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mardi 1 septembre 2020

Le côtier.

Le côtier.


Le jour où sa femme mourut, commença la série noire pour le père Louis, le vieux cordonnier de Montmartre*. Il avait eu sa part de bonheur jusque-là; le travail avait été rude, et maigre le salaire; mais on avait de quoi manger; la femme était ménagère, l'homme ne buvait jamais, et, sous des loques cachées au fond de la grande armoire en noyer, on avait empilé quelques écus. Ne fallait-il pas songer à établir un jour une fillette qui grandissait?
La mort de la femme changea tout cela. Le vieux devint sombre. Il restait des heures entières assis dans son échoppe, sans parler, l’œil fixe, la lèvre pendante, comme abruti. Seulement, quand sa fille revenait de l'atelier, il semblait se réveiller. Il embrassait l'enfant au front, lui souriait tristement, semblait écouter son caquetage d'oiseau lâché, les gros potins et les petites querelles, toutes les nouveautés du jour; puis il retombait dans sa torpeur douloureuse, pendant que sa fille se plongeait avec délices dans le feuilleton du Petit Journal*.
Un soir, elle ne revint pas. La chambre lui avait paru sans doute trop froide et trop nue. Un calicot frisé, qui la reconduisait chaque jour, depuis plusieurs semaines, fit miroiter à ses yeux un avenir couleur de rose, avec encadrement de palissandre, et elle le suivit.
Toute la nuit, le père l'attendit en silence, comptant les heures qui tintaient lugubrement dans la nuit et torturé d'une angoisse atroce où se confondaient ces deux départs. Aucun reproche ne lui montait au cœur contre cet abandon; mais la conscience de sa solitude le troublait profondément.
Dès que le jour vint, il se leva de sa chaise, alla droit à l'armoire, y prit une des pièces de cent sous si péniblement amassées et sortit.
Quand il rentra, il était nuit close. Il avait couru tous les marchands de vin du quartier, buvant des petits verres, cherchant l'ivresse. Sa tête lui semblait lourde, et ses jambes se refusaient à le porter. Il recommença le lendemain, puis les jours suivants, augmentant la dose de sa lente intoxication, toujours ivre, battant les murs et suivi d'une foule de galopins en gaîté.
Son vieux paletot noir portait des traces de boue, les traces de tous les ruisseaux où il avait roulé. Son feutre bossué n'était plus qu'une loque informe. L’œil morne, la lèvre baveuse, il marmonnait en titubant le nom de la femme morte et celui de l'enfant disparue. Mais toujours, il rentrait au logis, avec on ne sait quel espoir confus que le passé n'était qu'un mauvais rêve, éclos dans les brouillards de l'alcool, et que, tout à l'heure, il allait retrouver les êtres chers dans la vieille chambre, toute sonore d'éclats de rire et de chansons.
Mais les réveils du lendemain étaient plus horribles encore. La perception plus nette du malheur le rendait plus insupportable; il cherchait alors dans les écus de l'armoire l'anéantissement et l'oubli. Un matin, le vieux s'aperçut que cette armoire était vide: la dernière pièce de cent sous était envolée! Il sortit alors, sans regarder derrière lui, et quitta sa chambre pour ne plus y revenir. 
Il lui fallut gagner sa vie, pourtant, de quoi retrouver dans l'alcool consolateur l'allègement aux maux soufferts. On lui parla d'un emploi de côtier à la Compagnie des Omnibus*. La besogne était dure, mais n'exigeait pas un long apprentissage; il se présenta et fut embauché.
Il couchait au dépôt de la Compagnie, le plus souvent dans l'écurie même, avec les chevaux, enfoui jusqu'aux yeux dans la paille chaude. Avant l'aube, il se levait. La cour était déserte encore, et les grandes voitures multicolores, rangées par ordre de départ, composaient une masse plus sombre, d'allure fantastique. Les harnachements et les colliers étaient pendus le long des murailles. Les timons dételés laissaient traîner des courroies et des chaînes.
Le vieux côtier saisissait son balai et commençait sa besogne, automatiquement, sans penser; puis, peu à peu, la cour s'animait, les chevaux sortaient des écuries, les cochers et les conducteurs arrivaient, les premiers le fouet à la main, les autres serrant autour de leurs reins la sacoche de cuir. Les voitures sortaient enfin, l'une après l'autre, et se rangeaient à la tête de ligne. Alors, les côtiers habillaient les chevaux de renfort, et gagnaient lentement leurs postes.
Entre ses deux rangées de hautes maisons noires, le faubourg dressait en pente rapide ses pavés rendus glissant par le brouillard. Dans un renfoncement, en bas de la côte, contre un mur couvert d'affiches de toutes couleurs, des manteaux de toile cirée pendaient à des clous; et le long du trottoir, les chevaux de renfort, la tête pendante, l’œil éteint, une jambe repliée, songeaient mélancoliquement, de cet air navré des bêtes malheureuses.
Assis sur son escabeau de bois et vêtu d'une mauvaise blouse bleue, le côtier sommeille, sous son lourd chapeau de cuir bouilli; quand l'omnibus apparaît au tournant de la rue, il prend le cheval de renfort par la bride, l'accroche au timon et marche silencieusement à côté de lui; son fouet à manche court est passé au travers de ses épaules voûtées; et ses deux mains s'y suspendent, comme si elles étaient trop lourdes pour ses bras débiles, et qu'il ne pût pas les porter.
Le cocher lui parle; mais il ne répond guère. Les pieds, chaussés de vieux souliers éculés, dont les fentes laissent apercevoir sa peau gercée, glissent sur le pavé gras, trébuchant, pourtant à faux dans les interstices des pavés. Jamais il ne frappe le pauvre cheval, usé comme lui même, et comme lui résigné. Il gravit péniblement la montée, et redescend vers son poste d'attente, non sans s'arrêter au cabaret, où il laisse presque entièrement son maigre salaire journalier.
A peine mange-t-il. Pourquoi faire? L'alcool le soutient, et le pain lui semble amer. Jamais une larme, pourtant. A de rares intervalles, quand il est assis sur son escabeau, la tête entre ses mains, l’œil fixe, un profond et silencieux soupir s'échappe de sa poitrine lasse. Il tâte alors ses poches, d'un geste brusque, et, s'il y trouve encore quelque menue monnaie, il retourne chez le marchand de vin. Mais si forte que soit son ivresse, il ne le fait plus trébucher comme aux premiers jours. Il marche plus droit, au contraire; une chaleur inconnue lui brûle la poitrine et lui fait monter le sang aux joues; il ne pense plus et ne se souvient pas.
La nuit, il rentre au dépôt, remet son cheval à l'écurie, et s'endort d'un sommeil de plomb sans rêver, pour recommencer le lendemain. Il ne souhaite même plus de mourir, tant la bête a tué l'homme en lui.
Mais un matin, sans doute, on le retrouvera mort, raide et glacé, dans son linceul de paille, ou bien quelque cheval en gaîté fracassera d'un coup de sabot ce pauvre crâne, où dansent parfois encore, dans le brouillard de l'ivresse, les fantômes indécis des êtres aimés.

