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lundi 25 janvier 2021

 Inoubliable nuit.


C'est en province, durant la guerre, à un des angles de la place de la grand'rue d'une petite ville battue par une pluie torrentielle, au rez-de-chaussée d'un logis bourgeois, dans une salle à manger propre, laide et d'aspect glacial.
M. Morin, notaire et Mme Morin viennent de se mettre à table.
Des bûches flambent derrière un garde-feu; un gros chat jaune, sur une chaise, est occupé à se lisser le poil; un coucou tictaque éperdument; et, coiffée d'un abat-jour transparent rose, une lampe, du haut de son trépied, fait miroiter la bouteille, les cristaux et les deux couverts placés l'un vis-à-vis de l'autre.
M. Morin, un mafflu blême, orné d'un cordon de barbe blanche, n'est pas gai du tout. L'œil atone, la face navrée, il pense à la reddition de Metz, que son deuxième clerc sort de lui conter. Quant à Mme Morin, l'ouïe au clapotis de l'averse présente, elle s'absorbe en la vision de son unique fils, un mobile, dont elle ne reçoit guère de nouvelles, et qu'elle se figure blessé, mourant au coin de quelque taillis, là-bas, bien loin, du côté de la Loire.
Elle ne veut point parler, dissimule ses inquiétudes, de peur de les communiquer à M. Morin, le pauvre homme est assez éprouvé pour ça! Mais elle manque de pleurer tout à coup, malgré sa vaillance, quand lui surgit le souvenir de l'officier prussien, du lieutenant de hussards rouges qui, maintenant, détient la chambre de son petit, la chambre contiguë à la leur, la chambre où celui-ci grillait tant de se retrouver jadis, aux approches des vacances.
La bonne femme est affligée d'une épaisseur de tonne. Ses joues menacent de gagner sa poitrine, sa poitrine de couler sur son ventre, son ventre de choir à terre. Toutefois, depuis le départ d'Ernest, le mobile, sa chevelure a commencé de grisonner.
Et M. et Mme Morin sont là, leur serviette au cou, l'âme perdue. La soupière, une belle soupière luisante, liserée de vert, a beau fumer devant eux, exhaler une vapeur chaude, appétissante, stomacale, rien ne les électrise.
La porte vitrée de l'antichambre s'ouvrant sur l'entrefaite, le couple, dont l'esprit n'est plus aux choses vulgaires, tressaute et lève des yeux timides. C'est Lydie, la cuisinière, seulement. Elle apporte une lettre. "Qui sait!... Voici peut-être que l'absent s'est décidé à écrire!" Mais, comme la domestique dit:
- Elle est de l'officier. Son soldat est dans la cuisine.
Un silence mortuaire s'établit, pendant lequel éclate, presque trop rude aux nerfs, le crépitement menu de l'enveloppe que le notaire déchire.
- Lis tout haut, va! fait Mme Morin.
Me Morin parcourt la lettre d'un regard bref, habitué à lire vite; son visage s'empourpre; ses mains tremblent; puis, des secondes s'amoncelant, très longues, il finit par obtempérer au désir de sa femme et par déclamer d'un ton nasillard:

                              "Monsieur et madame,

"J'ai l'honneur de vous annoncer que, pour célébrer notre dernière conquête, moi et le capitaine Stubinger, un ami, nous avons l'intention de nous enivrer au vin de Champagne. Je vous en préviens afin que vous ne vous étonniez pas du bruit qui s'ensuivra, naturellement.
"J'ai l'honneur, 

                                                                                                              Von Kalden"

P.S. Vous seriez bien aimable de me prêter votre piano, M. Stubinger adore la musique.

