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mardi 9 juin 2020

A propos de chats.

A propos de chats.


On s'imagine connaître Paris, et toujours Paris,  j'entends celui des boulevards, réserve aux flâneurs curieux la joie de quelque découverte.
Ainsi, pas plus tard qu'hier, entre cinq et sept, à cette heure indécise et charmante qui est l'aurore de la vie au gaz, comme je faisais le va-et-vient du Faubourg-Montmartre aux passages, j'ai rencontré... un marchand de chats.
Oui, parmi l'ordinaire personnel, aussi parfaitement immuable qu'un fond de décor devant lequel l'univers défilerait, promeneurs habitués, chercheuses de dîner et d'aventures, équivoques fleuristes, crieur que la police tolère et vendeurs de choses défendues; à côté des honorables industriels qui exposent, sans crainte de la voir s'évader, une perruche aveugle dans une cage ouverte; à côté de ceux qui font passer, de leur doigt sur un bâtonnet et du bâtonnet sur leur doigt, de malheureux oiseaux des îles, abrutis par l'insomnie et le jeûne; à côté enfin du classique marchand de chiens, superbe géant à barbe blanche qui, gravement, porte dans ses bras, avec des airs de Saint-Christophe, un imperceptible toutou, mon homme allait, offrant ses chats, tout petits dans ses grosses mains et pareils à des pelotes de velours.
Deux femmes qui passaient s'arrêtèrent pour marchander. Elles choisirent le plus beau, noir du bout du nez au bout de la queue, et le payèrent à frais communs en fouillant leurs deux porte-monnaie.
Les femmes riaient, le chat miaulait...
Où t'emmène-t-on, petit chat et quel triste métier vas-tu exercer?
Je te vois d'ici, inconscient entremetteur, devant un café, sur une table. De tes yeux gris-bleu à peine ouverts, curieusement tu regardes les objets brillants et inconnus au milieu desquels tes nouvelles maîtresses t'ont placé; et bientôt tes mines futées et naïves, ton adresse à te promener entre les flacons et les verres, mille tours que tu improvises en jouant avec une paire de gants roulés en boule ou la pomme d'api qui s'ouvre et te barbouille de poudre de riz, attirent l'attention sympathique de deux messieurs assis à la table voisine. On t'admire, on lie connaissance, les deux tables n'en font plus qu'une... c'est maintenant, et grâce à toi, le dîner fin au restaurant, la soirée passée au bal, au concert où, criminel déjà, tu t'introduis en fraude caché parmi les dentelles du mouchoir au fond d'une poche qui sent bon; puis le souper, les nappes blanches, le lustre en cristal, le grand cliquetis des lumières; et la promenade au petit jour qui te vaudra, du moins, tout étourdi, tout ébloui, une tasse de lait fumant dans quelque pseudo-métairie du bois de Boulogne.
Voyons: la main sur la conscience, est-ce là l'office d'un chat?
Pour le chien, passe encore! le chien, hélas! partage avec l'homme le triste privilège de se rendre esclave par amitié ou par amour. Mais tel n'est point le chat, mauvais courtisan dont la langue râpe, dont les griffes semblent des lames de fin acier dans leur étui, et qui, noblement impénétrable, conserve au milieu de l'universelle servitude, la fière indépendance de son Moi.
Frédéric Mistral s'écrie quelque part dans Mireille:

" Honte sur toi, ô race humaine!
Les petites juments de Camargue
Sous l'éperon aigu qui déchire leur flanc
Ni sous la main qui les caresse,
Jamais on ne les vit soumises."

Éperon mis à part, on pourrait autant en dire des chats...
Et voilà qui, décidément, au sujet du jeune chat en question, me donne espoir et me rassure. Il saura bien trouver un moyen de ne pas s'attarder longtemps dans son esclavage parfumé. Un rideau déchiré, une estafilade détachée comme par hasard sur le nez rose de "maîtresse", quelque incongruité commise à propos, le feront renvoyer du boudoir à la loge de la portière.
La loge, c'est la liberté!
De sorte qu'un beau jour, tous les chats, méchamment vendus par cet horrible marchand de chats à des cocottes, se retrouveront sur les toits.