                                                                                                           Georges Lefèvre.

La Vie populaire, jeudi 23 juillet 1885.

* Nota de Célestin Mira

* Cordonniers de village:



* Le Petit journal:



* Les côtiers étaient chargés d'amener un cheval supplémentaire pour soulager l'attelage afin de franchir les côtes.



mercredi 29 avril 2020

Sur l'impériale.

Sur l'impériale.


Vers six heures du soir, par les derniers beaux jours, il fait vraiment bon sur l'impériale de l'omnibus*. Il convient d'ailleurs de distinguer entre omnibus et ne point trop s'enthousiasmer pour les lourds et confortables véhicules d'invention récente, tramways ou grosses voitures qui parcourent les boulevards et les avenues*.
Ce que j'aime, c'est l'ancien et petit omnibus qui roule avec fracas sur les pavés raboteux des vieilles rues. Avec lui au moins, l'on est sûr d'aller au bout de Paris, dans les quartiers perdus, pareils à la province. Il est la distraction des autochtones de ces endroits-là. Je sais des rentières caduques, paysanne de Courcelles*, qui se mettent à la fenêtre pour voir filer l'omnibus du Panthéon. Il leur semble arriver d'un autre monde et elles croient positivement que les hardis voyageurs qu'il contient viennent de faire le tour de la terre.
L'omnibus de la Porte-Saint-Martin-Grenelle* est également un objet de profonde stupéfaction pour les invalides impotents qui vivotent dans une petite voiture à tablier de cuir. En le voyant passer avec sa couronne de petits employés ou de maçons plâtreux juchés sur l'impériale, ils se figurent vivre pendant une seconde dans une société nouvelle. Ce spectacle les change de milieu.
Juste retour des choses d'ici-bas. L'omnibus n'est point seulement une distraction pour les sédentaires, il introduit également les villageois de Paris dans le monde civilisé. Que de gens de la Glacière* se sont initiés aux bonnes manières en passant rue Montmartre*, sur l'impériale de l'omnibus Saint-Jacques. A six heures du soir, par exemple, ils ont pu admirer, par les fenêtres ouvertes des entresols, avec quel ordre est disposée la table du boucher qui va dîner bientôt. Dans les brasseries où se donnent rendez-vous les culs-de-plomb de la Banque, les voyageurs, aux mœurs encore naïves, examinent avec une respectueuse attention la bonne tenue des consommateurs et le jeu correct des amateurs de billard. Sans l'omnibus, les voyageurs ne pourraient positivement pas se faire une idée de la bonne société.
Et puis, il y a l'idylle de l'impériale.
Je sais un garçon de bureau d'une compagnie d'assurances située dans le quartier de l'Opéra qui pendant trois années consécutives avait l'habitude en rentrant chez lui, aux Batignolles, d'adresser un sourire aimable à une femme de chambre. Elle travaillait au coin de la fenêtre d'une des maisons de l'avenue de Clichy. Elle paraissait charmante, entrevue dans cet encadrement banal. Très brune, avec des yeux pers, un petit nez, une bouche sensuelle. Lui et elle s'aimaient platoniquement, sans s'être dit un mot. Il le croyait du moins. Puis un matin, il l'a vue sortir en toilette de mariée. Elle épousait son maître, un commandant retraité.
Le garçon de bureau a failli devenir fou sur le moment.
Mais, le lendemain de la noce, il a vu la mariée un peu pâle qui avait repris sa place à la fenêtre. Elle lui a envoyé un sourire plus charmant que ceux d'autrefois. Il s'est rassuré, il a pris ses renseignements, du reste.
Le commandant a des attaques fréquentes. Le mariage le tuera et il y aura une veuve à consoler, une succession à recueillir. C'est ce que l'amoureux transi guette tous les soirs en haut de l'omnibus.

                                                                                                                   Robert Caze.

