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mercredi 11 janvier 2017

L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains.

L'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains.


L'association générale d'Alsace-Lorraine a célébré à l'Hippodrome, sa fête annuelle de l'arbre de Noël. Renseignements pris au contrôle, seize mille cinq cents personnes, dont huit mille enfants, ont pris part à cette fête et défilé dans l'immense local de l'Hippodrome, qui avait été magnifiquement décoré et pavoisé pour la circonstance. Les gradins et les loges, encombrés de spectateurs en grand costume de fête, offraient le coup d’œil le plus charmant par la diversité des costumes nationaux si gracieux portés par un grand nombre de jeunes filles et de jeunes femmes. Jupes rouges, corsages noirs et bonnets pailletés d'or pour les catholiques de la montagne ou du pays de Saverne; robes noires, violettes ou vertes, et coiffure en flot de rubans immenses de couleur foncée pour les Burebrid protestantes de l'Ackerland ou du Kochersberg.




On remarquait dans la loge d'honneur: M. Jules Ferry, M. et Mme Méline, MM. Maze, sénateur, et Siegdried, député, qui furent l'objet de nombreuses marques d'empressement pendant la promenade qu'ils entreprirent autour des immenses tables sur lesquelles étaient exposées les cadeaux de Noël que l'Association distribue chaque année aux enfants de la colonie. Dans les loges et dans les promenoirs, M. Melsheim, ancien député de l'Alsace à l'Assemblée de Bordeaux, M. le général Lavocat, MM. Schœn, Flach, Schlumberger et Woirhaye, ainsi que la majeure partie des membres des familles Scherer, Dollfus, Kœchlin, Risler, etc., etc.
Après un morceau chanté par M. Auguez, de l'Opéra, qu'accompagnaient trois sociétés chorales alsaciennes et la musique de la garde républicaine, la distribution des cadeaux de Noël commença. Sur la piste avait été dressé deux immenses sapins venus de l'Alsace, dont la cime touchait presque le sommet du vaste local. Ces arbres, dons de Mme Kestner, étaient surchargés de jouets de toute sorte, ornés de girandoles et pavoisés de mille drapeaux aux couleurs nationales. Tout autour était dressées d'immenses tables auprès desquelles se tenaient les dames patronnesses, qui remettaient aux enfants, en échange de la carte dont ils étaient porteurs, un lot de vêtement, dont un grand nombre avait été envoyé par Mme Carnot, deux gâteaux, une orange et un jouet.  Huit mille enfants ont défilé ainsi, entrant d'un côté de la piste pour ressortir de l'autre côté. Le montant de la dépense de ces dons, nous dit un des membres du comité, s'élève à une somme avoisinant 50.000 francs.
Pendant que ce défilé, qui durait depuis plus de deux heures, s'opérait, les sociétés de gymnase se livraient à des exercices variés, et l'excellente musique de la garde républicaine faisait entendre les plus beaux airs alsaciens du répertoire de Sellenick. Une quinzaine de jeunes filles, portant toutes le costume national et conduites par des élèves de l'Ecole polytechnique, et du Val-de-Grâce, ont ensuite parcouru les tribunes pour faire une quête au profit de l'oeuvre, et offrir des branches de sapin en souvenir de la fête.
La cérémonie s'est terminée par la représentation de la vieille légende alsacienne du Christkindel et du Hans Tropp, le Croquemitaine alsacien. L'évocation de ce souvenir familier de jeunesse a obtenu le plus vif succès. A cinq heures l'assistance s'écoulait lentement au son des airs alsaciens.

Le petit Moniteur illustré, 6 janvier 1889.




mercredi 12 octobre 2016

Sourires d'Alsace.

Sourires d'Alsace.