Que vont faire les chats sur les toits? Après me l'être beaucoup demandé, j'en suis arrivé à conclure ceci: les chats vont sur les toits regarder de loin la campagne.
Par un phénomène d'atavisme inexpliqué, obscur souvenir de l'existence des aïeux-chats aux anciens âges, le chat, même en habitant parmi nous, demeure obstinément rustique. Tout poète cache un paysan; tout chat, si conquis aux mœurs civilisées qu'il paraisse, ne guette  qu'une occasion pour redevenir chat-sauvage. De là peut-être la tendresse généralement payée de retour qu'ont les poètes pour les chats.
A la ferme, autour des villages et des bourgs, le chat mène une existence de gentilhomme chasseur et peut, chaque jour, au gré de ses désirs, se retremper dans la nature. Il grimpe aux arbres, bat les champs de blé et les luzernes, traque la taupe et l'oisillon. Parfois même, malgré ses façons de voir hydrophobiques, il fera, d'un prompt coup de pattes, sauter, dans les perles de l'eau éclaboussées, le poisson imprudent qui s'égare trop près du bord.
A Paris, le chat se mourrait d'ennui sans les toits.
Vue des toits, la grande ville lui apparaît ainsi qu'un désert infertile et sec, sans arbres et sans eau, tout hérissé de petits volcans qui, à certaines heures, s'allument et fument. Partout d'étroits abîmes, infranchissables, d'où montent en grondant un bruit de cohue. Quelquefois, en train de trotter le long des gouttières, il se penche et voit les hommes s'agiter dans l'ombre. Alors, dédaigneux, il regagne le faite de quelque mansarde, et, contemplant là-bas, à l'horizon, la ceinture verte des collines, il rêve, après la mort, du paradis des chats qui sera un bois plein d'oiseaux, où n'entreront pas les garde-chasse.
Ce paradis, les chats de chez nous purent le croire un jour sur terre. Faut-il vous raconter l'histoire? Elle aurait bien son à-propos en cette saison chère aux fervents de Saint-Hubert.
Donc, un mien cousin, que j'appellerai maître Honorat pour ne compromettre personne, revenu au pays avec une petite fortune gagnée de l'autre côté des mers, résolut, par désœuvrement et vanité, de remettre à neuf une ferme assez délabrée qu'il avait eue en héritage. Recrépir les murs, épierrer le sol, planter des mûriers et des vignes, ramener l'eau claire aux canaux, ce fut le travail de quelques semaines. Mais, grand chasseur au furet, maître Honorat voulut surtout rendre son antique splendeur à une garenne abandonnée, laquelle, avec un colombier en ruines, indiquait seule que jadis la ferme avait dû se donner comme un air de gentilhommière.
Garenne magnifique d'ailleurs, tout près d'un petit bois, en haut d'une pente pierreuse semée d'herbes grises, de lavande et de marjolaine.
" Sous ces rocs surplombant et percés de mille cavernes, mes lapins, disait maître Honorat vont devenir ronds comme des boules et parfumés comme des cassolettes."
Il n'y manquait, en effet, que des lapins. Maître Honorat mit dans les trous six femelles pleines; et, après avoir prononcé le mot de la Bible: "Croissez et multipliez!", il attendit les événements.
Au bout de six mois, maître Honorat à qui son fermier ne cessait de réclamer toutes sortes d'indemnités pour fait de blé mangé en herbe, maître Honorat plein de confiance, calcula que le moment était venu de voir ce que devenaient les lapins.
Quelle fête, mes bons amis! Deux carrioles d'invités, un fourgon pour les victuailles. On devait déjeuner sur l'herbe, puis se livrer dans l'après-midi, aux pures joies du panneautage. Les panneaux sont posés, les furets introduits: "Drelin, drelin, drelin, drelin:" C'est le grelot du furet qu'on entend. Puis des bruits sourds, des cailloux qui roulent, des cavalcades sous terre... Enfin, au travers d'un panneau, un lapin bondit, s'empêtre et roule. Maître Honorat court pour le saisir. Le lapin miaule et de dégage. Maître Honorat, avec un juron, nous montre ses mains ensanglantées; ce gros lapin était un chat. Deuxième panneau, deuxième chat! Des chats sortaient de tous les trous, et, le poil hérissé, la queue en l'air, fuyaient çà et là dans la plaine.
Des lapins, point!
Les chats des bastides, toujours affamés, presque sauvages, avaient d'abord mangé les petits à mesure qu'ils venaient au monde. Puis mis en appétit, ils avaient dévoré les mères. Et, trouvant commodes ces terriers désormais débarrassés de leurs habitants, ils s'y étaient acoquinés en libre et paillarde colonie.
C'est depuis cette époque qu'une génération de chats braconniers, au pelage redevenu fauve, se perpétue malgré fusils et pièges, au fond d'inextricables labyrinthes de la garenne à maître Honorat.