La Vie populaire, jeudi 15 octobre 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Omnibus à impériale:




* Station d'omnibus place de Clichy:








* Porte de Courcelles à Levallois:



* Porte Saint-Martin par Antoine Blanchard:



* La Glacière:



* Rue du Faubourg Montmartre:


jeudi 19 juillet 2018

Un omnibus automobile.

Un omnibus automobile.

Paris vient de faire accueil aux premiers omnibus automobiles*. Quelque chose, dans la physionomie de la capitale, disparaîtra avec les vaillantes bêtes qui, depuis mars 1662, traînaient les "carrosses à cinq ou six sous". Lorent reconnaissait, dès l'origine,

Que c'étaient des chevaux point rosses
Mais qui pouvaient, à l'avenir,
Par leur travail, le devenir.

Sous la Restauration, on célébrait encore l'avantage des omnibus sur les fiacres, dont les cochers,

Ivres-morts, exigeaient un odieux pourboire.

Les premiers cochers d'omnibus étaient superbes, sanglés dans leur casaque bleue, avec les armes du roi et de la ville sur l'estomac, un galon aurore, blanc et rouge sur les coutures. Leurs voitures n'avaient que huit places. On les distinguait, non par un numéro banal, mais par le nombre des fleurs de lis qu'ils affichaient. Les départs avaient lieu toutes les sept minutes de six heures du matin à six heures du soir, avec une longue halte de onze heures à deux heures et demie. Le public avait le droit de faire arrêter les véhicules, soit pour descendre, soit pour monter, quand une place restait vide.
Mais les automédons étaient déjà grincheux et faisaient la sourde oreille. Les voyageurs mécontents pouvaient transmettre leurs griefs aux commis des voitures.
La "correspondance" ne date que de 1834 et les "banquettes d'impériale" de 1853.

A l'eau! l'omnibus.

Les premiers omnibus, en certains quartiers du moins, déchaîner une émeute. Le petit peuple les poursuivit à coup de pierres. Il injuriait ces coches nouveaux où ni laquais, ni page, ni manœuvres, ni soldats, n'avaient le droit de monter. On jugea prudent de loger, dans chaque omnibus, un garde de M. le grand prévôt. Les archers municipaux et des hommes à cheval surveillaient la route;
Mais peu à peu, l'effervescence se calma. Sur le Pont-Neuf, les badauds vinrent faire la haie. Ils laissaient éclater leur enthousiasme. Tous les omnibus étaient pleins. A la porte Saint-Merry, dans la rue de la Verrerie, la sœur de Blaise Pascal eut le déplaisir, le 21 mars 1662, d'en voir passer cinq, sans réussir à y trouver une place.
Par économie, les gens qui ne voulaient pas faire la dépense d'une chaise à porteur, d'un fiacre ou d'un carrosse, louaient un omnibus; ils réclamaient abusivement huit places pour six personnes. Ils malmenaient méchamment ceux qui voulaient s'introduire dans leur compagnie.
Un préjugé menaça quelque temps la vogue des omnibus: par sotte vanité, tels bourgeois ou tels gentilshommes avaient peur de s'y asseoir.
Les gens de loi, les premiers, passèrent outre: et, par exemple, des auditeurs et maîtres des comptes, des conseillers du Châtelet et de la cour des aides. Le monde du Palais se laissa gagner.
Quand le duc d'Enghien et Louis XIV lui-même en eurent fait usage, les courtisans s'inclinèrent. Et pourtant, sous Charles X, quelque chose de la défaveur de jadis s'attachait encore aux omnibus. Il fallut, pour en avoir raison, une fantaisie de la duchesse du Berry. Elle paria qu'elle traverserait Paris dans l'une de ces voitures. Elle tint parole. En descendant, elle révéla son incognito: elle donna au conducteur, non pas 25 centimes, prix de la place, mais le prix du pari qu'elle venait de gagner: 25 louis. c'était vraiment un royal pourboire!*

                                                                                                                       G.-D. F.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 3 septembre 1905.

* Nota de Célestin Mira:










mercredi 14 décembre 2016

Omnibus-annonces.

Omnibus-annonces.

Depuis quelques temps les omnibus qui sillonnent Paris sont favorisés de réclames imprimées, coloriées, flamboyantes, mais qui déroutent les provinciaux.
Ils se demandent quel est le quartier de la ville qui s'appelle Godchau* et quel est celui qu'on intitule Bas-Varices. A l'heure qu'il est, les grandes maisons de Paris veulent faire de la réclame vivante; plus d'erreur, des hommes mannequins costumés en produits vantés se tiendront sur l'impériale derrière les réclames imprimées.
Godchau payera des vêtements aux pauvres bonshommes qui voudront passer des heures sur l'omnibus à crier: "Nous sommes habillés par Godchau! Est-ce good! Est-ce chaud!
Le Thé de la Caravane** offrira des costumes de chameaux aux oisifs célibataires qui voudront hurler sur l'impériale que ce thé de caravane est excellent, et qu'il faut s'en donner une bosse.
La Chemiserie spéciale*** donnera gratis des chemises à ceux qui n'en ont pas et qui voudront passer plusieurs jours, là-haut, dans le costume d'une beauté qu'on arrache au sommeil, en disant à tous: "Quel linge! V'là quinze jours que je l'ai sur le dos!" Le conducteur sera en chemise sur son marchepied pour que les trimballés de l'intérieur puissent juger (on lui fera une chemise à poches pour ses correspondances et son argent!)
Les Vidanges atmosphériques mettront quelques aimables vidangeurs à l'air. Ils porteront de grosses bottes, des lanternes mouchetées et des échantillons dans des petits tonneaux, et ils chanteront des chansons joyeuses sur un thème qui commencera par:

Faites comme chez vous!
Nous sommes les gentils vidangeurs!

etc., etc.
Et Paris sera gai, il aura toujours l'air d'être en carnaval!

