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lundi 11 avril 2016

Le paradis des femmes de chambre.

Le paradis des femmes de chambre.

Il existe, mais il est un peu loin: il faut aller jusqu'en Australie pour le découvrir, exactement dans la Nouvelle-Galles du Sud.
Les servantes sont là-bas tellement rares, que toutes les jeunes filles qui voudront s'y rendre seront traitées comme des reines: minimum d'heures de travail et maximum de salaire, usage du piano, bicyclette pour promenade et... un trousseau complet pour le jour où elles se marieront, si un parti à leur convenance vient à se présenter.
On exige  seulement d'elles trois conditions: être de bonne famille, de tenue irréprochable et savoir l'anglais.
- Mais l'Australie est loin! direz-vous. Précisément, le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud a prévu cette objection. Il offre à toute candidate sur laquelle il aura fixé son choix: le billet de Londres à Sydney, en deuxième classe, sur de superbe paquebots, - un voyage de plus de deux mois, pour la modique somme de 3 livres ou 75 francs! C'est pour rien...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 22 mars 1908.

mercredi 13 janvier 2016

Colonies pénales.

Colonies pénales.


Parmi un grand nombre de faits curieux dont abonde l'histoire des colonies pénales de l'Angleterre, et qu'a recueillis M. Michaux dans sa remarquable étude sur la question des peines, on en distingue deux qui éclairent d'un jour assez vif les causes du succès de la colonisation australienne.
Le première population, débarquée en 1788, ne se composaient que de criminels entièrement à la charge de l'Etat; les éléments les plus impurs y dominaient sans autre frein qu'une petite force armée. Bientôt, sous l'influence moralisante du travail agricole, en présence d'une nature féconde qui promettait de beaux fruits, avec l'espoir d'une libération plus prompte ou de la possession d'un coin de terre, il se fit naturellement un partage entre les incorrigibles gangrenés jusqu'à la moelle, et les repentants jaloux de racheter leur passé. Une multitude de nuances s'interposait entre ces extrêmes; mais, dans la balance, le plateau des bons finit par l'emporter de beaucoup.
Cela n'eût point suffit, cependant, si le gouverneur Phillip ne se fût attaché, dès les premiers temps, à former un noyau de colons libres, d'abord en s'adressant au personnel des navires de transport, puis en attirant d'Angleterre des recrues, qu'il favorisa par des concessions de terrain et par la location de la main-d'oeuvre des déportés. Ce fut là le nœud de la colonisation et la maîtresse clef du succès.
L'état moral s'améliora singulièrement. Le noyau honnête déborda sur la population criminelle d'origine, et celle-ci s'épura par l'exemple. Moins de quinze ans après l'arrivée du premier convoi, le quart du revenu de la colonie était consacré à l'instruction publique, et une maison de refuge était créée pour soixante orphelines!  C'était des signes frappants d'une régénération générale.
En 1806, arriva un nouveau gouverneur, précédé par la réputation d'une sévérité inflexible. Ce fut une erreur du ministère anglais. Des conflits s'élevèrent; les résistances et les répressions s'accentuèrent; une issue fatale semblait inévitable, lorsqu'un matin, sans bruit, sans lutte, le gouverneur se trouva prisonnier dans son hôtel, où il fut tenu enfermé jusqu'à ce qu'une occasion s'offrit de s'embarquer pour l'Angleterre!
Cette révolte mesurée, quoique très-décisive, n'est-elle pas surprenante de la part de tels hommes, dont on aurait plutôt attendu des excès de vengeance? Bannis de leur patrie pour avoir méconnu les lois d'une société normale, ils se bornent à y renvoyer le chef qui se montre inhabile à gouverner une société exceptionnelle engagée dans les épreuves de l'expiation. C'est en quelque sorte de la déportation renversée, et comme une réponse, non sans malice, aux partisans d'une répression à outrance.
Ce premier fait appartient à la colonie australienne; le second est de l'autorité métropolitaine, et mit en relief la sagacité du colonel Macquerie, le nouveau gouverneur dont le nom vivra longtemps dans la mémoire des Australiens.
"Son début fut hardi. Un libéré, signalé pour sa bonne conduite, fut pourvu d'un office de magistrature. Cette audace était profondément habile, dit M. Michaux; on y reconnait à la fois un grand sentiment de philosophie et un grand sens pratique. La rédemption du péché originel était toute entière dans cette sorte d'antithèse: l'homme jugé devenant juge."
On peut tirer, rien que dans ces deux faits, un enseignement sérieux: c'est, en premier lieu, que le ministère anglais, après avoir fait son choix avec maturité, laisse une grande latitude au gouverneur; que ce chef laisse à son tour une grande latitude à l'initiative et à l'activité personnelle des colons; qu'enfin les colons, étant déjà, par la nature de leur race, disposés à agir de leur propre mouvement, ils puisent dans la conduite du gouverneur à leur égard de nouveaux motifs pour se gouverner eux-mêmes en hommes sensés.

