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lundi 25 janvier 2021

 Inoubliable nuit.


C'est en province, durant la guerre, à un des angles de la place de la grand'rue d'une petite ville battue par une pluie torrentielle, au rez-de-chaussée d'un logis bourgeois, dans une salle à manger propre, laide et d'aspect glacial.
M. Morin, notaire et Mme Morin viennent de se mettre à table.
Des bûches flambent derrière un garde-feu; un gros chat jaune, sur une chaise, est occupé à se lisser le poil; un coucou tictaque éperdument; et, coiffée d'un abat-jour transparent rose, une lampe, du haut de son trépied, fait miroiter la bouteille, les cristaux et les deux couverts placés l'un vis-à-vis de l'autre.
M. Morin, un mafflu blême, orné d'un cordon de barbe blanche, n'est pas gai du tout. L'œil atone, la face navrée, il pense à la reddition de Metz, que son deuxième clerc sort de lui conter. Quant à Mme Morin, l'ouïe au clapotis de l'averse présente, elle s'absorbe en la vision de son unique fils, un mobile, dont elle ne reçoit guère de nouvelles, et qu'elle se figure blessé, mourant au coin de quelque taillis, là-bas, bien loin, du côté de la Loire.
Elle ne veut point parler, dissimule ses inquiétudes, de peur de les communiquer à M. Morin, le pauvre homme est assez éprouvé pour ça! Mais elle manque de pleurer tout à coup, malgré sa vaillance, quand lui surgit le souvenir de l'officier prussien, du lieutenant de hussards rouges qui, maintenant, détient la chambre de son petit, la chambre contiguë à la leur, la chambre où celui-ci grillait tant de se retrouver jadis, aux approches des vacances.
La bonne femme est affligée d'une épaisseur de tonne. Ses joues menacent de gagner sa poitrine, sa poitrine de couler sur son ventre, son ventre de choir à terre. Toutefois, depuis le départ d'Ernest, le mobile, sa chevelure a commencé de grisonner.
Et M. et Mme Morin sont là, leur serviette au cou, l'âme perdue. La soupière, une belle soupière luisante, liserée de vert, a beau fumer devant eux, exhaler une vapeur chaude, appétissante, stomacale, rien ne les électrise.
La porte vitrée de l'antichambre s'ouvrant sur l'entrefaite, le couple, dont l'esprit n'est plus aux choses vulgaires, tressaute et lève des yeux timides. C'est Lydie, la cuisinière, seulement. Elle apporte une lettre. "Qui sait!... Voici peut-être que l'absent s'est décidé à écrire!" Mais, comme la domestique dit:
- Elle est de l'officier. Son soldat est dans la cuisine.
Un silence mortuaire s'établit, pendant lequel éclate, presque trop rude aux nerfs, le crépitement menu de l'enveloppe que le notaire déchire.
- Lis tout haut, va! fait Mme Morin.
Me Morin parcourt la lettre d'un regard bref, habitué à lire vite; son visage s'empourpre; ses mains tremblent; puis, des secondes s'amoncelant, très longues, il finit par obtempérer au désir de sa femme et par déclamer d'un ton nasillard:

                              "Monsieur et madame,

"J'ai l'honneur de vous annoncer que, pour célébrer notre dernière conquête, moi et le capitaine Stubinger, un ami, nous avons l'intention de nous enivrer au vin de Champagne. Je vous en préviens afin que vous ne vous étonniez pas du bruit qui s'ensuivra, naturellement.
"J'ai l'honneur, 

                                                                                                              Von Kalden"

P.S. Vous seriez bien aimable de me prêter votre piano, M. Stubinger adore la musique.