                                                                                                               Coquelin Cadet.

Mon Dimanche; revue populaire illustrée, 3 mai 1908.

* Nota de Célestin Mira:




 **




***




lundi 28 mars 2016

Des curiosités de l'Exposition universelle à Londres en 1851.

Phaéton-omnibus.


Le léger phaéton dont nous donnons la gravure est destiné à la promenade dans un parc; il est construit par M. Holmes de Derby, dont la réputation est faite dans toutes les capitales d'Europe; ce constructeur a voulu obtenir élégance dans le dessin original, légèreté dans la construction, simplicité dans les ornements, facilité pour le nettoyage, économie pour les réparations.




Le dessin de ce gracieux équipage suffit pour permettre au lecteur d'apprécier une partie de ses qualités. Nous dirons à ce propos que la carrosserie anglaise occupe un très-vaste emplacement dans la partie nord-ouest de l'édifice: toutes les variétés imaginables de véhicule y sont exposées, depuis la voiture de l'impotent et les chariots pour prendre les bains de mer, jusqu'aux berlines de voyage et aux omnibus dont il est donné plusieurs spécimens nouveaux et singuliers. Il semble qu'il y ait en ce moment une émulation active parmi les constructeurs de ces dernières voitures, où tous les rangs sont confondus, et qui éprouveront sans doute, dans un court délai, des modifications notables.
Depuis quelques mois déjà circule à Londres un nouvel omnibus composé d'une suite de cabines dont la porte s'ouvre à l'extérieur et où chacun est chez soi; on pénètre dans cette cabine par une galerie circulaire qui règne sur tout le pourtour. Il ne paraît pas cependant que ce nouveau système ait beaucoup de succès, et que cet encadrement dans une sorte de cage, cette exposition de sa personne aux regards du public soit du goût des clients de l'omnibus.
A Manchester, il y a maintenant des voitures publiques qui carrossent au moins quarante individus. Le cocher est assis sur une banquette basse placée en avant du corps de la caisse; à ses côtés sont quatre voyageurs qui ont, ainsi que lui, leurs dos appuyés contre cinq autres personnes assises sur l'autre rebord de la banquette; vis-à-vis celles-ci cinq autres encore sont encadrées dans un siège fixé sur le devant de la voiture; l'intérieur contient au moins douze places et l'on en compte autant sur l'impériale où les voyageurs sont posés sur le rebord de la caisse appuyant leurs pieds contre un marche-pied qui règne des deux côtés. Les paquets sont placés sur le haut de la voiture, dans la partie centrale de l'impériale, derrière les voyageurs et entre leurs dos; quelquefois, s'il y a foule, des individus s'étendent ou s'accroupissent dans l'espace réservé aux paquets. Quatre chevaux entraînent rapidement cet équipage, qui témoigne de l'activité de Manchester: on dirait une pyramide humaine en mouvement. nos omnibus français paraissent vide à côté de ces colossales voitures, mais ils réunissent la convenance au confortable, et paraissent avoir atteint un degré de perfection relative qui ne laisse pas prévoir la possibilité de grands changements; les omnibus ordinaires de Londres, au contraire, sont loin d'être aussi commodes et aussi convenables; on y est entassé comme dans une cage à poules, ou perché comme sur un juchoir; les toilettes des dames y sont horriblement foulées, les jambes martyrisées, les pieds dans le plus grand danger d'être écrasés, en un mot, les omnibus anglais réclament une réforme complète, et les modèles placés à l'Exposition sont d'un heureux augure.
D'après le grand développement qu'a pris ce genre de véhicule devenu maintenant une nécessité dans les villes tant soit peu considérables, le perfectionnement de leur construction est un objet d'intérêt général, surtout pour la classe la moins riche des citoyens; nos lecteurs ne s'étonneront donc pas qu'au lieu de disserter sur un phaéton propre à offrir, tout au plus, à deux personnes le plaisir de la promenade dans un beau parc, nous ayons préféré donner quelques détails sur un véhicule dont le nom exprime de la manière la plus heureuse sa destination populaire.

Le Magasin populaire, octobre 1851.

mardi 8 septembre 2015

Intérieur d'un omnibus.

Intérieur d'un omnibus.
              Dessin de Daumier.





Le monde illustré, 30 janvier 1864.

mercredi 17 juin 2015

Batignolles-Clichy-Odéon.

Batignolles- Clichy-Odéon.


Pas de correspondance à l'impériale? Roulez!
Et l'omnibus s'ébranle, suivi de l’œil par le contrôleur qui surveille la sonnerie: dig, dig, dig, un, deux, trois... dix, onze..., à l'intérieur, dug, dug, dug, dug, quatre en haut.



La grosse voiture jaune tourne devant le Sénat, descend la large rue de Tournon, très vite, avec un bruit de tonnerre. Un garde républicain, très bel homme, saute sur la plate-forme. Le coin de la rue Saint-Sulpice est traître, le cocher retient son attelage pour laisser passer l'autre qui monte au petit pas, "rapport à ce qu'il ne faut pas arriver en avance".
- Va y avoir des rafraîchissements gratis, crie le camarade, joyeux d'arriver avant l'averse menaçante.
- Bon pour les petits pois! riposte notre loustic de conducteur.



