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lundi 10 août 2026

Nuit de noces.







 
Estampe du XVIIIe siècle de 1768 intitulée "Le coucher de la Mariée", gravée par Jean-Michel Moreau (dit Moreau le Jeune) et terminée au burin par Jean-Baptiste-Blaise Simonet, d'après une gouache de Pierre-Antoine Baudoin.

La gravure dépeint "l'intimité" d'une chambre typique du style rococo sous Louis XV, où une jeune mariée est préparée par ses suivantes pour sa nuit de noces. Vêtue d'une nuisette blanche et légère, elle incarne la pureté virginale face à l'inconnu de sa nuit de noces tout en feignant une légère réticence convenue.
Une amie, plus expérimentée lui chuchote à l'oreille des secrets d'alcôve. Une autre, agenouillée, lui retire ses chaussures, rituel symbolique du déshabillage. Une suivante a écarté amplement les rideaux du lit à baldaquin, découvrant le théâtre des opérations avant de les refermer sur la mariée, tandis qu'une s'occupe d'éteindre les bougies pour passer de la lumière de la raison à l'obscurité des plaisirs nocturnes. Seule une petite bougie restera allumée sur la table de chevet.
On distingue une porte entrouverte au fond, c'est la porte que l'époux ne tardera pas à franchir. Les suivantes sortiront alors toutes pour laisser la place libre. Les angelots qui surmontent cette porte valident la scène en riant, rappelant que la chambre est placée sous l'empire du désir.

Ce genre d'estampe était très prisé de l'aristocratie, surtout quand elle faisait l'objet d'une menace de censure par les autorités royales et ecclésiastiques, menace qui faisait augmenter considérablement sa valeur marchande. Au delà de la censure officielle, les encyclopédistes et moralistes de tout poil  se déchaînaient contre des œuvres qu'ils jugeaient immorales. L'auteur de la gouache originale  du "Coucher de la Mariée", Pierre-Antoine Baudoin, lors de son exposition au salon, dut affronter les foudres de Diderot: "Monsieur Baudoin, faites-moi le plaisir de me dire en quel lieu du monde cette scène s'est passée. Certes ce n'est pas en France. Jamais on n'y a vu une jeune fille bien née... sollicitée par son époux".
Afin de contourner cette censure, beaucoup dédicaçaient l'estampe à un quelconque puissant, ce qui freinait les enthousiasmes des censeurs. C'est ici le cas, on peut lire sous l'image, en dessous du titre:

A très haut et très Puissant Seigneur
Armand-Charles-Emmanuel d'Hautefort,
Comte d'Hautefort, Marquis de Villacerf,
Grand d'Espagne de Première Classe, 
& Mestre du Camp du Régiment de Cavalerie Royal
Etranger.

Par ses très humbles et très obéissants Serviteurs
Baudouin et Moreau le Jne.

Accompagné des armoiries  de la famille des Hautefort, Baudoin était paré!

Le reste des inscriptions étaient techniques:
à gauche: Peint à la gouache par P.A. Boudoin
à droite: Gravé à l'eau f.te par J.M. Moreau le Jne et terminé par J. B. Simonet.
au centre: A.D.P.R. qui veut dire "Avec Privilège du Roi" l'ancêtre du copyright.





Gravure de Philippe Trière d'après un dessin de Jean-Démosthène Dugourc de 1781 intitulé "Le Lever de la Mariée". Cette œuvre a été conçue pour servir de pendant au "Coucher de la Mariée".

Baudoin est mort subitement en 1769. Le "Coucher de la Mariée" ayant eu un succès énorme dans toute l'Europe, tout le monde attendait le "pendant". Un marchand d'estampe parisien, treize ans plus tard eut l'idée fort lucrative de créer cette estampe manquante. Il demanda à Ducourc, de dessiner le "Lever de la Mariée" dans le même décor, la même chambre que le "Coucher" en inversant la perspective pour simuler le passage du temps.
On voit l'inversion de la lumière, le soleil matinal remplace les bougies, la servante qui avait refermé les rideaux du lit à baldaquin sur la mariée est en train de les rouvrir, découvrant les désordres du lit. La jeune mariée est assise au centre sur les genoux de son père, tandis que celui-ci s'entretient avec son gendre. Sur la droite, deux servantes organisent une table de toilette.

