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mercredi 2 juillet 2014

Les Ursulines.


Les Ursulines.

Une jeune fille, en Italie, et une jeune veuve, en France, formèrent presque en même temps le projet d'élever des jeunes filles et des institutrices de jeunes filles. Ce n'était rien moins qu'un révolution; et, chose assez rare, celles qui la firent le comprenaient:"Il faut, disaient-elles, renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu; les jeunes filles réformeront les familles, les familles réformeront leurs provinces, leurs provinces réformeront le monde." Nouvelle par son but, cette institution le fut dans ses règles. Pas de rigueurs excessives, pas de jours consacrés tout entiers à la prière et aux oisives extases. Une de leurs patronnes fut Marthe la travailleuse
Mademoiselle de Sainte-Beuve, première fondatrice des Ursulines de France, acheta au faubourg Saint-Jacques une maison où elle installa des sœurs avec deux cents externes; puis elle se logea dans un appartement contigu à son cher couvent, avec une porte qui y conduisait, un parloir ouvrant sur le jardin, et une fenêtre d'où elle pouvait suivre de l’œil toute cette jeune parenté sortie, comme elle le disait, non de ses entrailles, mais de son cœur. S'il venait quelques nobles visiteurs (elle avait dans sa jeunesse brillé à la cour) , sa plus vive joie était de les conduire à cette fenêtre et de leur montrer ses chères filles travaillant. Le choix des maîtresses n'était réglé ni par la noblesse ni par la position; même à mérite égal, mademoiselle de Sainte-Beuve nommait de préférence, comme institutrices, les plus destituées de biens et de naissance. Son caractère répondait à ses actions; elle était gaie et ne s'en cachait pas, elle aimait la vie et ne s'en défendait pas. Il n'y a que les misérables et les désespérés, disait-elle, qui puissent avoir en horreur ce qui est un présent de Dieu. 
Quand elle mourut, ses religieuses, par une touchante habitude, qui semble une idée venue d'elle-même (nos regrets prennent souvent quelque chose du caractère de ceux que nous regrettons) , ses religieuses continuèrent pendant un an à mettre son couvert au réfectoire et à servir, devant la place qu'elle occupait, sa part accoutumée, pour la distribuer ensuite aux pauvres. Enfin, quand on fit son portrait, ses filles voulurent qu'elle fût représentée devant sa fenêtre, ses yeux fixés sur un jardin rempli de ruches, et qu'au bas l'on écrivit ces mots: Mère d'abeilles. Ce nom dit tout: mère d'abeilles, fondatrice des travailleuses. Ne semble-t-il pas que le contraste d'une vie si paisible et si sensée avec les fougueuses et douloureuses vocations de Sainte-Thérèse annonce une régénération bienfaisante, et que cette existence s'empreint, dans sa douleur, du calme et de la sérénité du nouveau dieu intronisé parmi les femmes, le travail?
Bientôt, en effet, ainsi que tous les établissements sur lesquels repose l'avenir, la fondation des Ursulines prit un développement immense, les ruches essaimèrent. Mademoiselle Sainte-Beuve avait jeté les bases de la première maison vers 1594; en 1668, la France en comptait déjà trois cents dix, toutes s'élevant avec mille intéressants détails de vocation irrésistible, de luttes cruelles et de triomphes.

                                                                                       Legouvé, Histoire morale des femmes.

Magasin Pittoresque, 1849.

Recherches sur les anciens théâtres.

Recherches sur les anciens théâtres.