Scandalisée, on ne peut plus choquée de la soûlerie dont retentira sa maison, Mme Morin bat un moment des paupières. M. Morin se contente de murmurer:
- Pas une faute d'orthographe!... ces coquins-là sont étonnants!
Il ajoute au bout d'un silence:
- Un de ces jours, ce Von Kalden m'empruntera mes chemises!
On ne s'en dit pas plus, il a même fallu au vieux notaire, vu sa timidité, un vrai courage pour éjaculer son semblant de protestation; mais à la manière dont sa compagne et lui se jettent sur leur potage, brusquement, et l'avalent, il est de toute évidence qu'une formidable dose de ressentiment les enfièvre.
- Eh bien! demande Lydie, qu'est-ce que je dois répondre?
- Répondez que le piano est à la disposition de ces messieurs, déclare Me Morin.
Et le dîner se poursuit. Après le potage, un morceau de bœuf nature, et après le bœuf, une purée de pois.
L'officier de hussards rouges quittant sa chambre, sonnant des bottes, et, en un cliquetis de sabre, d'éperons, se dirigeant vers la Mouton-Noir, un hôtel voisin où il mange d'habitude, les Morin, à son passage contre leurs fenêtres, croisent un regard acerbe. Ils n'en continuent pas moins leur mastication énervée, sitôt le retour du silence; mais chaque minute les embrume, les ankylose davantage. Cependant, comme survient de nouveau la cuisinière, toute au besoin de son service, M. Morin s'informe, par hasard, du soldat qui naguère a descendu la lettre. Celui-ci est parti chercher un camarade, afin d'effectuer le transfert du piano.
- Vous êtes certaine, Lydie... bien, bien certaine?
- Oui, monsieur.
Les murs ne pouvant plus avoir d'oreilles, M. Morin éclate en phrases bilieuses, tonitruantes, d'une exaspération d'ailleurs compréhensible: " Voilà donc où on en est réduit!... à prêter ses pianos pour qu'un ennemi sans vergogne y chante ses victoires!... Quelle misère!... Pas moyen de refuser avec ça!... Un Erard venu de Paris, à si grand frais!... Et cet aplomb d'écrire, d'avertir une famille honorable qu'on lui troublera son sommeil, qu'elle ait à tolérer le vacarme d'une paire d'ivrognes jusqu'à on ne sait quelle heure!... Ah! les journaux avaient bien raison de le dire... l'armée allemande? un ramassis de Barbares... pis que les Huns!... pis que les Scythes! en remontant vers une époque plus ancienne!... Lui, Morin, ne veut de mal à personne, pas même à ces Prussiens de malheur; mais là, bone Deus, une nuit ou l'autre, si un coup de fusil le débarrassait de son hussard... Cristi!... Car, est-ce vivre que vivre à la merci d'un pareil vainqueur?"
Mme Morin essaye de calmer son mari, de le rappeler à des sentiments de haine moins turbulents; mais au diable les avis! le notaire sent la maison libre, et, au risque d'une digestion pénible, ne cesse de répéter: " Il n'y a pas de bon sens... pas de bon sens!... Aujourd'hui, c'est ceci! demain, ça sera autre chose!... L'indignité n'a pas de bornes."
- Nous sommes vieux, vois-tu, Pauline, finit-il néanmoins par dire, et c'est de nos cheveux blancs que ce matamore de Von Kalden abuse!... Ah! si Ernest était ici!...
- Mon Dieu, s'écrie Mme Morin. Comment peux-tu souhaiter que Ernest soit ici?... Pauvre Ernest!
Et elle ouvre la bouche pour affirmer que sa consolation, au contraire, est de savoir son fils dans l'incapacité d'être tué ou emprisonné devant elle, quand retentit le marteau de la porte cochère. M. Morin s'affuble aussitôt d'une physionomie béate.
La cuisinière a couru ouvrir. C'est pour le piano! et elle revient précédent deux soldats. Ils entrent, tandis que le notaire se dépêche de peler une poire. Leurs dolmans rouges approchent de la lumière. Ils sont petits, trapus, barbus, hauts en couleur. Ils déposent leurs sabres à un angle de la pièce, promènent un regard souriant sur la table, passent au salon, reparaissent en traînant le piano, le roule vers l'antichambre, et là, eins wenz ils l'empoignent, et sans précautions, avec des heurts contre les murailles, le montent au premier étage chez leur officier;
- Lydie, prenez les sabres, et fourrez-les moi où vous voudrez! ordonne M. Morin, bas, très bas.
Et comme en quelque sorte, c'est un vague esprit de revanche qui lui a dicté de telles paroles, il se redresse fièrement, et n'a plus cette rancune sourde qu'ont envers eux les gens qui sont très lâches et ne l'ignorent pas.
Leur dîner achevé, M. et Mme Morin entament une partie de piquet, une partie coutumière. Le notaire, dont les rêveries n'ont ni envergure, ni saveur, est fou des cartes, lui, cela occupe! Sa femme n'a d'aptitude pour aucun jeu. Nonobstant, esclave complaisante qu'une imbécile mère de province avait formée, elle en est arrivée presque à se délecter aux longs ennuis rentrés et aux monacales somnolences où dort l'intellect lorsque les doigts s'agitent.