Scandalisée, on ne peut plus choquée de la soûlerie dont retentira sa maison, Mme Morin bat un moment des paupières. M. Morin se contente de murmurer:
- Pas une faute d'orthographe!... ces coquins-là sont étonnants!
Il ajoute au bout d'un silence:
- Un de ces jours, ce Von Kalden m'empruntera mes chemises!
On ne s'en dit pas plus, il a même fallu au vieux notaire, vu sa timidité, un vrai courage pour éjaculer son semblant de protestation; mais à la manière dont sa compagne et lui se jettent sur leur potage, brusquement, et l'avalent, il est de toute évidence qu'une formidable dose de ressentiment les enfièvre.
- Eh bien! demande Lydie, qu'est-ce que je dois répondre?
- Répondez que le piano est à la disposition de ces messieurs, déclare Me Morin.
Et le dîner se poursuit. Après le potage, un morceau de bœuf nature, et après le bœuf, une purée de pois.
L'officier de hussards rouges quittant sa chambre, sonnant des bottes, et, en un cliquetis de sabre, d'éperons, se dirigeant vers la Mouton-Noir, un hôtel voisin où il mange d'habitude, les Morin, à son passage contre leurs fenêtres, croisent un regard acerbe. Ils n'en continuent pas moins leur mastication énervée, sitôt le retour du silence; mais chaque minute les embrume, les ankylose davantage. Cependant, comme survient de nouveau la cuisinière, toute au besoin de son service, M. Morin s'informe, par hasard, du soldat qui naguère a descendu la lettre. Celui-ci est parti chercher un camarade, afin d'effectuer le transfert du piano.
- Vous êtes certaine, Lydie... bien, bien certaine?
- Oui, monsieur.
Les murs ne pouvant plus avoir d'oreilles, M. Morin éclate en phrases bilieuses, tonitruantes, d'une exaspération d'ailleurs compréhensible: " Voilà donc où on en est réduit!... à prêter ses pianos pour qu'un ennemi sans vergogne y chante ses victoires!... Quelle misère!... Pas moyen de refuser avec ça!... Un Erard venu de Paris, à si grand frais!... Et cet aplomb d'écrire, d'avertir une famille honorable qu'on lui troublera son sommeil, qu'elle ait à tolérer le vacarme d'une paire d'ivrognes jusqu'à on ne sait quelle heure!... Ah! les journaux avaient bien raison de le dire... l'armée allemande? un ramassis de Barbares... pis que les Huns!... pis que les Scythes! en remontant vers une époque plus ancienne!... Lui, Morin, ne veut de mal à personne, pas même à ces Prussiens de malheur; mais là, bone Deus, une nuit ou l'autre, si un coup de fusil le débarrassait de son hussard... Cristi!... Car, est-ce vivre que vivre à la merci d'un pareil vainqueur?"
Mme Morin essaye de calmer son mari, de le rappeler à des sentiments de haine moins turbulents; mais au diable les avis! le notaire sent la maison libre, et, au risque d'une digestion pénible, ne cesse de répéter: " Il n'y a pas de bon sens... pas de bon sens!... Aujourd'hui, c'est ceci! demain, ça sera autre chose!... L'indignité n'a pas de bornes."
- Nous sommes vieux, vois-tu, Pauline, finit-il néanmoins par dire, et c'est de nos cheveux blancs que ce matamore de Von Kalden abuse!... Ah! si Ernest était ici!...
- Mon Dieu, s'écrie Mme Morin. Comment peux-tu souhaiter que Ernest soit ici?... Pauvre Ernest!
Et elle ouvre la bouche pour affirmer que sa consolation, au contraire, est de savoir son fils dans l'incapacité d'être tué ou emprisonné devant elle, quand retentit le marteau de la porte cochère. M. Morin s'affuble aussitôt d'une physionomie béate.
La cuisinière a couru ouvrir. C'est pour le piano! et elle revient précédent deux soldats. Ils entrent, tandis que le notaire se dépêche de peler une poire. Leurs dolmans rouges approchent de la lumière. Ils sont petits, trapus, barbus, hauts en couleur. Ils déposent leurs sabres à un angle de la pièce, promènent un regard souriant sur la table, passent au salon, reparaissent en traînant le piano, le roule vers l'antichambre, et là, eins wenz ils l'empoignent, et sans précautions, avec des heurts contre les murailles, le montent au premier étage chez leur officier;
- Lydie, prenez les sabres, et fourrez-les moi où vous voudrez! ordonne M. Morin, bas, très bas.
Et comme en quelque sorte, c'est un vague esprit de revanche qui lui a dicté de telles paroles, il se redresse fièrement, et n'a plus cette rancune sourde qu'ont envers eux les gens qui sont très lâches et ne l'ignorent pas.
Leur dîner achevé, M. et Mme Morin entament une partie de piquet, une partie coutumière. Le notaire, dont les rêveries n'ont ni envergure, ni saveur, est fou des cartes, lui, cela occupe! Sa femme n'a d'aptitude pour aucun jeu. Nonobstant, esclave complaisante qu'une imbécile mère de province avait formée, elle en est arrivée presque à se délecter aux longs ennuis rentrés et aux monacales somnolences où dort l'intellect lorsque les doigts s'agitent.