Si l'on se rappelle ce que nous avons dit de l'incommodité des salles de spectacle de la ville de Paris au dix-septième siècle, on comprendra la répugnance que la cour, les grands seigneurs, et même les grandes familles bourgeoises devaient éprouver à se réunir dans ces lieux infects. Le public qui les fréquentait était moqueur, bruyant et querelleur; ses sarcasmes n'épargnaient pas plus les spectateurs des loges que les comédiens, il raillait indifféremment, d'une voix haute et libre, et toujours impunie, les duchesses aussi bien que les actrices. Ainsi les nobles et les gens riches, au lieu d'aller au spectacle, préféraient le faire venir chez eux, et se donner dans leurs propres hôtels le plaisir de la comédie. Les registres de la Comédie française contiennent des notes presque journalières de Visites (tel est le nom que l'on donnait à ces sortes de représentations) que Molière et sa troupe allait faire ainsi chez le roi, les princes ou les particuliers. Nous transcrivons quelques-unes de ces notes manuscrites qui nous ont paru curieuses, et qui constatent les titres des pièces ou farces que Molière a dédaigné de faire imprimer.
"Le 15 avril 1659, la troupe a recommencé ses représentations par une visite au château de Chilly, à quatre lieues de Paris, où monseigneur le grand-maître donnait un régal au roy; la troupe joua le Despit amoureux et reçut 400 liv."
"Le 18 may, joué au Louvre deux petites comédies, Gros-René escolier et le Médecin volant pour le roy."
"La mardi gras, le Docteur pédant et le Grand benêt de fils chez M. Le Tellier; reçu 330 livres."
"Le 4 février, on avait joué Gorgibus dans le sac, et les Trois docteurs chez M. de Guénégault: reçu 220 livres."
"12 mars, il y eut une visite chez M. le chevalier de Grammont, la Jalousie du Gros-René: 220 livres."
" Le mardy, 26 octobre 1660, l’Étourdi et les Précieuses au Louvre chez son Éminence le cardinal Mazarin, qui était malade dans sa chaise. Le roy vit la comédie incognito, debout, appuyé sur le dossier de la chaise de son Éminence; (Nota) qu'il rentrait de temps en temps dans un grand cabinet. Le roy gratifia la troupe de 3.000 livres."
"Le lundy 11e de juillet la troupe est partie de Paris pour aller à Vaux pour monsieur Fouquet, surintendant; l'Ecole des maris et Plan-plan: 334 livres 10 sous."
"Le mercredy, 13 à Fontainebleau, l'Ecole des maris et Gros-René devant le roy."
"Et le même soir on a joué chez madame la surintendante la même chose."
"Le jeudy, 14e, monseigneur le marquis de Richelieu arresta la troupe pour jouer l'Ecole des maris devant les filles de la reine, entre lesquelles était mademoiselle de La Motte d'Argencourt: il donna à la troupe quatre-vingt pistoles d'or, cy 880 livres. Monsieur le surintendant donna 1.500 livres. La troupe revint à Paris, la nuit, arriva à Essonne le vendredi 15e à la pointe du jour, et arriva à midy au Palais-royal pour jouer Huon de Bordeaux et l'Ecole des maris; il y avait neuf loges louées 857 livres."
"Lundy 15 août, la troupe est partie pour aller jouer à Vaux-le-Vicomte pour M. le surintendant et a joué Les Fascheux devant le roy dans le jardin, et est revenue le samedy 20e dudit mois: reçu..."
La place du chiffre est restée en blanc. On sait le sort de Fouquet à la suite des fêtes qu'il donna à Louis XIV, à son château de Vaux. Molière et sa troupe en ressentirent quelque contre-coup: cette visite ne leur fut pas payée.
"Le vendredy 12 juin 1665, la troupe est allés à Versailles par ordre du roy; on a joué le Favory dans le jardin sur un théâtre  tout garni d'orangers. M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule, et eut une conversation risible avec une actrice qui fit la marquise ridicule placée au milieu de l'assemblée."
"Vendredy 14 août 1665, la troupe alla à Saint-Germain-en-Laye; le roy dit au sieur de Molière qu'il voulait que la troupe dorénavant lui appartint et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna en même temps six mille livres de pension à la troupe qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection et prit ce titre: la troupe du roy.
Louis XIV, en attachant plus étroitement à son service, se réserva la première représentation de toutes les pièces qui serait jouées sur le théâtre du Palais-Royal. Cette coutume fut presque toujours suivie par ses successeurs, et les auteurs eurent ainsi deux jugements à subir sur les deux théâtres de la cour et de la ville; jugements parfois bien opposés, car le public de Paris se plaisait à casser les arrêts de celui de Versailles, lequel pourtant éclairait quelquefois l'auteur sur le mérite réel de son oeuvre, et lui épargnait par cette épreuve préalable les sifflets qu'il aurait infailliblement subis.
Le succès d'une pièce de théâtre dépend essentiellement du genre d'esprit des spectateurs devant lesquels on la représente; telle pièce applaudie dans un quartier de la ville peut être sifflée dans un autre, aussi ne doit-on pas s'étonner des chances si diverses que le même ouvrage rencontrait à peu de jours de distance devant deux publics d'opinions si opposées. Sans parler des différences du langage et de sentiments, sans parler des préjugés particuliers aux gens de la cour, si contraires à l'esprit général de la nation, la manière même dont une pièce était représentée et écoutée sur les deux théâtres de la cour et de la ville influait sensiblement sur sa réussite. A la cour les acteurs jouaient leurs rôles entre deux gardes du corps de Sa Majesté; aucun signe d'approbation ou d'improbation ne venait échauffer ou stimuler leur jeu; ainsi l'exigeait le respect dû à la personne du monarque; lui seul parfois riait, applaudissait ou blâmait, au milieu du profond silence qui régnait dans toute la salle; c'était seulement sur sa physionomie que l'acteur pouvait à la dérobée saisir un encouragement ou son arrêt. Nous avons vu, pendant le règne du dernier roi, quelques-unes de ces représentations d'apparat, et quoique la tradition de l'étiquette y fut moins observée que par le passé, nous pouvons affirmer que certaines pièces ainsi représentées devenaient méconnaissables. L'acteur ne peut jouer sans un public. Il a besoin que l'on réponde à ses accents, que sa gaieté ait un écho, il faut qu'il sache s'il plaît ou intéresse, sinon, il se consume en efforts impuissants, sa voix se fausse et s'altère, sa joie grimace, ou bien il se met au diapason du public, il devient froid, glacé, et l'un des plus délicats plaisirs de l'esprit dégénère en fatigue et en insupportable ennui. 