Les deux soldats ont apporté un panier de vin de Champagne.
Neuf heures sonnant, après un échange de pensées veules, de phrases intermittentes, M. Morin propose d'aller se coucher. On répond au bonsoir de la cuisinière, on côtoie la porte silencieuse de l'officier prussien, et on pénètre dans la chambre où, jadis, Me Morin obtint les premières faveurs de son épousée. C'est le même lit d'acajou; le même papier à fleurs des champs, toujours propre; les mêmes meubles toujours luisants; les mêmes rideaux de reps; Il n'y a point de feu.
- Ne nous dévêtissons pas, veux-tu? propose Mme Morin. Installons-nous chacun dans un fauteuil. Comme ça, nous serons prêts à tous évènements.
On décoiffe la lampe de son abat-jour, afin de mieux voir autour de soi; on la remonte; on s'assied la face morne; et l'imagination de Mme Morin retourne vers son fils, du côté de la Loire: "Pense-t-il à elle, au moins?". La pluie ne cesse de tomber, de fouetter les vitres.
Et voici que les officiers de hussards arrivent du Mouton-Noir. Ils sont très gais, causent à gorge déployée.
M. et Mme Morin ne comprennent pas un mot d'allemand, mais au mur, de densité médiocre, les séparant seuls de leurs adversaires, ils reconstituent Von Kalden, son air gouailleur, ses moustaches jaunes, sa barbe séparée en deux pointes, et ils édifient, au gré d'une terreur latente, un Stubinger de stature colossale, à jambes torses, d'après sa voix, une voix rauque, dure, tranchante.
Un frottement d'allumettes contre une botte: paf! un bouchon saute, puis un second bouchon, aussitôt, et, plus rien une minute... Les officiers boivent sans doute... Ils toussent, crachent... L'un d'eux mâchonne quelques syllabes, l'autre lâche un rire gras... Le piano s'ouvre, gémi, égrène une série de gammes ascendantes.
- Le  trouvez-vous bon, Stubinger? demande Von Kalden en français.
Le capitaine répond:
- Il n'est pas maufais, mais on foit qu'il n'a jamais été joué que par des salicauds.
M. Morin ébauche une grimace; Mme Morin fait:
- Peut-être croient-ils que nous ne sommes pas là!... Tu devrais tousser...
Mais le notaire lui impose de se taire, avec le poing. Et on se remet à écouter.
Les officiers fument. On le remarque aux petits repos qu'ils prennent de temps en temps, pour aspirer, quand leur conversation n'explose pas.
- Est-ce que les idiots chez qui vous lochez sont confenables? s'écrie soudain Stubinger.
- Ils sont plats comme des chabraques, réplique Von Kalden.
Cela dit, un nouveau bouchon saute, va casser un globe quelconque. Fracas de verre sur du marbre.
M. Morin est devenu très pâle. Mme Morin, les paupières closes, semblent évanouie.
Alors, pendant deux heures interminables, les deux Prussiens se livrent à un charivari consciencieux, beuglent des morceaux d'opérettes, s'esclaffent, boivent, hurlent, jacassent, tantôt français, dès qu'il s'agit de décocher une ordure, tantôt allemand lorsque leur soûlerie n'a point de but.
Vers minuit, Von Kalden vomit dans sa cuvette; ensuite, histoire de s'amuser, Stubinger précipite un bouveau globe sur le parquet... On parle femmes, et le capitaine prétend qu'elles sont charmantes, à la maison publique du lieu. En ira-t-on quérir?... Ne se dérangera-t-on pas? Telle est la question, au suprême dégoût de Mme Morin.
Vers deux heures du matin, Stubinger s'étale par terre de toute sa longueur, et Von Kalden s'échine à le remettre sur pied. Celui-ci vomit encore, difficilement avec des râles, lugubrement, avec une toux saccadée; puis, comme il revit peu à peu, se sent de moins en moins malade, il juge drôle de vider ses déjections dans le piano. Stubinger exécute  la Marseillaise. L'Erard n'a plus la même voix.
Un profond silence tombant bientôt, M. et Mme Morin hasardent de se parler.
- Ils dorment!
- Penses-tu que nous puissions nous coucher?
- Oui... couchons-nous.
Le notaire s'enferme à clef, allume une veilleuse et l'on se déshabille;
Une alerte vint cependant clouer M. Morin au premier bouton de sa culotte, tandis que Mme Morin demeure pétrifiée. C'est Stubinger qui se traîne jusqu'à une fenêtre, l'ouvre, et, par la nuit pluvieuse, appelle!
- Hermann!... Her... mann...
Son ordonnance ne tarde point trop à le joindre. Le capitaine lui grimpe sur le dos et les voilà partis? Ils s'éloignent. Von Kalden n'a pas bougé.
Le couple Morin peut alors se mettre au lit; mais parce qu'il est moins terrifié, plus tranquille, a beaucoup supporté, a vu toutes ses idées, tout le respect qu'il avait de soi-même, son sens commun, son amour-propre bafoués, salis, blessés, il ne se contient plus et se met à fondre en larmes.
Et Mme Morin disant:
- Tu vois! comme il est heureux qu'Ernest ne soit pas ici... Il n'aurait jamais supporté cela, lui.
M. Morin répond simplement:
- C'est vrai!