                                                                                                                      Paul Arène.

La Vie populaire, jeudi 30 juillet 1885.

vendredi 5 janvier 2018

Les lapins de cimetière.

Les lapins de cimetière.

Paris abonde en métiers et corporations bizarres dont la moins originale n'est pas le "syndicat des marchandes et revendeuses de cresson sur le carreau des Halles", association limitée à 80 membres et dont les privilèges sont rigoureusement reconnus.
Sans parler du ramasseur de crottes de chiens, travailleur indépendant, ni du zélé fonctionnaire qui est chargé de passer tous les dimanches matin, la statue de Claude Bernard à la mine de plomb, il est de graves comités comme le "Comité de surveillance de la navigation sur les lacs des Bois de Boulogne et de Vincennes", quelques chose comme un syndicat de pilotes pour les bateaux d'enfants.
Nous avons aussi des emplois plus macabres et qui rappellent assez la fonction disparue de "maquilleurs de tête de mort pour les galeries d'exposition de la Morgue". C'est, par exemple, le fonctionnaire uniquement charger de chasser les lapins de Paris. Cet estimable Nemrod est un industriel qui a passé avec la Ville de Paris un marché aux termes duquel il doit détruire tous les lapins qui infestent, paraît-il, nos cimetières.
Il approvisionne quelques "chands de vins" réputés aux alentours de nos nécropoles pour le "lapin de l'enterrement". Et la gibelotte n'en est pas plus mauvaise pour cela!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 mai 1907.

lundi 20 juillet 2015

Les invalides de la chasse.

Les invalides de la chasse.

Si la chasse est un plaisir pour l'homme, "le roi de la création", je ne sache pas que les lièvres et les lapins, les moins guerrières des créatures, aient jamais revendiqué le massacre de leur espèce comme une distraction.
Ce sont les éternels proscrits de l'univers. Pour le lièvre, le danger est partout, dans le champ qu'il hante, dans le buisson qu'il traverse, dans le bois où il s'abrite. Il y a un péril de mort dans tous les actes de son existence: qu'il soit éveillé ou qu'il se repose, qu'il baille dans son gîte ou qu'il se promène, la Camarde est là qui le menace, sous la forme d'une serre, d'une griffe, d'un piège, d'un fil de laiton, d'un fusil ou d'un chien.
Et, comme le fait remarquer M. de Cherville, "contre tant d'adversaires si bien armés, le pauvre animal n'a reçu d'autre sauvegarde que son agilité souvent impuissante. A tant d'imaginations en travail, à tant de forces déployées, il n'a d'autres défenses à opposer qu'un certain instinct de ruse que sa triste condition a développé. Son sommeil, si l'immobilité est un sommeil, n'est qu'une phase de cette longue agonie.
"Il semble que la nature ait tenu à lui signifier l'arrêt qui le condamnait à une horrible perpétuité de vigilance; elle lui a refusé cette opacité des paupières qui assure le repos des autres animaux; il dort les yeux à demi-clos, l'oreille au vent, conservant dans son engourdissement une sorte de sentiment d'angoisse, inquiet du bruit d'une feuille que le vent balaye, mais n'osant tressaillir de peur de trahir sa présence, contraint à dominer ses terreurs les plus poignantes, véritable personnification de l'épouvante. Rêvant, s'il rêve, d'embûches, de traquenards, de coup de fusil, de chiens lui soufflant au poil et se demandant encore, le pauvre paria! quel crime il peut avoir commis pour être déshérité de la quiétude, sans laquelle il n'y a pas de joie sur terre..."
Encore si ces pauvres animaux trouvaient toujours la mort dans cette lutte inégale!
Mais hélas! le plus souvent, pendant et après la chasse, et grâce à la maladresse des chasseurs, la plupart de ces rongeurs ne vivent qu'à moitié. Ce pauvre gibier, quand il a fait l'appel et constaté l'absence des membres de sa famille, compte les blessés, les recueille et les soigne. Les revenus de la société sont modiques; modeste est l'installation de l'hôpital,

Attendu l'étai indigent
De la République attaquée.