Notre gravure reproduit un de ces répertoires du temps de Louis XV, que l'on envoyait à toutes les personnes invitées aux spectacles de la cour.

Magasin Pittoresque, 1849.

Un prisonnier du Mont-saint-Michel.

Un prisonnier du Mont-Saint-Michel.

Un nommé Chavigny avait écrit contre l'archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, frère du ministre Louvois, un grossier libelle, sous le titre du Cochon mitré. Pour échapper aux poursuites, il se réfugia en Hollande, où il se fit gazetier. Mais attiré sur la frontière, il fut arrêté, et on le conduisit au Mont-Saint-Michel. Il y vécut trente ans dans une cage de fer se quatre pieds de large sur huit pieds de haut.
La rigueur du châtiment donne au libelle de Chavigny, fort méprisable d'ailleurs, une place dans l'histoire des excès de la justice arbitraire. C'est ce qui pourrait justifier le prix élevé que les bibliophiles attachent aux exemplaires presque introuvables du Cochon mitré (in-16, 1689, sans nom de lieu; pour frontispice, un porc coiffé de la mitre épiscopale et tenant la crosse).

Magasin Pittoresque, 1849.

Anciennes mœurs militaires.

Anciennes mœurs militaires.

Le soudard flamand a fini sa campagne: il a pillé les riche plaine de Lombardie; il a vu la flamme courir sur les moissons; il s'est chauffé les pieds aux débris  des villages en cendres; il a entendu les cris des femmes fuyant dans la nuit; il a bivouaqué au milieu des morts et des mourants! Il est temps qu'il se repose de sa gloire; après les fatigues de la guerre, les plaisirs de la paix!
L'oisiveté de la garnison commence. Le soudard va pouvoir jouer aux dés les dépouilles des vaincus, raconter les prouesses qu'il a accomplies, trouer en duel quelques poitrines pour s'entretenir la main, traîner insolemment ses panaches parmi les bourgeois intimidés, faire saluer son nouveau grade par toutes les sentinelles, et mettre à sec les tonneaux de tous les cabarets.
Utile repos pour une noble tache! La guerre n'avait fait qu'endurcir l'aventurier, il faut que la garnison le déprave. Le jour de son arrivée, les sept péchés capitaux l'attendaient aux portes de la ville, et ils lui font depuis un invisible cortège.
L'artiste ne nous en montre que deux aujourd'hui. 



Voici d'abord l'Orgueil! Non pas cette grande fierté qui élève nos actions au niveau de l'estime que nous avons de nous-mêmes; mais la vanité qui se redresse pour se grandir, qui se gonfle pour tenir plus de place. Voyez le soudard répondre au salut militaire: son feutre ne peut se détacher de son front, et ses yeux sont fièrement baissés comme dans la contemplation de lui-même;
Plus loin, voila la Gourmandise dans sa variété la plus hideuse et la plus redoutable. 



Le sacripant fait remplir son large verre et boit à longs traits la liqueur qui doit emporter ce qui lui reste de bonté, de justice et de raison. Vous aviez encore quelque chose d'un homme, tout à l'heure vous n'aurez plus qu'une bête féroce!
Et ne l'accusez pas; n'accusez que la guerre qui l'a rendu tel que vous le voyez! Que ferait-il, pendant les heures de repos, de ses forces et de son temps, lui qui n'a appris qu'à manier l'épée? "Quand le soudard ne détruit pas, il faut qu'il pèche," a dit un vieil historien français. Terrible mot, qui était pourtant la vérité!: car tandis que la mission du genre humain tout entier est de produire et de transformer, celle du soudard était de consommer et d'anéantir; c'était la personnification légale, du mauvais principe indien, qui a pour unique devoir de défaire ce qui a été fait.
Disons, pour être juste, que le soudard à feutre empanaché représenté ici par le dessinateur est heureusement une race perdue. En France, où le sort désigne ceux qui doivent, pour un temps donné, prendre rang dans l'armée, la guerre ne peut être un métier, mais seulement un devoir. Nous n'avons plus véritablement de soldats, nous avons des citoyens armés. La patrie va prendre à l'atelier, au bureau, à la charrue, un travailleur qu'elle arme, qu'elle met en sentinelle, et qui sa faction achevée, retourne au travail interrompu.

Magasin Pittoresque, 1849.

mardi 1 juillet 2014

L'alchimiste.

L'alchimiste.