                                                                                                                 Léon Hennique.

La Vie populaire, jeudi 10 décembre 1885.

mardi 8 décembre 2020

Croquis d'après nature. 


Maître Rativeau, notaire, rue Joquelet, s'appelle Armand de son petit nom: c'est un notaire à l'eau de rose, un notaire jeune encore et très bichonné. Lorsque quelqu'un, le relançant au fond de son étude où il lit les journaux des boulevards, lui demande un instant d'audience, il répond presque toujours:
- Adressez-vous à mon second clerc;
- Permettez, monsieur Rativeau, c'est que l'affaire est importante; j'aurais préféré que vous-même...
- Alors, c'est bien différent. Parlez à mon premier clerc.
Le premier clerc, M. Guignard, est l'âme de la maison. Il a toute la confiance de M. Armand, pardon, de maître Rativeau, et la mérite absolument, comme il a eu et mérité celle des patrons qui ont précédé celui-ci. C'est dans son cabinet à lui que s'élaborent les travaux de conséquence. Il y a vu passer plusieurs générations de clients. Il les connait ou les a connus par leurs noms, et, quoique presque sexagénaire, il se rappelle par le menu l'histoire de leurs intérêts, c'est à dire en somme leur propre histoire.
La sienne, à lui, dame! elle tient ou paraît tenir dans ces deux mots: travail et prosaïsme.
Un matin de l'été dernier, il était dans son fauteuil de maroquin vert, devant un large bureau où s'amoncelait le papier timbré. Bien seul et bien tranquille, il réfléchissait mollement à une donation entre vifs dont il s'était chargé de rédiger l'acte. Ses regards, éteints par une vague somnolence, se promenaient machinalement sur les cartons verts qui cachaient les murs. Il ne se sentait pas en train. Son déjeuner lui pesait un peu. Le temps lourd le faisait souffler. Les petites misères du célibataire qui ne "se fait pas tout jeune" et qui s'alourdit le préoccupaient au moins autant que la donation entre vifs. En sorte que, pour le moment, la formule: travail et prosaïsme ne se réalisait qu'à moitié; le travail languissait; mais, en revanche, le prosaïsme, plus florissant que jamais, s'étalait avec magnificence sur la personne du maître clerc, depuis l'opulent abdomen jusqu'aux bouffissures des joues.
On frappa discrètement à la porte.
- Entrez! dit M. Guignard en réprimant au bâillement.
Une dame parut, une bonne dame d'une cinquantaine d'années, mise avec goût mais sans recherche.
- Madame Cardy! s'écria le gros homme un peu réveillé.
Il fit un effort, se leva, avança au fauteuil.
- Je vous dérange?... demanda Mme Cardy en s'asseyant.
- Oh! nullement, chère madame. J'ai toujours du plaisir à vous voir. Très sincèrement. Cela me rajeunit. Et ce plaisir n'est que trop rare...
- C'est votre faute, monsieur Guignard. Vous m'avez si bien conseillée, si bien dirigée dans le débrouillement de mes affaires depuis la mort de mon mari, que maintenant je commence à voir clair dans cette affreuse bouteille à l'encre, et n'ai plus besoin de vous importuner aussi souvent.
M. Guignard fut sur le point de répondre une galanterie. Il se retint:
- J'ai fait, dit-il simplement, comme j'aurais fait pour ma sœur.
- Je ne sais comment vous remercier.
- Tout entier à votre service. Dire que je vous ai vue à quinze ans!... Voyons, parlons affaire. Qu'y a-t-il de nouveau?
Il s'enfonça dans le dossier de son siège, joignit les mains sur la proéminence de son vaste gilet, fit tourner lentement ses pouces et, la tête un peu renversée, ferma les paupières à demi. C'était son attitude officielle, celle d'un homme prêt à écouter et à se recueillir. Le simple mortel faisait place au maître clerc, et le maître clerc devenait machine à consultations.
- Voici la chose, dit Mme Cordy. mon fils aîné sera majeur dans trois semaines. Je suis sa tutrice. J'ai des comptes de tutelle à rendre, n'est-ce pas? Quelles formalités me faut-il remplir.
- Article 469, dit aussitôt M. Guignard en nasillant un peu: tout tuteur est comptable de sa gestion lorsqu'elle finit... Article 471: le compte définitif de tutelle sera rendu aux dépens du mineur lorsqu'il aura atteint... Ah! çà! mais, s'écria-t-il tout à coup en changeant de ton, votre fils a donc ses vingt et un ans?
- Mais certainement, cher monsieur.
- C'est inouï: comme les années passent! comme elles passent!...
- Hélas! vous ne savez donc pas que je pourrais avoir une fille de vingt-six ans si la mort?...
- Oui, je me rappelle, chère madame. Mon Dieu! mon Dieu!... Tout cela ne nous fait pas jeunes!...
Il songea de nouveau durant quelques secondes. Puis reprenant son nasillement:
- Il faut convoquer le conseil de famille. Ce conseil, article 407, sera composé, non compris le juge de paix, de six parents ou alliés... Moitié du côté paternel, moitié du côté maternel.
- Ah! voilà la difficulté, monsieur Guignard. De mon côté, je ne vois plus de parents ni d'alliés. Je n'ai plus personne.
- C'est comme moi. Seul au monde, chère madame. Vous, du moins, vous avez des enfants. Ils vous font un passé et un avenir. Et puis... et puis... vous êtes encore une jeune femme!