Chez beaucoup de caricaturistes, la légende semble avoir été faite après coup, alors que le dessin a été terminé et même parfois oublié: aussi est-elle peu compréhensible, et le lecteur est tout a fait désorienté. 
Chez M. Zislin, il n'en est pas de même: la légende fait en quelque sorte corps avec la caricature et lui donne ainsi une énorme force de persuasion. Ce grand satirique publie régulièrement le Dur's Elsars, et son crayon est tellement effilé qu'il a la pénétration d'une bonne épée de combat. Ah! il sait s'escrimer d'estoc et de taille, ce vaillant chevalier, que rien n'effarouche, dont rien n'ébranle l'ardeur infatigable, ni les menaces, ni les amendes qui pleuvent sur lui comme grêle. La lourde main du Germain s'abat sur l'épaule frémissante de l'héroïque lutteur, mais un coup de crayon, rapide comme l'éclair, vient percer cette main de géant, malgré son gantelet de fer. Si ce n'est pas suffisant, un trait d'esprit, acéré comme le dard d'une abeille, achève la victoire.
Une des qualités du regard de ce grand artiste, c'est d'être clair et franc, d'une franchise d'honnête homme, qui lance la vérité à tous les échos, parce qu'il ne peut faire autrement, son cœur débordant de colère. Cependant il se domine encore, et le cri indigné du satirique garde toujours le ton de l'homme bien élevé. C'est un français! Voilà ce qui frappe tout de suite le lecteur et ce qui le charme.
Comment M. Zislin a-t-il pu donner une si grande variété à ses compositions qu'aucune ne se ressemble, même de loin? C'est que toutes puisent profondément leur inspiration dans le sol alsacien, celui de la patrie, qui donne l'éloquence du cœur. Et cette variété est toute naturelle: la critique, de peur d'être trop souvent la même et par suite monotone ne devient jamais subtile, car elle veut être compréhensible pour tous, les grands et les petits, semblable à l’Évangile, qui est le pain des âmes les plus simples.
Ah! les opprimés, en recevant ces feuilles périodiques, devaient tressaillir d'une joie sans mélange: ils avaient enfin leur vengeur pour, sinon vaincre, du moins affaiblir et exaspérer leur puissant ennemi, le Pangermanisme, géant bardé de fer, mais que les flèches de la satire savaient percer au bon endroit, au défaut de la cuirasse. Sous ce rapport, Zislin est un lutteur incomparable.
M. Paul Déroulède, le grand patriote, a fait précéder les Sourires d'Alsace d'une préface éloquente et vibrante, qui sonne la charge. Il fait remarquer avec une admirable justesse que " les légendes et les dessins de l'intrépide journal qui ont illuminé d'un rire consolateur la tristesse des opprimés, éclaireront d'un pur rayon d'espérance et de joie le deuil et les remords des vaincus". Nous croyons, avec le grand patriote, que le succès de cette publication sera aussi grand que celui de l'Histoire d'Alsace par l'oncle Hansi*.
M. Georges Ducrocq, l'auteur si apprécié de La Blessure mal fermée et Les Provinces inébranlables, a voulu, en éditant ces Sourires, faire un choix parmi ces milliers de dessins, et il l'a réussi avec beaucoup de goût et d'adresse. Il les a groupés en cinq grandes divisions:le Pangermanisme, Les deux cultures, Constitution et autonomie, Vues d'Alsace, Politique générale. Ce sont, en quelque sorte, cinq grands tableaux, dans chacun desquels sont concentrés et classés les sujets qui tiennent le plus au cœur généreux de l'Alsace. On ne pouvait mieux faire.
Feuilletons rapidement ces pages d'une vie si intense. voici le type du Pangermaniste. Un gros Allemand, ayant sous le bras gauche un casque à pointe renversé, y puise la bonne semence de la germanisation, qu'il lance à toute volée sur la terre d'Alsace**.
Ici les Nobles de la nation, cinq lieutenants, après un plantureux repas, s'écrient:
"Garçon, l'addition!... Comment! en Français! ici, en Allemagne! quel toupet!... Vouloir note en Allemand... Payerons pas avant..."
C'est la lutte contre la langue française, admirablement mise en scène, parce qu'elle est vue sous son aspect le plus mesquin et le plus ridicule.
Voici le Cerf-volant séditieux: à Dornach, un gendarme a enlevé à des enfants un cerf-volant bleu, blanc et rouge (historique). Le Teuton est tout fier d'avoir percé de son grand sabre le pauvre jouet tricolore. Trois gamins pleurent sur leur jouet ainsi détruit par une main brutale.





Sous le titre d'Oiseaux de France, un dessin représente un champ où sont placés des épouvantails formés par des soldats prussiens fixés sur des poteaux. Un paysan allemand, en apercevant avec effroi des aéroplanes de France qui filent dans le ciel d'Alsace s'adresse à sa femme: "Sapristi, ma vieille! sous ce genre d'oiseaux nos épouvantails paraissent rudement démodés."