Daniel Defoe raconte qu'au commencement de la grande peste de Londres, en 1665, on vit s'établir dans tous les quartiers de la ville un nombre incroyable d'astrologues, alchimistes, devins et sorciers, avides d'exploiter la terreur des gens crédules. Les portes de ces charlatans étaient surmontées des bustes des frères Bacon, de Merlin, de la mère Shipton, et d'inscriptions menteuses de toute espèce. Une foule d'hommes et de femmes de différentes conditions assiégeaient ces portes  du matin au soir. Chacun voulait savoir s'il périrait de la peste et s'il devait sortir de Londres ou y rester. Les astrologues ne manquaient pas de répondre qu'il fallait bien se garder de s'éloigner de Londres, et que l'on serait certainement préservé de la contagion si l'on venait les consulter souvent, surtout si l'on achetait beaucoup de leurs drogues, de leurs amulettes, triangles magiques, lettres mystérieuses, etc. Les plus habiles de ces fripons firent en peu de temps des fortunes considérables.
Ces scandales s'étaient déjà produits à l'occasion des pestes précédentes. L'Alchimiste, l'une des meilleurs comédies de Ben Jonson, jouée pour la première fois à Londres en 1610, a pour sujet la peinture de quelques-unes des scènes singulières qui se passaient dans les cabinets des astrologues ou alchimistes. Voici le plan général de cette comédie.
Un bourgeois de Londres s'est réfugié à la campagne en jurant bien de ne point revenir à la ville tant qu'un seul homme y mourra de la peste. Il a laissé à son domestique Jérémie la garde de sa maison. Ce Jérémie, fieffé coquin, fait rencontre dans la rue d'un pauvre hère aussi fripon que lui, et qui a servi chez quelques vieux savants. Les deux drôles s'associent pour duper les sots. La maison du bourgeois est par eux transformée en laboratoire de chimie et en cabinet de consultations. Jérémie change d'habits, prend le titre et le nom de capitaine Face, et va recruter de côtés et d'autres des pratiques pour son rusé compagnon qui, ayant revêtu le costume consacré d'alchimiste, se fait appeler le docteur Subtil. La peste approche de sa fin lorsque la pièce commence, en sorte que les individus que l'on voit défiler devant le docteur sont attirés moins par la crainte du mal que par le désir de faire fortune et de connaître l'avenir. C'était un cadre favorable pour peindre des caractères originaux et variés.
Le plus remarquable de ces personnages est un certain chevalier, sir Épicure Mammon, qui veut avoir la pierre philosophale. Dans son fol espoir de posséder le secret de la transmutation des métaux, il forme les projets les plus gigantesques et les plus merveilleux. "Cette nuit, je changerai dans ma maison tout ce qui est en métal en or. Et demain au lever du jour, j'enverrai acheter chez tous les plombiers et tous les potiers de Londres leur plomb et leur étain. J'achèterai le cuivre de tous les marchands de Lothbury (1) . j'achèterai Devonshire et Cornwall, et je les métamorphoserai en Pérou Qui ose douter de la puissance de cet élixir sublime dont quelques gouttes jetées sur une centaine, sur un millier de planètes, les changeraient aussitôt en autant de soleils? Celui qui possède cette fleur du soleil, le rubis parfait, donne à qui lui plait les honneurs, la santé, la valeur, la victoire, une longue vie; d'un jeune homme il peut faire un vieillard, d'un vieillard un enfant... Je chasserai la peste du royaume! etc."
