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lundi 26 janvier 2015

Un pingouin empaillé.

Un pingouin empaillé.

Le vieux naturaliste est là au milieu de ses richesses; il montre à ses jeunes voisines les tables et les étagères couvertes d'oiseaux empaillés. Le petit garçon a fait un mouvement d'effroi en passant devant l'aigle qui plane et semble s'élancer vers sa proie; la petite fille contemple les belles plumes du paon en joignant les mains avec un cri d'admiration; le savant montre tout, explique tout; sa mémoire est un traité complet d'ornithologie. Il classe par genres, par espèces, par familles; il donne les signes distinctifs de l'animal, il dit son pays et son nom latin.


Les dames écoutent et tâchent de s'intéresser; mais le moindre moineau qui picore sous le balcon leur plaît bien plus que ce vaste reliquaire de squelettes emplumés. Il a du moins le chant et la vie, tandis qu'ici tout est immobile et muet.
Cependant le vieillard s'est promis de leur faire partager ses trésors; il veut que sa jeune voisine emporte un souvenir de cette visite: il lui présente tour à tour un chat-huant dont il vante l'espèce, un gros-bec au plumage éclatant, un cygne des régions boréales, et la jeune femme effrayée du présent refuse; elle ne veut pas décompléter la collection; elle ne saurait que faire d'un pareil ornement.
Alors il l'a conduit vers cette brillante phalange d'oiseaux des tropiques dont le plumage a l'éclat de l'arc-en-ciel; mais elle continue de s'excuser; rien ne l'attire, rien ne la tente.
Enfin le vieux savant s'est arrêté devant un pingouin couvert de poussière et le lui montre en riant.
- Celui-ci, je ne vous l'offre point; car Dieu lui a refusé la grâce et la beauté, qui seules peuvent donner droit de figurer dans vos salons.
Mais la jeune femme s'arrête avec un geste de surprise émue. Ce pingouin, elle croit s'en souvenir, a été autrefois apporté par son frère d'un de ses lointains voyages; il lui rappelle un récit de chasse dans les mers du Nord; mille images confuses s'agitent dans sa mémoire; la laideur de l'oiseau a disparu: ce n'est plus lui qu'elle voit, mais les souvenirs qu'il vient de réveiller. Toutes les richesses de l'ornithologiste l'avaient laissée indifférente, cet échantillon de rebut la ravit; c'est lui qu'elle demande, qu'elle emporte et qu'elle placera dans son cabinet de travail, vis-à-vis du petit bureau de laque sur lequel elle écrit toutes les semaines à son frère absent, entre les livres qu'elle a reçus de lui et le buste de terre cuite qui reproduit ses traits. Et quand les visiteurs s'étonnent de voir là le pingouin à la mine grotesque, quand ils rient de l'étrange cadeau fait par l'ornithologiste, la jeune femme répète doucement que le présent qui rappelle un ami est toujours le plus beau.

Magasin pittoresque, mars 1853.

Origine de notre fabrique de cristal.

Origine de notre fabrique de cristal.