Cette version tardive trompe les amateurs et tous se précipitent pour acheter le "pendant" au "Coucher". Elle s'est vendue par milliers d'exemplaires à travers toute l'Europe.

vendredi 31 juillet 2026

 Préparation pour 
        la nuit de noces.






Gravure de Thomas Williamson de février 1803, intitulée " Preparation for a Wedding Night" (Préparation pour une Nuit de Noces.)



mercredi 27 juin 2018

Nuit de noces.

Nuit de noces.


I

Le capitaine Agénor Meufessier s'était levé de table d'une humeur tout à fait exécrable. un manant ne s'était-il pas jeté, avant lui sur le rôti, pour le découper à sa place! Or le capitaine Agénor Meufessier n'avait que deux prétentions au monde: être adoré des dames et détailler, mieux que personne, à la pointe du couteau, une volaille posée devant lui. 
Ce fut donc en mâchonnant nerveusement son cigare qu'il se leva le premier et s'en fut errer par la ville, en attendant l'heure du rendez-vous. Car la femme du pharmacien Mouillevent lui avait fait espérer, pour ce soir-là, ce que nos aïeux appelaient assez improprement: le couronnement de sa flamme.
Le grand air fit du bien au militaire. Il recouvra une certaine sérénité d'esprit, voire quelque gaieté dans les idées, en pensant aux jolies choses qui allaient lui être révélées au déshabillé de la droguiste qu'il aimait. Madame Mouillevent était, en effet, une de ces personnes dont le corsage et les jupes promettent beaucoup. d'aimables rondeurs occupaient celui-ci et celles-là. 
Mais pourquoi faut-il que le conte de Perrette et de son pot au lait s'applique aux capitaines eux- mêmes? Pourquoi aussi certains jours semblent-il porter en eux une fatalité? Rien ne devait réussir à Agénor dans cette après-midi. Madame Mouillevent n'apparut que pour disparaître, et l'officier n'eut que la désillusion de l'éclipse sans avoir eu la joie de contempler la lune.
Pour le coup, son dépit contre le destin fut sans bornes. Il jura comme un païen, faillit battre le garçon qui lui servit, au café, son verre de bière, et regagna l'hôtel du Faisan, où nous l'avons rencontré au début de ce récit, en se promettant de demander son changement pour fuir ce chien de pays inhospitalier à l'armée.
Quand il pénétra dans la grande cour, une voiture attelée de deux chevaux embués de sueur par la rapidité d'une longue course, s'y arrêtait. Un jeune homme en descendit et offrait galamment ensuite la main à une jeune femme qui, familièrement, s'appuya sur son épaule pour gravir le perron dont les volubilis venaient de fermer leurs beaux yeux humides. Le patron s'empressa auprès des nouveaux venus. Il avait reçu leur dépêche. Il avait tout préparé pour les bien recevoir: la plus belle chambre de la maison, un tapis sur le parquet et un lit!... ce fut avec une timidité souriante que cet hôte prévenant glissa, sans appuyer, sur ce dernier détail.
Deux amoureux en fuite alors? Mon Dieu! que le coupable courant de vos pensées vous entraîne vers de romantiques inventions! Oui deux amoureux! Mais deux époux aussi. Car la matin même un officier public, à sousventrière tricolore, et un bon curé bedonnant sous son surplis plissé avaient consacré les nœuds les plus légitimes entre M. le comte Ferdinand de Sixpoulet et la jolie Églantine de Moulin-Galant, lesquels vous venez de surprendre au débouché de leur carrosse.
Le capitaine Agénor Meufessier leur jeta un mauvais regard au passage. Les amants déconfits sont impitoyables pour les amants heureux. Mais le militaire grincheux fit bien une autre grimace en voyant le patron conduire les arrivants dans la chambre justement voisine de la sienne.
- En voilà, murmura-t-il dans sa moustache, qui vont s'amuser!
Le fait est qu'une mince cloison séparait seule les deux pièces et que le pauvre capitaine allait se trouver exactement dans la situation d'un auteur dramatique, comptant qu'on le représenterait ce sois-là, et condamné à assister à la comédie d'un confrère. Et quelle comédie! des longueurs! Trois actes!, quatre peut-être! cinq par impossible! Il y a des écrivains qui se vantent d'avoir été jusqu'à six actes. Mais cette coupe est inusitée dans le théâtre classique.
Agénor jeta son képi sur un fauteuil, envoya promener son pantalon d'un coup de pied et se fourra dans ses draps, résolu à faire le sourd, s'il le pouvait. Mais il était écrit que la chance n'était pas pour lui cette nuit-là.