Saint-Sulpice. - Le numéro un, deux, trois; dig, dig, dig. Vous n'aviez pas de correspondance, miliaire? Rue du vieux-Colombier, un pompier de la caserne fait le geste d'arroser avec une lance de pompe? Cela fait rigoler le conducteur.
Rue de Rennes, psst, psst, psssst! Une grosse dame se hisse et s'enfourne à l'intérieur, un monsieur ayant poliment cédé sa place, ce qui n'arrive pas toujours. 


Le complet est démasqué, la station au bureau de Saint-Germain des Près est de pure forme, personne ne descend.
- Complet en bas, en haut à volonté.- Le crieur de journaux à la perche n'a pas le temps de placer sa marchandise.- Demandez le Figaro, l'Intransigeant, le Parisien.- Sur le trottoir, vingt figures désappointées regardent le ciel et ne se décident pas à prendre l'impériale. Nous roulons.
- Places, si'ou plait.



Je jette un coup d’œil dans l'omnibus, il est très bien composé: jeunes femmes, jeunes filles, deux vieux décorés respectables, une dame en cheveux blancs, un ecclésiastique. 



A deux heures après midi, Clichy-Odéon est un omnibus très fin, un omnibus de maître. Le matin, vers huit ou neuf heures, c'est différent; des trottins, des cuisinières, public un peu mêlé et pas toujours inodore, du moins ce qui gît aux profondeurs des paniers.



Le conducteur, un beau brun, est une connaissance à moi, il me prend quelquefois en surcharge, le soir. On le considère beaucoup sur la ligne, entre collègues, parce qu'il a mené un jour une tête couronnée, depuis les boulevards jusqu'au Théâtre-Français. Il aime à narrer ce prodige d'un monarque en omnibus.
- Un vieux, blanc, pas l'air aristo du tout; je l'ai pris pour un rentier qu'allait toucher ses coupons aux Finances. Je lui rends quatre sous sur dix, il les reprend très bien, et puis v'la qu'en descendant il m'colle cent sous dans la main et m'dit merci par dessus. J'ai cru que c'était Rothschild. Mais un particulier, qu'était monté avec lui, est descendu derrière et m'a dit: C'est sa Majesté  l'empereur Don Perdreau!
Nous descendons la rue des Saint-Pères, des psst désespérés laissent insensible le conducteur de monarques qui, recette faite, émet cet aphorisme:
- En omnibus, c'est comme ailleurs, y en a beaucoup d'épelés et peu de lus.
Sous la charge, le pont du Carrousel fléchit et tremble, à croire qu'il va crouler; on affirme qu'il est solide.
- Le quai des Tuilerie, Saint-Cloud, Versailles!
Personne ne bouge. Dans la vaste cour du Carrousel, l'infernal bruit de vitres et de ferrailles empêche les conversations. Sous le jour terne qui tombe des nuages, couleur de plomb, le monument funéraire de Gambetta se dresse si blanc, qu'on le croirait éclairé d'une lumière spéciale. Les fers des chevaux retentissent sous la voûte sonore qui débouche rue de Rivoli; on va doucement; derrière nous, un cheval de fiacre allonge sa tête osseuse jusque sur la plate-forme. Le jovial conducteur interpelle le cocher du sapin:
- Faut-il lui donner une correspondance?
- T'as l'droit que d'prendre des bêtes à deux pattes!
Et le "Camille" tourne pendant que nous traversons la rue.
- Le Palais-Royal, les Ternes, Filles-du-Calvaire, gare Saint-Lazare, brrr, brrr, brrr! Il débite cela très vite, d'une voix inintelligible. Trois dames descendent, l'une est très jolie et seule; un des décorés respectables semble hésiter, puis prend son parti; la petite dame sous les arcades; le décoré empaume la voie. Un voyageur de la plate-forme, apparemment misanthrope, monologue:
- Il faut croire qu'il n'a rien à faire celui-là.
- Quatre places en bas, seize en haut. Le trente-deux!
- Trente-deux et trente- trois, voilà!
- Trente-quatre.
- Voila le trente-quatre!
- Trente-cinq, six et sept!
- J'ai le vingt-neuf! crie une dame maigre.
Concert de protestations.- Votre tour est passé, il fallait rester au bureau. - Dispute.
- Allons le trente-huit!
Le trente-huit monte, dig, dig, dig, dig, le conducteur tire plusieurs fois la ficelle pour annoncer complet au cocher, et nous roulons sur l'asphalte relativement silencieux de la rue Richelieu. Le numéro 38, assis à l'intérieur, est communicatif.
- Ça va tomber, dit-il sans s'adresser à personne.
Son voisin reprend! 
- Fichu temps.
- Le baromètre est très bas.
- Les journaux annoncent de la pluie.
- Oh! vous savez, les journaux...
A l'entresol de la Bibliothèque nationale, les pompiers de garde, accoudés, nous regardent passer d'un œil terne et ennuyé. Par les fenêtres entr'ouvertes, on voit les fonctionnaires publics occupés à ne rien faire; l'un d'eux cependant taille un crayon.
Square Louvois, l'averse arrive, drue, cinglante, un voyageur de l'impériale descend.
- C'est complet, observe le conducteur, qui le laisse pourtant sur la plate-forme.