Le Magasin pittoresque, février 1875.

samedi 1 août 2015

Une veuve vraiment sollicitée!

Une veuve vraiment sollicitée!

A Coolgardie, dans l'Australie, la veuve d'un directeur des mines reçut quarante-deux demandes en mariage quelques minutes après la mort de son mari! Citons au nombre des postulants: le médecin qui avait signé l'acte de décès de l'époux, le pharmacien fournisseur de médicaments, le clergyman et son clerc, le shériff, le magistrat judiciaire, le conducteur des eaux, le gardien de la prison, le gardien du cimetière, plus un citoyen "qui vend du tabac et du vin, tue les porcs, plaide en justice, fait la barbe, purge les hommes et tond les chiens."
La belle déclina toutes ces offres, car elle avait promis son cœur et sa main à un ami d'enfance, tueur de rats et de lapins à Melbourne.
Il faut dire que les femmes sont plutôt rares dans les districts miniers, misérables villages où règne le revolver, quand ils ne sont pas pillés et brûlés par les dernières tribus indigènes de l'Australie!

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 5 février 1905.

jeudi 23 octobre 2014

La question des lapins en Australie.

La question des lapins (1) en Australie.

L'Australie s'était peuplée lentement lorsque la découverte de l'or en 1851 amena un flux d'immigrants considérable; entre 1850 et 1855 la population passa de 265.000 à 642.000. Avec la richesse s'introduit le goût du luxe. Il n'y a pas de vie luxueuse pour un anglo-saxon sans le plaisir de la chasse; on ne chassait jusque là que le kangourou et le cygne noir; on voulut avoir du gibier européen. C'est pourquoi des amateurs eurent l'idée d'importer des lapins et des moineaux, animaux choisis en raison de leur multiplication rapide. Plusieurs sociétés d'acclimatation se fondèrent. En 1862, M. Austin introduisit un couple de lapins. On les compte aujourd'hui par milliards.
Nul alors ne se douta du danger, à l'exception peut être du comte de Castelnau, consul de France à Melbourne, qui fit à ce sujet une communication à la Société royale en 1862. Encore ne parlait-il que des moineaux.
Jusqu'en 1876 tout marche dans la perfection; les lapins restaient localisés dans les districts déserts. Mais les progrès de l'élevage et sa marche progressive vers l'ouest mirent alors en présence le mouton et le lapin, l'animal producteur et l'animal destructeur. Le lapin a perdu de sa taille en Australie, mais sa voracité a augmenté. En outre, il s'est adapté aux conditions d'existence que lui imposait le milieu local; traverser une rivière à la nage ne l'embarrasse point et il n'hésite pas à grimper sur les arbres pour dévorer l'écorce ou les feuilles. En certains districts il est presque devenu un animal arboricole. On comprend facilement quel ruine il cause. Cinq lapins consomment autant d'herbe qu'un mouton. Partout où ils se sont établis, les pâturages sont rasés et pelés, et les arbres, dépouillés de leur écorce jusqu'à 1 mètre, ne tardent pas à mourir. Les troupeaux périssent d'inanition.