Encore la langue française, objet de la haine teutonique: Un gros touriste allemand et sa femme, à une mioche alsacienne leur ayant dit: "bonjour", répondent par ces paroles typiques: "on ne dit pas "bonjour", on dit "Guten tag"; nous sommes ici en Allemagne, mon enfant!" à quoi la mioche réplique: "Excusez-moi, papa m'a dit qu'avec les étrangers, je dois toujours être polie."
Puis ce sont deux dessins exécutés avec une verve et une éloquence qui dépassent de beaucoup la caricature moderne. L'un représente un gros Allemand qui dit avec emphase à son fils, en lui montrant avec sa canne les champs environnants:
"N'oublie pas, mon enfant, que c'est avec le sang, le fer et le feu que nos pères ont conquis ce pays. Il est donc bien à nous et le restera."
Dans l'autre est un bon Alsacien qui dit avec bonhomie à son fils, en lui montrant les mêmes champs:
"N'oublie pas, mon petit, que c'est le travail et la sueur de nos pères qui ont fertilisé ce sol, c'est par le fer de la charrue qu'il a été conquis: ce pays est donc bien à nous!"
Voilà, en quelques coups de crayon, dévoilée la mentalité de deux races qu'un abîme sépare, car l'une ne s'appuie que sur la force brutale, l'autre sur le droit et le devoir.
Ne pouvant tout citer, nous préférons ne pas continuer, même en l'abrégeant de beaucoup, cette énumération de chefs-d'oeuvre, car on pourrait croire que notre choix laisse dans l'ombre tout ce qui, étant faible de conception, n'aurait pas de portée philosophique. Ce serait une grave erreur. Tout est beau: chaque dessin porte la marque d'une profonde originalité servie par un patriotisme sans peur et sans reproche.

                                                                                                                     Gérard Devèze.

Le Magasin pittoresque, 15 décembre 1913.



* Nota de célestin Mira: Jean-Jacques Waltz, dit Hansi est né un dessinateur français né en 1873 et mort en 1951.

















**  Zislin

jeudi 2 juillet 2015

Chez le garde.

Chez le garde.

Ah! le gaillard! il fait son difficile. Et encore c'est du rangwein qu'on lui offre, ce vin qui surpasse le riquewhir, le bergholtz-zell, le gebwiller, l'olber au bouquet intense, le sering chéri des moines de Murlbach. Eh bien, le rangwein l'emporte sur tous ces crus si renommés de l'Alsace: il s'insinue dans le corps aussi doucement que le lait, et ce monsieur se fait prier pour en avaler un verre!



Chez le garde.
Tableau de M. Georges Haquette.
(galerie de M. Ed.Turquet).