Au commencement du dix-septième siècle, cette satire comique n'était pas sans portée.. Il y avait encore un grand nombre de personnes, même parmi les plus instruites, qui croyait à ces chimères.
Le personnage le plus comique de la pièce est un jeune débitant de tabac, Abel Drugger. Le pauvre garçon, très simple d'esprit, fait construire une boutique au coin d'une rue, et veut apprendre du sorcier de quel côté il doit ouvrir la porte, de quel côté placer ses tablettes, quelles précautions il doit prendre pour défendre ses boites, ses pots à tabac et à produits chimiques. Jérémie le recommande au docteur Subtil: "C'est mon ami Abel, un honnête garçon.Il me donne de bon tabac qu'il ne sophistique point avec l'huile ou la lie de vin d'Espagne; qu'il ne lave point dans le muscat ou dans le marc; qu'il n'enfouit pas sous le sable dans un cuir graisseux ou quelque sale torchon. Au contraire, il l'enferme précieusement dans de jolis pots blancs comme le lis, et qui, lorsqu'on les ouvre, laissent exhaler une odeur parfumée comme celle des roses ou des pois français (2). Il a un comptoir d'érable, des pipes de Winchester, des pinces d'argent et un feu de genévrier (3) ... Le docteur Subtil examine avec complaisance la figure d'Abel, son front, ses dents et surtout son petit doigt qui, placé, d'après l'art du chiromancien, sous l'influence de Mercure, doit décider, par sa forme et ses signes, de sa destinée. Il lui prédit une grande fortune. Un vaisseau qui vient d'Ormus vogue à pleines voiles sur l'Océan, et lui apporte les drogues les plus précieuses de l'Orient. Il faut, du reste, qu'il ouvre sa porte du côté du midi, la devanture à l'Ouest, et qu'il écrive sur le côté Est de sa boutique ces trois mots: Mathlai, Tarmiel et Baraborat; sur le côté Nord:  Rael, Velel, Thiel. Ce sont les noms d'esprits mercuriels qui mettront en fuite les mouches et tous les ennemis de ses marchandises. Sous le seuil de sa porte, il enterrera un aimant pour attirer les galants qui portent des éperons. Ceux-là, une fois entrés, la foule suivra. Il importe aussi qu'il y ait sur son étalage un bonhomme de bois figurant le Vice (4), et du fard de cour pour attirer les dames.
Abel est émerveillé. Il voulait ne donner au docteur qu'une pièce d'argent; le capitaine Face lui reproche tous bas sa lésinerie; il fait le sacrifice d'une pièce d'or (portague) qu'il tenait en réserve depuis six mois; de plus, il promet au docteur une provision de bon tabac et une pièce de Damas, s'il veut lui marquer sur l'almanach ses jours malheureux, ceux où il serait dangereux pour lui d'entreprendre aucune affaire. Enfin, il demande une idée pour son enseigne. Le docteur Subtil, après quelque méditation, décompose le nom du jeune garçon en rébus: une cloche (a bell), un personnage nommé Dee (d), vêtu d'une robe grossière (rug) qu'un chien veut mordre en grondant (er) : Abel Drugger (5). "Ces signes mystiques, dit le docteur, ont la vertu secrète de forcer par l'efficacité de leurs invisibles rayons  les passants à s'arrêter et à s'approcher de la boutique, comme si quelque chaîne mystérieuse les y attirait."
De si belles espérances excitent l'ambition d'Abel Drugger. Il a pour voisine une jeune veuve très-riche, et il voudrait savoir s'il pourrait aspirer à sa main. Il la connaît peu, mais il a été assez heureux pour lui vendre du fard et même quelques médecines, et il est persuadé qu'il possède sa confiance.
La gravure que nous reproduisons représente Abel  Drugger, au moment où il fait cette confidence aux deux fripons.



