Translate

Affichage des articles dont le libellé est pauvre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est pauvre. Afficher tous les articles

mardi 12 novembre 2019

Le dimanche d'un Saint-Cyrien pauvre.

Le dimanche d'un Saint-Cyrien pauvre.


Mon ami Georges était Saint-Cyrien, mais boursier, ô ironie des mots!, et pauvre comme Job. Pardi! tout le monde ne peut pas être riche! Il avait bien à sa droite, sur les bancs de la 8e compagnie, un marquis authentique et, à sa gauche, le fils d'un millionnaire; cela n'empêchait pas qu'il fût sans le sou. Tout au plus recevait-il quelquefois dix francs, que son excellente mère avait économisés liard par liard: la petite somme s'évaporait en menus détails comme vous le pensez.
Par dignité, il ne profitait que rarement des sorties réglementaires. Paris lui faisait peur. Paris tentateur et hallucinant. Aussi, quand il se décidait à venir y dépenser un dimanche, se tenait-il sur la réserve évitant les camarades fortunés, les étudiants joyeux; il s'enterrait en famille, chez le cousin Philippe, un employé de ministère: là, des joies peu coûteuses l'attendaient; le garçonnet de la maison essayait son shako* à plumes, la fillette s'emparait du coupe-choux, tandis que Mme Philippe arrosait le gigot dominical, dans la vapeur des haricots en ragoût. Cela reposait le Saint-Cyrien du calcul intégral, de la topographie et de la tactique.
Néanmoins, Georges ne pouvait s'empêcher d'envier un tantinet le sort du marquis et du fils du millionnaire, ses voisins, qui l'initiaient le lendemain des congés, par des récits chauds et vibrants, à leurs joies moins austères. Pour n'avoir pas l'air de retarder, le jeune militaire*, fier comme un peuplier, gardait un silence plein de sous-entendus.

Comment on déjeune à Paris.