Ainsi pense le garde, tout étonné de voir son jeune ami refuser le coup de la bienvenue. C'est que c'est un rigide observateur des coutumes alsaciennes que le vieux garde: nul hôte ne franchit le seuil de sa maison qu'il ne lui offre le wilkomm et qu'il ne le vide avec lui. Nul étranger de distinction ne passe dans le village qu'il ne l'accompagne avec tous les notables et qu'il ne boive en son honneur le johannistrunck, ou coup de la Saint-Jean, appelé coup de l'étrier depuis que le maréchal Bassompierre a enseigné aux magistrats bâlois de quelle façon il faut le boire. Ceux-ci étant venus lui offrir le coup de départ:
- C'est dans la botte qu'il faut le boire le coup de l'étrier, leur dit-il.
Et, saisissant la botte qu'il portait et qui était énorme, selon l'usage du temps, il l'emplit de vin et la vida d'un seul trait; les magistrats bâlois l'imitèrent, puis ils se séparèrent bons amis.
Le vieux garde ne manque pas non plus de boire le schlastrunk, ou coup du soir, qui procure le sommeil et des rêves agréables à ceux qui le prennent. Enfin, il se garde bien d'oublier le coup qui se boit après avoir dit les grâces et auquel un pape attache une indulgence. Ce pape, profond philosophe et grand connaisseur du cœur humain, s'était aperçu que les Allemands oubliaient toujours de dire leurs grâces. Il accorda une indulgence à ceux qui boiraient un coup après les avoir dites, et depuis aucun ne les oublia.
Le vieux garde est dans ces bons principes, car, sur le point de la bouteille, l'Alsacien est frère de l'Allemand. Un jour qu'il était allé à Mayence, il a entendu l'évêque faire le sermon suivant, dont Goethe, qui aimait tant le vin de Hongrie, nous a conservé le texte: 
"Que celui qui, au troisième ou au quatrième pot, sent sa raison se troubler au point de ne plus reconnaître sa femme, ses enfants, ses amis et de les maltraiter, s'en tienne à ces deux pots s'il ne veut offenser Dieu et se faire mépriser par son prochain; mais que celui qui, après en avoir bu quatre, cinq ou six, reste en état de faire son travail et de se conformer au commandement de ses supérieurs ecclésiastiques et séculiers et de secourir son prochain en cas de besoin, que celui-là absorbe humblement et avec reconnaissance la part que Dieu lui a permis de prendre. Qu'il se garde bien cependant de passer la limite des six mesures car il est rare que la bonté infinie du Seigneur accorde à un de ses enfants la faveur qu'il a bien voulu me faire à moi, son serviteur indigne. Je bois huit pots de vin par jour, et personne de vous ne peut dire qu'il m'ait jamais vu livré à une injuste colère, injurier mes parents ou mes connaissances ou même négliger un seul de mes devoirs. Que chacun de vous, mes frères, se fortifie donc le corps et se réjouisse l'esprit avec la quantité de vin que la bonté divine a bien voulu lui permettre d'absorber."
Notre garde avait trouvé ces principes fort à son goût. Cependant il avait bien failli ne pouvoir plus les appliquer. Un jour que, selon l'expression de l'évêque de Mayence, lui et sa femme avait dépassé la limite imposée par Dieu à leurs forces, ils firent le vœu de boire que lorsqu'ils feraient une vente. Quinze jours durant, la femme alla au marché sans pouvoir vendre un seul des objets qu'elle y portait. Enfin, lassée de l'abstinence qu'elle était forcée de garder:
- Vends-moi ton âne! fit-elle à son mari.
- Je te le vends! répliqua celui-ci.
Et nos deux époux de boire en toute sécurité de conscience et de renouveler tous les jours ce marché, qui leur permettait de satisfaire leur passion sans manquer à leur vœu.
Le vieux garde fait en outre partie de la Confrérie de la Corne. Il a rempli les conditions exigées pour y être admis et qui consistent à vider d'un seul trait une coupe pleine de vieux vin du Rhin et de la contenance de deux litres. Un jour, un étranger, arrivant du fond de la Franconie, la vida deux fois de suite; il fut proclamé président à l'unanimité. Pourtant la femme du garde n'aime plus autant les exploits bachiques, c'est depuis que son mari fait partie de la confrérie de la Corne, dont les membres se réunissent entre eux, proclament bien haut "que les femmes sont presque toujours ou ridicules ou impertinentes, ou travaillant à leur lessive, et qu'en buvant entre eux les hommes passent le temps bien plus agréablement qu'avec ces belles créatures quelquefois fort importunes." On sent là l'influence allemande, si éloignée de la galanterie française.
Voilà ce qui explique l'attitude différente des trois personnages de cette scène. L'enfant, qui montre ses dents blanches, est gâté comme tous les enfants de son âge; il y a, à la fois, dans son regard de la terreur pour un breuvage inconnu et qui lui rappelle une médecine récemment avalée et cette espièglerie de l'enfant qui aime à résister et à se faire prier. La figure du garde exprime l'étonnement de voir refuser ce qui lui paraît un nectar à nul autre pareil. Enfin, la femme du garde, qui joint les mains d'une façon si piteuse, pense à part elle que l'enfant apprendra bien assez tôt à aimer le vin; elle oublie qu'elle aussi l'a bu avec plaisir, qu'elle le déteste seulement depuis le jour où la confrérie de la Corne lui a pris son mari; elle ne se doute pas qu'elle est la preuve vivante de cette maxime  de La Rochefoucauld: "L'esprit est souvent la dupe du cœur."

                                                                                                                             Ad. D.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

vendredi 13 février 2015

Le dimanche du paysan.

Le dimanche du paysan
                   en Alsace.