On estime qu'entre 1876 et 1885, l'Australie a perdu, du fait des lapins, un milliard de francs.
Dès 1878, la lutte fut engagée contre les lapins. Une loi les proclama animaux nuisibles et une prime qui monta à 1,25 fr. par tête en certaines régions, fut allouée pour leur destruction. En 10 ans, de 1878 à 1888, les gouvernements australiens ont dépensé de ce chef la somme énorme de 29.440.075 francs. Ce moyen étant insuffisant, d'autres furent employés concurremment: pièges fixes, pièges mobiles, piège à rabattement, poisons phosphorés, chiens dressés, incendie de forêts et des prairies. On vit même naître une industrie nouvelle, celle des rabitters, ouvriers nomades parcourant le pays et se livrant, moyennant rétribution de la part des propriétaires, à la destruction méthodique des terriers. D'énormes massacres furent effectués: sur certaines stations (fermes d'élevage) un million de lapin, 1.250.000 même périrent (2). La situation n'en fut pas sensiblement modifiée. Seules les riches exploitations pouvait suffire à de pareilles dépenses; les petites stations continuèrent de succomber l'une après l'autre dans une lutte inégale.
La Nouvelle-Galles du Sud, principale région d'élevage de l'Australie, était naturellement la colonie la plus éprouvée. Aussi s'attacha-t-elle à perfectionner les moyens de lutte. Le parlement néo-gallois vota en 1883 une loi importante. Une direction spéciale pour la destruction des lapins fut créée au Ministère des Mines et de l'agriculture; la direction du bétail fut déchargée de ce service dont elle ne pouvait s'occuper qu'accessoirement. Tout l'intérieur du pays fut partagé en rabbit-districts, dont chacun était surveillé par un inspecteur spécial. Le gouvernement cessa de payer des primes, mais il prit à sa charge une partie des frais de destruction. En trois ans (1884-1886), il dépensa ainsi 11 millions pour la protection de 205 propriétés.
A la même époque, des rabbit-boards, syndicats de propriétaires pouvant lever dans un district des taxes spéciales pour la destruction des lapins, furent créés au Quennsland.
Malgré tout, aucun résultat décisif ne put être obtenu et il fallut chercher quelque méthode nouvelle. L'Hon. F. Abigail, ministre des mines et de l'agriculture dans le cabinet de Sir Henry Parkes eut alors l'idée de convier l'Europe ou pour mieux dire le monde tout entier à coopérer à la recherche d'un procédé véritablement efficace. Dans ce but il fit paraître, le 31 août 1886, une note qui fut reproduite par la presse des deux Mondes. Une récompense de 25.000 livres sterling (625.000) francs était promise à celui qui débarrasserait le pays du fléau des lapins; mais il devait essayer et démontrer la valeur de son procédé à ses frais et obtenir, après des expériences concluantes, l'approbation d'une commission intercoloniale; en outre le système employé devait être inoffensif pour les animaux domestiques. Pasteur, ayant eu connaissance de la note de M. F. Abigail, résolut de concourir. Ses études sur les maladies microbiennes des animaux de ferme (charbon, péripneumonie, choléra des poules) le préparaient à envisager le problème sous un aspect tout nouveau et à suggérer une solution originale. Pour lui, les poisons ordinaires étaient de toute évidence insuffisants, en raison du nombre des animaux à détruire. Comment espérer les atteindre tous? Et si l'on en négligeait, ne fût-ce qu'un petit nombre, ne pulluleraient-ils pas bientôt à nouveau, grâce à leurs facultés prolifiques? Ce qu'il fallait c'était atteindre la race aux sources même de la vie, en lui communiquant une maladie contagieuse qui, inoculée à quelques animaux et se communiquant de proche en proche, accomplirait d'elle-même son oeuvre de mort. Or précisément, le choléra des poules, qu'il avait longuement étudié, était communicable aux lapins sans avoir d'action sur les autres animaux domestiques. La solution au problème posé semblait donc être trouvée: il suffisait d'arroser, en de nombreux points, les environs des terriers avec du liquide microbien. La contagion se répandrait d'elle-même.