Les deux soldats ont apporté un panier de vin de Champagne.
Neuf heures sonnant, après un échange de pensées veules, de phrases intermittentes, M. Morin propose d'aller se coucher. On répond au bonsoir de la cuisinière, on côtoie la porte silencieuse de l'officier prussien, et on pénètre dans la chambre où, jadis, Me Morin obtint les premières faveurs de son épousée. C'est le même lit d'acajou; le même papier à fleurs des champs, toujours propre; les mêmes meubles toujours luisants; les mêmes rideaux de reps; Il n'y a point de feu.
- Ne nous dévêtissons pas, veux-tu? propose Mme Morin. Installons-nous chacun dans un fauteuil. Comme ça, nous serons prêts à tous évènements.
On décoiffe la lampe de son abat-jour, afin de mieux voir autour de soi; on la remonte; on s'assied la face morne; et l'imagination de Mme Morin retourne vers son fils, du côté de la Loire: "Pense-t-il à elle, au moins?". La pluie ne cesse de tomber, de fouetter les vitres.
Et voici que les officiers de hussards arrivent du Mouton-Noir. Ils sont très gais, causent à gorge déployée.
M. et Mme Morin ne comprennent pas un mot d'allemand, mais au mur, de densité médiocre, les séparant seuls de leurs adversaires, ils reconstituent Von Kalden, son air gouailleur, ses moustaches jaunes, sa barbe séparée en deux pointes, et ils édifient, au gré d'une terreur latente, un Stubinger de stature colossale, à jambes torses, d'après sa voix, une voix rauque, dure, tranchante.
Un frottement d'allumettes contre une botte: paf! un bouchon saute, puis un second bouchon, aussitôt, et, plus rien une minute... Les officiers boivent sans doute... Ils toussent, crachent... L'un d'eux mâchonne quelques syllabes, l'autre lâche un rire gras... Le piano s'ouvre, gémi, égrène une série de gammes ascendantes.
- Le  trouvez-vous bon, Stubinger? demande Von Kalden en français.
Le capitaine répond:
- Il n'est pas maufais, mais on foit qu'il n'a jamais été joué que par des salicauds.
M. Morin ébauche une grimace; Mme Morin fait:
- Peut-être croient-ils que nous ne sommes pas là!... Tu devrais tousser...
Mais le notaire lui impose de se taire, avec le poing. Et on se remet à écouter.
Les officiers fument. On le remarque aux petits repos qu'ils prennent de temps en temps, pour aspirer, quand leur conversation n'explose pas.
- Est-ce que les idiots chez qui vous lochez sont confenables? s'écrie soudain Stubinger.
- Ils sont plats comme des chabraques, réplique Von Kalden.
Cela dit, un nouveau bouchon saute, va casser un globe quelconque. Fracas de verre sur du marbre.
M. Morin est devenu très pâle. Mme Morin, les paupières closes, semblent évanouie.
Alors, pendant deux heures interminables, les deux Prussiens se livrent à un charivari consciencieux, beuglent des morceaux d'opérettes, s'esclaffent, boivent, hurlent, jacassent, tantôt français, dès qu'il s'agit de décocher une ordure, tantôt allemand lorsque leur soûlerie n'a point de but.
Vers minuit, Von Kalden vomit dans sa cuvette; ensuite, histoire de s'amuser, Stubinger précipite un bouveau globe sur le parquet... On parle femmes, et le capitaine prétend qu'elles sont charmantes, à la maison publique du lieu. En ira-t-on quérir?... Ne se dérangera-t-on pas? Telle est la question, au suprême dégoût de Mme Morin.
Vers deux heures du matin, Stubinger s'étale par terre de toute sa longueur, et Von Kalden s'échine à le remettre sur pied. Celui-ci vomit encore, difficilement avec des râles, lugubrement, avec une toux saccadée; puis, comme il revit peu à peu, se sent de moins en moins malade, il juge drôle de vider ses déjections dans le piano. Stubinger exécute  la Marseillaise. L'Erard n'a plus la même voix.
Un profond silence tombant bientôt, M. et Mme Morin hasardent de se parler.
- Ils dorment!
- Penses-tu que nous puissions nous coucher?
- Oui... couchons-nous.
Le notaire s'enferme à clef, allume une veilleuse et l'on se déshabille;
Une alerte vint cependant clouer M. Morin au premier bouton de sa culotte, tandis que Mme Morin demeure pétrifiée. C'est Stubinger qui se traîne jusqu'à une fenêtre, l'ouvre, et, par la nuit pluvieuse, appelle!
- Hermann!... Her... mann...
Son ordonnance ne tarde point trop à le joindre. Le capitaine lui grimpe sur le dos et les voilà partis? Ils s'éloignent. Von Kalden n'a pas bougé.
Le couple Morin peut alors se mettre au lit; mais parce qu'il est moins terrifié, plus tranquille, a beaucoup supporté, a vu toutes ses idées, tout le respect qu'il avait de soi-même, son sens commun, son amour-propre bafoués, salis, blessés, il ne se contient plus et se met à fondre en larmes.
Et Mme Morin disant:
- Tu vois! comme il est heureux qu'Ernest ne soit pas ici... Il n'aurait jamais supporté cela, lui.
M. Morin répond simplement:
- C'est vrai!