Un cheval glisse sur l'asphalte mouillé, patatras! L'omnibus lancé, fringale et traîne la pauvre bête par son collier: elle rue, se débat et finit par rester couchée, le flanc battant: toutes les têtes curieuses de l'intérieur se penchent vers l'attelage, trois beaux gris-pommelé à la queue troussée, la croupe ruisselante. Le conducteur, aidé d'un sergent de ville et de vingt badauds, remet le cheval debout, et l'on repart.
Rue du Quatre-Septembre, une jeune dame descend, courtoisement soutenue sous le bras, un joli bras rond, par le galant conducteur, qui ne lâche sa passagère, comme à regret, que lorsqu'elle est bien d'aplomb sur la chaussée.
- Les boulevards, Madeleine, Bastille!Cinq places en bas.
- Le soixante-quatorze, quinze, seize, Madame cette correspondance ne vaut rien.
- Mais il n'y a pas un quart d'heure que...
- Il y a plus de deux heures, Madame.
Le Parisien est carottier, la Parisienne aussi.
- Le voyageur descendu de l'impériale! réclame le contrôleur.
Complet! La pluie fouette les vitres. Rue Le Peletier, une femme descend de l'impériale, son bonnet blanc, sa pauvre jupe, son tablier trempés.
- Fallait venir en bas, la petite mère, on vous aurez trouvé un coin.
La pauvre femme a un sourire triste et s'en va sans répondre. Le conducteur, d'une voix bourrue, dit:
- Malheureux, tout de même, allez! Elle n'avait pas de quoi payer le supplément. Si je m'en avais douté, je l'aurai bien fait voyager dedans pour ses trois sous.
A Notre-Dame-de-Lorette, il descend beaucoup de monde, la pluie tombe moins fort. Le long de l'église, un cocher de fiacre, frôlé par l'énorme roue, apostrophe violemment la grosse voiture:
- Va donc, eh! cocher d'indigents, avec tes voyageurs à quinze francs le cent!
Et comme je descend rue Saint-Lazare, je vois l'omnibus, après avoir pris en flèche un cheval de renfort, grimper péniblement la butte Montmartre.



 - Où va-t-il? Je sais qu'il passe place Clichy, et ensuite qu'il s'engage dans Clichy: la tête de ligne de ce côté, je ne l'ai jamais vue, et je n'ai pu rencontrer personne qui la connût. Elle doit exister pourtant!

                                                                                                         M. Champimont.

Revue Illustrée, juin 1890- décembre 1890.

lundi 3 février 2014

Paris qui roule.


Paris qui roule.



A tour de roue, à triples guides et au trot allongé dans une avenue de rêve, une triomphale avenue cent fois plus longue et plus large que celle des Champs-Elysées, je voudrais, évocation magique, faire dévaler la cohue disparate des innombrables voitures qui polissent et usent quotidiennement la chaussée de Paris.
Et soudain, hanté par une convoitise plus raffinée, je préfère, en de modestes petits couplets, les chanter une à une très brièvement selon que les caprices de l'heure les attellent, à mesure que l'aube les pousse dehors ou que la nuit les remisent.




D'abord le matin, c'est la tapageuse carriole du laitier brinquebalant avec un cliquetis de ferblanterie; puis le tombereau à sonnette moissonnant l'ordure, les détritus des maisons encore assoupies. Il s'avance pesamment tiré par ses deux rosses résignées, aux jambes cagneuses, dont les sabots empâtés disparaissent sous les poils trop longs, et qui vont tête basse, langue dehors. Des deux côtés du chariot, secouant leurs mains gourdes, vêtus d'habits rapiécés, ayant autour du cou des cache-nez en corde sur lesquels bavent les chevelures compactes et sales, marchent des hommes qui portent sur leurs épaules, ainsi que des fusils, de larges pelles, et puis des femmes à madras, hâves, avec des yeux de pauvresses enfoncés dans l'orbite, qui clopinent, se dandinant au claquetage de leurs galoches, et laissant traîner derrière elles, avec des attitudes très lasses, leurs balais sur les pavés.
Sur le devant de la voiture sont pendus deux sacs où l'on met les choses précieuses: dans l'un les croûtons de pain, dans l'autre les faïences cassées dont les morceaux peuvent servir ou se rafistoler.
C'est aussi là que se balancent les vieilles bottines moisies, perdant leurs élastiques effilochés, et les ignobles chapeaux défoncés qui ont peut être abrités des rêveries d'assassins.




Devant chaque porte, les chevaux s'arrêtent tous seuls. Ils sont habitués. Les femmes poussent les détritus sur les pelles, en font des petits paquets plus commodes à recueillir. Les hommes les lancent à la volée dans le tombereau où se tient un gars en sabots gluants qui reçoit tout cela, le tasse, le piétine et l'aplatit.
Parfois il s'échappe une épluchure de pomme de terre ou une feuille de salade qui vient s'accrocher dans la crinière saumâtre du cheval mélancolique.
Les rats se poursuivent dans le ruisseau, avec des petits cris aigus.

On attend l'omnibus.

Tandis que le soleil émerge au-dessus des toits violets, et monte dans le ciel, ici sur les boulevards et dans les rues commencent à circuler les longs tramways qui poussent, ainsi que des phoques, de rauques aboiements et glissent, sans se fouler, emboîtés dans les rails, pareils à des wagons.