Savant consciencieux jusqu'au scrupule, Pasteur (3) expérimenta longuement son idée dans son laboratoire. Toujours il constata non seulement que les lapins, dont la nourriture avait été infectée par le liquide virulent, mourraient dans les 24 heures, mais encore que les animaux mis en contact avec les malades succombaient eux-mêmes à la contagion, sans avoir rien mangé. D'autres animaux, chiens, moutons, porcs, etc., introduits dans les cages, restaient indemnes; seules les poules étaient, avec les lapins, sujettes à la maladie.
D'autres expériences, plus démonstratives encore, furent effectuées à Reims, dans un terrain, appartenant à Mme veuve Pommery et mis gracieusement à la disposition de Pasteur. Ce terrain était infesté de lapins; on en évaluait le nombre à plus d'un million. Au bout de peu de temps, de nombreux cadavres jonchaient le sol; la plupart des animaux devaient d'ailleurs, suivant leur habitude, être allés mourir dans leurs terriers. On ne revit plus de lapins.
A la suite de ces expériences concluantes, Pasteur se mit en rapport avec Sir Daniel Cooper, agent-général à Londres de la Nouvelle-Galles du Sud. Une mission fut envoyée en Australie pour faire sur place l'essai du procédé. Elle était composé des docteurs Adrien Loir, neveu et collaborateur de Pasteur, Germon et Hinds. Elle s'embarqua à Naples pour Sydney le 27 février 1888.
Contrairement à ce qu'ils pouvaient et devaient attendre, les membres de la mission Pasteur furent froidement accueillis? C'est que la politique s'était immiscée dans la question des lapins et que des intérêts particuliers étaient, en cette matière, entrés en lutte avec l'intérêt général. Les squatters (grands éleveurs de l'intérieur) demandaient l'abrogation de la loi de 1883. Ils ne voulaient plus de l'aide pécuniaire de l'Etat, toujours parcimonieusement et irrégulièrement accordée; par contre, ils réclamaient le rétablissement du système des primes, qui donnaient lieu à toutes sortes de spéculations lucratives, et surtout la diminution du loyer des terres qu'ils tenaient de la Couronne (Crown lands)
La destruction des lapins n'était plus pour eux un but, pas même un moyen; c'était tout au plus un prétexte. Moins que cela même pour certains, pour qui les lapins étaient momentanément des alliés précieux dans leur réclamation au Gouvernement. On croira difficilement, et pourtant le fait est exact et a été officiellement constaté, que quelques éleveurs introduisirent eux-mêmes les lapins sur une partie, soigneusement enclose d'ailleurs, de leur domaine, afin de pouvoir se plaindre et, en invoquant leur ruine imminente, arracher à l'Etat la diminution de loyer qui leur tenait à cœur.
Dans cette disposition d'esprit les squatters suscitèrent touts sortes d'obstacles aux envoyés de Pasteur. Leur influence fit retirer à M. F. Abigail, promoteur et protecteur de la mission, la haute direction du Rabbit Service, qui fut enlevé au Ministère des Mines et de l'Agriculture et rattaché au Ministère des Terres. Ils firent aussi voter une loi (20 mars 1888) interdisant l'importation de tout microbe en Australie et réussirent à faire entrer dans la Commission intercoloniale des personnes professionnellement hostiles au procédé Pasteur, comme le Président de l'Association de l'élevage de la volaille et le principal importateur des barrières en fil de fer employés contre l'invasion des lapins. Enfin, ils obtinrent en 1888 la diminution du loyer demandée.
Pourquoi dès lors s'acharner contre les lapins, dont la disparition eût fait de nouveau hausser le prix des terres? On songerait à cette question quand la diminution, si difficilement conquise, serait entrée dans les habitudes administratives et devenue définitive.