                                                                                                                 Léon Hennique.

La Vie populaire, jeudi 10 décembre 1885.

lundi 29 juin 2015

Le piano.

Le piano.



Le piano, composition d'Edouard Morin.



La mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

jeudi 18 juin 2015

samedi 22 mars 2014

Les grandes industries à l'Exposition universelle.

Les Pleyel.


Ce nom de Pleyel est avant tout un nom artistique. Depuis trois quarts de siècle, il est lié au mouvement de l'industrie musicale, à laquelle, il a fait réaliser tant de progrès. Mais ces services, les Pleyel les ont rendus, justement, parce qu'ils étaient les dépositaires des traditions d'art les plus précieuses. Derrière Ignace Pleyel, il y a Joseph Haydn; et Camille Pleyel, second du nom, fut élevé et sacré musicien par Dussek, avant de prendre à son tour la direction de l'établissement universellement connu, auquel le nom de Pleyel reste indissolublement uni. C'est cette double nature qui rend attachantes et intéressantes la vie et l'activité d'Ignace Pleyel et de son fils Camille.
          
                                                                            I

Ignace Pleyel naquit près de Vienne en 1757. Il était le vingt-quatrième enfant d'un simple maître d'école et d'une jeune fille noble, née de Schallenberg, à laquelle sa famille donna pour cadeau de noces la malédiction d'usage. Pleyel n'eut donc pour entrée de jeu dans la vie que ses dispositions musicales, assez rares, il est vrai, pour lui concilier la bienveillance du comte Erdoedy, d'une grande famille hongroise, brillante et amie des arts aujourd'hui comme il y a un siècle. L'aristocratie hongroise a, de tout temps, beaucoup fait pour la musique et les musiciens. Un Esterhazy a été, pendant de longues années, protecteur de Haydn. Liszt a dû son éducation à un Szapary. Le comte Erdoedy, qui s'intéressait au jeune Pleyel, était un de ces magnats mélomanes qui entretenaient un orchestre particulier, et, en qualité de maître de chapelle, un compositeur, comme Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar, avait son théâtre avec Goethe et Schiller pour dramaturges.
Ignace Pleyel fut donc mis en pension chez Haydn, à Vienne, et y travailla la composition pendant cinq années. A l'école de ce maître, qui était la facilité incarnée, il dut beaucoup écrire, car Glück qui vit, dans sa dernière année d'études, l'élève favori de Haydn, lui dit tout en le complimentant: "Mon jeune ami, vous avez appris à mettre des notes sur le papier, il vous faut maintenant apprendre à retrancher toutes celles qui sont inutiles." Ils n'étaient pas tendres, les vieux maîtres; c'étaient de terribles pédagogues, qui n'auraient jamais inventé les diplomaties à longue échéance du professorat moderne. A quelques années de là, le renom d'Ignace Pleyel devait balancer en Italie, à Londres, à Paris, celui de Haydn, qui lui écrivait noblement et sans ombre de jalousie: "Tu ajoutes par tes travaux à notre talent musical à tous deux." Telles étaient les mœurs d'autrefois entre maîtres et élèves: la sévérité et la rigueur dans les années d'apprentissage; la franche admiration quand le disciple était hors de page.
Lorsque Pleyel fut maître de chapelle du comte Erdoedy, il demanda à voyager en Italie et y resta plus de trois ans, s'épanouissant, composant dans cette atmosphère de grâce et de production heureuse, qui inspirait au même moment Cimarosa et Paisiello.
