu, pour faire allusion au passage du psaume: De stercore erigens pauperem, et non pas pour aller indiscrètement manier sa sainte virilité."*
De toute la légende, il n'y aurait donc de véritable que la chaise stercoraire, chaise assez analogue aux chaises balnéaires dont faisaient usage les anciens Romains.
On connait deux de ces sièges, enlevés probablement aux thermes de Caracalla, où ils avaient servi aux baigneurs, usage en vue duquel ils étaient perforés, en leur milieu, d'un orifice, par lequel s'écoulait l'eau.
Ces sièges avaient été placés, en 1191 (postérieurement, par conséquent, à l'existence supposée de la papesse Jeanne), à l'intronisation de Célestin III, devant l'entrée de la chapelle Saint-Sylvestre. Au XVIe siècle, ils ne servaient déjà plus à cet usage, et à la fin du XVIIIe , ils furent relégués au musée du Vatican.
A la suite du traité de Valentino, les sièges balnéaires furent transportés au musée du Louvre, et, en 1815, un seul revint à Rome (1). 

(1) Revue médicale de Normandie, 1903, p. 395.

****

L'hypothèse que nous tenons pour la plus soutenable, n'a pas été admise, tant s'en faut, par tous ceux qu'a préoccupés cette question.
On s'est appuyé notamment sur ce passage d'un historien (1), lors de l'avènement au pontificat d'Alexandre VI:
" L'église de Saint-Jean était fermée, et les gens d'armes placés à la porte ne laissaient entrer que le pape et les prélats, et le seigneur Virgile Orsini était à la garde de la porte. Finalement, les cérémonies habituelles étant terminées dans le Sancto Sanctorum, e domisticamente toccatogli li testicoli (2), et la bénédiction étant donnée, le pape s'en retourna au palais."
En disant qu'il était interdit à quiconque, sauf aux prélats qui assistaient le pontife, de pénétrer dans le sanctuaire, le prétendu témoin oculaire avoue implicitement qu'il n'a rien vu, de ses propres yeux vu; son imagination aura suppléé à son défaut d'information.
Connaissant la forme du siège où le Pape était assis, et soupçonnant, d'autre part, que l'interdiction faite au peuple de s'approcher trop près devait cacher quelque mystère plus ou moins obscène, il eut tôt fait d'imaginer à quel genre de vérification devaient procéder les officiants, vérification rendue nécessaire par quelque erreur commise dans un lointain passé.
Cette erreur, c'était l'élection de la papesse, et voilà comment a pu s'édifier, de toutes pièces, une légende tout au plus digne de figurer dans un recueil de conteurs florentins.
                                                                                       

(1)  Corio, Patria historia; Milano, 1503, in-f° (réimpression de Milan, 1853-57, 3 v. in-8).
(2) De nos jours, nous fait connaître le Dr F. Bremond, parmi les empêchements canoniques qui rendent un homme inhabile à être promu aux ordres sacrés, on note l'absence de testicules. On peut s'en assurer en lisant la Théologie morale de l'abbé Martin, publiée en 1857.
Bonaventure des Périers a mis en scène une bonne femme qui parle ainsi à son évêque: "Monsieur, quand mon fils étoit petit, il cheut du hault d'une eschelle tant qu'il a fallu le chastrer, et sans cela, je l'eussions marié."
A quoi le prélat répond:
"Par foy! m'amie, il ne laissera pas d'estre prestre pour cela, avec dispense cela s'entend. Que pleust à Dieu que tous les prestres de mon diocèse n'en eussent non plus que luy!"


                                                                                                            Docteur Cabanès.
                                                                                     
 Les indiscrétions de l'histoire. Deuxième série, Albin Michel, Editeur 1903-1907  



* Nota de célestin Mira:
* Illustration des "Dames de renom" de Boccace.

Accouchement de Jeanne la papesse.

* L'abbé de Choisy:

François Timoléon de Choisy.

L'abbé de Choisy habillé en femme.