Subtil et Face invitent Abel à leur amener la riche veuve dont ils espèrent déjà faire leur dupe: c'est le nœud de l'intrigue. Cette veuve qui cherche un mari, son frère, gentilhomme campagnard, qui demande le secret de régler les querelles et les duels (c'était alors une science très-raffinée) (6), un clerc de procureur qui veut un talisman pour gagner toujours au jeu et dans les paris, des puritains hollandais qui cherche l'or potable pour opérer des conversions, quelques autres personnages encore viennent exposer devant le spectateur les ridicules du temps. Chacun d'eux est tour à tour exploité par le docteur et Jérémie, qui, le soir venu, et au moment où il comptent leur gain en méditant de se voler l'un l'autre, sont surpris par le retour imprévu du bourgeois et chassés.
Malgré le mérite incontestable de l'Alchimiste, plusieurs autres comédies de Ben Jonson sont plus célèbres. On a traduit en français son Volpone, son Épicène ou la femme silencieuse, et Chacun dans son caractère (Every man in his humour). Les tragédies de Ben Jonson, Sejan, Catilina, ses masques, ses pastorales, ses élégies, ses épigrammes, témoignent, aussi bien dans ses comédies, d'un esprit supérieur, d'une imagination puissante et d'une rare érudition. Il était né à Westminster en 1574. Dans sa jeunesse, il avait travaillé comme manœuvre avec son beau-père qui était maçon. Il s'était ensuite enrôlé comme soldat, et il avait servi dans les Flandres. Il s'y était signalé en provoquant un soldat ennemi dans un combat singulier, et en le frappant mortellement en présence des deux armées. Après une campagne ou deux, il était revenu à Londres pour s'y livrer à son goût pour les lettres, et en particulier pour le théâtre. Un duel, où il eut le malheur de tuer son adversaire, le fit arrêter. Un prêtre le visita dans sa prison et le convertit au catholicisme. Il se maria et eut deux enfants qui moururent jeunes. Il parvint à une renommée presque égale à celles de ses illustres contemporains Shakespeare et Fletcher (7) : Il avait été longtemps le poète favori de la cour. Toutefois sa vieillesse fut triste et misérable: il mourut en 1637, âgé de soixante-trois ans, pauvre, veuf et sans enfants. Il fut enterré à l'abbaye de Westminster, et l'on grava sur la pierre de sa tombe ces seuls mots: O rare Ben Jonson.