La mission fut installée dans une île de la rade de Sydney, Rodd Island. On mit à sa disposition un laboratoire, couvert d'une cloche en toile métallique de 35 mètres sur 28. On craignait que les microbes ne s'échappassent et n'envahissent le Continent! Là, les docteurs Loir, Germont et hinds reprirent avec succès les expériences de Pasteur. Mais ils ne purent pas obtenir d'aller se livrer à une expérimentation directe dans l'intérieur du pays. Le gouvernement, pour justifier cette défense, invoquait le danger de communiquer une maladie microbienne aux animaux domestiques, particulièrement à la volaille. C'est également en s'appuyant sur ces craintes que, quinze mois après, en 1889, la Commission intercoloniale émit un avis défavorable à l'adoption du procédé Pasteur. La mission dut revenir en Europe.
Au reste les squatters ne profitèrent pas longtemps de leur victoire. En 1891, un ministère, plus démocratique que celui de Sir Henry Parkes, revint sur la faveur accordée aux grands détenteurs de terre et rétablit les prix de location d'avant 1888.
Pendant quelques années on se préoccupa beaucoup moins des lapins qu'on avait fait jusque là. D'où venait ce changement d'attitude? La cause en était la série de sécheresses que subit l'Australie entre 1891 et 1903, particulièrement entre 1897 et 1903. Or, en temps de sécheresse, les lapins se développent peu; ils périssent même par millions; d'autre part, l'élevage lui-même subit un recul; de nombreux moutons périssent et les affaires se ralentissent. De là vient que le fléau des lapins attire alors beaucoup moins l'attention que pendant les périodes prospères. Pourtant les Australiens ne sont pas restés inactifs; ils ont profité de ces douze années, pendant lesquelles les lapins ont fait peu de progrès, pour protéger, contre leur invasion naturelle, les districts et les domaines non encore infestés. Le procédé communément employé consiste à entourer les régions que l'on veut défendre de barrières de treillage de fer, profondément enfoncées dans le sol (30 centimètre). Le gouvernement de la Nouvelle-Galles en a fait construire 1.130 km. formant une ligne ininterrompue et revenant à 900 francs le kilomètre. Les particuliers, de leur côté, ont établi 22.000 km de barrières. Plus récemment le Queensland a établi entre la Nouvelle-Galles et lui, une frontière de fer de 3400 kilomètres. Des résultats appréciables ont été obtenus par ce moyen, malheureusement assez coûteux.
On ne s'est pas contenté en Australie de combattre ou, pour mieux dire, d'arrêter l'invasion des lapins, on a songé à utiliser la chair de ces animaux. On a commencé à les congeler et à les exporter en Angleterre où ils se vendent 1 franc à 1,25 franc pièce. An 1905, l'exportation des carcasses et aussi des peaux de lapins a atteint le chiffre de 17 millions de francs. Les bénéfices que l'Australie retire de ce commerce nouveau ne sont que maigre compensation aux partes subies.
Depuis que des pluies abondantes ont ramené, à partir de 1904, la prospérité sur le continent austral, la question de la destruction des lapins est revenue à l'ordre du jour. Le gouvernement de la Nouvelle-Galles s'est de nouveau adressé à l'Institut Pasteur et, en 1906, le Dr Danisz s'est rendu à Sydnay. Un laboratoire a été mis à sa disposition à Broughton Island, près de Newcastle. Il a poursuivi des expériences intéressantes, dont on ne peut encore préjuger des conséquences pratiques. Malheureusement il est en butte à l'hostilité du Labour party, qui s'obstinent à défendre les quelques milliers de rabitters qui vivent sur les stations (4).
Quelques soient pour l'avenir les espérances qu'une fois de plus conçoivent les Australiens, le fléau des lapins (rabbit pest) est encore à l'heure actuelle le principal obstacle à l'extension de l'art pastoral dans les districts maigres de l'intérieur australien.