Le malheur, comme l'amour, rapproche les distances: de deux espèces antipathiques l'une à l'autre, il ne fait plus qu'une seule famille. Les lièvres ont choisi leur clairière la plus sure. Nul repaire, nulle jouette ne la dénonce aux yeux du plus habile chasseur; c'est là que les lapins se sont mis à l'oeuvre pour dissimuler le plus habilement un terrier que le furet lui-même n'éventerait pas. Un pauvre bahut est dans l'antichambre; il referme des fioles que les plus savants ont décanté les sucs curateurs des plantes médicinales. Le terrier lui-même est converti en infirmerie où chaque malade trouve son lit de mousse, sa compresse d'arnica et son bouillon de serpolet.



L'un arrive à l'officine porté sue ses deux béquilles, l'autre panse son œil crevé par le plomb aveugle; celui-ci agonise, malgré le premier pansement et l'appareil qui maintient ses entrailles perforées; celui-là, l’œil en écharpe, médite sur l'amertume de la vie et du breuvage que lui prescrit l'ordonnance.
Voici les convalescents, ceux qui,  n'ayant eu d'endommagée qu'une patte, peuvent s'appuyer de l'autre sur un bâton obligeant et regagner seul le dortoir.
Enfin un lapin lépophile, touché de tant de malheurs, lève les pattes au ciel, et, après avoir pansé les blessés, semble prier Dieu pour qu'il les guérisse. C'est l'Ambroise Paré de la gent timide et pourchassée.
Le tableau de toutes ces misères que reproduit notre gravure est déchirant, il arracherait des larmes aux yeux du Nemrod le plus endurci.
Ma droite, vierge de tout sang innocent, appelle l'attention de la Société protectrice des Animaux sur les infortunes de ces pauvres lièvres et ces pauvres lapins, et l'invite à créer des asiles pour leurs convalescents dans les bois de Saint-Germain et de Fontainebleau.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

jeudi 23 octobre 2014

La question des lapins en Australie.

La question des lapins (1) en Australie.

L'Australie s'était peuplée lentement lorsque la découverte de l'or en 1851 amena un flux d'immigrants considérable; entre 1850 et 1855 la population passa de 265.000 à 642.000. Avec la richesse s'introduit le goût du luxe. Il n'y a pas de vie luxueuse pour un anglo-saxon sans le plaisir de la chasse; on ne chassait jusque là que le kangourou et le cygne noir; on voulut avoir du gibier européen. C'est pourquoi des amateurs eurent l'idée d'importer des lapins et des moineaux, animaux choisis en raison de leur multiplication rapide. Plusieurs sociétés d'acclimatation se fondèrent. En 1862, M. Austin introduisit un couple de lapins. On les compte aujourd'hui par milliards.
Nul alors ne se douta du danger, à l'exception peut être du comte de Castelnau, consul de France à Melbourne, qui fit à ce sujet une communication à la Société royale en 1862. Encore ne parlait-il que des moineaux.
Jusqu'en 1876 tout marche dans la perfection; les lapins restaient localisés dans les districts déserts. Mais les progrès de l'élevage et sa marche progressive vers l'ouest mirent alors en présence le mouton et le lapin, l'animal producteur et l'animal destructeur. Le lapin a perdu de sa taille en Australie, mais sa voracité a augmenté. En outre, il s'est adapté aux conditions d'existence que lui imposait le milieu local; traverser une rivière à la nage ne l'embarrasse point et il n'hésite pas à grimper sur les arbres pour dévorer l'écorce ou les feuilles. En certains districts il est presque devenu un animal arboricole. On comprend facilement quel ruine il cause. Cinq lapins consomment autant d'herbe qu'un mouton. Partout où ils se sont établis, les pâturages sont rasés et pelés, et les arbres, dépouillés de leur écorce jusqu'à 1 mètre, ne tardent pas à mourir. Les troupeaux périssent d'inanition.