Il dit cela comme se parlant à lui-même. Il le dit sans la moindre intention de galanterie. Ces mots "jeune femme" partaient d'un sentiment sincère. Il voyait Mme Cardy à travers ses souvenirs. Ses souvenirs, ce jour-là lui revenaient à l'improviste et il s'y laissait aller bonnement.
Non, certes, elle n'était plus jeune, la bonne dame. Elle paraissait son âge, ni plus ni moins: cinquante ans ou bien près. Mais, il faut le dire, son visage était resté agréable. Ses yeux d'un bleu très clair et sans fadeur, donnait un je ne sais quoi de limpide et de bien vivant à sa physionomie. on y lisait comme à livre ouvert un cœur droit, un esprit sans visées extraordinaires, mais sain et cultivé, une existence qui pouvait avoir des ombres, mais nulle tache. Sur cette figure de petite bourgeoise, souriait une finesse tempérée de bonté, une pointe de cet enjouement naturel dont l'âge ne détruit point la grâce. Dans la bonne femme, il y avait de la parisienne, et dans la Parisienne il y avait de l'honnête femme.
Au reste, il n'est pas impossible qu'elle eût été très jolie.
Elle fut un peu décontenancée par les derniers mots de M. Guignard, qu'elle prit pour un compliment. Elle se tut, et laissa le maître clerc continuer;
- Le conseil de famille, reprit-il, se tiendra au domicile du mineur: Neuilly, n'est-ce pas?... Neuilly!... C'est là aussi que j'ai été mineur (et il souriait tristement), et vous également, chère madame. A défaut d'alliés, on prendra des amis de la famille. Vous avez bien des amis, j'espère?... moi, par exemple, me voulez-vous?...
- Certes, monsieur Guignard! Je ne sais comment...
- Me remercier, c'est convenu. Vous me désignerez les autres, et je leur écrirai sans préjudice de la démarche de politesse que vous leur devrez. Neuilly, cela leur fera faire une promenade; et à moi, cela me fera un pèlerinage. C'est là-bas que nous nous sommes connus gamins, tout gamins, vous rappelez-vous? Oh! Dieu, quand je pense que je vous ai tutoyée! Je faisais déjà mon droit que vous étiez encore en pension. Mais il y avait les vacances, il y avait le grand jardin, où nos deux familles se réunissaient en été, le soir, pour voisiner... j'étais un grand fou, un grand sot... j'ai manqué ma vie...
Ici, sa voix se mit à trembler légèrement.
- Que voulez-vous? continua-t-il. Les bévues de la jeunesse!... Je suis resté seul avec mes belles idées d'indépendance. Vous vous êtes mariée. Chacun est allé de son côté... Comme tout cela est loin! Et comme je me le rappelle! et comme vous étiez jolie!...
- Oh! monsieur Guignard, interrompit Mme Cardy un peu troublée, quelle illusion voulez-vous me donner là? des illusions à notre âge!...
- A mon âge, voulez-vous dire. Vous avez raison, ce serait ridicule, si c'était illusion de ma part. Je ne sais pas ce que j'ai, aujourd'hui, de remuer tous ces souvenirs. c'est plus fort que moi...
Alors, d'un mouvement qui ressemblait à un élan contenu, il prit la main de sa visiteuse:
- Madame, chère madame... il y a un détail que vous ne connaissez pas: c'est que je vous ai aimée, bien aimée, longuement aimée... lorsqu'il n'était plus temps! Est-ce drôle, hein?... un clerc de notaire!
Et, tout à coup, Mme Cardy qui, de ses yeux limpides, le regardait avec une surprise profonde, vit briller quelque chose au coin de ses paupières: c'était une larme.
Et cette larme lui parut si touchante, si bonne, si cordiale, et il mit tant de choses dans l'émotion discrète de cet aveu si tardif, qu'elle aussi, à son tour, elle aperçut le bonhomme à travers ses souvenirs: plus de rides, plus d'embonpoint, plus de difformités vulgaires... Dans l'atmosphère lourde du cabinet, entre ces deux vieilles personnes, passe comme un souffle de renouveau, venu du jardin de Neuilly!
Cela ne dura que deux secondes, deux secondes d'attendrissement très pur et très doux, pendant lesquelles la visiteuse laissa sa main gantée dans celle du vieil ami.
- Je ne croyais pas vous conter jamais jamais cet enfantillage, reprit-il un peu confus. Je vous l'ai caché même lorsqu'arriva votre veuvage; j'étais déjà un vieillard. Ma vie est finie maintenant...
- La mienne aussi, dit la veuve.
- Chère madame, chère amie... tachez de ne pas rire de moi... et revenons à votre affaire.
Ils y revinrent en effet, et, d'un ton franchement reposé, convinrent des dispositions à prendre. M. Guignard se chargea, bon gré mal gré, de toutes les démarches nécessaires. Il n'était plus très ingambe ni très actif, mais il ferait pourtant diligence. Elle le remercia de son mieux.
Quand ce fut fini, il y eut un serrement de main tout amical et sans embarras. Il la reconduisit jusqu'à la porte de l'étude. Comme elle s'éloignait déjà, il lui dit:
- Ah! j'oubliais, chère madame... mes amitiés à vos enfants.
Et, bientôt après, le vieux monsieur et la vieille dame, repris par le train de la vie, se remettaient chacun de son côté à la tâche quotidienne, un peu rajeunis au fond du cœur par cette fugitive étincelle de poésie qu'un souvenir avait fait briller sur la prose de leur existence.