On ne recherche plus à quelle époque le verre fut inventé. Les anciens ne savaient pas comme nous l'employer à mille usages, mais ils connaissaient, du moins, quelque unes des propriétés principales de la matière vitrifiée. C'est ce que nous prouvent divers passages plusieurs fois cités d'Aristote, d'Aristophane et de Pline l'Ancien. L'abbé Jaubert suppose que la découverte du verre n'est pas moins ancienne que celles des briques et de la poterie. C'est une supposition qui paraît bien fondée. Il est en effet impossible qu'en tirant leurs briques des fourneaux ardents, les plus anciens potiers n'aient pas remarqué les scories transparentes que produit la fusion du sable, des cendres et de l'argile.
L'invention du cristal est plus moderne. Ce qui distingue, on le sait, le cristal du verre, c'est tout simplement la perfection de la matière. Cette perfection est obtenue par certaines combinaisons chimiques dont les anciens ne possédaient pas le secret. Mais nous avons dit à tort, suivant en cela l'opinion généralement reçue, que la France avait reçu des Anglais cette précieuse industrie. Au treizième siècle, il existait à Paris même une corporation de cristalliers, dont les statuts ont été publiés par H. Depping dans le recueil d'Etienne Boileau. Cependant, il paraît certain que sous ce nom de cristalliers on désignait alors les lapidaires, qui vendaient de belles gouttes de verre fin enchâssées dans des montures d'or ou d'argent. On n'avait pas encore appris à rendre le verre plus blanc, plus pur, plus solide, en mêlant aux substances vitrifiables des produits minéraux à base de plomb. Eh bien, ce ne sont pas des Anglais qui nous ont appris à faire ce mélange. Un document récemment mis à jour, le procès-verbal du conseil du commerce de l'année 1602, fait connaître que des ouvriers italiens, originaires de Mantoue, nous enseignèrent les premiers l'art de fabriquer le cristal et de l'employer aux usages domestiques.
La verrerie française, si célèbre au moyen âge, avait perdu, dans les dernières années du seizième siècle, tout son crédit. Vainement les gentilshommes autorisés à pratiquer cette industrie employaient-ils tous leurs soins, à perfectionner les produits de leurs fours antiques, ces produits étaient délaissés ou se vendaient à vil prix; dans toutes les maisons où le goût de la belle vaisselle s'était introduit avec le raffinement des mœurs, on ne buvait plus que dans les beaux verres de cristal fabriqués par les verriers de Mantoue. La concurrence de ces artisans étrangers était d'autant plus préjudiciable à l'industrie française, que certains d'entre eux étaient venus s'établir à Paris même, au centre principal de la consommation.
Quand fut réuni le conseil de commerce de l'année 1602, les verriers français s'empressèrent de lui porter leurs plaintes. Leur trafic n'allait plus: malgré les ordonnances qui l'avait anobli, malgré toutes les précautions que les anciens rois avaient prises pour assurer à la France l'honneur et le profit de cette belle industrie, des étrangers allaient bientôt en avoir le monopole. Ces plaintes parurent très-sérieuses au conseil. Mais pouvait-il interdire, dans l'intérêt d'une fabrication justement décriée, la vente de ces produits étrangers qui devaient leur succès à une incontestable supériorité? Il ne le pouvait pas. Le conseil prit un parti plus sage. Ayant appelé l'un des chefs des verriers mantouans, le sieur Sérode, il lui donna l'ordre de recevoir des apprentis français et de les initier à tous les procédés de sa fabrique. Mais celui-ci déclara sur le champ qu'il ne pouvait obéir à cet ordre. En lui permettant de venir fonder un établissement en France, le prince de Mantoue l'avait obligé par serment, et sous la menace des peines les plus sévères, à conserver précieusement tous les secrets de l'art italien. Si, d'ailleurs, ajoutait Sérode, il consentait à faire ce que le conseil lui demandait, ses ouvriers allaient immédiatement l'abandonner pour retourner à Mantoue, et sa fabrique était perdue. Cette résistance ayant fait rechercher les privilèges obtenus par les maîtres italiens, on apprit que ces privilèges les avaient totalement affranchis de l'autorité du prince de Mantoue, en les naturalisant citoyens français. Si donc ils refusaient plus longtemps d'obtempérer aux ordres du conseil, ils se mettraient en révolte. Leur affaire fut porté devant le chancelier. Ils murmurèrent encore, mais, toute réflexion faite, ils se soumirent, et le conseil, avant de se séparer, put s'exprimer en ces termes, dans son rapport au roi: "Les anciennes verreries en France, de si longtemps ordonnées pour les pauvres gentilshommes nécessiteux, qui s'y peuvent adonner et faire trafic sans déroger à noblesse, à présent supprimées par les Italiens, qui ont introduit de nouvelles verreries de cristal sans les communiquer à autres que de leur nation, seront rétablies en faveur de la pauvre noblesse françoise, en ce qu'il est ordonné que désormais lesdits Italiens seront tenus apprendre l'industrie et l'invention de leurs verres de cristal aux François qu'ils prendront pour apprentis."
Telle fut la véritable origine de notre fabrique de cristal, et qu'elle avait même pris d'assez rapides développements quand les Anglais faisaient encore des verres communs. Il est même assez vraisemblable qu'ils vinrent apprendre en France le secret transmis par les ouvriers mantouans. C'est ainsi qu'au huitième siècle, au témoignage de leur historien Béda le vénérable, on les avait vu traverser la mer pour aller demander à la France l'art d'enchâsser les vitraux dans des lames de plomb.

Magasin pittoresque, mars 1853.

dimanche 25 janvier 2015

Dates de l'érection des universités.

Dates de l'érection des universités
                                en France.



En 1769, il y avait en France vingt universités, établies dans les villes et aux dates suivantes, selon l'Etat de la France, publié à Paris cette année même 1769, en 6 volumes in-12.

Paris               vers 1200.
Toulouse                 1228.
Montpellier             1229.
Orléans                    1312.
Cahors                     1332.
Perpignan               1349.
Angers                     1364.
Orange                     1365.
Aix                            1409.
Dôle                          1426.
Caen                         1430.
Poitiers                    1431.
Bordeaux                1441.
Valence                   1452.
Nantes                     1460.
Bourges                   1463.
Reims                      1547.
Douai                       1563.
Dijon                        1722.
Pau                           1722.