II

Deux mots des nouveaux mariés maintenant, n'est-ce pas? On n'assiste pas comme ça, à la nuit de noces des gens, sans avoir quelque envie de les connaître. Ces tourtereaux étaient cousins et avaient rêvé, dès l'enfance, d'être un jour pour jamais unis. Ce doit être une chose fort douce, pour un mari, d'avoir vu grandir sa femme et d'avoir préludé aux jeux tragiques quelquefois de l'amour par des jeux innocents. Que d'impressions charmantes dans le souvenir de celle qu'on a vue toute petite et sous la couronne printanière du muguet blanc de toutes ses innocences!
On doit revivre avec elle, sans le moindre remord intempestif, mille joies interdites à ceux qui détournent des mineures autrement que par la pensée. Aussi, les beaux fruits dont la vendange est enfin permise vous sont apparus dans leur fleur. Ils ont mûri, sous vos yeux, pour les délices de vos mains impatientes. Que la rose doit être chère dont on a vu le premier bouton emperlé par les larmes de l'aurore.
Je vous devais cette confidence sur la situation particulière de ces enfants à la veille d'en faire d'autres, pour que rien ne vous semble excessif dans les familiarités toutes naturelles à deux êtres qui s'aiment depuis longtemps et vont l'un à l'autre poussés par une commune ardeur. Bien des timidités s'effacent dans l'expansion d'une grande et légitime joie. Préfère qui voudra les pudeurs charmantes d'une fiancée craintive et les grâces d'un embarras qui ne flatte que les imbéciles! Le bel entraînement où tous deux se sentaient emportés comme dans un torrent de caresses, me paraît préférable cent fois.
Maintenant pourquoi le comte et sa jeune femme avaient-ils choisi l'hôtel banal d'une petite ville de province pour y célébrer le mystère qui leur tenait tant au coeur? Mon Dieu! vous avez deviné, comme moi, qu'ils avaient fait, comme tout le monde, le projet d'un voyage en Suisse. Il paraît que les pics neigeux sont d'un bon exemple pour les jeunes mariés. Moi, je n'ai jamais compris qu'on eût besoin du spectacle d'une magnifique nature pour en détourner volontairement les yeux vers un objet près duquel toutes les splendeurs de paysage ne sont qu'un néant. O les poétiques gens à qui le Ranz des Vaches est une musique nécessaire pour goûter l'immortelle joie d'aimer! Et le silencieux concert des âmes éperdues dans l'espace? Et l'invisible Paradis qui s'ouvre et dont on viole la porte sur le corps de l'ange vaincu? Ce n'est donc pas un suffisant décor à notre ivresse?
Ces deux jeunes gens étaient deux sages. Ils avaient trouvé trop longue la route qui mène aux glaciers et ils s'arrêtaient en chemin. Ils avaient renoncés à cueillir la pomme sous la flèche de Guillaume Tell, et se contentaient de la croquer au bel arbre d'amour qui partout tend son feuillage aux hommes de bonne volonté. Les amoureux fervents, comme les nommait Baudelaire, sont comme les prêtres d'un culte interdit et qui emportent, avec eux, pareils aux premiers pasteurs chrétiens persécutés, tout ce qu'il leur faut pour le divin sacrifice, prêts à transformer en temples la grange prochaine ou le premier coin de bois!
Et voilà pourquoi, ils étaient entrés avec un recueillement presque religieux dans la chambre banale qui leur devait paraître bientôt, quand l'autel y serait dressé, une splendide cathédrale pleine de chants, de parfums, et rayonnante de lumière comme un ciel étoilé.

III

- Nom de nom! fit le capitaine Agénor Meufessier en les entendant refermer la porte.
Un silence se fit entendre... puis un vol de baisers venant briser à la cloison leurs ailes fragiles.
- Nom de nom! répéta le capitaine.
Il prêtait l'oreille malgré lui, l'indiscrétion étant toujours au fond de l'esprit de l'homme et la curiosité n'étant pas le privilège de la femme seulement. Un dialogue distinct le tint bientôt au courant de ce qui se passait à côté et n'avait rien, d'ailleurs, d'inquiétant pour la morale.
- Pour qui ces jolis yeux? disait la voix du mari.
- Pour Ferdinand! répondait la voix caressante de la femme.
- Pour qui cette bouche charmante?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui ce menton fripon et cette mignonne fossette?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui ce cou grassouillet qu'un collier naturel d'ivoire enferme?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui ces épaules si délicieusement veinées de bleu?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui cette gorge...
Le capitaine n'y tint plus et fit:
- Sacré nom de nom de nom de nom!



