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mardi 9 juin 2020

A propos de chats.

A propos de chats.


On s'imagine connaître Paris, et toujours Paris,  j'entends celui des boulevards, réserve aux flâneurs curieux la joie de quelque découverte.
Ainsi, pas plus tard qu'hier, entre cinq et sept, à cette heure indécise et charmante qui est l'aurore de la vie au gaz, comme je faisais le va-et-vient du Faubourg-Montmartre aux passages, j'ai rencontré... un marchand de chats.
Oui, parmi l'ordinaire personnel, aussi parfaitement immuable qu'un fond de décor devant lequel l'univers défilerait, promeneurs habitués, chercheuses de dîner et d'aventures, équivoques fleuristes, crieur que la police tolère et vendeurs de choses défendues; à côté des honorables industriels qui exposent, sans crainte de la voir s'évader, une perruche aveugle dans une cage ouverte; à côté de ceux qui font passer, de leur doigt sur un bâtonnet et du bâtonnet sur leur doigt, de malheureux oiseaux des îles, abrutis par l'insomnie et le jeûne; à côté enfin du classique marchand de chiens, superbe géant à barbe blanche qui, gravement, porte dans ses bras, avec des airs de Saint-Christophe, un imperceptible toutou, mon homme allait, offrant ses chats, tout petits dans ses grosses mains et pareils à des pelotes de velours.
Deux femmes qui passaient s'arrêtèrent pour marchander. Elles choisirent le plus beau, noir du bout du nez au bout de la queue, et le payèrent à frais communs en fouillant leurs deux porte-monnaie.
Les femmes riaient, le chat miaulait...
Où t'emmène-t-on, petit chat et quel triste métier vas-tu exercer?
Je te vois d'ici, inconscient entremetteur, devant un café, sur une table. De tes yeux gris-bleu à peine ouverts, curieusement tu regardes les objets brillants et inconnus au milieu desquels tes nouvelles maîtresses t'ont placé; et bientôt tes mines futées et naïves, ton adresse à te promener entre les flacons et les verres, mille tours que tu improvises en jouant avec une paire de gants roulés en boule ou la pomme d'api qui s'ouvre et te barbouille de poudre de riz, attirent l'attention sympathique de deux messieurs assis à la table voisine. On t'admire, on lie connaissance, les deux tables n'en font plus qu'une... c'est maintenant, et grâce à toi, le dîner fin au restaurant, la soirée passée au bal, au concert où, criminel déjà, tu t'introduis en fraude caché parmi les dentelles du mouchoir au fond d'une poche qui sent bon; puis le souper, les nappes blanches, le lustre en cristal, le grand cliquetis des lumières; et la promenade au petit jour qui te vaudra, du moins, tout étourdi, tout ébloui, une tasse de lait fumant dans quelque pseudo-métairie du bois de Boulogne.
Voyons: la main sur la conscience, est-ce là l'office d'un chat?
Pour le chien, passe encore! le chien, hélas! partage avec l'homme le triste privilège de se rendre esclave par amitié ou par amour. Mais tel n'est point le chat, mauvais courtisan dont la langue râpe, dont les griffes semblent des lames de fin acier dans leur étui, et qui, noblement impénétrable, conserve au milieu de l'universelle servitude, la fière indépendance de son Moi.
Frédéric Mistral s'écrie quelque part dans Mireille:

" Honte sur toi, ô race humaine!
Les petites juments de Camargue
Sous l'éperon aigu qui déchire leur flanc
Ni sous la main qui les caresse,
Jamais on ne les vit soumises."

Éperon mis à part, on pourrait autant en dire des chats...
Et voilà qui, décidément, au sujet du jeune chat en question, me donne espoir et me rassure. Il saura bien trouver un moyen de ne pas s'attarder longtemps dans son esclavage parfumé. Un rideau déchiré, une estafilade détachée comme par hasard sur le nez rose de "maîtresse", quelque incongruité commise à propos, le feront renvoyer du boudoir à la loge de la portière.
La loge, c'est la liberté!
De sorte qu'un beau jour, tous les chats, méchamment vendus par cet horrible marchand de chats à des cocottes, se retrouveront sur les toits.