En 1680, il y avait trois universités qui n'existaient plus en 1769, savoir: une à Tournon, fondée en 1560; une à la Flèche, fondée en 1603; une à Richelieu, fondée en 1640. L'illustre cardinal avait fait du lieu de sa naissance une ville, un duché, une université: ce n'est plus aujourd'hui qu'un chef-lieu de canton.
Grenoble possédait, en 1339, une université qui fut transférée à Valence en 1452.

Magasin pittoresque, février 1853.

La tranchée des dames.

La tranchée des dames.

En 1527, les plus grands généraux de Charles-Quint assiégeaient Marseille.
Miradel  dirigeait les travaux de défense: les habitants, les femmes mêmes les plus qualifiées, travaillèrent, sous sa conduite, à ces contres-mines, qui furent nommées la tranchée des dames. En vain la brèche fut ouverte: les préparatifs faits pour la défense du fossé forcèrent le connétable de Bourbon de lever le siège, poursuivi dans sa retraite par les railleries du marquis de Pescaire, son collègue et son antagoniste.

Magasin pittoresque, janvier 1853.

Char allemand du seizième siècle.

Char allemand du seizième siècle.

Dans différents ouvrages spéciaux sur l'histoire de la carrosserie ou sur le perfectionnement des moyens de transport aux quinzième, seizième et dix-septième siècles, on lit qu'un mécanicien de Nuremberg, nommé Jean Hautsch "fabriquait des chariots qui allaient par ressort et faisaient deux mille pas en une heure."
Nous reproduisons ici une vieille estampe allemande où est figuré un de ces singuliers chariots conduit par Jean Haustch lui même.


Malgré d'actives recherches, nous n'avons trouvé jusqu'à présent aucune explication développée des ressorts qu'employait cet habile homme: il est fort vraisemblable que le mécanisme était à peu près celui du tournebroche ou de l'horloge, et que l'on était obligé de "remonter" la machine de distance à distance. C'était alors un objet de curiosité plutôt qu'un véhicule utile.
Les petits chariots d'enfant, qui nous viennent d'Allemagne et qui tournent seuls, pendant une minute, sur une table ronde, ne sont peut être que les miniatures des voitures de Jean Hautsch. Quoi qu'il en soi, il nous a paru qu'il ne serait pas sans intérêt de donner la représentation exacte d'un de ces anciens chars: elle peut stimuler l'attention des personnes érudites en ces sortes de choses. S'il nous arrive des renseignements précis sur Jean Hautsch et ses inventions, nous les communiquerons à nos lecteurs.

Magasin pittoresque, janvier 1853.

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

Un homme, qui avait le malheur d'être trop nerveux, habitait dans le quartier Saint-Denis, entre un forgeron et un chaudronnier. Il tenait à son appartement, et il était assez riche pour faire un sacrifice pécuniaire afin de s'y établir à l'aise.
Il fit venir ses deux voisins, et leur offrit à chacun de payer le prix de leur déménagement, afin qu'ils changeassent de boutique, en y joignant un magnifique pourboire.
Les deux artisans acceptèrent.
Cependant, après le terme fixé pour le départ, le tapage continua.
"-N'étiez-vous pas convenu de déménager, et n'avez-vous pas reçu de l'argent à cet effet? s'écria le richard en colère.
" -Ainsi avons-nous fait, répondit le forgeron. Bernard a pris ma boutique, et moi j'ai pris la sienne."

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Hier soir à onze heures, un individu parcourait à grands pas le quai d'Orsay, se parlant à lui-même; ses excentricités attirèrent l'attention des passants. Quelque-uns continuèrent leur chemin, deux seulement le suivirent. On l'entendit répéter: "C'en est fait! allons-y gaiement!" Puis tout à coup on le vit courir sur le pont. Au moment où il arrivait au milieu et cherchait à franchir le parapet, ces deux personnes se précipitèrent sur lui et l'arrêtèrent. Un sergent de ville arriva, et cet individu fut conduit chez M. le commissaire de police de la section des ministères, rue Bellechasse, 30. Il fut reconnu pour le nommé B... , commissionnaire, rue Beaubourg, 71. L'ivresse pourrait bien n'être pas étrangère à la résolution du suicide de cet individu; il a été consigné au poste, et ce matin il s'est réveillé, on doit l'espérer, avec de meilleures intentions.