                                                                                                    Paul Privat Deschanel.


(1) Il ne faut pas confondre le lapin européen (fig.2), malheureusement introduit en Australie, avec le lapin indigène, le rabbit Bandicool (fig.1), qui n'est pas un véritable lapin et qui est absolument inoffensif.
(2) L. Vigouroux. L'évolution sociale en Australie, Paris, Colin 1901, p. 318. En Nouvelle-Galles, en une seule année, on a tué 25 millions de lapins (Pierre Leroy- Beaulieu, Les Nouvelles sociétés anglo-saxonnes, 2 ed., Paris, Colin, 1901, p. 87)
(3) Sur tout ce qui concerne l'intervention de Pasteur et les travaux de la mission qu'il envoya en Australie, voir l'intéressante thèse du Dr Adrien Loir, La microbiologie en Australie. Paris, Steinheil, 1893.
(4) Biard d'Aunet, L'aurore astrale, Paris, 1907, p.283-286.

La Nature, premier semestre 1908.

vendredi 25 octobre 2013

En Australie.

Scènes de la vie des squatters.


Les colons australiens qui vont s'établir dans l'intérieur des terres, s'exposent avec leurs familles à bien des hasards. Ils se mettent, en quelque sorte, à la discrétion d'une population indigène, farouche dans tout le continent austral, féroce et même cannibale dans certaines parties de la terre des kangourous, dans le Queensland, par exemple et surtout au détroit de Torrés.
Les sauvages noirs refoulés vers les solitudes du centre, prennent souvent de terribles revanches contre ces hommes blancs qui ont envahit leur sol, et qui les ménagent si peu quand ils sont en force. On doit s'estimer heureux, lorsqu'ils se bornent à enlever le bétail. Alors les squatters voisins du colon volé, montent à cheval, armés de leurs grands fouets, ces " stockwhips" que les noirs redoutent plus qu'une arme dangereuse, et, quand ils peuvent atteindre les pillards à l'endroit où ils se sont arrêtés, dans leur impatience de satisfaire leur faim, les squatters les chargent au galop de leur monture, et labourent de leur fouets ces peaux couleur de suie, tendues sur des flancs osseux. Les sauvages abandonnent leur festin; quelques uns sont tués: c'est pour servir de leçon aux autres.
Mais ce qui est particulièrement redoutable pour un squatter, c'est l'attaque, pendant la nuit, de la maison d'exploitation rurale qu'il a édifié pour lui et les siens, au plus avant du "buisson", à la limite du monde sauvage.
Cette limite, en certaines zones plus récemment colonisées, est fort proche du littoral. Il en est ainsi dans le Queensland.
La Terre de la Reine (Quenn's land) , formée en 1859 seulement en colonie distincte détachée de la Nouvelle-Galles du Sud, a pour capitale Brisbane. La colonie nouvelle, qui n'avait en tout que 25.000 habitants au moment où elle reçut cette organisation indépendante, compte aujourd'hui plus de 40.000 âmes dans sa capitale. Elle y possède un musée où l'on a réuni des armes, des ustensiles, des produits naturels, provenant des grandes terres baignées par la mer de corail: la Nouvelle-guinée, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Irlande, les îles Salomon.
M. Edmond Cotteau, qui a visité cette collection en 1884, y a vu, entre autres objets réunis là à titre de curiosité, une caisse à eau, à laquelle se rattache le souvenir d'un drame poignant qui s'était passé aux environs de Cooktown, deux ans auparavant.
Une dame anglaise, sa fille, et un domestique chinois de leur maison, pour échapper à la férocité des indigènes australiens qui avaient attaqué leur habitation et tué ses défenseurs, s'étaient servis de cette caisse à eau, transformée en une embarcation d'un nouveau genre, pour se mettre hors d'atteinte. Malheureusement, leur tentative avait eu une déplorable fin.
Cette Anglaise était la femme d'un squatter établi sur la rivière Endeavour, non loin des mines d'or situées dans l'intérieur, à l'ouest du mont Cook. L'exploitation comptait, en outre de John Burton, de sa femme et de leur fille, un Irlandais, chef des travaux, trois laboureurs et gardiens de bestiaux, dont un Danois, et trois domestiques chinois: faisant la cuisine, lavant le linge, etc..., à défaut de servante. Il y a plus de cinq cent Chinois à Cooktown, toujours prêts à servir comme "bonne à tout faire".
Au milieu de la nuit, un des domestiques donna l'éveil: une bande de ces sauvages noirs, réfractaires à toute civilisation, et que les colons se plaisent à traquer comme des bêtes fauves, avait envahi l'habitation. Ils se tenaient immobiles, accroupis, concertant sans doute à voix basse leur plan d'attaque; mais leur forte odeur les dénonça. Le Chinois, les siens pourtant ne sentent guère bon!, fut choqué de la fétidité répandue par les aborigènes, et que M. Roger de Beauvoir a comparé à une odeur d'abattoir en été, quelque chose comme le voisinage d'une boyauderie. 