On estime qu'entre 1876 et 1885, l'Australie a perdu, du fait des lapins, un milliard de francs.
Dès 1878, la lutte fut engagée contre les lapins. Une loi les proclama animaux nuisibles et une prime qui monta à 1,25 fr. par tête en certaines régions, fut allouée pour leur destruction. En 10 ans, de 1878 à 1888, les gouvernements australiens ont dépensé de ce chef la somme énorme de 29.440.075 francs. Ce moyen étant insuffisant, d'autres furent employés concurremment: pièges fixes, pièges mobiles, piège à rabattement, poisons phosphorés, chiens dressés, incendie de forêts et des prairies. On vit même naître une industrie nouvelle, celle des rabitters, ouvriers nomades parcourant le pays et se livrant, moyennant rétribution de la part des propriétaires, à la destruction méthodique des terriers. D'énormes massacres furent effectués: sur certaines stations (fermes d'élevage) un million de lapin, 1.250.000 même périrent (2). La situation n'en fut pas sensiblement modifiée. Seules les riches exploitations pouvait suffire à de pareilles dépenses; les petites stations continuèrent de succomber l'une après l'autre dans une lutte inégale.
La Nouvelle-Galles du Sud, principale région d'élevage de l'Australie, était naturellement la colonie la plus éprouvée. Aussi s'attacha-t-elle à perfectionner les moyens de lutte. Le parlement néo-gallois vota en 1883 une loi importante. Une direction spéciale pour la destruction des lapins fut créée au Ministère des Mines et de l'agriculture; la direction du bétail fut déchargée de ce service dont elle ne pouvait s'occuper qu'accessoirement. Tout l'intérieur du pays fut partagé en rabbit-districts, dont chacun était surveillé par un inspecteur spécial. Le gouvernement cessa de payer des primes, mais il prit à sa charge une partie des frais de destruction. En trois ans (1884-1886), il dépensa ainsi 11 millions pour la protection de 205 propriétés.
A la même époque, des rabbit-boards, syndicats de propriétaires pouvant lever dans un district des taxes spéciales pour la destruction des lapins, furent créés au Quennsland.
Malgré tout, aucun résultat décisif ne put être obtenu et il fallut chercher quelque méthode nouvelle. L'Hon. F. Abigail, ministre des mines et de l'agriculture dans le cabinet de Sir Henry Parkes eut alors l'idée de convier l'Europe ou pour mieux dire le monde tout entier à coopérer à la recherche d'un procédé véritablement efficace. Dans ce but il fit paraître, le 31 août 1886, une note qui fut reproduite par la presse des deux Mondes. Une récompense de 25.000 livres sterling (625.000) francs était promise à celui qui débarrasserait le pays du fléau des lapins; mais il devait essayer et démontrer la valeur de son procédé à ses frais et obtenir, après des expériences concluantes, l'approbation d'une commission intercoloniale; en outre le système employé devait être inoffensif pour les animaux domestiques. Pasteur, ayant eu connaissance de la note de M. F. Abigail, résolut de concourir. Ses études sur les maladies microbiennes des animaux de ferme (charbon, péripneumonie, choléra des poules) le préparaient à envisager le problème sous un aspect tout nouveau et à suggérer une solution originale. Pour lui, les poisons ordinaires étaient de toute évidence insuffisants, en raison du nombre des animaux à détruire. Comment espérer les atteindre tous? Et si l'on en négligeait, ne fût-ce qu'un petit nombre, ne pulluleraient-ils pas bientôt à nouveau, grâce à leurs facultés prolifiques? Ce qu'il fallait c'était atteindre la race aux sources même de la vie, en lui communiquant une maladie contagieuse qui, inoculée à quelques animaux et se communiquant de proche en proche, accomplirait d'elle-même son oeuvre de mort. Or précisément, le choléra des poules, qu'il avait longuement étudié, était communicable aux lapins sans avoir d'action sur les autres animaux domestiques. La solution au problème posé semblait donc être trouvée: il suffisait d'arroser, en de nombreux points, les environs des terriers avec du liquide microbien. La contagion se répandrait d'elle-même.