* Le chevalier d’Éon:

Le chevalier d’Éon, habillé en femme.

sella stercoraria:




* Vérification de la virilité d'Innocent X:



* Cérémonie de la chaise stercoraire, vu par Manara:

Après vérification  de la présence de la virilité papale, l'officiant s'écriait:
Duos habet et bene pendentes. (Elles sont deux et bien pendantes.)
L'assemblée répondait alors: Deo gratias! (Rendons grâce à Dieu.)

dimanche 10 mai 2020

Billets fanés.

Billets fanés.


C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans des témoignages, et lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le cœur a vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau. L'impression se pose et s'enfuit semblable à un oiseau qui s'arrête. Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent, comme une bête.
Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli, par excès de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage, la friperie de la bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans ont un regret...

" Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas bien.
A bientôt, monsieur!"

                                                                                                                      "Paulette"

Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi vingt. Petits nous avions joué à "petit mari et petite femme", avec conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisés des poupées ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes premières stances. Par des soirées d'hiver j'allais m'asseoir à côté d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je serrais les touffes blondes de mon tabac de Maryland. Pendant la guerre, elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des Victoires... C'était gentil.
Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes messieurs forts en thèmes. Et il y a de cela quinze ans.
Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans!

"Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché à dix eures."

                                                                            "Lison"

Une drôle de petite fille, tout de même! point méchante, point savante, nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que j'avais tirés de la rivière. Cela par bonté d'âme. C'était une petite modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons blancs, elle m'avait parue si jolie que je lui avais immédiatement offert mon cœur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait répondu "oui", pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. Transiit bene faciendo.
Une drôle de petite fille, tout de même!

"N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu l'apporteras dans du coton.
Mille grimaces."

                                                                                                           "Suzanne"

Et dire qu'elle joue encore les ingénues!... Elle tiendra l'emploi sa vie durant, et, vers la soixantième année, servira encore ses grimaces par milliers, aux habitués aristocratiques de mardi. Où l'ingénuité va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres nominatifs l'irréparable outrage des années. A ce vieillard illusionné, elle annexait un poète, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la banlieue. J'avais été adopté comme fleuriste, pour le troisième acte, la scène du bal. Sept cent francs de lilas blanc en cinquante jours, et au moins cinq francs de coton...

"Mon cher Léopold, n'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu l'apporteras dans du coton.
Mille grimaces."

                                                                                                             "Suzanne"

Sa dernière lettre. Je l'ai conservée, bien que ne m'appelant pas Léopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc? J'ai su plus tard que nous étions une dizaine à fournir chaque soir la parure du troisième acte. Une femme de chambre revendait le soir même les bouquets inutiles.
Et dire qu'elle joue encore les ingénues!

"... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un petit panier de pêches et trop de confitures."

                                                                                                        "Séraphine"

Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charmé par ses capacités stomacales. Un gouffre! Nous nous étions rencontrés au buffet d'Avignon et, à la voir engloutir, avec une rapidité vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'étais senti pénétré d'admiration. En arrivant à Paris, je courus lui ouvrir un compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le roastbeef, à l'anglaise. Point de goûts communs. En littérature, elle comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait le mépris de Sparte et la vénération superstitieuse de Lucullus. Cela n'allait pas sans quelque poésie gastronomique. Dans ses songeries apéritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers les repas fabuleux de l'édile Marcius, avec, sur les tables de porphyre, des sangliers gaulois à la sauce troyenne pleins de langues de rossignols. Elle eût voulu goûter aux vins parfumés de Massique et de Cos, mordre aux treilles dorées du mont Esquilin, savourer les murènes que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes séparés par incompatibilité de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le souffrir...
Probablement, elle est morte d'indigestion.

"Ne venez pas ce soir. Je dîne chez ma tante."

