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vendredi 21 septembre 2018

Hommes ou femmes?

Hommes ou femmes?

Un grave problème passionne en ce moment les habitants de New-York. A quel sexe appartiennent les anges? Telle est la question qui se discute avec âpreté dans tous les salons, ainsi que dans les journaux dont plusieurs ont engagé sur ce sujet une controverse acharnée.
Il est assez curieux de connaître le point de départ de l'affaire. Les Américains sont en train de faire construire une cathédrale, dédiée à Saint-Jean, laquelle sera naturellement le plus colossale du monde. Car, si en Amérique, on ne fait pas toujours beau, on fait toujours grand, les Américains s'en vantent.
Le sculpteur chargé de décorer de statues d'anges la façade de l'église, attribua à ces célestes créatures des traits féminins. Émoi et protestations indignées du Comité, comité d'hommes, s'entend, qui intime à l'artiste l'ordre d'avoir à remplacer ces anges par des anges masculins. Résistance acharnée du statuaire. Puis, enfin, compromis: le sculpteur est autorisé à ne pas modifier les traits des anges secondaires qui sont et resteront femmes, à condition qu'il s'engage à transformer en figures d'hommes les visages des anges supérieurs, ou archanges. Ces messieurs, comme on le voit, n'étant par sûrs de leur supériorité sur cette terre, tiennent à la réserver dans le ciel.
Pour consoler le beau sexe, quelques journalistes galants, et, peut-être célibataires, se sont empressés de déclarer qui si les anges n'étaient pas des femmes, les femmes n'en restaient pas moins des anges. allons, tant mieux!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 mai 1906.

mercredi 15 février 2017

Le prix d'un homme.

Le prix d'un homme.

On a souvent discuté la valeur intrinsèque du manœuvre, ce qu'il peut valoir au point de vue matériel, et, toujours un peu d'humanité a tenté d'exagérer cette estimation. Il a fallu le matérialisme américain pour arriver à conclure un calcul, qui semble cependant un peu pessimiste.
Voyons à quelle somme d'argent cet excellent yankee estime la vie d'un travailleur.
Le nouveau-né d'un ouvrier (qui, pour la mère, vaut tous les trésors du monde) n'est estimé que 125 fr., et encore s'il a une belle santé. Si, pour une raison quelconque, il est incapable de travailler, plus tard, sa valeur tombera à zéro.
Un enfant de dix ans est déjà estimé 250 fr.; ce prix s'élève rapidement en cinq ou six ans, car c'est le moment où l'enfant devient homme et commence à gagner sa vie; ce prix peut monter facilement à 4.000 fr.
A vingt-deux ans, l'homme a atteint le maximum de sa valeur, soit: 6.000 fr.
Après quelques années, cette valeur intrinsèque de l'ouvrier diminue, de telle façon, qu'à cinquante ans, il descend à 500 fr.
A soixante-dix ans, il est tombé à 25 fr.
Après cet âge, non seulement l'homme n'a aucune valeur, mais il représente un déficit.
L'intelligence humaine relève, heureusement, ce taux vraiment trop commercial; beaucoup d'hommes prouvent, au contraire, qu'ils ne sont pas que des manœuvres, mais des esprits capables de diriger leurs semblables; le poète l'a dit:

"Les sommets rayonnants du monde
Sont à qui sait les conquérir."

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 février 1907.

jeudi 2 janvier 2014

Ce que coûte une livre d'homme.


Ce que coûte une livre d'homme.

S'il faut s'en rapporter aux analyses d'un savant anglais, la chair humaine vaut moins que la viande de boucherie. Cet estimable calculateur a trouvé dans cent douzaines d’œufs les éléments constitutifs d'un homme de 150 livres.
Il y a, dans notre corps, assez de phosphore pour fabriquer 835.000 allumettes. Du carbone qui entre dans la composition de nos tissus, on pourrait tirer 9.500 crayons.
La graisse d'un homme produirait 15 livres de chandelle, et on pourrait fabriquer pour un sou de clous avec le fer contenu dans le corps humain.
Le reste fournirait un sou de sel, deux sous de sucre et 90 litres d'eau.
Tout compte fait, un homme ne vaut que six sous la livre. Les anthropophages pourraient donc vivre à meilleur marché que nous.

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 12 avril 1903.

mardi 12 novembre 2013

Les carnets de madame Elise.

Conseils à un jeune homme.

Un de nos jeunes lecteurs m'adresse une requête pleine de courtoisie, j'en conviens, mais dans laquelle perce un réel mécontentement.

"Pourquoi, madame, vous occuper avec une sollicitude si exclusive des jeunes filles? Elles sont déjà par elle-même très adroites et très fines; vos nombreux conseils les arment de façon redoutable; votre causerie sur l'art de trouver un mari a dû leur être bien précieuse.
Pensez donc un peu à nous, leurs faibles adversaires; nous avons besoin qu'on nous guide dans la conquête de ces âmes compliquées.
Sous prétexte qu'il y a plus de jeunes filles à marier que de jeunes gens désireux de se marier, sous prétexte aussi que nous avons l'initiative de la demande et qu'il leur faut attendre notre décision, on estime généralement que nous tenons le beau rôle.
C'est une erreur, car il ne me suffit pas, à moi, d'être accepter comme un pis-aller, d'être admis seulement pour dissiper le cauchemar du bonnet de Sainte-Catherine; je désire être apprécié et choisi entre un grand nombre de jeunes filles également flattée de ma recherche.
Donnez-nous donc, madame, trois ou quatre indications précises qui nous assurent, dans le monde, des succès de personne."