                                                                                                                     Gabriel Liquier.

La Vie populaire, jeudi 29 octobre 1885.

Nota de Célestin Mira:




Le clerc de notaire.


vendredi 8 novembre 2019

Le candidat de madame.

Le candidat de madame.


Mlle Julie, femme de chambre, domiciliée à Noire-le-Pont, chez sa maîtresse, Mme Z... la belle notairesse, comme on dit dans le pays, est en train d'écrire de sa main assez blanche, du reste, à M. Louis Watre,  cocher de M. le comte de K..., rue de Grenelle-Saint-Germain, n°...
Lisons, sans façon, par dessus son épaule assez ronde d'ailleurs.
- ... "Les Noirots sont en émoi, mon cher Louis. L'approche des élections..."
Ouvrons ici, avant de continuer, une large parenthèse. Nous avons besoin d'avertir nos lecteurs, leurs femmes et leurs belles-mères, qu'ils peuvent se permettre sans peur la lecture de la lettre de Mlle Julie Leroux. Nous passerons les endroits scabreux.
Quant aux paroles tendres, serments, baisers par écrit, etc., nous les laisserons tout à fait de côté. Les plus simples convenances nous en font un devoir austère. Maintenant fermons la parenthèse et poursuivons le cours de nos indiscrétions.
"... L'approche des élections fait travailler toutes les têtes. On ne parle plus que de cela, ici. L'autre jour, le boucher, après avoir pesé un gigot, priait Marie, la cuisinière, d'ouvrir son urne; il voulait dire son panier... En outre, les fournisseurs de la maison ne présentent plus leur petite note. c'est un bulletin qu'ils envoient. On n'a pas idée du désordre qui règne à Noire-le-Pont. Les gens de partis opposés se regardent comme les deux chiens de faïence de la rue du Vert-Buisson, tu te rappelles? C'est dans cette rue, mon bon Louis, avant ton départ... (Supprimé).
"Deux candidats sont en présence: M. Pinvidé, l'homme de la préfecture (madame l'appelle comme ça), et M. Bonsable, l'ancien directeur de la feuille. Celui-ci, par exemple, ce n'est pas le candidat officiel. On m'a même dit, l'autre jour,  sur la place des Trois-Pavés, qu'il me ferait couper la tête. C'est le tambour de ville qui m'a dit cette farce-là. Madame prétend que M. Bonsable ne vaut pas mieux que M. Pinlevé. Quant à monsieur, il sourit toujours, lorsque madame lui parle, et ne s'occupe absolument que de son étude.
"A propos, la salle des clercs n'est plus au rez-de-chaussée. On les a mis, les pauvres garçons, au second, dans l'ancienne bibliothèque. Tu te rappelles la bibliothèque? C'est là que pour la première fois, avant ton départ... (Supprimé). On ne sait, dans le pays, à qui la victoire restera. Sera-ce M. Pinlevé, qui se promène dans les champs avec un arpenteur, et fait semblant de tracer des chemins de fer toute la journée? ou bien le nom de M. Bonsable sortira-t-il de l'urne? Quelle scie que cette urne! Et dis-moi un peu ce que c'est? En vend-on chez les marchands, à Paris, mon bon Louis? As-tu des scrutins dans ton quartier? Je voudrais bien ne plus être séparée de toi. J'attends avec impatience l'été. Sans doute, M. le comte viendra à sa terre, et tu le suivras. nous irons encore nous promener dans les près de Saint-Maclou où pour la première fois, avant ton départ... (Supprimé).
"L'étude de monsieur est mieux achalandée qu'autrefois. Tous les paysans un peu riches viennent maintenant chez nous. C'est maître Gavabo qui enrage! Tu te rappelles maître Gavabo, dans la rue Basse, où j'étais en service avant d'être chez madame? C'est chez lui que, un soir de mai, l'an dernier... (Supprimé).
"Madame est toujours à l'étude. Elle serre la main à tous les clients et leur fait verser des petits verres de Frontignan, le vin que tu préfères. Le vin que nous avons bu dans ma chambre... (Supprimé) avant ton départ pour la Capitale.