                                                          "Jeanne"

Elle dînait bien souvent chez sa tante...
Mais quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit de lui faire négliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austérité, ni plus ni moins. Des regards à la Raphaël, mais des tendresses à la Fragonard. Violence et résignation mêlées. Une assiduité exemplaire à la petite messe comme à la grande. Des fugues vers le confessionnal d'où elle revenait l'âme soulagée et l'esprit inquiet. Elle était de ces femmes qui, à l'église croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et méditer parce qu'elles se taisent.
La femme ne rentre en elle-même qu'au bras de quelqu'un: de là l'utilité des confesseurs. J'aurais vainement essayé de retenir Jeanne quand son directeur l'attendait; mais ce vénérable ecclésiastique ne l'aurait pas retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle était vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'était Dieu.
Amours, délices et orgues!
C'est égal; elle dînait bien souvent chez sa tante!...

... Tout est brûlé. Le coffret brûle à son tour, car je veux qu'il meure avec les vaines reliques qu'il a portées. Dans le foyer montent des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brûlent avec un petit pétillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'âtre devient plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se résument en une petite clarté bleue. Puis, rien qu'une cendre grise, d'aspect mélancolique et que je remue à petits coups de pincettes froidement, sans une larme.
C'est tout mon passé, cette poussière. Cela a été la fièvre, l'énervement, l'ivresse, la gaîté maladive et fatale des énergies mal dépensées. Je suis certain de ne rien perdre en anéantissant ces souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette exécution. Que regretterais-je? Ces amours-là ressemblaient à de l'amour, à peu près comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul. Le néant des frivolités me navre et j'aspire, l'âme désormais neuve, à la grande passion pure et simple, fière et noble, orgueilleuse et sacrée, qui assure l'infini dans l'éternel.

                                                                                                            Ch. Flor O'Square.

La Vie populaire, dimanche 13 décembre 1885.

dimanche 3 mai 2020

Un décor.

Un décor.

Par quelle magie surgissent, dans la mémoire, à certaines heures précises, les paysages où nous ramènent une impérieuse pensée? Comment et pourquoi notre rêve ne veut-il s'épanouir que sous des cieux choisis, au milieu de choses aimées et connues? J'ai subi le mystère de ces évocations sans en avoir jamais pénétré le secret. Il est sans doute dans une intimité plus profonde que nous le supposons entre ce qui vient de notre âme et ce qui vient de la nature. Longtemps avant la mort, nous sommes mêlés, vivants, à celle-ci, notre sang n'étant, après tout, qu'une de nos sèves et notre esprit une fleur invisible qui grandit, s'ouvre et se flétrit comme les autres fleurs.
Quoi qu'il soit de ce pouvoir étrange qui nous impose certains spectacles comme nécessaires et formant le seul horizon logique à notre pensée, je n'en ai jamais repoussé la fatalité poétique et douce; j'ai gagné à cette soumission devant l'inconnu de revivre des heures anciennes de ma vie avec une intensité qui les doublait vraiment. Que de fois mes anciennes amours sont revenues s'asseoir à mon côté et se sont réveillées ainsi dans mon oreille:

Les voix chères qui se sont tues!