Pour nous autres, hommes sédentaires et immobiles, qui avons fait de notre cerveau la seule partie active de notre être, qui manions incessamment les livres comme nos uniques instruments de travail, le dimanche peut être relativement un jour de repos, mais il n'a pas un caractère exceptionnel qui le mette tout à fait à part des autres jours de la semaine. Nos habitudes, qui s'y continuent, le réduisent au niveau commun. Etre assis, c'est notre attitude normale; lire, c'est notre régime quotidien, c'est notre manière de vivre.
Il n'en est pas ainsi de l'homme adonné aux travaux manuels. Pour l'ouvrier, et surtout pour le travailleur de la campagne, le dimanche se distingue absolument du reste de la semaine. Ce jour-là, il ne fait rien de ce qu'il a fait la veille, et ce qu'il fait, il n'en fera plus rien le lendemain. Il est pour ainsi dire, transporté dans un autre monde.
Quand il s'éveille aux premières lueurs de l'aube et que, se rappelant soudain que c'est dimanche, il retarde de quelques minutes son lever, il éprouve un sentiment de bien-être inexprimable. Il se donne le temps d'écouter, de regarder. Ce matin-là seulement, il entend de son lit chanter les coqs de sa basse-cour; il voit les rayons d'or du soleil entrer dans sa chambre; le plus frais parterre de fleurs ne lui semblerait pas si riant que les bouquets fanés du vieux papier de tenture.
Regardez-le: il est tout à fait un autre homme. Il n'a mis aucun de ses habits de tous les jours; sa femme les a fait disparaître la veille au soir après qu'il s'était couché. La blouse bleue, le pantalon encroûté de la boue du sillon, sont relégués au porte-manteau. Les sabots sont sous le hangar avec la charrue et la pioche qui se reposent. Il a des bottes, un gilet, de vrais habits de bourgeois. Peut-être n'achèvera-t-il pas tout de suite sa toilette et restera-t-il en manches de chemise, mais la grosse toile est si blanche qu'on est pas offensé de la voir; d'ailleurs, la redingote est là, toute prête, sur le dos d'une chaise.
Ainsi endimanché, il va, il vient sans se presser; il prend ses aises; il traîne ses mouvements, comme s'il y trouvait plaisir. On le voit, à plusieurs reprises, sur le pas de sa porte, regardant le coq du clocher et cherchant d'où vient le vent. Le service divin est l'événement qui remplit sa matinée: avant que la cloche de l'église ait fini de sonner, il est assis ou plutôt il siège sur son banc; il chante les psaumes, satisfait de mêler sa voix aux autres voix, d'être pour quelque chose dans la seule harmonie qui frappe jamais son oreille; mais le sermon est le principal intérêt de la cérémonie: il écoute, attentif, flatté; c'est à lui que s'adresse le prédicateur, c'est pour lui qu'il prend la peine de dire ces choses si savantes. Et puis n'est-ce pas là seulement qu'il entend parler de Dieu, du ciel, de l'éternité, ces mots qui ont un écho secret dans tout cœur d'homme?
L'après-midi lui tient encore en réserve de longues heures, mais il n'en est pas embarrassé. Que fera-t-il? Sortir ne te tente guère, lui qui est toujours dehors: la campagne est son atelier; le ciel est le plafond, tantôt brûlant, tantôt glacé, qu'il voit tous les jours au-dessus de sa tête. Ce qu'il a pour lui de plus nouveau et de plus désirable, c'est sa maison, son intérieur.
Aussi, le voilà sur une chaise, correctement assis, le dos collé au dossier, les deux jambes posant sur le plancher, et un livre sur ses genoux; il est là, au milieu de la chambre, comme en cérémonie: il semble dépaysé dans cette commode attitude et dans ce doux loisir. Sa femme, libre enfin des soins du ménage et parée aussi en l'honneur du dimanche, vient le rejoindre; elle s'installe en face de lui, avec un air de béatitude étonnée: ils ont l'air de se faire une visite l'un à l'autre.


Quel livre lit-il avec ce recueillement respectueux? La Bible, un almanach ou un vieux traité d'agriculture? Je ne sais; mais quel que soit le livre, il y croit, il l'admire, il fait son profit de chaque mot: ce ne serait pas imprimé si ce n'était pas vrai. Plus tard, dans quinze jours ou dans un an, devisant avec un voisin sur quelque méthode de culture, il dira d'un ton d'autorité, à l'appui de son opinion: "J'en suis sûr, car le l'ai lu dernièrement dans un livre."
Elles passent vite les heures que l'on aime et que l'on voudrait retenir. Déjà la journée approche de sa fin, le livre a repris sa place sur la planche à côté des paquets de graines séchées, et le lecteur, voyant la nuit venir, songe aux rudes travaux du lendemain, aux fatigues de la semaine qui s'avance; mais par delà cette semaine, il aperçoit un autre dimanche qui lui apparaît serein et lumineux, qui lui permet de nouveaux délices.

Magasin pittoresque, août 1866.

mercredi 5 novembre 2014

Fragment d'une lettre écrite il y a cent ans.

Fragment d'une lettre écrite il y a cent ans.