Il fit jouer à Naples une Iphigénie, rentra à Vienne, remplit pendant deux ans ses devoirs chez le comte Erdoedy, et le quitta en 1783, pour diriger l'école de musique entretenue par l'évêque de Strasbourg, qui était alors le prince Rohan-Guéménée. C'est à Strasbourg que Pleyal ouvrit son portefeuille et donna, l'une après l'autre, les compositions: quators, symphonies, sonates pour piano qui, en peu d'années, lui valurent une réputation européenne. Le passage suivant d'une lettre de Mozart dit assez l'état qu'en faisaient les connaisseurs et même ses émules: "On a publié des quators d'un certain Pleyel, qui est élève de Joseph Haydn. Si vous ne les avez pas encore, tâchez de vous les procurer, cela en vaut la peine. Ils sont très bien écrits et très agréables. Vous reconnaîtrez aussitôt le maître. Quel bonheur pour la musique, si Pleyel pouvait nous remplacer Haydn."
La tempête révolutionnaire balaya le prince évêque de Strasbourg, qui donna le premier signal de l'émigration, mais laissa debout l'école de musique. Seulement, il fallut, pour parler le langage de l'époque, que Pleyel consacrât à la liberté des talents trop longtemps mis au service de la superstition. Compatriote de Marie-Antoinette, et maître de chapelle d'un prince évêque, il était doublement suspect. Il dut faire preuve de civisme. De là, une de ces œuvres qui ne seraient jamais sorties tout armées du cerveau du gracieux et pacifique disciple de Haydn: La révolution du 10 Août ou le Tocsin allégorique, dépeignant l'attaque des Tuileries par les sections et la chute de la royauté. La municipalité révolutionnaire qui lui imposa, en 1793, le sujet de cette espèce de symphonie, attacha à la personne de Pleyel un gendarme chargé de lui rappeler, par sa muette présence, la prison d'où il venait de sortir. Ce stimulant à son inspiration lui fit terminer en dix jours ce musical travail forcé. L'exécution eut lieu dans le chœur de la cathédrale. La municipalité avait mis à la disposition du compositeur tout ce qu'il mandait. On avait rassemblé des musiciens de tous les points du département. Pour un effet de tocsin d'alarme, Pleyel avait besoin de cloches. On en conservait à l'Arsenal plus de trois cents, enlevées aux églises de la contrée pour être fondues en canons. Pleyel en choisit sept qui donnaient bien l'échelle de la gamme.
L'introduction de cette symphonie-cantate descriptive exprime le réveil révolutionnaire du peuple; puis un déchaînement orchestral figure l'attaque des Tuileries. Tout à coup retentit le premier appel du tocsin; les tambours battent la générale. Au milieu des mille bruits de la mêlée, on distingue le chant des royalistes: Ô Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne. Le canon retentit; les résistances sont vaincues; l'orchestre s'apaise et tout se termine par un chœur énorme: Le peuple est sauvé, la victoire est à nous!
La municipalité, convaincue que l'auteur d'une musique aussi explosive ne pouvait être qu'un bon patriote, débarrassa Pleyel de son gendarme.
La révolution du 10 Août ou le Tocsin allégorique fut encore exécuté deux fois à Strasbourg en 1798 et 1799. L'oeuvre n'a jamais été imprimée. Elles existait à Strasbourg jusqu'à la dernière guerre. A-t-elle échappé au bombardement? Il serait curieux d'en avoir des nouvelles en cette année du Centenaire.
Pleyel profita de sa liberté pour retourner à Londres, où il avait déjà donné des concerts, diriger des musiques moins orageuses et pour des Mécénes plus surs.
Cependant, nous le retrouvons, en 1796, à Paris, où il écrivit encore plus d'une pièce de circonstance pour des fêtes nationales. Quelques années après, il renonçait à la composition pour se faire éditeur de musique et fonder sa maisons de pianos. dans la première partie de sa vie, cette force de travail et cette facilité qui nous étonnent toujours chez les vieux maîtres, lui avaient dicté vingt-neuf symphonies, cinq livres de quintettes, cinquante et un quatuors, trios et duos, des sonates pour piano, dont il jouait avec grande distinction, et bien d'autres œuvres encore, sans compter une autre série de quatuors qui sont restés inédits.