Les volumineux omnibus dégringolent aussi, impatient de leurs trois percherons, le cocher rougeaud, la face tannée par les intempéries des saisons, empaqueté sur son siège de cuir et ficelé de courroies comme un cul-de-jatte, le conducteur en équilibre sur l'étroite plateforme, blond, agitant ses bras recouverts de manches en lustrine, faisant marcher ses timbres à tort et à travers, celui-là même auquel l'administration recommande "la plus grande politesse", bien que parfois, il laisse choir les vieillards à la descente. C'est surtout quand l'eau tombe à torrents comme d'un crible que l'omnibus rend de réels services.
Devant le bureau soixante personnes coiffées de leurs parapluies et dont on ne voit pas la tête attendent anxieuses. Soudain, une petite fille crie: "Le voilà!". Tous les parapluies s'ébranlent à la fois, leurs dômes luisants se heurtent, les baleines s'entre-croisent, cinglent les visages, arrachent des yeux, pénètrent dans les cous qu'elle inondent "sans faire exprès". Et le véhicule accoste, pris de pitié, pour recueillir ces enfants, ces femmes, ces bonnes, ces messieurs, ruisselantes épaves.

Complet partout.




Tandis que les bêtes en sueur disparaissent sous la vapeur rousse qui les enveloppe, on se bouscule, on se précipite. Le conducteur abaisse un regard sur cette foule qui l'implore. Puis nonchalamment: "Complet partout!" Il tire une ficelle quelque part, rehausse son pantalon sanglé d'une ceinture de couleur, brodée d'inscriptions patriotiques: Alsace! ou: Qui vive? et l'équipage s'éloigne dans une mer de boue.
Les voyageurs, ceux qu'on appelle ainsi par une détestable ironie, puisqu'ils ne voyagent pas, remontent sur le trottoir, abrutis. La petite fille qui avait dit: "Le voilà!" trempe ses pieds dans la crotte pour s'amuser, une paire de bottines toutes neuves! Et le contrôleur, qui entre dans sa cabane, s'écrie en secouant un trousseau de clefs: "Ce sera pour la prochaine omnibus"
Le matin aussi, de la place de la Concorde au pré Catelan, se croisent les dog-cars, les phaétons, les charrettes anglaises des jeunes gens peintes et vernies comme des joujoux, les voitures de dressage des maquignons, et les mails pompeux sortis seulement pour une heure avec un dessus de panier de jeunes femmes fraîches clair vêtues. C'est un clubman entre deux âges "qui tient les ficelles", le bouton de rose thé sur le cœur, impassible et majestueux comme un évêque arménien à l'autel.
Les omnibus marchent seulement jusqu'à minuit.
Les fiacres seuls ne s'arrêtent jamais, jamais. Sous les rayons de midi comme parmi les épaisses ténèbres, ils vont, sans savoir.
Il y a des masses de fiacres, des verts, des noirs, des jaunes, comme il y a cent variétés de cochers: les uns en habit marron avec pantalon café au lait, d'autres en livrée mastic, ceux-ci étalant  sous leurs gilets rouges d'incroyables bedaines, ceux-là maigres, le visage en lame de couteau, affichant de disgracieux chapeaux en porcelaine blanche; la plupart chaussés de galoches, quelque originaux ayant seuls des bottines aux pieds, tous manœuvrant des fouets au hasard.
Les fiacres ne sont pas plus confortables à l'heure qu'à la course, malgré la différence sensible de prix.
Le cocher de fiacre est souvent de mauvaise humeur; il n'est pas alors de vexations dont il accable son client.
Il le conduit par à-coups, allant sans transition du pas le plus exaspérant au galop le plus désordonné.
Il fait semblant à toute minute d'écraser des personnes pour donner la sueur froide au voyageur dont il pressent l'extrême sensibilité.
Sil est requis pour aller au chemin de fer, il prend le chemin le plus long, s'arrête pour désaltérer son cheval, descendre acheter une mèche, s'attarde à boucler une sangle, à réparer un dégât imaginaire, prétexte un saignement de nez ou quelque autre indisposition d'un ordre plus vulgaire encore.
A la minute suprême du pourboire, il a beau fouiller dans une bourse de cuir gonflée comme une outre, il n'a jamais de monnaie.
Ce n'est point un malhonnête homme, seulement il est intéressé.
Et quand le fiacre est au repos, c'est un curieux aspect que celui d'une station avec son chapelet de voitures attendant à la queue leu leu. On les croirait enfilées les unes  derrière les autres à voir l'empressement avec lequel elles se tassent et se resserrent dès qu'un vide se produit, rompant leur chaîne. Les rossinantes offrent à l'observateur un inté-rêt particulièrement attristé.


L'enfer des chevaux.

Tandis que leurs maîtres, sanguins,  sont en train de revermillonner leur trogne Au Bon Picolo, eux, les éreintés, restent sur leurs pattes flageolantes, immobiles et pareils à des pièces de bois. Quelque uns mangent, la plupart rêvent. Vague à l'âme de cheval de fiacre, songeries de vieux dadas fourbus, vous me captivez malgré moi. L'avoine mâchée à la hâte, le mors de fer dur aux barres saignantes, les coups que les patrons font grêler sur votre échine dans la préoccupation d'un salaire qui n'est pas pour vous, les accidents, les chutes, le verglas, les cauchemars sur une maigre litière, la pensée de la mort et le spectre de l'équarrisseur qui ricane, son lourd maillet à la main... c'est tout cela qui vous obsède et vous fait tourner de gros yeux effarés quand vous stationnez entre les brancards, le nez à terre, insoucieux et souffreteux.
Chaque fois qu'on descend de fiacre, après qu'on ait rétribué le cocher, on devrait caresser le pauvre bidet en transpiration ou lui donner un morceau de sucre...
Seulement voilà, on n'y pense pas toujours.

La voiture de la mariée.