Mais le nouveau Christophe Colomb qui s'acharnait à la découverte d'une Amérique vierge et y trouvait mille fiertés joyeuses n'entendit pas. Il poursuivit donc, sans se troubler et celle, à qui il parlait, continuait à lui donner la réplique par de simples répons, toujours les mêmes, comme ceux des enfants de chœur aux litanies.
- Pour qui ces belles hanches aux reflets d'ambre?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui ce ventre rondelet, uni et blanc comme un lac de neige?
- Pour Ferdinand!
- Pour qui...?
Agénor poussa un grognement formidable et se boucha violemment les oreilles, éperdu et pensant que Madame Mouillevent, elle aussi, avait de jolis yeux, une bouche charmante, un col éburnéen, des nénés impertinents, et que tout cela ne serait pas pour son fichu nez.
Et des projets de vengeance roulaient sous son front englouti dans l'oreiller, moins contre la perfide pharmacienne, qui ne lui souriait plus entre deux bocaux, que contre ces deux misérables amants dont le bonheur insultait à sa propre détresse.


IV

Les jeunes époux déjeunèrent dans leur chambre sans doute, car on ne les vit pas à table d'hôte le matin. C'est si bon la dînette qui se fait au bord du lit avec des appétits honnêtement gagnés, et le vin qu'on boit dans le même verre, en cherchant la place où les lèvres se sont posées! Foin de la table des grands où les truffes fument sous les candélabres! Nous mettrons quand vous le voudrez, comtesse, le couvert sur un joli coin de drap et nous prendrons le café sur place.
Enfin, ce fut le soir seulement que M. et Madame de Sixpoulet, celui-ci un peu languissant et celle-là rayonnante du plaisir passé, se manifestèrent à la table d'hôte qu'ils venaient partager, par curiosité sans doute et où les attendait la rancune jalouse du capitaine.
Après le potage, un hors-d'oeuvre et la double entrée composant le menu ordinaire de ce genre de repas, la poularde traditionnelle apparut dans son linceul entr'ouvert de cresson. Agénor, qui l'attendait impatiemment pour prendre sa revanche de la veille, se rua dessus, le couteau à découper au poing, impétueux comme un Peau-Rouge qui va scalper un ennemi.
Puis, domptant l'ardeur de ses mouvements, systématiquement, avec autorité, il commença, au grand étonnement de ses voisins, lesquels étaient précisément le comte et sa femme, à se servir soi-même, amenant du bout de sa fourchette chaque morceau dans son assiette et disant à chacun son mot sous la forme un peu monotone que voici:
- Pour qui ce joli cou? - Pour Agénor!
Et le répons était dit sur une voix de fausset imitant le timbre féminin.
- Pour qui cet aileron exquis? - Pour Agénor!
- Pour qui cette bonne petite cuisse? - Pour Agénor!
Le comte se contentait d'être interloqué. Mais la comtesse, qui se remémorait mieux les événements de la précédente soirée, comprenait à merveille sa moquerie et était intérieurement très vexée.
Et poursuivant sa pantomime, Agénor Meufessier continuait:
- Pour qui ce joli foie parfumé... ? - Pour Agénor!
- Pour qui ce noir croupion...
Il n'eut pas le temps d'achever.
- Malhonnète! lui cria la pauvre femme hors d'elle. C'est bien que vous ne l'avez jamais vu!

Trente Bonnes Farces, Armand Sylvestre, 1890, Ernest Kolb éditeur.

lundi 18 juin 2018

La surprise.

La surprise.


                   A Georges Caïn.