Pleyel, éditeur de musique et facteur de piano, n'était pas une exception à l'époque. Muzio Clementi, dont les compositions et le Gradus ad Parnassum sont toujours classiques, s'était mis, lui aussi, à la tête d'une maison d'édition à Londres. En l'an II de la République, Cherubini, Méhul, Kreutzer, le violoniste Rode, Isouard, qui a composé de charmants opéras-comiques sous le nom de Nicolo, et Boïeldieu, s'étaient associés et avaient ouvert un magasin de musique rue de la Loi, vis-à-vis la rue de Ménars. On y trouvait les opéras et autres compositions des associés, "ainsi que des cordes de Naples de première qualité et à un prix modéré". Ces indications sont extraites de la circulaire envoyée par ces messieurs à Pleyel, avec qui ils voulaient entrer en relation d'affaires.
Le sextuor d'artistes ne put pousser bien loin cet essai de commerce. Les dilétantes trouvèrent bientôt les opéras de Cherubini et de Méhul chez Pleyel, qui centralisa toute musique, sérieuse ou à la mode. Ignace Pleyel devint l'éditeur de ses émules, soit français, soit étrangers: Cramer, Steibelt, Ries, son vieux maître Haydn et le plus grand de tous: Beethoven.



Les archives de la maison, ouvertes libéralement à M. Comettant, qui a fait profiter le public de son butin, ces archives précieuses, contiennent, entre autre titre de noblesse artistique, des lettres de Beethoven, lettres d'amitié et lettres d'affaires. Nous y lisons avec grande curiosité les conditions modestes auxquelles cet homme de génie offre en un lot sept grandes compositions dont une seule suffirait aujourd'hui pour faire la fortune en même temps que la gloire d'un musicien. Pour une de ses symphonies, l'ouverture de Coriolan, son concerto de violon, trois quatuors, un de ses concertos pour piano et la transcription du concerto de violon, Beethoven demande à Pleyel douze cents florins d'Augsbourg (environ trois mille francs une fois payés!)


II

Camille Pleyel, qui devait porter à un si haut degré le nom et l'importance de la maison fondée par son père, avait fait les mêmes études profondes et complètes de pianiste et de compositeur. Il ne pouvait avoir de maître plus attentif, plus sévère, nourri d'une meilleure doctrine, qu'Ignace Pleyel. On peut dire que ce travailleur infatigable l'avait mis, comme Ponocrates, le précepteur modèle selon Rabelais, en si bonne discipline, qu'il ne perdait heure du jour. Les mêmes archives auxquelles nous avons déjà fait, après M. Comettant, un ou deux emprunts, conservent un règlement de travail que Camille Pleyel s'était dressé lui-même, et où il passait jour par jour, entre sept heures du matin et minuit, du piano au chant, du chant au piano, du piano à la lecture et à la danse avec encore quatre heures de piano pour finir la journée. Camille Pleyel avait étudié le piano avec Dussek, dont il reçut une si forte empreinte qu'il put en transmettre à son tour la tradition et le style à sa femme, Mme Camille Pleyel, dont le talent, déjà mûr, en fut transformé et porté au point de grandeur que toute l'Europe musical a admiré. Rappelons, en passant, le jugement de Liszt sur l'artiste qui tint un rang éminent dans le cénacle des virtuoses qui ont été chez eux, sous le toit des Pleyel: "Il est des pianistes très habiles qui se sont ouvert de brillantes routes et ont obtenu d'immenses succès par certains procédés à eux familiers. Mais il n'existe qu'une seule école appropriée  à l'art dans toute son extension, c'est celle de Mme Pleyel."