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Un crime mystérieux vient de mettre en émoi les habitants de Conflans, près Charenton.
Le 19 août, plusieurs locataires d'une maison située chemin de l'Arcade entendirent des gémissements qui semblaient partir d'un endroit peu éloigné. Après quelques recherches, on découvrit un enfant de sexe féminin, âgé de quatre mois environ, qui avait été abandonné dans ce chemin désert sans doute pendant la nuit; cette enfant, dont la constitution était robuste, paraissait avoir été bien soignée depuis sa naissance.
Cependant on remarquait sur son corps les traces de contusions récentes, et elle était en proie à de violentes convulsions. Malgré les soins qui lui furent prodigués, elle succomba dans la soirée. On reconnut alors qu'elle avait eu le crâne brisé par un coup violent. On se perd en conjectures sur les causes de ce lâche assassinat, dont la justice recherche avec activité les auteurs.

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Notre collaborateur, Roland Bauchery, auteur de la médaille de Béranger, vient de reproduire, en bronze et en composition, la magnifique statuette de Béranger par Carrier. Tous ceux qui possèdent les œuvres illustres de notre poëte national s'empressent de souscrire à ce petit chef-d'oeuvre, qui attire tous les jours la foule au vitrage d'Alphonse Giroux et de Susse.
S'adresser rue des Trois-Bornes, 13.

Journal du Dimanche, 27 septembre 1857.

samedi 24 janvier 2015

La médecine d'autrefois.

La médecine d'autrefois.