I

Celle-ci, non plus, n'est pas pour les bégueules. C'est entendu.
Une fois, cependant, une seule fois par an, je me promets d'écrire une histoire pour les gens pudibonds. Les cafards et les chattemitteux me peuvent donc suivre comme les autres. Je leur mets en réserve un conte si honnête, si monstrueusement décent, si scandaleusement innocent qu'ils en jetteront leur Berquin au feu, comme corrupteur de la jeunesse*, et pour ne plus lire que moi.
Mais ce n'est pas encore leur tour aujourd'hui.
Par exemple, je me suis juré de ne jamais parler politique. Ce ne sera pas violer mon serment, n'est-ce pas, que d'insinuer que le vicomte de Castel Bidet, héros de la présente aventure, était un ennemi du gouvernement. Ce gentilhomme obstiné, dont les biens patrimoniaux avaient été vendus, habitant dans une petite ville que je ne nommerai pas pour n'en désobliger aucune, une grande diablesse de maison dans un faubourg perdu. Il y avait, pour seule compagnie, le ciel lui ayant accordé la grâce du veuvage, une belle fille de service, ayant la trentaine toutefois, mais appétissante en diable pour ce qu'elle était abondante et saine, très en chair, avec un nez impertinent, qui poussait aux idées folâtres. Alors, vous croyez que cet excellent vicomte?... Je ne crois pas, j'en suis sûr. Seulement notre Castel Bidet n'était plus à l'âge où l'on dit tous les jours sa messe amoureuse. Le dimanche, tout au plus, montait-il à l'autel et encore s'en tenait-il quelquefois aux premiers oremus de l'Introït. Ses litanies n'avaient plus qu'un saint et ce n'était pas souvent la fête. Alors, il avait un vicaire in partibus?... Ah! Mais si vous continuez à deviner tout ainsi, avant que je prenne la peine de l'écrire, je pose ma plume, j'allume une cigarette et c'est moi qui attends la fin du récit.
Contrairement aux usages ecclésiastiques, mais en conformité au catéchisme des cocus, il ne connaissait pas ce vicaire. Ce collaborateur anonyme était un palefrenier du voisinage, dont la fenêtre donnait, à travers la rue au pavé herbeux, sur les fenêtres de la demeure du vicomte. Eh! quoi! m'allez-vous dire, honorée des faveurs d'un descendant des croisés, Augustine, ainsi se nommait la belle fille, consentait aux familiarités d'un vilain! Son excuse à cet encanaillement manifeste était que Babolein, cet assesseur invisible de son maître, était d'un zèle beaucoup plus actif, également prêt toujours à chanter Vespres comme un chantre, ou à entonner Matines comme un coq. Vous entendez bien! les offices dont je parle et qui n'ont pas coutume d'être sonnés à grand carillon.
Et maintenant, oyez où la haine des institutions de son pays, combinée avec l'amour d'un palefrenier et d'une servante, peut entraîner un galant homme et surtout ceux à qui il offre l'hospitalité.

II

Cette passion anti-républicaine se traduisait, chez le vicomte de Castel Bidet, dans une forme aussi ingénieuse que pratique. Il entendait prendre l'Etat par la famine, en lui soldant le moins possible d'impôts. Aussi avait-il fait boucher une bonne partie des pertuis extérieurs de sa maison pour payer moins de portes et fenêtres. Il ne buvait que de l'eau pour échapper à la contribution qui frappe les boissons. Il consommait, sous forme de tabac, dans le seul but de ruiner la régie, des feuilles d'anis roulées qu'il recueillait dans son jardin. Il prétendait que ce genre de cigares ne lui dégageait pas la poitrine seulement et lui permettait d'exhaler un peu de sa fumée en musique. Enfin, et j'attire surtout votre attention sur cette dernière curiosité, il faisait lui-même ses allumettes, employant à cela une pâte phosphorée de sa composition et dont il croyait avoir trouvé seul l'emploi.
En quoi, il se trompait, mes petits buveurs de vin doux, car j'espère bien que vous n'avez pas laissé la vendange passer sans mouiller vos lèvres à ce nectar rafraîchissant; enfin, la copieuse Augustine avait trouvé, elle aussi, une application de cette pâte insurrectionnelle, et à laquelle son maître n'avait pas pensé certainement.
Elle utilisait la propriété connue du phosphore de luire dans l'obscurité pour correspondre mystérieusement avec son galant Babolein, et cela le plus simplement du monde. Comme elle ne recevait celui-ci que la nuit, et une fois le vicomte endormi, elle écrivait, durant le jour, sur un large tambour de basque tombé là on ne sait d'où. Les caractères demeuraient invisibles tant que durait la clarté solaire; mais le soir une fois arrivé, il suffisait de frotter la peau d'âne avec la main pour les faire ressortir en flammes bleues, et, de sa croisée, le larron d'honneur pouvait fort bien lire, à la croisée de sa mie: Frappez deux coups ou : Frappez-en trois, ou quelque autre signal qu'elle lui indiquait pour révéler sournoisement sa présence à la porte. Ces inventions ingénieuses sont fréquentes entre amoureux, et celle-là n'est pas plus sotte qu'une autre vraiment. 