Artiste voyageur, parcourant à pied l'Alsace, mon capricieux itinéraire m'avait conduit de Colmar à Ribeauvillé, le chef-lieu de l'ancienne seigneurie de Ribeaupierre, qu'arrose le Strenbach et que domine l'Osterberg: c'est là que le vigneron récolte, entre autres productions de ses coteaux fameux, le célèbre zahnacker, si fort apprécié des gourmets alsaciens.
Lors de mon entrée dans la ville des trois châteaux, maintenant en ruines, de Saint-Ulrich, de Gisberg et de Hoch-Rappolstein, j'eus grand'peine à trouver un gite; les auberges regorgeaient de voyageurs, et, dans les cabarets, pas un bout de banc, pas un coin de table, qui ne fût occupé. Inquiet de mon souper et désespérant de pouvoir coucher dans un lit, je me mis à parcourir les quatre quartiers de Ribeauvillé, nommés: la ville haute, la ville moyenne, la ville vieille et la ville basse.Il y avait partout même affluence de gens, et soit au dehors, dans les rues ou sur les places, soit à l'intérieur, du haut en bas des habitations, on entendait de toute part chanter les violons, les hautbois et les flûtes. Ce n'était pas que la ville fût en fête ce jours-là, mais on se préparait pour la fête du lendemain.
J'étais arrivé à Ribeauvillé un samedi, veille du deuxième dimanche de septembre, date d'une grande solennité dans le pays, le pèlerinage annuel à Notre-Dame de Dusenbach, la patronne des musiciens ambulants de l'Alsace.
A propos de la fête des ménétriers alsaciens, voici ce que m'apprit un brave tonnelier, qui voulut bien me céder une chambre dans sa maisonnette, située à l'une des extrémités de la ville, près de l'Oberthor (la porte haute).
- C'est un fait, me dit-il, de tout temps reconnu que la musique et la danse ont un attrait irrésistible pour nos populations, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Cette passion là ne date point d'hier, car mon arrière-grand-père, qui mérita, dans son temps, le titre de Pfeiferkœnig (roi des flûtes) m'a raconté qu'il y a quatre cents ans les joueurs d'instruments étaient si nombreux, qu'ils formèrent une grande confrérie, placée par l'empereur d'Allemagne sous la juridiction du seigneur de Ribeaupierre. Depuis cette époque, chaque compagnie de musiciens a été obligée de venir tous les ans se présenter à ce seigneur; ceux de la haute Alsace à Ribeauvillé, et ceux de la basse Alsace à Bichwiller, et de lui payer une redevance de cinq livres, sans quoi il ne leur est pas permis de jouer dans les fêtes publiques.
J'ai assisté à la fête patronale de la Notre-Dame de septembre, qui remplit de bruit et de mouvement le pittoresque vallon de Dusenbach; mais je l'avouerai, ce prodigieux concours de curieux, ces centaines d'instrumentistes se succédant dans un interminable concert, m'ont moins profondément impressionné que le simple spectacle de la promenade des fillettes, chaque fois que mes pérégrinations m'on conduit le dimanche dans un village de l'Alsace.
A la campagne, où règne l'égalité dans le travail, on voit, tant que dure la semaine, les plus riches cultivateurs, leurs femmes et leurs enfants se lever d'aussi grand matin que les derniers de leurs serviteurs, et comme ceux-ci, travailler sans relâche sous le soleil et sous la pluie jusqu'à le fin du jour; mais vienne le dimanche, tandis que vers le soir, chez les grands parents, des voisins attablés fument la pipe et jouent aux cartes en vidant leur pot de bière, et que les voisines se rassemblent par groupe dans la salle, ou devisent porte à porte, les jeunes filles marchant de front, en lignes rigoureusement échelonnées par rang d'âge, c'est à dire les aînées devant, suivent d'un pas mesuré la grande rue du village. 


Attentives à conserver leurs distances, les unes se tiennent par la main, les autres par le petit doigt seulement. Ceux qui ne les voient pas passer les entendent, car elles vont chantant ces airs du pays dont le rythme dolent fait songer à la plainte d'un cœur blessé ou d'une âme en peine. D'ordinaire les petits garçons suivent, en marchant aussi avec ordre, la promenade dominicale des fillettes, mais presque toujours ceux-là ne comptent pas encore quinze ans d'âge. Dès qu'ils ont dépassé cette limite qui sépare l'adolescence de la jeunesse, ils préfèrent aller se divertir à l'auberge ou provoquer des rixes à la danse d'un village voisin.

Le magasin pittoresque, septembre 1876.

dimanche 5 octobre 2014

La croix de l'avoine.

La croix de l'avoine.
Légende alsacienne.