Savant consciencieux jusqu'au scrupule, Pasteur (3) expérimenta longuement son idée dans son laboratoire. Toujours il constata non seulement que les lapins, dont la nourriture avait été infectée par le liquide virulent, mourraient dans les 24 heures, mais encore que les animaux mis en contact avec les malades succombaient eux-mêmes à la contagion, sans avoir rien mangé. D'autres animaux, chiens, moutons, porcs, etc., introduits dans les cages, restaient indemnes; seules les poules étaient, avec les lapins, sujettes à la maladie.
D'autres expériences, plus démonstratives encore, furent effectuées à Reims, dans un terrain, appartenant à Mme veuve Pommery et mis gracieusement à la disposition de Pasteur. Ce terrain était infesté de lapins; on en évaluait le nombre à plus d'un million. Au bout de peu de temps, de nombreux cadavres jonchaient le sol; la plupart des animaux devaient d'ailleurs, suivant leur habitude, être allés mourir dans leurs terriers. On ne revit plus de lapins.
A la suite de ces expériences concluantes, Pasteur se mit en rapport avec Sir Daniel Cooper, agent-général à Londres de la Nouvelle-Galles du Sud. Une mission fut envoyée en Australie pour faire sur place l'essai du procédé. Elle était composé des docteurs Adrien Loir, neveu et collaborateur de Pasteur, Germon et Hinds. Elle s'embarqua à Naples pour Sydney le 27 février 1888.
Contrairement à ce qu'ils pouvaient et devaient attendre, les membres de la mission Pasteur furent froidement accueillis? C'est que la politique s'était immiscée dans la question des lapins et que des intérêts particuliers étaient, en cette matière, entrés en lutte avec l'intérêt général. Les squatters (grands éleveurs de l'intérieur) demandaient l'abrogation de la loi de 1883. Ils ne voulaient plus de l'aide pécuniaire de l'Etat, toujours parcimonieusement et irrégulièrement accordée; par contre, ils réclamaient le rétablissement du système des primes, qui donnaient lieu à toutes sortes de spéculations lucratives, et surtout la diminution du loyer des terres qu'ils tenaient de la Couronne (Crown lands)
La destruction des lapins n'était plus pour eux un but, pas même un moyen; c'était tout au plus un prétexte. Moins que cela même pour certains, pour qui les lapins étaient momentanément des alliés précieux dans leur réclamation au Gouvernement. On croira difficilement, et pourtant le fait est exact et a été officiellement constaté, que quelques éleveurs introduisirent eux-mêmes les lapins sur une partie, soigneusement enclose d'ailleurs, de leur domaine, afin de pouvoir se plaindre et, en invoquant leur ruine imminente, arracher à l'Etat la diminution de loyer qui leur tenait à cœur.
Dans cette disposition d'esprit les squatters suscitèrent touts sortes d'obstacles aux envoyés de Pasteur. Leur influence fit retirer à M. F. Abigail, promoteur et protecteur de la mission, la haute direction du Rabbit Service, qui fut enlevé au Ministère des Mines et de l'Agriculture et rattaché au Ministère des Terres. Ils firent aussi voter une loi (20 mars 1888) interdisant l'importation de tout microbe en Australie et réussirent à faire entrer dans la Commission intercoloniale des personnes professionnellement hostiles au procédé Pasteur, comme le Président de l'Association de l'élevage de la volaille et le principal importateur des barrières en fil de fer employés contre l'invasion des lapins. Enfin, ils obtinrent en 1888 la diminution du loyer demandée.
Pourquoi dès lors s'acharner contre les lapins, dont la disparition eût fait de nouveau hausser le prix des terres? On songerait à cette question quand la diminution, si difficilement conquise, serait entrée dans les habitudes administratives et devenue définitive.
La mission fut installée dans une île de la rade de Sydney, Rodd Island. On mit à sa disposition un laboratoire, couvert d'une cloche en toile métallique de 35 mètres sur 28. On craignait que les microbes ne s'échappassent et n'envahissent le Continent! Là, les docteurs Loir, Germont et hinds reprirent avec succès les expériences de Pasteur. Mais ils ne purent pas obtenir d'aller se livrer à une expérimentation directe dans l'intérieur du pays. Le gouvernement, pour justifier cette défense, invoquait le danger de communiquer une maladie microbienne aux animaux domestiques, particulièrement à la volaille. C'est également en s'appuyant sur ces craintes que, quinze mois après, en 1889, la Commission intercoloniale émit un avis défavorable à l'adoption du procédé Pasteur. La mission dut revenir en Europe.