Le palefrenier, qui avait de l'esprit naturel, lisait même entre les lignes de la commande et se préparait à plus ou moins de vaillance suivant le chiffre choisi par la fantaisie de sa maîtresse. Chacun entend, après tout, le mot: frapper, à sa façon! Honni soit qui mal y pense!


III

Les choses allaient de ce train, tout à fait édifiant pour la morale dont je suis l'esclave avant tout, quand le vicomte de Castel Bidet reçut de son vieil ami, le vidame de Gentilbouzin, une lettre qui le troubla infiniment. Cet autre enfant des preux, son plus cher camarade de jeunesse, lui demandait un service inattendu vraiment. En annonçant à son féal compagnon d'autrefois le mariage de sa fille bien-aimée, Laurence, avec le jeune baron de Cuirafessier, il lui demandait instamment de prêter sa propre maison, à lui, Castel Bidet, je vous prie, pour la cérémonie de la nuit de noces. L'antique jobard, c'est ce gentilhomme que je veux dire, ne voulait pas de l'hospitalité d'un hôtel pour les pudeurs défaillantes de son enfant. Il avait rêvé à cette moisson de lys, le décor tranquille d'une maison provinciale et surannée; à cette hécatombe le toit fraternel d'un second père (je cite ses propres expressions), et le Castor dont il avait été autrefois le Pollux (c'est toujours lui qui parle) pouvait seul lui rendre cet important service.
Augustine poussa les hauts cris quand son maître lui révéla cette impertinente démarche. C'était une horreur! Tout allait être bousculé dans la maison! On croirait qu'on égorge quelqu'un dans le quartier. La servante-maîtresse eut beau gémir et se mettre en colère, le vicomte avait le culte de toutes les fidélités. C'était, comme vous le voyez, une fière démarche. Il éleva la voix à son tour, ce qui lui arrivait rarement comme le reste, et, après une belle citation du traité de Amicilia de Cicéron, suivi de considérations admirables sur les devoirs de l'homme en général et du gentilhomme en particulier envers ses compagnons d'enfance devenus plus tard ses compagnons d'armes, il intima à la récalcitrante Augustine l'ordre de tout préparer, pour bien recevoir les deux surnuméraires du mariage qui lui allaient arriver, et pour leur mise immédiate aux appointements conjugaux lesquels s'inscrivent, comme on sait, sur un registre à couche. On ne m'accusera toujours pas de dire les choses trop crûment.
Augustine, furieuse, accomplit elle-même sa prophétie en mettant tout à sac dans le pauvre logis. Car vous avez remarqué comme moi, qu'il était toujours prudent de réaliser ses prédictions soi-même. Ce fut un tohu-bohu magistral, un vacarme sans nom. Jamais le lit de l'Amour ne fut fait par la Mauvaise Humeur avec un tel brouhaha. Elle rêva les plus infernales vengeances; elle saupoudrerait les draps de poil à gratter. Elle fourrerait des réveille-matin dans les oreillers... Une fusée de mauvais projets qui s'envola sans rien laisser derrière elle que quelques jurons et quelques blasphèmes. Car c'était une bonne fille au fond, que cette gaillarde aux charmes rebondissants.
Le lendemain, dans une façon de coche tout à fait ridicule, arrivait le jeune baron de Cuirafessier, sa fiancée, notre bourrique de vidame, son père,  et sa tante Philémon, douairière, une vieille sempiterneuse, comme disait Rabelais, qui devait donner à l'innocente Laurence les derniers renseignements concernant son nouvel état.