Le Chinois alla réveiller son maître. Cela ne se fit pas sans un peu de bruit.
Ainsi surpris, les Australiens se levèrent, sortirent de leur cachette, noirs comme la nuit. Les uns brandissaient une sorte de javelot long comme une pique, d'autre traînaient un casse-tête énorme. Ils poussèrent leur cri de ralliement, ce cri qui, aux heures nocturnes, jette l'effroi parmi les colons dans les établissements isolés:
 - Cou-hou-hou-i!
Et ils se mirent, en gesticulant, à tourner autour de l'habitation, cherchant par où ils entreraient avec le moins de difficulté. A la lueur des flambeaux qui parurent aux fenêtres, on les voyait s'agiter. Complètement nus, leurs barbes et leurs cheveux embroussaillés, leurs membres amaigris prenant des proportions démesurées. Dans leur face fuligineuse, luisaient des yeux effrayants, tout striés de sang, et leurs grandes dents blanches de cannibales mâchaient des paroles menaçantes à l'adresse de leurs ennemis. Quelques-uns, pour se rendre plus effrayants, avalaient la moitié de leur barbe.
La carabine du squatter se fit entendre promptement. Tout le personnel de l'établissement s'arma, et la fusillade retentit. Chaque sauvage, atteint d'une balle, sautait en l'air avant de toucher le sol. Il en tombait beaucoup, mais les assaillants ne diminuaient guère; de toute part, il en sortait qui venaient prendre la place des guerriers mis hors de combat.
Bien que fort habiles à lancer leur longue pique, habiles à ce point qu'il atteignaient une pierre lancée en l'air, ces Australiens préféraient engager une lutte corps à corps, sachant bien que, le nombre aidant, ils finiraient par avoir le dessus. Et ils s'étaient rués en masse contre une des façades de l'habitation, enfonçant les portes à coup de casse-tête, escaladant les fenêtres, sans compter leurs morts.
En ce moment, un des Chinois, parvenu jusqu'à la maîtresse du logis, lui transmit de la part de son mari l'injonction de fuir, elle et sa fille, tandis que toute retraite n'était pas encore fermée. Il avait des ordres pour les conduire en lieu sûr. Au bord de la rivière, à moins de cent mètres, se trouvait un bateau amarré. Justement, on s'en était servi ce jour là pour ramener de Cooktown, en la remorquant, une grande caisse à eau destinée à l'établissement agricole, et que l'on devait mettre en place le lendemain. Grâce à ce bateau, il serait possible de descendre l'Endeavour jusqu'à la ville, où l'on réclamerait du secours pour les assiégés.
Mistress Burton se laissa persuader; elle entraîna sa fille à moitié morte de frayeur, bien qu’endurcie déjà par la rude vie des colons australiens. Le Chinois dirigeait leurs pas. Ils arrivent au bord de la rivière: le bateau ne s'y trouve plus, enlevé sans doute par les cannibales; mais la caisse à eau était là. Quel parti prendre? Mistress Burton fit cacher sa fille au fond de la caisse et s'y blottit elle-même: elle attendraient les événements. Le Chinois sortit un couteau, et mistress Burton crut que c'était pour les défendre.
Du côté de l'habitation, les assaillants menaient grand bruit; leurs cris pour s'encourager se mêlaient aux plaintes des blessés, de véritables aboiements de chiens fouettés. La fusillade crépitait. Plus d'une balle passa près du trio consterné, avec un bourdonnement de grosse mouche. Toutefois, le feu des colons se ralentissait sensiblement, changeait de place; les clameurs des sauvages devenaient des cris de joie. Le squatter était-il vaincu? abandonnait-il son établissement? Était-il mort ou vivant?
C'est ce que se demandait la pauvre mistress Burton...Soudain, l'hésitation de son domestique prit fin. Il sauta sur le rebord de la caisse à eau...et coupa la corde qui la retenait au piquet.
La caisse gagna le milieu de la rivière, pas trop surchargées par le poids des trois fugitifs. Puisque le bateau manquait, on aborderait ainsi à Cooktown, située à l'embouchure de l'Endeavour; on serait sauvé et l'on répandrait la nouvelle de l'attaque des indigènes.
La navigation était rapide, la rivière ayant subie une crue. Le Chinois semblait avoir eu une bonne inspiration; mais l'événement lui donna tort. Cooktown, fondée en 1873, et destinée à devenir l'un des ports les plus importants du Queensland, est bâtie au pied de plusieurs collines, près de l'Endeavour; mais sa population n'allait pas alors à deux mille habitants. Partant, peu de mouvement de nuit. De plus, ceci se passait au mois de juillet qui, dans l'hémisphère austral, correspond à notre mois de janvier. Bref, les infortunés entraînés par le courant, eurent beau appeler dès qu'ils se trouvèrent en vue des maisons: personne ne bougea.