Camille Pleyel passa la plus grande partie de sa jeunesse à Londres, où son père avait laissé de si brillants souvenirs, et s'y fit connaître avantageusement par un certain nombre d’œuvres de musique de chambre. Il fit aussi un voyage au lieu natal de sa famille et put voir encore, à Vienne, le vieux Haydn, alors âgé de soixante-quatorze ans, dans une jolie maison très bien meublée, mais vivant seul. "Nous l'avons trouver tenant un chapelet dans ses mains, et je crois qu'il passe presque toute sa journée à prier". Le jeune Pleyel vit aussi Beethoven, dont l'étrange et le bourru l'étonna: "C'est un petit trapu, le visage grêlé et d'un abord très malhonnête. Cependant, quand il a su que c'était Pleyel, il est devenu un peu plus honnête; mais comme il avait affaire, nous n'avons pu l'entendre;"
Quelques jours après, Camille Pleyel a cette bonne fortune. Son impression de jeune musicien bien stylé, de classique, un peu timoré sans doute, en face de ce volcan, est bien amusante en face de tant d'ingénuité: "Il a infiniment d'exécution, mais il n'a pas d'école, et son exécution n'est pas finie, c'est à dire que son jeu n'est pas pur. Il a beaucoup de feu, mais il tape un peu trop; il fait des difficultés diaboliques, mais il ne les fait pas tout à fait nettes. Cependant, il m'a fait grand plaisir en préludant... Il fait tout ce qui lui vient dans la tête, et il ose tout."
Nous trouvons dans cette même lettre une réflexion étonnante, quand on pense que Vienne possédait à cette époque Haydn, dont l'oeuvre était achevée, Beethoven, alors en pleine fécondité et Schubert dont les premiers essais révélaient déjà le génie. Cependant Camille Pleyel écrit: "On est bien moins connaisseur en bonne musique ici qu'à Paris, et Haydn n'est pas estimé comme il devrait l'être. Cependant les quatuors de papa ont fait et font du bruit."



En 1824, Camille Pleyel se consacra à son tour entièrement à la fabrication et au perfectionnement continu des pianos, qu'il réussit, avec l'aide de Kalkbrenner, à doter de progrès notables, parce que lui-même et son associé avaient entendu et pratiqué l'instrument en artistes et en savaient par eux-mêmes les ressources et les lacunes. Cette tradition artistique est toujours vivante dans la maison et donne le secret de l'importance des innovations qui lui sont propres. On n'a pas oublié que M. Auguste Wolff, qui dirigea l'établissement Pleyel après le fils du fondateur, était lui-même lauréat du conservatoire et exécutant consommé avant d'aborder les difficiles problèmes de la mécanique du piano.



A côté de ses ateliers, de son laboratoire pour ainsi parler, Camille Pleyel tenait tout ouvertes les portes de ce salon musical qui avait été si brillamment inauguré dans les premières années du siècle par des virtuoses tels que Cramer, Steibelt et Moschelès. Au temps de Camille Pleyel, l'étoile de ce salon, hospitalier à tous les talents, et qui a plusieurs fois été le centre sonore du génie, n'était autre que Chopin. "Chopin, à écrit Liszt dans sa biographie du maître polonais, affectionnait les pianos Pleyel, particulièrement à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de leur facile toucher". Il disait lui-même: "Quand je suis mal disposé, je joue sur un piano de ***, et j'y trouve facilement un son tout fait. Mais quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano Pleyel."