IV

La servante leur servit, comme vous pouvez le penser, un détestable repas. Elle n'avait qu'un souci depuis l'arrivée des nouveaux venus: recevoir Babolein tout de même dans la soirée. Elle avait jugé que le plus prudent, pour qu'aucun bruit ne fut entendu, était de laisser la porte entr'ouverte, et l'instruction qu'elle devait donner à son galant par le procédé ordinaire et sur le tambour de basque lumineux, le mettrait au courant de cette particularité. Les caractères écrits à l'avance et encore obscurs avaient été tracés sur le silencieux instrument. Puis elle avait repris sa besogne, continuant à tout bousculer pour rendre la maison insupportable et perdant la tête elle-même à force de la vouloir faire perdre aux autres. Mais qu'importe aux vrais amants le bruit même de la tempête grondant autour du frêle esquif où s'est embarqué leur bonheur!
Le jeune baron n'en contemplait pas moins Laurence avec des yeux où se consumait l'impatience, et la jeune fille n'en faisait pas moins un tas de minauderies aimable à celui qu'elle croyait aimer.
L'heure vint enfin où la tante Philémon, douairière, dut emmener la tremblante épousée dans la chambre conjugale pour aider à sa dernière toilette et lui prêcher les suprêmes résignations. Vous ne seriez pas fâchés, n'est-ce pas? d'assister, par le menu, au déshabillé de cette pucelle? Il vous plairait de voir tomber, une à une, les fleurs d'oranger de son front dépouillé du voile, puis, de son corset lentement dégrafé, et, avec agrément même, en verriez-vous tomber quelqu'une dans les plis entrebâillés de ses jupes prêtes à s'abattre sur ses jolis pieds chaussés de satin. Et, sans vous offenser encore, prêteriez-vous l'oreille à cet autre murmure, fait non des gémissements de la soie, mais des paroles bredouillées à l'oreille par la vieille dame effectuant autour de la candeur immaculée de Laurence, ce même travail de dépouillement que ses doigts tremblants hâtaient autour du corps charmant de la jeune fille.
Mordieu! messieurs, pour qui me prenez-vous, et, croyez-vous donc que je n'aie aucun respect de la sainte institution du mariage à laquelle, nous autres célibataires, nous devons tant de plaisir? Devinez tout cela, si vous le voulez. Mais je ne me charge pas de vous l'apprendre. Sachez seulement qu'à l'instant critique même où venait de tomber la chemise de jour de l'épousée, tandis que sa chemise de nuit ouvrait ses ailes de batiste au-dessus de ses bras levés en l'air, la révélation suprême que lui fit sa vénérable tante, la fit tomber à la renverse sur un fauteuil.
Cela fit: pan! un pan! faisant honneur au derrière qui s'écroulait.
Le maudit tambour de basque qu'Augustine avait entraîné là, dans le désordre des derniers apprêts, et qu'elle allait chercher tout à l'heure avec un anxiété si impatiente.
Mademoiselle de Genttilbouzin était si émue qu'elle ne fit même pas attention à cette musique.

V

Le fiancé entre dans une obscurité complète, la dernière pudeur de la fiancée n'ayant même pas toléré la veilleuse, amie des bourgeoises tendresses. C'est à tâtons qu'il marche, frémissant de désir vers le lit; qu'il en soulève les draps d'une main tremblante; qu'il touche au hasard ce qui lui vient sous la main. Il ne tombe pas maladroitement. Deux formes merveilleusement rondelettes et trop accusées pour être de simples nénés. La farouche enfant s'est couchée sur le ventre. Le baron accentue le toucher et recule épouvanté de lire, comme un nouveau Mané Thécel Pharès*, s'écrivant, sous ses doigts, dans une petite fumée bleue, ces mots extraordinaires, fatidiques, monstrueux, laissés par le phosphore encore humide du tambour sur le délicieux séant de mademoiselle Laurence: Entrez sans frapper.


Trente bonnes farces, Armand Sylvestre, 1890, Ernest Kolb, éditeur.


* Nota de Célestin Mira:




* Dans le Livre de Daniel, Balthazar, le dernier roi de Babylone, assiégé par Cyrus dans sa capitale, se livre à une orgie avec ses courtisans ; par une forfanterie d'impiété, il fait servir sur les tables les vases sacrés que Nabuchodonosor avait autrefois enlevés au temple de Jérusalem. Cette profanation à peine commise, le monarque voit avec épouvante une main qui trace sur la muraille, en traits de flamme, ces mots mystérieux : « Mane, Thecel, Phares » («Mené, Teqel et Parsîn» en hébreux soit « compté, pesé, divisé ») que le prophète Daniel, consulté, interprète ainsi : « Tes jours sont comptés ; tu as été trouvé trop léger dans la balance ; ton royaume sera partagé ». Dans la même nuit, en effet, la ville est prise. Balthazar est mis à mort et la Babylonie partagée entre les Perses et les Mèdes