"Aussi, dans le pays, on ne jure que par madame. A la ville, madame est aussi très considérée. Si madame voulait recommander quelqu'un, je crois bien que ce quelqu'un serait nommé à l'unanimité.
"C'est le mot, n'est-ce pas?
" Mais je crois que M. Alphonse Bédiard, l'ami de monsieur et le cavalier de madame, n'est pas dans l'intention de se présenter aux suffrages, encore un mot dont j'ai les oreilles rabattues. En tout cas, il ne se presse guère et ne fait aucune visite. Il ne vient qu'à la maison. L'autre jour, il m'a donné une bague. Tu la verras cet été, c'est un homme charmant et je le répète à tout le monde. Ah! s'il voulait se présenter. Mais il est bien trop mondain pour cela. Il ne parle jamais que de chiffons avec madame. Par exemple, il en parle bien; grâce à lui (il a même fait le voyage à Paris pour être agréable à madame), madame a pu mettre, au bal de la préfecture, une toilette merveilleuse. Toutes les dames de la haute ville étaient furieuses. Madame a triomphé complètement.
" Je m'ennuie beaucoup de ton absence, mon bon Louis. Je voudrais bien te voir. Le soir, quand je suis seule... (Supprimé). Et le matin, je me réveille solitaire... (Supprimé). Quand reviendras-tu?
" Madame est toujours très bonne; elle est très charitable. Les pauvres ne peuvent prononcer son nom qu'avec admiration. M. Alphonse Bédiard est un brave cœur aussi. Dans les campagnes, où on le voit passer souvent, il cause avec tout le monde de la pluie et du beau temps, sans cérémonie. Marianne, la vieille Marianne, du hameau de la Rocheblanche, où nous avons tant ri, avant ton départ, le jour... (Supprimé), m'a dit que chaque fois que M. Bédiard faisait l'aumône, il recommandait aux gens de prier pour madame, la belle notairesse.
" Bref, mon cher Louis, l'opinion publique, que les promenade de M. Pinvidé et les réunions publiques de M. Bonsable avaient lassée, a saisi l'occasion de s'occuper un peu d'autre chose que des élections, et c'est la "conversion" de M. Bédiard qui est le sujet de toutes les conversations. On trouve qu'il a bien fait. Mon bon Louis, les nouvelles du pays t'amusent. c'est pourquoi je t'en envoie le plus que je peux; mais j'aimerais bien mieux te les donner de vive voix, au bal de Tivoli, sur le cours. C'est sur le Cours, tu te rappelles... (Supprimé).
"Hier, dimanche, tous les clients de l'étude sont venus en ville. Du matin au soir, le cabinet de monsieur n'a pas cessé d'être assiégé par les bonshommes, comme on dit. Ils veulent tous consulter monsieur, savoir son avis sur les élections. Monsieur, comme d'ordinaire, souriait en regardant ses cartons. Mais madame qui était présente, a prié ces messieurs (elle les a appelés comme ça) de revenir dans huit jours. M. Pinvidé et M. Bonsable sont venus à la maison, également dimanche. Ils sont sortis du salon l'air enchanté tous les deux. Voilà qui est bien drôle.
"En attendant que j'aie la joie de t'embrasser... (Supprimé) et sur tes beaux cheveux, je me déclare ta fidèle amie et fiancée pour la vie..."

                                                                                                                      Julie Leroux.

Huit après la réception de cette lettre, M. Louis Watre, cocher de M. le comte de K..., rue Grenelle-Saint-Germain, lisait le journal le Siècle, chez un marchand de vin. Ses yeux tombèrent sur l'entrefilet suivant:

            NOUVELLES DES DÉPARTEMENTS

Noire-le-Pont (Deux-Sèvres). - Un troisième candidat, M. Alphonse Bédiard, propriétaire, s'est décidé, au dernier moment, à prendre part à la lutte électorale. La nouvelle, aussitôt qu'elle a été connue dans le pays, a excité un véritable enthousiasme.
Nul doute que M. Bédiard, un des bienfaiteurs du pays, esprit très avancé, etc., etc., etc.