Il est une catégorie qu'on ne saurait omettre, celle des omnibus des pensionnats. Il en est pour garçons et pour demoiselles. Chaque matin, on les voit s'arrêter devant les portes cochères, tandis que retentit un coup de sifflet aigu, prolongé.
L'écolier accourt, sa gibecière au dos, accompagné d'une bonne en cheveux qui reste sur le trottoir. Le surveillant, un frère lai en redingote, le front ceint d'une calotte en velours, suspend une minute la lecture du Pélerin, claque la portière, et fouette! la diligence aux gosses démarre.
C'est aussi l'heure où passent lentement dans les quartiers neufs, parmi les chantiers où l'on bâtit, les massives voitures, attelés de huit solides limousins, taillées comme les chariots des époques barbares, sur lesquelles sont superposées de gigantesques cubes de pierre qui tremblent à chaque tour de roues pleines, cerclées de fer, hérissées de boulons.



La voiture des postes filant à fond de train, le cocher, en mac-farlane noisette, si drôlement grimpé sur sa boite, son chapeau à longs poils piteux, galonné d'or, enfoncé jusqu'aux sourcils.
La petite carriole du boucher qui souffle des puanteurs de viande, avec un linge maculé de sang qui flotte toujours à l'arrière, ainsi qu'un drap d'hôpital après l'opération. Et les interminables haquets basculant sur le pavé, les camions sonnant la ferraille au coin du trottoir comme les batteries de campagne un jour de revue.
Sans compter les omnibus du chemin de fer portant un pyramide de malles, vomissant sur le parvis des gares les familles nombreuses et mal habillées.
Il faudrait pourtant songer à dire un mot des voitures de noces.
Les samedis, quand je n'ai rien de mieux à faire, je descends dans la rue pour les voir défiler avec l'éternel collégien sur le siège, ou le militaire qui fume un londrès.
Les guimbardes très hautes, toutes en glace, on n'est plus chez soi!, flanquées de lanternes compliquées, vont plan-plan au trot des biques classiques dressées au trajet continuel du restaurant à la Cascade et de la Cascade au restaurant.
Dans la première, on distingue le mari vis-à-vis la demoiselle d'honneur en bleu et la mariée manquant toujours de tenue, couchée dans le fond, la tête reposant sur les capitons de satin, souriant d'un sourire attendri, un peu las.
Ensuite viennent les mères suant d'énormes gouttes sous d'épais cachemires pareils à des couvre-pieds, endurant à leurs gros poignets des bracelets incarnés qui les martyrisent. Il faut souffrir pour être belle. Les papas en claque miroitant, le plastron tuyauté, gaufré au fer mignon; les amis de joviale humeur qui sont de toutes les parties et qui décochent des claques de frotteur sur les cuisses du voisin en proclamant: "Cré nom de nom!, on s'en paye!"
Enfin, tout au bout, dans le dernier carrosse, les enfants frisés, devenus idiots, écœurés déjà, avant de déjeuner, de bonbons et de sucreries, tenant compagnie aux paysannes en bonnet, aux vieilles parentes de province, confondues de tant d'argent gaspillé.
Et tout le long des Champs-Elysées, parmi les équipages coquets et riches, les victorias des très amoureuses qui filent vers le bois, les calèches pacifiques montent à la douce, sans se presser. On arrivera assez tôt, à quoi bon abréger le plaisir? "Encore des naïfs qui font la bêtise, songent les cochers de la noce, raisonnant en eux-même avec philosophie... Ces jeunesses, c'est comme des fous... Et impatients! Ça voudrait déjà être à ce soir... Et pourquoi, Seigneur! Vous avez bien le temps d'être ensemble à l'écurie et de manger l'avoine, allez!"
Les canards pensent de même, soufflant, traînant leurs sabots sur la dure, et tandis que, penchés en dehors des portières, les messieurs, nu-tête, s'interpellent, se demandant mutuellement comment va cette santé, les mères, qui n'y tenaient plus, ont retirés leurs chapeaux, et le marié, sondant l'horizon où menace un nuage noir, murmure pris de peur:"pourvu que nous n'ayons pas de pluie!"

Voitures de nuit.

Quand le jour baisse, les voitures se font plus rares, ou du moins filent avec mystère, ombres silencieuses paraissant, disparaissant dans la brusque éclaircie d'un bec de gaz.
Et quand la nuit descend sur le Paris enténébré de la débauche et du guet-apens, elles stupéfient le noctambule attardé.
Vieux fiacres maraudeurs conduit par un pante à tête de Robert Macaire, lugubres sapins à galerie où trône accroupi le Collignon du crime, calèche grinçante qui mène aux près fleuris de Pantin, Tropmann et la veuve Kinck, voitures de cercles alignées dans une morne file au seuil des tripots fiévreux et scintillants, pareils à des bêtes goulues tapies dans l'ombre, tonneaux inodores pompant la vidange et haletant devant les portes cochères, tandis que vont et viennent, la lanterne à la main, les hommes d'équipes haut-bottés, en tabliers de cuir, jurant à voix basse, charrettes endormies des maraîchers descendant à pas de tortue les avenues désertes, c'est vous toutes qu'on croise avec inquiétude aux heures noires, aux heures sales, aux heures tristes.



Et puis l'autre voiture, dont nous ne parlerons pas, celle "qui fait froid partout" et qu'on ne prend qu'une fois, rien qu'une... le corbillard verni, comme ciré à l’œuf, avec son baldaquin mignon, ses draperies à franges et les larbins funèbres qui suivent de chaque côté, balançant leurs mains brutales, écorchées au bois frais des bières toutes neuves, sentant l'arbre encore...

                                                                                                Henri Lavedan
                                                                                                                        de l'Académie française.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 14 janvier 1906.