Je veux bien aider de mon expérience ce jeune ambitieux; il a d'autant plus besoin de mes conseils qu'en réclamant trois ou quatre préceptes rigides, il avoue une ignorance totale des chinoiseries menues et complexes de cet art fait de nuances, de demi-mesures, de souplesse.
Occupons-nous d'abord de l'extérieur; un jeune homme doit être impeccable de la raie de ses cheveux au pli de son pantalon; mais pour ne pas avoir l'air fat, il doit oublier toute la peine qu'il a prise pour soigner sa toilette et garder, dans cette tenue élégante, une aisance, une bonne grâce, une simplicité qui en augmentent le prix; de la sorte, il a l'air d'une personne de bonne famille, bien mis par habitude et qui en attache aucune importance. Avec cela, il sait s'incliner avec une gravité respectueuse devant une femme, il est catalogué "de bonne éducation". C'est un grand point.
Maintenant, il faut donner une idée agréable de son caractère; dans le monde, on apprécie fort la gaieté et l'entrain; s'il est un centre joyeux, on s'approche volontiers de lui et on en garde, dans la suite, un charmant souvenir.
Les parents, eux, ne se contentent pas d'un cotillon bien conduit; un père parfois s'approche du jeune homme et l'interroge sur des questions plus sérieuses: que son langage soit calme, mesuré, qu'il laisse percer une mâle énergie et l'ardeur au travail, en quelques phrases adroites et confiantes.
Qu'il ne révèle pas ses petites vertus ménagères qui rendent vite un homme ridicule; connaître trop bien le prix des denrées, la confection des plats témoignent d'un "vieux garçonnisme" inquiétant, présage d'une tyrannie domestique.
Car le jeune homme ne doit pas oublier que nos parents français ne donnent pas leur fille, ils adoptent leur gendre; cette interprétation spéciale du mariage oblige le prétendant à leur plaire. Dans la suite, il pourra être plus intransigeant sur l'autonomie de son ménage, mais dans la suite seulement.
Il ne reste plus qu'à révéler son cœur, c'est une qualité très appréciée; pour cela, on parle de la famille en termes émus; on plaint les opprimés, de temps à autre, avec chaleur; on a un sourire tendre, un regard affectueux, on défend ses amis.
Par tous les moyens le jeune homme attentif aura de grands succès, cela n'est pas douteux; la suprême habileté consiste à ne pas les souligner, à feindre même de les ignorer et de conserver une modeste simplicité.
J'espère bien que mon aimable correspondant constatera très prochainement l'efficacité des conseils de

                                                                                                              Madame Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er mars 1903.

mercredi 23 octobre 2013

Peut-on s'envoyer soi-même par la poste?

Peut-on s'envoyer soi-même par la poste?


Je ne crois pas qu'on le puisse en France, mais on le peut certainement en Angleterre, bien que le cas soit si rare chez nos voisins qu'il ait été digne de provoquer de la part du Daily Mail une enquête sérieuse.
Le négociant qui a été héros de cette aventure postale, interrogé par un reporter du grand journal londonien, a fait les déclarations suivantes. Il cherchait l'adresse du domicile privé d'un de ses clients, qu'il savait résider à Balham, un des quartiers de Londres les plus déserts et les plus écartés.
Il entre dans un bureau central de la poste, à Saint-Martin's-le-Grand, pour consulter le directory (Bottin de Londres). Tout en feuilletant l'énorme répertoire, il conte machinalement son cas à l'employé:
- Oui! si je ne réussis pas à voir ce client immédiatement, c'est une grosse perte pour moi.
- Mais, monsieur, remarque obligeamment un jeune homme préposé aux express parcels  (colis postaux). Nous pouvons vous expédier chez votre client, si vous le désirez. Les règlements de la Poste ont prévu votre cas, bien que nous n'ayons que très rarement à appliquer cette disposition. Le tarif est de sept sous par kilomètre.
Plutôt par curiosité, M. William Templeton accepta l'offre, après avoir reçu l'assurance qu'on ne lui collerait pas dans le dos ni timbre, ni étiquette. Sur une sonnerie de l'employé, un jeune garçon habillé d'un costume élégant, accourut dans le bureau et fut informé de la mission dont on le chargeait. Sans témoigner le moindre étonnement, il s'approche du négociant, et lui tapant doucement sur l'épaule:
- Etes-vous l'express parcel pour Balham monsieur? Alors par ici, s'il vous plait.
L'expressman et son colis vivant se mirent aussitôt en route, d'un pas pressé. Le premier avait en main une feuille détachée d'un carnet à souches, et qui contenait, dans la colonne réservée à la "désignation des objets" un vague signalement du "colis postal à livrer à domicile". Un moment, M. Templeton songea à se fâcher en constatant qu'on le traitait d'objet et de colis; mais pour une fois!...
En traversant la rue du Roi-Guillaume (King William Street), le négociant rencontra son propre associé, qui avait une communication importante à lui faire. Esclave fidèle de son devoir, le jeune facteur interrompis bientôt la conversation:
- Vous êtes express parcel, monsieur! observa-t-il sévèrement.
Enfin, porteur et porté arrivèrent sans encombre chez le destinataire du colis, qui dut accuser réception en signant sur un registre, puis acquitter le montant des frais. Ces formalités accomplies, le jeune facteur se retira, laissant l'express parcel émerveillé. On le serait à moins.
Nous avons voulu vérifier l'exactitude du récit publié par le Daily Mail. Les règlements du post-Office portent effectivement cette clause:
" Une personne peut être conduite à n'importe qu'elle adresse par un express manager ( facteur de colis postaux), en payant les frais par kilomètre."
La même clause existe-elle dans les règlements de notre direction des Postes? Et peut-on se faire conduire, à titre de colis postal, du Point-du-Jour à Charenton? Voilà, certes, une question qui mérite réponse.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 29 mars 1903.