La plupart de nos légendes populaires reposent sur des traditions mythiques qui remontent à la plus haute antiquité; mais un grand nombre d'entre elles tirent aussi leur origine de faits réels, d'événements historiques, altérés plus tard par l'imagination du peuple ou dénaturés dans des vues d'intérêts particuliers. La légende qu'on va lire appartient à cette dernière espèce.
A une lieue du bourg de Pfaffenhoffen, entre le ruisseau de la Moder et la forêt de Hagueneau, appelée à plus d'un titre, la forêt sainte, foresta sancta, s'élèvent les ruines de l'ancienne abbaye de Neuenbourg, fondée en l'an 1128 par le comte Renaud, fils de Pierre de Lützelbourg, qui avait bâti le monastère de Saint-Jean des Choux, près Saverne. Les religieux du couvent de Neuenbourg suivaient la règle de Cîteaux. non loin du hameau du même nom, sur les bords d'un petit étang, qui se trouve entre la lisière de la forêt et des banlieues d'Uhlwiller et de Nieder-Altdorf, se trouvent les débris d'une croix en pierre grossièrement sculptée, et connue dans la contrée sous le nom de la Croix de l'avoine (das Haberkreuz).
Voici, d'après la tradition populaire, l'origine de cette croix:
Il y avait jadis, au couvent de Neuenbourg, un abbé cupide et ambitieux, qui tyrannisait outre mesure les pauvres villageois des communes d'Uhlwiller et de Nieder-Altdorf dont il était le suzerain. Non content de prélever la dîme de leurs faibles revenus, et de les astreindre à forces corvées, il alla même jusqu'à leur enlever quelques minces privilèges qu'ils avaient acquis depuis longtemps dans la forêt qui borde les deux communes.
Les malheureux serfs, condamnés à un rude travail, dont ils voyaient passer le fruit dans les granges et les caves du riche couvent, tombèrent peu à peu dans la plus affreuse misère. mais quel fut leur désespoir, lorsque tout à coup, le méchant abbé leur retira aussi la jouissance de plusieurs pièces de terre qu'ils possédaient depuis un temps immémorial dans le canton de Pferchbruch!
Comme toutes les protestations qu'ils avaient faites auprès de leur seigneur, pour rentrer dans la jouissance de leur droit, étaient demeurées sans effet, les paysans députèrent vers lui plusieurs pères de famille, choisis dans chacun des deux villages, afin de lui faire savoir qu'ils renonçaient à tout jamais, et pour eux et pour leurs descendants, à leurs prétentions sur les terres en question, dans le cas où l'abbé consentirait à affirmer, sous la foi du serment, que ces champs étaient réellement la bonne et légitime propriété du couvent. Ce serment, ajoutèrent-ils, devra être prêté sur le sol mêmes des terres en litige, et en présence de tous les religieux du monastère et des habitants des communes d'Uhlwiller et d'Altdorf.
L'abbé de Neuenbourg ne fit pas défaut à cette invitation.
Au jour fixé pour la prestation de serment, les portes du couvent s'ouvrirent, et l'on vit sortir processionnellement, croix en tête et bannières déployées, les religieux de Neuenbourg, précédés de leur abbé et se dirigeant vers le lieu désigné pour la cérémonie.
Les villageois, hommes, femmes et enfants, les y attendaient avec impatience, adressant de ferventes prières au Dieu de justice qui punit le méchant et protège l'innocent opprimé. Ils voulurent faire une dernière tentative pour obtenir de l'abbé la restitution amiable de leurs biens. Mais celui-ci leur impose silence; il se place au milieu d'un des champs contestés, lève la main droite, et dit d'une voix assurée:
"Je touche de mes pieds la terre du couvent de Neuenbourg, et cela est aussi vrai que mon Créateur est au-dessus de moi!"
Un morne silence accueillit ces paroles.
Mais voici que, tout d'un coup, un valet attaché au service du couvent se fraye un passage à travers la foule des villageois consternés.
"Amis, s'écrie-t-il, vous êtes trahis! le saint homme a souillé ses lèvres par le plus infâme parjure!"
A ces mots, il se jette sur l'abbé dont la pâleur subite trahit le trouble et l'embarras. Il veut parler, mais déjà le valet lui a arraché la capuce, et montre aux yeux étonnés de l'assemblée une cuiller à soupe (1) qui s'y trouvait cachée.
" Voyez ici le Créateur, s'écria-t-il d'un accent terrible, voyez le beau Créateur que le moine sacrilège a appelé en témoignage de son iniquité!"
La-dessus, il terrasse le malheureux, lui ôte un de ses souliers duquel s'échappe des parcelles de terre.
"Il avait beau dire, le traître, continue le valet avec une colère toujours croissante, il avait beau jurer qu'il touchait de ses pieds la terre du couvent; en effet, j'ai vu de mes propres yeux comment, avant de partir pour ce lieu, il a remué la terre de son jardin et en a saupoudré le fond de sa chaussure!"
Alors les paysans, dont l'indignation longtemps contenue se change en une fureur aveugle, se jettent en foule sur l'infortuné abbé; ils l'accablent de coups et le laissent mort sur place, tandis que les moines, poursuivis par les imprécations de la troupe effrénée, cherchent leur salut dans la fuite.
En expiation du meurtre commis sur l'abbé de Neuenbourg, les communes d'Uhlwiller et de Nieder-Altdorf firent ériger sur la place fatale une croix en pierre, au pied de laquelle ils avait à déposer, tous les ans, une certaine quantité d'avoine, que le couvent continua à percevoir pendant de longues années. Cette circonstance fit donner à cette croix le nom de la Croix de l'avoine.
Nous avons reproduit cette légende fidèlement d'après la tradition populaire répandue dans toute la contrée. Mais interrogeons maintenant la voix de l'histoire, et écoutons la réponse:
"Un  homicide avait été commis sur la personne de l'abbé Berthold, par des habitants d'Uhlwiller et de Nieder-Altdorf, qui avaient réclamé au sujet de terres appelées le Pferchbruch. Rodolphe de Fegershein et Walter de Brumath furent nommés arbitres (1334) pour examiner les causes du différend et prononcer sur le sort des meurtriers. Ils reconnurent que le Pferchbruch appartenait de plein droit à l'abbaye. Quant à l'homicide, tous les habitants mâles des deux communes furent condamnés à une expiation consistant à faire le tour de la cathédrale de Strasbourg, des cierges en main, pieds et tête nus. Les cierges devaient être exposés en offrande sur l'autel de la Sainte-Vierge. Trois individus, reconnus pour avoir plus spécialement favorisé le meurtre de l'abbé Berthold, reçurent l'injonction de faire le pèlerinage de Rome, et de ne point rentrer dans le diocèse de Strasbourg avant d'en avoir obtenu le consentement de l'abbé de Neuenbourg. Deux autres individus, convaincus d'avoir pris une part directe au meurtre, furent également bannis du diocèse et condamnés au double pèlerinage de Rome et de Saint-Jacques de Compostelle. (2)
Dans la liste des abbés du couvent de Neuenbourg, insérée dans la Chronique alsacienne de Bernhard Hertzog (liv. III, fol.47), Berthold figure le quatorzième. Voici l'article qui le concerne:
"Bertholdus. Celui-ci fut assassiné innocemment par les paysans d'Uhlwiller, sujets du couvent, dans un petit bois situé entre le village et l'abbaye; et sur le lieu du crime l'on érigea une croix en pierre avec cette inscription: Anno domini 1334. 3 nonas Januarij, occisus est hic innocenter, Dominus Bertholdus abbas nobilis huius Monestorij cuius anima requiescat in pace." Cette croix fut brisée lors d'un passage de troupes, en 1537.