comme a si bien dit un poète de ce temps! Un moment, un hasard suffit quelquefois à ces retours vers les passés pleins de sourires et de larmes; moins que cela, une image indifférente, un fait absolument impersonnel. Comme ces amorces de feu, errant dans la nuit des fêtes populaires, et autour desquelles se dessinent tout à coup les lumières savamment ordonnées des pièces d'artifice, gerbes d'étincelles, fantastique floraison de flammes multicolores, ces riens sont le point de départ de merveilles imaginatives, dont le cerveau tout entier rayonne, soudain constellé des clartés vibrantes du souvenir.
Je vous jure que je ne les connaissais pas. Mais ils marchaient l'épaule serrée contre l'épaule, en gens qui s'aiment et sentent, tout le long des bras enlacés, le frisson du bonheur d'être ensemble. Étaient-ils très jeunes? Étaient-ils très beaux? Je ne pouvais distinguer leur visage dans l'obscurité vague, dans la lueur diffuse où clignotaient les yeux tremblotants du gaz. Mais ils s'aimaient certainement, et leurs bouches se seraient cherchées, n'était la foule inepte, la rumeur citadine qui remplissait la rue où ils passaient. Oui, une rue bruyante, parcourue de voitures, avec des cris d'enfants aux fenêtres et des appels de chiens sur le trottoir. Vous avez connu certainement ce supplice d'avoir tout près de soi l'être dont une caresse vous ferez mourir de joie, et de comprimer, à s'étouffer soi-même, les étreintes dont on voudrait l'envelopper, tout cela par un respect banal du passant méprisable et de l'inconnu qui vous frôle sans se douter seulement que vous portez le ciel dans votre cœur. Heureux les bergers des idylles virgiliennes, qui connaissaient les bosquets profonds et les grottes fraîches où les lèvres s'unissent et où tout chante le silence autour des musiques divines du baiser!
Où allaient-ils? Ils cherchaient, sans doute, quelque square où un semblant d'arbre offre un semblant de retraite aux amoureux dans le commérage des habitués. Mais il était onze heures, et les squares sont fermés à cette heure. Ils allaient donc, maraudeurs de l'amour sans doute que traque la colère des parents ou la rancune des rivaux, continuer à errer, poursuivis par le bruit de la circulation, sur le pavé ébranlé par le lourd passages des omnibus annoncés par de loin par deux grands yeux verts ou rouges, immobiles et flambants.
Cependant, au-dessus d'eux, la nuit était superbe, une de ces nuits parisiennes dont la fraîcheur lentement tamisée s'arrête aux balcons des maisons sans jamais descendre vraiment jusqu'aux promeneurs qui, dans la tiédeur obstinée et fade de l'air, devinent, par delà les remparts, les brises toutes pleines de fleurs et le frémissement du fleuve qui semble emporter les étoiles.
C'est alors qu'une immense pitié me venant de ces exilés, ou, mieux de ces captifs que je voyais se serrer plus fort l'un contre l'autre, plus malheureux de la contrainte où les enfermait ce va-et-vient des allants et venants, ne leur permettaient guère que de petites embrassades à la dérobée; c'est alors que surgit dans mon esprit, le décor où j'aurais voulu, poète hospitalier, voir s'épanouir leur tendresse. Non pas un paysage pyrénéen ou quelque plage lointaine où la vague nocturne pleure délicieusement, ou quelque lac de Suisse endormi entre les bras pesants des montagnes. Non! c'est tout près de Paris que je les appelais, dans un coin de banlieue presque où s'esjouit hebdomadairement la badauderie dominicale sans en connaître les ressources, quand le soir en est venu chasser les oisifs.
Vous connaissez certainement le rond-point de verdure où vient mourir la cascade artificielle de Saint-Cloud*? c'est au bout de la grande avenue où se passe la fête* et où viennent se greffer transversalement d'admirables quinconces de tilleuls. Le bois ne commence que plus loin, le bois plein de petites montées délicieuses, tout en pente jusqu'à la Seine, vraie cascade aussi de verdure épaisse et foisonnante. Mais, où je veux dire, c'est plat et très découvert, avec les escaliers de pierre en face, qu'interrompent les vasques assouvies des bassins, jusqu'au couronnement monumentale qui domine et où les tritons s'essoufflent, enflant leurs joues vides, tandis que des chiens chimériques exhalent, sans se lasser, un silencieux aboiement, composition somptueuse et d'une majesté rassise*, faisant songer à la fois aux solennités de Versailles et aux Fêtes galantes de Paul Verlaine, site où se rencontrent certainement, les nuits où se promènent les âmes, l'ombre de Lenôtre et l'ombre de Vatteau.
Dans le beau silence d'une nuit lunaire comme les dernières nuits de cet été, je ne sais rien de plus admirable que ce point de vue et j'y convie les amoureux fervents, me rappelant, moi-même, les adorations lointaines qu'exhala, devant ce mirage des gloires d'antan, ma jeunesse évanouie. Tout y concoure au recueillement mélancolique qui, pour tous ceux qui ont vraiment vécu, est au fond de l'amour. Ces grandes masses d'ombre qui l'enserre comme un amphithéâtre et semblent déjà la menace des oublis à venir, des oublis où meurent toutes nos joies. Puis ce grand rayonnement qui se brise en filets argentés sur l'eau peu profonde où semblent courir des serpents. Le calme suranné de ces groupes de marbres où s'enlacent des dieux et des mortelles, le charme sublime et rococo tout ensemble des choses d'un art disparu. Tout dit là d'anciennes amours, et j'y crois entendre cette strophe divine d'une chanson trop peu connue du vieux La Fontaine:

Non, sans l'amour, tant d'objets ravissants,
Bosquets fleuris et jardins, et fontaines,
N'ont pas d'attraits qui ne soient languissants,
Et leurs plaisirs sont moins doux que nos peines.
- Des jeunes cœurs, c'est le suprême bien.
Aimez! Aimez! Tout le reste n'est rien!

La chanson divine, n'est-ce pas, et dont le refrain est vraiment le secret de la vie toute entière!
Aussi, devant ces amoureux perdus dans le bruit de la grande ville, je revoyais ce paysage exquis où m'ont longtemps rappelé de chers pèlerinages. Et, ressuscitant, dans ma mémoire, les tranquilles splendeurs éclairées par une nuit parente, je murmurai moi-même le dernier vers du vieux poète.

Aimez! Aimez! Tout le reste n'est rien!

                                                                                                            Armand Sylvestre.

La Vie populaire, dimanche 29 novembre 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Cascades de Saint-Cloud:



* La fête dans le parc de Saint-Cloud:





Saint-Cloud: triton et chien:




mercredi 29 avril 2020

Sur l'impériale.

Sur l'impériale.


Vers six heures du soir, par les derniers beaux jours, il fait vraiment bon sur l'impériale de l'omnibus*. Il convient d'ailleurs de distinguer entre omnibus et ne point trop s'enthousiasmer pour les lourds et confortables véhicules d'invention récente, tramways ou grosses voitures qui parcourent les boulevards et les avenues*.
Ce que j'aime, c'est l'ancien et petit omnibus qui roule avec fracas sur les pavés raboteux des vieilles rues. Avec lui au moins, l'on est sûr d'aller au bout de Paris, dans les quartiers perdus, pareils à la province. Il est la distraction des autochtones de ces endroits-là. Je sais des rentières caduques, paysanne de Courcelles*, qui se mettent à la fenêtre pour voir filer l'omnibus du Panthéon. Il leur semble arriver d'un autre monde et elles croient positivement que les hardis voyageurs qu'il contient viennent de faire le tour de la terre.
L'omnibus de la Porte-Saint-Martin-Grenelle* est également un objet de profonde stupéfaction pour les invalides impotents qui vivotent dans une petite voiture à tablier de cuir. En le voyant passer avec sa couronne de petits employés ou de maçons plâtreux juchés sur l'impériale, ils se figurent vivre pendant une seconde dans une société nouvelle. Ce spectacle les change de milieu.
Juste retour des choses d'ici-bas. L'omnibus n'est point seulement une distraction pour les sédentaires, il introduit également les villageois de Paris dans le monde civilisé. Que de gens de la Glacière* se sont initiés aux bonnes manières en passant rue Montmartre*, sur l'impériale de l'omnibus Saint-Jacques. A six heures du soir, par exemple, ils ont pu admirer, par les fenêtres ouvertes des entresols, avec quel ordre est disposée la table du boucher qui va dîner bientôt. Dans les brasseries où se donnent rendez-vous les culs-de-plomb de la Banque, les voyageurs, aux mœurs encore naïves, examinent avec une respectueuse attention la bonne tenue des consommateurs et le jeu correct des amateurs de billard. Sans l'omnibus, les voyageurs ne pourraient positivement pas se faire une idée de la bonne société.
Et puis, il y a l'idylle de l'impériale.
Je sais un garçon de bureau d'une compagnie d'assurances située dans le quartier de l'Opéra qui pendant trois années consécutives avait l'habitude en rentrant chez lui, aux Batignolles, d'adresser un sourire aimable à une femme de chambre. Elle travaillait au coin de la fenêtre d'une des maisons de l'avenue de Clichy. Elle paraissait charmante, entrevue dans cet encadrement banal. Très brune, avec des yeux pers, un petit nez, une bouche sensuelle. Lui et elle s'aimaient platoniquement, sans s'être dit un mot. Il le croyait du moins. Puis un matin, il l'a vue sortir en toilette de mariée. Elle épousait son maître, un commandant retraité.
Le garçon de bureau a failli devenir fou sur le moment.
Mais, le lendemain de la noce, il a vu la mariée un peu pâle qui avait repris sa place à la fenêtre. Elle lui a envoyé un sourire plus charmant que ceux d'autrefois. Il s'est rassuré, il a pris ses renseignements, du reste.
Le commandant a des attaques fréquentes. Le mariage le tuera et il y aura une veuve à consoler, une succession à recueillir. C'est ce que l'amoureux transi guette tous les soirs en haut de l'omnibus.