Que vont faire les chats sur les toits? Après me l'être beaucoup demandé, j'en suis arrivé à conclure ceci: les chats vont sur les toits regarder de loin la campagne.
Par un phénomène d'atavisme inexpliqué, obscur souvenir de l'existence des aïeux-chats aux anciens âges, le chat, même en habitant parmi nous, demeure obstinément rustique. Tout poète cache un paysan; tout chat, si conquis aux mœurs civilisées qu'il paraisse, ne guette  qu'une occasion pour redevenir chat-sauvage. De là peut-être la tendresse généralement payée de retour qu'ont les poètes pour les chats.
A la ferme, autour des villages et des bourgs, le chat mène une existence de gentilhomme chasseur et peut, chaque jour, au gré de ses désirs, se retremper dans la nature. Il grimpe aux arbres, bat les champs de blé et les luzernes, traque la taupe et l'oisillon. Parfois même, malgré ses façons de voir hydrophobiques, il fera, d'un prompt coup de pattes, sauter, dans les perles de l'eau éclaboussées, le poisson imprudent qui s'égare trop près du bord.
A Paris, le chat se mourrait d'ennui sans les toits.
Vue des toits, la grande ville lui apparaît ainsi qu'un désert infertile et sec, sans arbres et sans eau, tout hérissé de petits volcans qui, à certaines heures, s'allument et fument. Partout d'étroits abîmes, infranchissables, d'où montent en grondant un bruit de cohue. Quelquefois, en train de trotter le long des gouttières, il se penche et voit les hommes s'agiter dans l'ombre. Alors, dédaigneux, il regagne le faite de quelque mansarde, et, contemplant là-bas, à l'horizon, la ceinture verte des collines, il rêve, après la mort, du paradis des chats qui sera un bois plein d'oiseaux, où n'entreront pas les garde-chasse.
Ce paradis, les chats de chez nous purent le croire un jour sur terre. Faut-il vous raconter l'histoire? Elle aurait bien son à-propos en cette saison chère aux fervents de Saint-Hubert.
Donc, un mien cousin, que j'appellerai maître Honorat pour ne compromettre personne, revenu au pays avec une petite fortune gagnée de l'autre côté des mers, résolut, par désœuvrement et vanité, de remettre à neuf une ferme assez délabrée qu'il avait eue en héritage. Recrépir les murs, épierrer le sol, planter des mûriers et des vignes, ramener l'eau claire aux canaux, ce fut le travail de quelques semaines. Mais, grand chasseur au furet, maître Honorat voulut surtout rendre son antique splendeur à une garenne abandonnée, laquelle, avec un colombier en ruines, indiquait seule que jadis la ferme avait dû se donner comme un air de gentilhommière.
Garenne magnifique d'ailleurs, tout près d'un petit bois, en haut d'une pente pierreuse semée d'herbes grises, de lavande et de marjolaine.
" Sous ces rocs surplombant et percés de mille cavernes, mes lapins, disait maître Honorat vont devenir ronds comme des boules et parfumés comme des cassolettes."
Il n'y manquait, en effet, que des lapins. Maître Honorat mit dans les trous six femelles pleines; et, après avoir prononcé le mot de la Bible: "Croissez et multipliez!", il attendit les événements.
Au bout de six mois, maître Honorat à qui son fermier ne cessait de réclamer toutes sortes d'indemnités pour fait de blé mangé en herbe, maître Honorat plein de confiance, calcula que le moment était venu de voir ce que devenaient les lapins.
Quelle fête, mes bons amis! Deux carrioles d'invités, un fourgon pour les victuailles. On devait déjeuner sur l'herbe, puis se livrer dans l'après-midi, aux pures joies du panneautage. Les panneaux sont posés, les furets introduits: "Drelin, drelin, drelin, drelin:" C'est le grelot du furet qu'on entend. Puis des bruits sourds, des cailloux qui roulent, des cavalcades sous terre... Enfin, au travers d'un panneau, un lapin bondit, s'empêtre et roule. Maître Honorat court pour le saisir. Le lapin miaule et de dégage. Maître Honorat, avec un juron, nous montre ses mains ensanglantées; ce gros lapin était un chat. Deuxième panneau, deuxième chat! Des chats sortaient de tous les trous, et, le poil hérissé, la queue en l'air, fuyaient çà et là dans la plaine.
Des lapins, point!
Les chats des bastides, toujours affamés, presque sauvages, avaient d'abord mangé les petits à mesure qu'ils venaient au monde. Puis mis en appétit, ils avaient dévoré les mères. Et, trouvant commodes ces terriers désormais débarrassés de leurs habitants, ils s'y étaient acoquinés en libre et paillarde colonie.
C'est depuis cette époque qu'une génération de chats braconniers, au pelage redevenu fauve, se perpétue malgré fusils et pièges, au fond d'inextricables labyrinthes de la garenne à maître Honorat.

                                                                                                                      Paul Arène.

La Vie populaire, jeudi 30 juillet 1885.

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