- Tiens, qu'est-ce que me chantait donc Julie! s'écria M. Louis, cocher. Madame la notairesse a lancé son candidat, ce me semble. En voilà un qui peut dire que son affaire est dans le sac!

                                                                                                                      Ernest d'Hervilly.

La Vie populaire, dimanche 5 août 1883.

vendredi 17 juillet 2015

Notaire en 1725.

Notaire en 1725.




Costumes de Paris à travers les siècles, 1881, bois gravé aux couleurs de l'époque.

lundi 6 janvier 2014

Chronique du journal du Dimanche.

Chronique.

On s'amuse peu cet hiver; le monde officiel donne de grands bals, les millionnaires donnent quelques fêtes splendides; mais dans la classe bourgeoise, l'augmentation que le propriétaire a exigé pour le loyer absorbe l'argent affecté autrefois aux billets de spectacle; le prix qu'il faut mettre au pot-au-feu empêche qu'on puisse rien distraire de la dépense du dîner pour le thé et les gâteaux du soir. On a pris le moyen économique, pour remplir les longues soirées, de conter les événements du jour au coin du feu. Nous rapporterons quelques uns qui courent d'un foyer à l'autre, ayant l'avantage de remplacer le thé et le spectacle, et parvenant à faire passer le temps.
- M. Octave G..., fils d'un notaire de province, avait été envoyé à Paris en 1832 pour y faire son droit. Quoiqu'il travaillât assez en conscience, le jeune homme avait mené de front les études et les amours. Tous les soirs, il allait oublier le Code près d'une gentille fleuriste de la rue Saint-Honoré. Mais, la constance s'étant mise de la partie, mademoiselle Célestine N... demeura la seule passion d'Octave pendant tout son séjour à Paris.
Un jour, le fils du notaire fut rappelé en province pour y succéder à son père décédé. Il oublia les fleurs artificielles comme les fleurs champêtres; il prit l'habit noir, gagna de l'argent et se maria.
En 1845, étant resté veuf sans enfants, Octave, devenu le gros notaire G..., vendit sa charge et vint habiter Paris. Sa première pensée fut pour son ancienne Célestine et l'enfant que l'amour lui avait autrefois donné, tandis que depuis il n'en avait point eu du mariage.
Une vieille dame, qui avait habité la maison de la rue Saint-Honoré du temps de la fleuriste, lui dit que Célestine était morte en donnant le jour à une petite fille qui avait été portée aux Enfants-Trouvés.
L'heureux père court à l'hospice; on lui indique justement une petite fille de onze ans, du nom de Célestine, qui a été placée en apprentissage. M. G... va la voir, et, la voix du sang parlant haut dans son cœur, il reconnaît son enfant.
Célestine est donc aujourd'hui une grande et belle personne, admirablement bien élevée par les soins de l'ex-notaire. Celui-ci veut de plus la marier. Il présente plusieurs prétendants qui sont tous refusés.
Enfin la jeune fille, se jetant dans les bras paternels:
- Je n'épouserai jamais, dit-elle que M. Célestin, jeune artiste que j'aime, qui m'adore, mais qui n'ose se présenter, parce qu'il n'a ni fortune ni famille.
- Eh bien, qu'il vienne donc, ton M. Célestin et on verra...La peste soit des amoureux de contrebande!
L'artiste arrive.
- Pardon, monsieur, dit-il, de l'inconvenance que je commet en venant moi-même demander la main de mademoiselle votre fille; mais je n'ai point de parents pour les charger d'un tel message.
- Qui êtes-vous, jeune homme? Quel est votre passé, quelle est votre position actuelle?
- Je suis en enfant naturel; ma mère, la seule famille que j'eusse jamais connue, est morte il y a cinq ans. Je me nomme Célestin Octave R...
- Juste ciel! quel âge avez-vous?
- Vingt-deux ans.
- Quelle était la profession de votre mère?
- Fleuriste, rue Saint-Honoré.
- Octave! mon fils! mon enfant! viens que je te serre dans mes bras! Octave, tu es mon fils!
- Ah! et moi, qui suis-je donc? dit mademoiselle Célestine en faisant la plus jolie moue du monde.
-Toi, parbleu, tu seras ma bru!
Et ce qui fut dit fut fait.

Il y a de par le monde beaucoup de nouvelles littéraires; les théâtres préparent des pièces de George Sand et d'A. Dumas. On parle de la prochaine publication du Mirabeau de M. Arthur Ponroy, drame en cinq actes reçu à la Comédie Française, et arrêté depuis trois ans par la censure. Lue ces jours derniers dans un salon littéraire, la pièce a produit le plus grand effet, et tout le monde a présagé à cette prochaine publication le plus éclatant succès.

                                                                                                                   Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 25 janvier 1857.