(1) Quartier de Londres habité alors presque exclusivement par des fondeurs,etc.
(2) Les haricots verts.
(3) Pour allumer les pipes. On prétendait qu'un charbon de genévrier couvert de ses propres cendres pouvait brûler toute une année sans se consumer.
(4) Personnage comique des anciennes moralités.
(5) Ces enseignes en rébus, dont se moque Ben Jonson, étaient à la mode dans toutes les grandes villes d'Europe.
(6) Les écrits satyriques de ce temps témoignent des règles étranges et minutieuses que l'on était convenu d'observer dans les affaires d'honneur. Si la cause du duel, par exemple, était un démenti, les témoins devaient examiner si le démenti était direct ou circonstanciel (Shaksp. As you like it, acr. V, sc.VI), ou, en d'autres termes, s'il avait été circulaire, ou oblique, ou demi-circulaire, ou parallèle (Fletcher, queen of Corinth, act. IV, sc.I)
(7) Shakespeare est mort en 1616, à l'âge de cinquante-trois ans, et Fletcher en 1625, à l'âge de quarante-neuf.

Magasin Pittoresque, 1849.

L'examen du matelot.

L'examen du matelot.

Examen! mot terrible qui déconcerte les plus hardis; redoutable épreuve dans laquelle un œil étranger pénètre au plus profond de nous-même, fouille notre esprit ou notre conscience, et porte un jugement qui décide souvent de notre vie entière. Qui peut affronter sans tremblement cet interrogatoire, où une intelligence libre soumet notre intelligence troublée aux surprises de l'imprévu, à tous les pièges de l'expérience?
"Faire examiner un élève par un professeur, disait Rabelais, c'est faire chasser un jeune lièvre par un vieux chien." Et quel lièvre peut espérer de sortir à son honneur d'une pareille chasse?
Ce n'est pas au moins, celui que l'artiste nous a représenté sous ce costume de matelot, et que le vieux pilote examine, dans ce moment, devant les autres candidats lamaneurs.



L'aspect de l'interrogateur n'a pourtant rien de magistral. Coiffé du bonnet de pêcheur et revêtu de la jupe normande, il attend la réponse du jeune garçon avec ce sourire demi-bienveillant  et demi-railleur que nos marins ont désigné par le nom de quart nord, quart sud. Mais ce qui l'entoure a frappé notre conscrit nautique d'une respectueuse terreur. Cette sphère de carton, ces cartes roulées, ces livres gros comme des missels, cette petite barque prête à faire voile, tout cela vient de transformer pour lui la salle d'examen en je ne sais quel sanctuaire de cabale Le maître pilote est devenu à ses yeux un génie supérieur qui connaît tous les mystères de la mer et des vents, et le confrère qui fume à ses côtés un redoutable associé de sa science. On lui demande en vain le nom de la manœuvre qu'il connaît depuis son enfance; muet, étourdi, il s'abîme dans une de ces méditations apparentes qui ne sont qu'une sorte d'évanouissement de l'intelligence, et tire sa lèvre inférieure comme s'il voulait arracher mécaniquement de sa bouche la réponse qu'il ne peut obtenir de sa mémoire.
Par bonheur, son frère aîné est près de lui; son frère, rude et courageux matelot dont le sort a fait un chef de famille, et qui, forcé de prendre l'aviron du père mort, a élevé son cadet près de lui, sur l'eau salée. Il a deviné le trouble du jeune marin; il s'est glissé derrière son épaule, et lui souffle tout bas la réponse qu'il ne pouvait trouver.
Espérons que cette intervention ne sera pas inutile, et que le jeune homme rassuré pourra montré enfin ce qu'il sait. Qui de nous n'a ainsi rencontré quelque protecteur pour lui ouvrir la carrière? Frère, oncle, mère ou ami, il se trouve toujours à nos côtés quelqu'un de ces anges gardiens qui ne nous abandonnent que lorsque la force nous est venue, et avec elle le succès.