Mais leurs cris de détresse furent cependant entendus, et lorsque trois mois plus tard, on découvrit la caisse à eau sur le sable d'une île déserte, à quarante mille de là, on eut la révélation de tout un horrible drame, en partie reconstitué par ce qu'on savait déjà sur le pillage et l'incendie de l'établissement du squatter anglais, sa mort et celle de ses serviteurs; la pauvre mistress Burton, sa fille et le Chinois n'avaient échappé au massacre que pour aller s'échouer sur une rive inhospitalière, récif de corail n'offrant aucune ressource et sur laquelle, ils moururent de faim.
Mais comment n'avaient-ils pas sombré vingt fois en pleine mer?
Nous disons que les deux Anglaises et leur domestique avaient en vain échappé à la dent des cannibales, car le nord de l'Australie orientale, malgré son beau nom de Terre de la Reine, est un des derniers refuges de l'anthropophagie sur le continent.
En assistant aux merveilles de l'activité humaine sur le littoral australien, à ces créations de villes qui en quelques années rivalisent avec les cités de l'ancien monde, sont éclairées au gaz, possèdent des théâtres, des musées, des journaux, on ne croirait jamais qu'en dehors de la zone maritime la vie sauvage persiste à se développer parallèlement à la civilisation.
Bien plus: entre ces ports largement ouverts sur le grand Océan, il y a encore des rivages où tout navire qui ferait naufrage aurait son équipage massacré.
Et cependant, sans cesse, des steamers font escale tout le long des côtes du Queensland. Ils amènent par centaine des colons, ils amènent des compagnies de jeunes filles, des Anglaises, des Irlandaises, des Danoises, des Allemandes, destinées à fournit à la colonisation l'élément féminin qui lui manque. Ils doublent le cap York, le cap Bedford et ils déposent les émigrants et les émigrantes à Cooktown; le lendemain, c'est à Townsville; deux jours après, c'est à Bowen, ou Port-Denison, ce Bowen qui, lorsque M. de Beauvoir y passa naguère, se trouvait toute en émoi parce que deux marins naufragés avaient été capturés par les indigènes sur une grève voisine: quand on était arrivé à leur secours, la tribu, après un partage équitable, les dévorait à belles dents. Un jour de marche encore, et le steamer jette l'ancre à l'embouchure de la rivière Fitzroy, pour ravitailler de jeunes hommes et de jeunes femmes, Rockhampton qui se trouve sur le cours de dette rivière à quelques lieues. Enfin, Brisbane reçoit son lot, et ce n'est pas le plus petit.
Et comme la superficie du Queensland est trois fois et demi celle de la France, la plupart de ces villes maritimes sont des têtes de ligne de chemins de fer, qui se hasardent avec plus ou moins de hardiesse dans les grands bois d'eucalyptus, de pins et d'araucarias, où les nids de fourmis en terre rougeâtre forment des monticules en pain de sucre de trois et quatre mètres de hauteur.
Qui l'emportera des deux éléments en contact: l'état de nature, peu favorisé par le sol, ou la civilisation, son prestige et ses forces? Evidemment, c'est la civilisation. Mais les noirs Australiens ont rencontré un auxiliaire sur lequel, ils n'avaient vraisemblablement pas compté; le lapin. Il n'y a nullement pas de quoi rire, c'est même extrêmement sérieux pour les grands propriétaires de moutons, qui possèdent jusqu'à trois et quatre mille têtes de bétail.
"Les lapins, dit M. Edmond Cotteau dans un récent voyage en Océanie, autrefois inconnus en Australie, y ont été introduits d'Europe et se sont tellement multipliés, qu'on les considère aujourd'hui comme un véritable fléau. Leur armée, partie de Victoria, s'avance régulièrement de cent kilomètres par an vers le nord, à travers la Nouvelle-Galles, et ne tardera pas à envahir le Quennsland. Là, où sont établies leurs colonies prolifiques, il ne reste plus d'herbe pour les moutons. On a essayé de les détruire de mille manières, on a même été jusqu'à construire à grands frais des barrières en pierres pour s'opposer à leur marche en avant: tout a été inutile. Maintenant, leur tête est officiellement mise à prix. Chaque propriétaire paye 25 francs pour mille moutons et le produit de cette taxe sert à rémunérer les chasseurs de lapins à raison d'un penny pour chaque paire d'oreilles."
Et maintenant, un mot pour finir.
Le nom de cette rivière d'Endeavour au bout de laquelle s'est passé le drame que nous avons raconté, à certainement réveillé chez plus d'un des souvenirs de lecture. C'est Cook lui-même qui baptisa ce cours d'eau du nom de son navire. Il avait failli le perdre sur la grande barrière de récifs qui, pendant plusieurs centaines de lieues, suit une direction parallèle au continent australien. Heureusement pour l'illustre navigateur, la roche de corail qui avait troué l'Endeavour, s'était brisée et avait bouché la majeure partie de la voie d'eau. Cook dut son salut à cette singulière circonstance.

                                                                                                     Constant Améro.

Journal des Voyages, dimanche 14 avril 1889.