III

En 1813, six ans après la fondation de sa maison de pianos, Ignace Pleyel écrivait à son fils: "Nous avons fabriqué trente et un pianos, depuis le 1er janvier, presque tous grands; tu vois que je ne m'endors pas et que j'arriverai facilement à cinquante pianos cette année, et peut être au delà."
Que dirait le premier des Pleyel, s'il revivait trois quarts de siècle à peine écoulés, et s'il apprenait qu'une force mystérieuse, et qu'il n'a point connue, animant ses ateliers décuplés, crée non seulement pour la France et l'Europe, mais pour les points les plus reculés du monde musical, près de trois mille pianos par an!
En terminant les portraits de ces deux hommes qui ont pénétré d'art l'industrie musicale, nous voudrions donner en quelques mots l'idée des innovations que la maison Pleyel a réalisées, surtout dans ces dernières années, et qui se trouvent réunies dans la très intéressante exposition de cet établissement. Il fallait aux concertos foudroyants de Rubinstein, aux compositions polyphoniques de César Franck, qui demandent au piano la grandeur et l'ampleur de l'orgue, un instrument transformé, qui, sans changer de nature, sans rien perdre de son charme, gagne en intensité et en vigueur, et ajoute, pour ainsi dire, à sa palette de sons, des couleurs et des nuances nouvelles.



C'est ce que les artistes éminents dont les pianos Pleyel sont les favoris feront entendre au grand public international de l'Exposition, après le public plus restreint des dilettantes et des musiciens, qui a pu déjà apprécier les ressources qu'ajoutent à l'instrument les derniers progrès étudiés et résolus dans les ateliers Pleyel: la harpe éolienne, dont le nom dit suffisamment l'effet, la pédale harmonique, qui rend à volonté les basses continues, le pédalier, jusqu'ici privilège de l'orgue et qui ajoute ad libitum au piano deux octaves nourrissant la basse. N'oublions pas le clavier transpositeur, qui supprime tant de difficultés pour l'accompagnement du chant ou la musique d'ensemble en mettant, par un mécanisme très simple, le morceau et son accompagnement à portée de la voix ou de l'instrument pour lequel il n'était pas primitivement écrit.
L"exposition des pianos Pleyel et les ateliers d'où ils sortent donnent une impression unique du mélange intime de la force et de la délicatesse. A Saint-Denis, on voit un chantier de bois grand comme un village, qui représente en troncs d'arbres une fortune, et une collection d'essences rassemblées des deux mondes. Dans cette même usine travaillent côte à côte des scies à vapeur qui occupent toute la hauteur d'un atelier et entrent en quelques secondes au cœur des chênes les plus durs, et des rubans d'acier aux dents imperceptibles comme celles des rongeurs, ou des lames grandes tout au plus comme des scalpels qui servent à débiter des feuilles d'ivoire ou à séparer en tablettes le bois des touches. Ces mille instruments, ces mille efforts puissant ou menus, travail de cyclope et travail de femme, créent la nature, et, âme double du piano, cet être qui semble vivant, moitie Caliban, moitie Ariel, qui tonne sous la main d'un Rubinstein ou d'un Saint-Saëns, et chante comme une harpe sous les doigts d'un Diémer ou d'une Roche-Miclos.

                                                                                                Destouches.

Revue Illustrée, Juin 1889-Décembre 1889.

mercredi 4 septembre 2013

Les trouvailles de l'ingéniosité.

Le tourne-page à air comprimé.

Est-il rien de plus énervant pour les artistes, gens particulèrement nerveux, que cet agaçant arrêt dans le rhytme d'un morceau, chaque fois qu'il faut tourner une page !



Imaginez qu'il y ait sous le pied du pianiste une poire en caoutchouc posée sur le parquet et que l'air ainsi comprimé se rende par un tube jusqu'à un système de déclanchement. Il faut prendre soin de pincer préalablement chacun des feuillets sur une série de petites tiges disposées ad hoc.
A chaque pression du pied, une des pages se tournera comme d'elle-même, avec la plus grande régularité.


Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1e février 1903.