Au reste les squatters ne profitèrent pas longtemps de leur victoire. En 1891, un ministère, plus démocratique que celui de Sir Henry Parkes, revint sur la faveur accordée aux grands détenteurs de terre et rétablit les prix de location d'avant 1888.
Pendant quelques années on se préoccupa beaucoup moins des lapins qu'on avait fait jusque là. D'où venait ce changement d'attitude? La cause en était la série de sécheresses que subit l'Australie entre 1891 et 1903, particulièrement entre 1897 et 1903. Or, en temps de sécheresse, les lapins se développent peu; ils périssent même par millions; d'autre part, l'élevage lui-même subit un recul; de nombreux moutons périssent et les affaires se ralentissent. De là vient que le fléau des lapins attire alors beaucoup moins l'attention que pendant les périodes prospères. Pourtant les Australiens ne sont pas restés inactifs; ils ont profité de ces douze années, pendant lesquelles les lapins ont fait peu de progrès, pour protéger, contre leur invasion naturelle, les districts et les domaines non encore infestés. Le procédé communément employé consiste à entourer les régions que l'on veut défendre de barrières de treillage de fer, profondément enfoncées dans le sol (30 centimètre). Le gouvernement de la Nouvelle-Galles en a fait construire 1.130 km. formant une ligne ininterrompue et revenant à 900 francs le kilomètre. Les particuliers, de leur côté, ont établi 22.000 km de barrières. Plus récemment le Queensland a établi entre la Nouvelle-Galles et lui, une frontière de fer de 3400 kilomètres. Des résultats appréciables ont été obtenus par ce moyen, malheureusement assez coûteux.
On ne s'est pas contenté en Australie de combattre ou, pour mieux dire, d'arrêter l'invasion des lapins, on a songé à utiliser la chair de ces animaux. On a commencé à les congeler et à les exporter en Angleterre où ils se vendent 1 franc à 1,25 franc pièce. An 1905, l'exportation des carcasses et aussi des peaux de lapins a atteint le chiffre de 17 millions de francs. Les bénéfices que l'Australie retire de ce commerce nouveau ne sont que maigre compensation aux partes subies.
Depuis que des pluies abondantes ont ramené, à partir de 1904, la prospérité sur le continent austral, la question de la destruction des lapins est revenue à l'ordre du jour. Le gouvernement de la Nouvelle-Galles s'est de nouveau adressé à l'Institut Pasteur et, en 1906, le Dr Danisz s'est rendu à Sydnay. Un laboratoire a été mis à sa disposition à Broughton Island, près de Newcastle. Il a poursuivi des expériences intéressantes, dont on ne peut encore préjuger des conséquences pratiques. Malheureusement il est en butte à l'hostilité du Labour party, qui s'obstinent à défendre les quelques milliers de rabitters qui vivent sur les stations (4).
Quelques soient pour l'avenir les espérances qu'une fois de plus conçoivent les Australiens, le fléau des lapins (rabbit pest) est encore à l'heure actuelle le principal obstacle à l'extension de l'art pastoral dans les districts maigres de l'intérieur australien.

                                                                                                    Paul Privat Deschanel.


(1) Il ne faut pas confondre le lapin européen (fig.2), malheureusement introduit en Australie, avec le lapin indigène, le rabbit Bandicool (fig.1), qui n'est pas un véritable lapin et qui est absolument inoffensif.
(2) L. Vigouroux. L'évolution sociale en Australie, Paris, Colin 1901, p. 318. En Nouvelle-Galles, en une seule année, on a tué 25 millions de lapins (Pierre Leroy- Beaulieu, Les Nouvelles sociétés anglo-saxonnes, 2 ed., Paris, Colin, 1901, p. 87)
(3) Sur tout ce qui concerne l'intervention de Pasteur et les travaux de la mission qu'il envoya en Australie, voir l'intéressante thèse du Dr Adrien Loir, La microbiologie en Australie. Paris, Steinheil, 1893.
(4) Biard d'Aunet, L'aurore astrale, Paris, 1907, p.283-286.

La Nature, premier semestre 1908.