                                                                                                                   Robert Caze.

La Vie populaire, jeudi 15 octobre 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Omnibus à impériale:




* Station d'omnibus place de Clichy:








* Porte de Courcelles à Levallois:



* Porte Saint-Martin par Antoine Blanchard:



* La Glacière:



* Rue du Faubourg Montmartre:


dimanche 26 avril 2020

Un monsieur bien élevé.

Un monsieur bien élevé.

Propriétaire du domaine du Clossan, un des principaux vignobles du département de l'Hérault, Ernest Viala cherchait à placer ses vins.
Un jour qu'il se trouvait de passage à Paris, il rencontra sur le boulevard un de ses anciens camarades de collège et naturellement lui fit ses offres. L'ami les déclina, mais il lui indiqua un richard de sa connaissance, dont la cave, quoique bien garnie, gardait toujours une place à de nouveaux crus;
- Présente-toi de ma part, lui dit-il; seulement comme M. Duravel est dans les affaires, que dans la journée on ne sait où le prendre et qu'il sort tous les soirs, tu n'as chance de le trouver qu'au moment de son déjeuner. Il se met à table à midi; sois chez lui à midi moins dix.
Ernest remercia avec effusion, et le lendemain, à l'heure dite, il sonnait à la porte du commerçant.
Voyant qu'on ne venait pas lui ouvrir:
- ! mon bon, se dit-il, tu as cru avoir sonné, tu te trompas.
Et il tira de nouveau la poignée du timbre, mais cette deuxième fois sans plus de succès.
- Quésaco? fit-il. Est-on sourd là-dedans?
Il avançait la main, décidé à carillonner jusqu'à ce que quelqu'un parût, lorsqu'il remarqua que la porte était entr'ouverte.
- Té, vé! je vais entrer.
Et il entra.
Il traversa l'antichambre, une antichambre vaste et luxueusement décorée, et il alla droit à la première porte qui s'offrait à lui. Il frappa: ne recevant pas de réponse, il entre-bâilla cette porte, aperçut une salle à manger et en franchit le seuil. Il vit la table servie et deux couverts se faisant face. Il attendit quelques instants, espérant qu'un domestique se montrerait, mais il en fut pour son espoir. Alors, afin d'éveiller l'attention et d'avertir de sa présence, il fit du bruit: il marcha, se moucha, toussa. Personne ne vint. Il perdit patience, poussa une deuxième porte et pénétra dans une pièce qui était un petit salon.
Là, il attendit encore, recommençant le manège de tout à l'heure, piétinant, lançant quelques "hum! hum!" demandant à haute voix s'il y avait quelqu'un.
- Eh bé! allons jusqu'au bout, se dit-il.
Il souleva une portière qui séparait le petit salon d'un second plus grand, ne s'arrêta point dans cette dernière pièce et de dirigea hardiment vers une troisième porte, dont il tourna brusquement le bouton et qu'il ouvrit toute grande d'un trait.
Et soudain il se trouva face à face avec une dame, qui - proh pudor!- se disposait à changer de chemise. Elle en tenait une entre ses dents et l'autre entre ses deux mains, suspendue au-dessus de sa tête. Pour comble de malheur, la vue de Viala arracha un cri à la dame, ce qui lui fit desserrer les dents et laisser choir sur le tapis le léger et unique vêtement qui la protégeait tant bien que mal contre les regards de l'indiscret visiteur.
Ernest était demeuré sur le pas de la porte, interdit, assez décontenancé. Mais bientôt, recouvrant son assurance, il s'inclina respectueusement le chapeau à la main et, dans une attitude correcte et aisée à la fois, comme il sied à un homme du monde:
- Pardon, dit-il avec son accent sonore de méridional: est-ce à monsieur ou madame Duravel que j'ai l'honneur de parler?