Lorsqu'on parcourt les livres médicaux d'autrefois, on ne tarde pas à remarquer que nos pères avaient sur la manière de se soigner des idées bien bizarres. Et cela sans remonter aux Anciens, chez lesquels nous trouverions parfois de grossières superstitions. Mais, dans des temps assez rapprochés de nous, nous rencontrons parfois des médications baroques, qui ne peuvent manquer de provoquer notre étonnement, voire même notre rire. En cela nous avons souvent tort. Qui sait si, dans quelques siècles, ce qui nous semble aujourd'hui le plus solidement établi ne paraîtra pas profondément ridicule à nos arrières-neveux?
Aussi bien, certains traitements de jadis, longtemps considérés comme bizarres et mêmes absurdes, sont-ils de nouveaux employés actuellement, leur action s'expliquant maintenant fort bien. C'est ce qui a lieu, par exemple, pour l'ingestion d'organes d'animaux dans les maladies des organes correspondants chez l'homme, méthode employée fort anciennement d'une façon empirique, et de nouveau en vogue depuis quelques années sous le nom d'opothérapie.
En parlant des médications anciennes, nous entendons désigner celles utilisées par les médecins de la docte Faculté, et non pas les remèdes populaires, qui persistent encore dans les campagnes tels qu'ils étaient il y a plusieurs siècles, se transmettant religieusement de génération en génération. C'est ainsi que nous trouvons une série de remèdes extraordinaires indiqués dans les ouvrages de Lémery, qui vivait au commencement du dix-huitième siècle, et dont les travaux jouissaient à cette époque d'une grande autorité. 
Cet auteur s'étend longuement sur les lavements et les clystères, qui sont, dit-il, "des meilleurs et des plus salutaires remèdes de la médecine". En cela, du reste, il a raison, et, aujourd'hui que la grande vogue du lavement est passée, nous ne sommes plus au temps de M. Purgon, il est considéré pourtant comme une excellente méthode de traitement, à la condition de ne pas en abuser.
Mais savez-vous quel est l'inventeur de ce moyen de traitement? C'est, au dire de notre auteur, " une espèce de cigogne qui, avec son bec, se met de l'eau de mer dans le fondement quand elle est constipée". Comme quoi l'homme, malgré son intelligence, n'a pas fait cette trouvaille, et a été obligé de prendre pour modèle un animal ingénieux!
Une forme pharmaceutique tombée en désuétude, et dont le nom et l'usage au moins sont pittoresques, ce sont les "cucuphes". Qu'est-cela? "Ce sont, dit Lémery, des bonnets piques garnis de poudres céphaliques, qu'on applique sur la tête des malades pour fortifier le cerveau". La composition en est très complexe, ne comportant pas moins de quatorze drogues. Mais ce qui est plus remarquable, ce sont les vertus de cette préparation. Je cite textuellement: "Ce bonnet est propre pour réjouir et fortifier le cerveau, pour l'épilepsie, pour la léthargie, pour la paralysie, pour l'apoplexie; il raréfie par parties subtiles qui entrent par les pores du crâne, la pituite trop condensée, et lui donne quelquefois cours par le nez ou par la bouche." Quelles propriétés merveilleuses, n'est-il pas vrai? Et n'est-il pas profondément regrettable qu'une telle panacée soit tombée dans l'oubli?
Pour les médicaments eux-mêmes, c'est encore plus curieux. Lémery n'a-t-il pas parlé des propriétés apéritives et fébrifuges... du pou. Le pou comme apéritif! Pouah! Il s'est étendu également, horresco referens!, sur les qualités de l'urine. Elle est, dit-il "incisive, atténuante, résolutive, détersive; elle dissipe les vapeurs, elle soulage et guérit la goutte, elle lâche le ventre, elle dessèche la grattelle; on s'en sert extérieurement et intérieurement; on en fait prendre cinq ou six onces à chaque dose pendant qu'elle est toute récente." Que de propriétés mirifiques! On devait garder avec soin une ordonnance aussi précieuse.
Ne vous récriez pas. On employait alors de façon courante l'Album grœcum, poudre constitués par des excréments de chien desséchés; cette poudre entrait dans un très grand nombre de formules.
Il semble d'ailleurs qu'à cette époque on avait une prédilection pour les substances naturelles les plus malpropres. C'est ainsi que, toujours d'après Lémery, "l'excrément de l'homme est digestif, résolutif, amollissant, adoucissant, propre pour l'anthrax, pour faire venir les bubons pestilentiels à suppuration, pour résoudre dans les squinancies étant appliqué. Quelques uns le recommandent sec, pulvérisé et pris par la bouche, pour l'épilepsie, pour les fièvres intermittentes". Sans commentaires!
En citerons-nous encore d'autres? "L'ordure jaune qu'on tire de dedans l'oreille avec une cure-oreille, et qu'on appelle cire de l'oreille, est résolutive et bonne pour les panaris qui ne sont que dans les commencements". "Les ongles des doigts et des pieds sont vomitifs, étant râpés et donnés intérieurement en substance au poids d'un scrupule, ou bien infusés dans du vin au poids de deux scrupules." Il nous semble que l'effet indiqué se produirait rien qu'en y pensant.
N'insistons pas plus longuement sur les remèdes aussi répugnants dont les effets mirifiques sont plutôt problématiques. Les médecins de cette époque devaient avoir, peut-on penser, une imagination quelque peu malsaine pour recourir à une telle thérapeutique. Il faut reconnaître d'ailleurs qu'ils n'employaient pas que ces remèdes. D'autres sont moins désagréables. "Le lait de femme est restaurant, adoucissant, pectoral, propre pour la phtisie et pour les autres maladies de consomption; on en met aussi sur les yeux pour en adoucir les âcretés et tempérer les inflammations". Ce dernier emploi a persisté dans les milieux populaires; il arrive encore assez souvent de voir une nourrice faire couler quelques gouttes de lait dans les yeux de son nourrisson atteint de conjonctivite; c'est d'ailleurs une manœuvre des plus pernicieuses et qu'on ne saurait trop réprouver.
Que d'autres médicaments extraordinaires dans cette ancienne pharmacopée! Médicaments délaissés aujourd'hui, fort heureusement, car il n'avaient pour eux que leur pittoresque! Les thérapeutes inventifs avaient trouvé moyen de tirer parti de tout, et surtout, semble-t-il, de ce qui nous paraît aujourd'hui le plus inutile.
Le rat, ce petit animal que nous considérons plutôt comme un fléau, est estimé "propre pour remédier à l'incontinence d'urine; on le fait manger à ceux qui pissent au lit".
Un bon remède contre la fièvre, dont la recette est oubliée, et que les médecins modernes, armés seulement, les pauvres, de la quinine et de l'antipyrine, seraient bien souvent heureux de posséder: appliquer un hareng salé sur la plante des pieds!
Il y a mieux; on utilisait, voilez-vous la face! la momie, que Lémery appelle "mumie". Oui, vous avez bien compris, une momie, c'est à dire un cadavre desséché et embaumé. Et le même auteur s'étend sur ses qualités: "Il faut, dit-il, choisir la Mumie nette, belle luisante, d'une odeur assez forte et qui n'est point désagréable. Elle est détersive, vulnéraire, résolutive, elle est propre pour les contusions et pour empêcher que le sang ne se caille dans le corps."
Avec ce remède macabre nous arrêterons notre énumération. Ces moyens de traitement fantaisistes ont, fort heureusement, disparu de la thérapeutique moderne. Et si, parfois, nous sommes obligés, pour recouvrer notre santé ébranlée, d'ingurgiter des préparations d'aspect ou d'odeur désagréable, du moins nous avons la certitude de ne pas absorber des drogues d'origine aussi répugnante.

Les annales de la santé, 15 août 1910.