(1) Le texte de ce serment, tel que le rapporte la tradition, est ainsi conçu: So wahr der Schœpfer über mir ist, so wahr stehe ich auf des Klosters Grund und Boden." En allemand, il y a jeu de mots: Schœpfer, créateur, désigne aussi, dans le dialecte alsacien, une cuiller à puiser la soupe, et dérive du verbe schœpfen, puiser.
(2) Voy. Annuaire du Bas-Rhin, 1844, d'après les actes du procès déposés dans les archives de la préfecture.

Le Magasin Pittoresque, 1866.



mercredi 23 juillet 2014

Le supplice de la schupfe.

Le supplice de la schupfe.

Ce supplice bizarre est mentionné dans l'ancien statut de Strasbourg, que cite l'histoire d'Alsace de Strobel. On lit à la page 331, art. 48: "Celui qui mesurera le vin avec de fausses mesures sera puni du supplice de la schupfe; et le propriétaire du vin payera une livre."
Voici en quoi consistait ce supplice.
On dressait au-dessus d'un égout ou d'une fosse remplie de boue et d'immondices une espèce de potence avec une poulie. Dans cette poulie passait une corde à laquelle était attachée une cage de fer. Le bourreau plaçait le coupable dans cette cage, qu'on hissait ensuite pour la laisser retomber dans la boue; puis on la remontait de nouveau pour la laisser retomber encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les magistrats présents fissent cesser l'opération.

Magasin Pittoresque, 1862.