                                                                                                                      Auguste Erhard.

La Vie populaire, dimanche 4 octobre 1885.

Nota de Célestin Mira:


mardi 21 avril 2020

La femme en voyage.

La femme en voyage.


Une excursion récente m'a permis de faire sur "la femme en voyage" quelques remarques qui ont peut être une certaine actualité à cette époque de déplacements et de villégiature.
Le résultat le plus clair de mes observations, c'est qu'il est temps de détruire la légende qui représente l'Anglaise comme le modèle accompli de la voyageuse. Jamais réputation n'a été moins méritée. L'Anglaise circule, l'Anglaise dévore les kilomètres; elle ne sait pas voyager.
J'ai vu des milliers d'Anglaises, dans les wagons de chemin de fer, sur le pont des bateaux à vapeur, sur les quais des lacs suisses, sur le sommet des monts, sur la cime des cathédrales. Elles vont partout, elles montent partout, mais elles ne voient rien. Leur voyage n'est rien. Leur voyage n'est qu'une longue lecture. Quelles que soient la beauté du paysage, l'immensité du panorama et la splendeur du soleil couchant, l'Anglaise ne lève pas le nez et ses lunettes de dessus son livre, uniformément relié en toile rouge. Pour elle, voyager, ce n'est pas regarder. Elle se plonge dans le Bædecker* dès qu'elle a dépassé le pont de Londres, et elle ne cesse de lire que lorsqu'elle est revenue à son point de départ.
En vain la crête des Alpes blanches s'embellit de rayons roses pour la distraire, en vain les eaux d'émeraude s'éclairent de miroitements, en vain les mouettes des lacs frôlent l'éternelle lectrice de leur aile blanche, aucune des tentations de la nature ne peut l'arracher au chapitre consacré à la route 27. Si par hasard elle abandonne un moment le livre des livres, soyez certains que c'est pour disparaître derrière le Times, comme derrière un paravent.
Ce qui fait encore que l'Anglaise n'est pas la voyageuse modèle, c'est qu'elle se déforme à plaisir dès qu'elle se met en route. Agréable chez elle, aimable et souvent jolie, elle laisse tous ces dons naturels dans le cher home. Et, quand nous la rencontrons, en Suisse ou ailleurs, nous ne la voyons plus que sur son pied de guerre, un pied généralement grand et encombrant, et nous reculons épouvantés par ses incisives toujours menaçantes. Ses yeux, ses doux yeux de pervenche, prennent alors d'étranges duretés à travers le cristal de ses lunettes. Bædecker recommande les plus grandes précautions pour la vue. Aussi n'ai-je pas rencontré de jeune fille anglaise voyageant sans lorgnons.
L'Anglaise touriste adopte toujours un costume spécial. Ce costume peut être très pratique; mais il est absolument disgracieux. Le cache-poussière imperméable cache tout. Il n'y a plus ni gorge, ni taille, ni rien. Est-ce une femme? est-ce un fagot?
Vous voyez bien que l'Anglaise ne sait pas voyager, puisque, dès qu'elle voyage, elle n'est plus femme.
Les Allemandes ne voyagent pas encore, si ce n'est pendant les premiers jours de la lune de miel. Celles que l'on rencontre actuellement, pendues au bras du jeune mari, étalent un amour débordant. Les yeux dans les yeux, la main dans la main, les lèvres attirées vers les lèvres, elles ne voient rien. Le chemin parcouru ne les intéresse pas. Une seule préoccupation paraît les hanter, celle d'arriver le plus tôt possible à l'hôtel et d'en repartir le plus tard possible. Si le trajet à effectuer dure plus d'une heure, elles mangent comme elles aiment, gloutonnement.
On ne peut pas condamner toute une race d'après ces rares spécimens. Cependant, il nous semble difficile que la femme allemande devienne jamais une voyageuse accomplie. Elle n'a pas le sens de la toilette. Elle n'a pas ce tact subtil qui fait qu'une femme se met en harmonie avec la nature. Ses robes, généralement voyantes, composées de parties discordantes, détonnent sur ce qui les entoure. Je ne parle pas de ses chapeaux, qui, cette année, sont des casquettes, très pontées.
Mais, encore une fois, on rencontre peu d'Allemandes sur les grands chemins des touristes. Le Teuton économe laisse volontiers sa femme à la maison. Faut-il rappeler cette conversation d'un Allemand, conversation dont je n'ai pas eu la primeur.
Quelqu'un lui demandait d'où il venait et où il allait. Lui, naïvement, racontait toutes ses petites affaires:
- Je me suis marié il y a quinze jours avec Kætchen, à qui je faisais la cour depuis trois ans. Nous avions bien envie de faire un voyage ensemble; mais quand nous avons consulté l'indicateur, nous avons été effrayés par la dépense et nous avons bien vu que cela nous coûterai trop cher à deux. Alors je suis parti, je fais mon voyage de noce tout seul.
L'Anglaise ne sait pas voyager; l'Allemande ne voyage pas. Quelle est donc la voyageuse modèle? Parbleu! c'est la Française!
Partout où la Française passe, on la reconnaît et on l'admire, parce qu'il ne lui vient pas à l'idée de s'enlaidir pour monter dans le train. 