Magasin Pittoresque, 1849.

La femme de ménge.

La femme de ménage.

De la femme de ménage dépendent la prospérité intérieure, la santé des enfants, le bien-être du mari. Elle s'occupe du beau comme du bon, car l'arrangement de sa demeure est comme une oeuvre d'art qu'elle crée et renouvelle chaque jour. 
La bonne femme de ménage a besoin de toutes les qualités féminines, l'ordre, la finesse, la bonté, la vigilance, la douceur. Elle répare les fortunes ébranlées; elle sait transformer l'aisance en richesse, le strict nécessaire en aisance. Elle gouverne enfin, elle gouverne pour sauver, et son empire est plus réel que celui des ministres et des rois. Un roi, si habile soit-il, peut-il faire que ce qu'on appelle son royaume demeure à l'abri des intempéries du ciel? que la pluie, la grêle, la guerre, ne viennent pas ravager ses routes et ses moissons? Un roi a-t-il quelque autorité sur les âmes? peut-il commander à ses sujets de parler, de se taire? Êtres et choses, tout lui échappe. 
La femme de ménage, au contraire, tient dans sa main, pour ainsi dire, chacun des habitants qui animent et chacun des objets qui composent son empire. Elle exile de sa maison les paroles grossières, les actes violents; elle améliore ses serviteurs comme ses enfants, et nul n'est frappé d'une souffrance qu'elle ne puisse aller à son aide. Par elle, les meubles sont toujours propres, le linge toujours blanc. Son esprit remplit cette demeure, la façonne à son gré, et rien ne manque à ce gouvernement domestique, pas même le charme idéal. Qui de nous, passant le soir dans un village, devant quelque demeure de paysan, et apercevant à travers les vitres le foyer flambant, le couvert mis sur une nappe rude mais sans tache, et la soupe fumante sur la table, n'a point pensé, avec une sorte d'attendrissement que j'appellerai poétique, à ce pauvre ouvrier, bientôt de retour, qui, après un long jour employé à remuer la terre ou le plâtre et à frisonner sous la pluie, allait rentrer dans cette petite chambre si nette et reposer ses yeux et son cœur fatigués de tant de travaux rebutants?
Peut-être ne se rend-t-il pas compte de ce sentiment de bien-être, mais il l'éprouve. L'homme de pensée lui-même, après de longues et arides méditations, ne trouve-t-il pas une sorte de repos qu'il idéalise dans la vue des occupations ménagères? La laiterie où le beurre s'arrondit en mottes brillantes et parsemées de gouttes de rosée, la grande cuve où bout le linge, la bassine où cuisent les fruits mêlés de sucre, sont autant d'objets qui calment, qui touchent même d'une certaine émotion sereine, comme tout ce qui tient à la nature et à la famille, comme à la vue d'une vache qui broute, d'une plaine où se fait la moisson. Les anciens sentaient et exprimaient admirablement cette poésie domestique. L'Odyssée ne nous charme jamais davantage que quand elle nous offre, dans Nausicaa et dans Pénélope, la princesse unie à la femme de ménage; et Xénophon n'a rien écrit de plus exquis que le tableau des joies de la jeune mère de famille.

                                                                           Histoire morale des femmes, par E. Legouvé.

Magasin Pittoresque, 1849.