Avec un art charmant, elle concilie les nécessités du voyage avec les intérêts de sa coquetterie. Elle sait s'habiller solidement et élégamment. Son chapeau, chiffonné par une habile faiseuse, ne craint ni l'averse ni le soleil. Elle en bannit les plumes qui se défrisent et les fleurs qui se décolorent, et elle lui assure avec des étoffes de deux tons bien tranchés un triomphe inaltérable. Il en est de même pour tout son costume. Quelque temps qu'il fasse, la Française n'est jamais fripée. Cela tient un peu au talent de la couturière et beaucoup à la manière de porter la toilette.
Il est quatre heures du matin; la trompe sonne au Righi-Kulm* pour annoncer le lever du soleil. Une foule étrange sort de l'hôtel, vêtue à moitié ou incomplètement, de la manière la plus inattendue. On croirait assister à un carnaval dans un hôpital de convalescents. Au milieu de ce mardi gras de tous les pays, la Française conserve seule sa physionomie et son élégance. Elle a été prête la première. On ne la prend jamais au dépourvu.
La Française est quelque fois, chez elle, un peu nerveuse, un peu agacée, un peu sensible aux petites contrariétés; mais, quand elle se met en route, elle adopte un caractère spécial, un caractère en caoutchouc, qui en fait une touriste exquise. Tout lui plait et tout l'amuse. Pour elle, les accidents ne sont plus que des incidents. Elle est heureuse de partir, heureuse de voyager, et encore plus heureuse de revenir. Toujours jolie, la Française devient meilleur en voyageant.
Ce dont il faut lui savoir gré encore, c'est qu'au contraire de l'Anglaise, elle ne cesse jamais d'être femme. Il ne lui plait pas d'abdiquer, même temporairement, sa souveraineté. Ses voyages constituent une politique d'extension pour son empire. Elle vient, elle est vue, elle triomphe.
Si le prix du voyage est à décerner, donnons-le sans hésiter à la Française, qui est sans conteste, dans tous les pays où fleurit le touriste, la joie de l'esprit, la consolation des yeux et le réconfort du cœur.

                                                                                                                 Saint-Juirs.

La Vie populaire, jeudi 12 novembre 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Guides touristiques Bædecker:






* Righi-Kulm: orthographié Rigi de nos jours, le site est situé au bord du lac des quatre cantons, près de Lucerne. il reçut la visite de Goethe en 1775 et de Victor Hugo en 1839.