Les autres lui supposaient une passion, non point dans la noblesse ni dans la bourgeoisie française, mais plutôt parmi la colonie étrangère. Georges, sans en parler, laissait croire.
Dès que le printemps arriva, tout le bahut s'empressa de profiter des sorties. Un dimanche donc, jour de grande-galette, où il faisait trop beau pour rien faire, l'ami Georges, quoique ne possédant que peu de monnaie, se décida à suivre les camarades, au petit bonheur. Emprunter? Jamais de la vie. Il débarqua donc à la gare Montparnasse* et descendit vers la rue de Rennes*, à la tête d'une modeste somme de trente centimes.
A peine dix heures du matin. Pas accéléré! Voici la porte du cousin Philippe. Sapristi! ce bureaucrate, profitant des premiers chauds rayons, avait fui son quatrième des Gobelins* pour aller à Gennevilliers* manger du porc froid sur l'herbe. Georges, désappointé, rebroussa chemin et traversa, méditatif, le quartier Latin. Des étudiants, qui le connaissaient un peu, le hélèrent à une terrasse de café, et l'invitèrent à prendre le vermouth de midi. Lui, doucement, refusa, prétextant qu'on l'attendait pour déjeuner.
Déjeuner! Ce mot à peine prononcé le fit frémir. Vingt ans, un lever matinal, le grand air, l'habitude des pas réglés! Dieu! Quel appétit! déjeuner!
Et cette préoccupation unique le hanta. Tout flambant, élégant, rutilant sous le soleil, avec son plumet versicolore, ses rouges épaulettes, son pantalon garance à bande bleue, il marchait roidement, traînant au fond de lui cette horrible idée fixe: on ne déjeune pas avec trente centimes.
Dans son souvenir, quelques noms d'amis, amphitryons possibles, surgirent. Mais la fatalité voulut qu'il n'en rencontrât aucun. Oh! le beau temps qui chasse les parisiens de leurs gîtes! Un peu plus, Georges aurait maudit le soleil.
Il se mit à vaguer, essayant pour tromper les heures lentes, de repasser quelques leçons d'histoire: le plan de campagne de Bonaparte en Italie; il tâcha de se bien remettre en mémoire les détails de la bataille de Marengo. Marengo? hélas! une mnémotechnie dérisoire obstinément ramenait sur ses lèvres la consonance: Veau Marengo. Maintenant il faisait six fois le tour de l'Odéon*. Chose étrange! la matinée y jetait comme une odeur de sauce madère, pourquoi? Puis à travers le jardin du Luxembourg*, singulièrement, les arbres exhalaient une incompréhensible odeur de poulet froid.
- Marchons, se dit-il, et fumons.
Dehors, grâce à d'interminables cigarettes, la soif peu à peu l'emporta sur la faim. Mais où donc boire pour 30 centimes? Rude problème! honteux et fatigué, il glissait le long des rues désertes: machinalement, sur les vitres des cafés borgnes, de tentantes annonces l'attiraient: bock à 20 centimes, punch à 25. Oh! l'oasis!
Et il était si facile d'avancer la main, de presser le bouton de la porte; mais, à la vue de son gant d'ordonnance, toute sa dignité Saint-Cyrienne le reprenait. Oh! là! non. Pourtant une crèmerie eut raison de ses hésitations: il entra, quatre sous de café noir, deux de pain. Pour rester plus longtemps assis, il feignit de lire le Petit Journal en fumant; mais, l’œil curieux de la patronne le força d'abandonner ce modeste abri: Saint-Cyrien errant, marche!
Dans ce quartier Saint-Sulpice*, partout le désert: les boutiques étalaient leur devanture, en lettres noires ou blanches, sur le fond brun, l'uniforme annonce: fermé les dimanches et fêtes.
Georges traversa la Seine. un bateau-mouche* qui passait, emportait, vers le Point-du-Jour*, cinq ou six plumets rouge et blanc, des coqs de Saint-Cyr. Veinards!
Rive droite, au grand jour, la vie renaissait, grouillante. Des hommes accompagnaient des femmes que le printemps éclairait, jolies. Des soldats badaudaient, heureux, les bras ballants. Tous allaient quelque part. Lui point. Alors, il résolut de se fixer un but: Ah! l'Arc-de-Triomphe*!
En traversant les Tuileries* un sentiment de jalousie lui vint à voir des gens assis sur des bancs.
Oh! esclave de la tenue! Pas de banc démocratique pour le jeune héros fatigué! pas même de Wallace* pour la soif!
L'avenue se pailletait le dog-cars ou de landaus. Le marquis de la 8e compagnie, conduisant lui-même, montait au grand trot. 



Il envoya de la tête un bonjour au camarade pédestre: Eh! hop! Le malheureux piéton, après avoir, derrière un massif, essuyé la poussière de ses bottes, en tapant dessus  avec son mouchoir, se mit à suivre lentement la voie qui mène à l'Arc-Triomphal de César-Bonaparte. A ce moment, il constata que le tabac commençait à baisser, et songea à l'économiser. Ce fut le plus dur.
Tout à coup vint à lui un passant, vieux, ridé, fané, honteux, qui lui tendait la main: "Mon lieutenant, pour un ancien soldat qui meurt de faim, charité, par pitié".
Une rougeur subite envahit le front du pauvre Saint-Cyrien;
- Pas de monnaie, répondit-il, brusquement avec un serrement de cœur.
Il tourna vivement sur ses talons, puis, se ravisant:
- Tenez, dit-il au vieux, prenez! cela calme la faim; et il lui laissa ce qui restait de tabac.

Un "fétard"!

Alors, maintenant, n'ayant dans le crâne qu'une sorte de bourdonnement de sommeil, Georges allait devant lui, par les rues noires, où, parmi les magasins fermés, seuls les marchands de vins rutilaient.
Il ne voyait plus rien, il ne songeait même plus au dîner.
Néanmoins, machinalement comme un être inconscient, il se rendit chez le cousin Philippe. Celui-ci n'était pas rentré. Prenant son courage à deux mains, le Saint-Cyrien demanda la double clé de l'appartement, faveur grande!, et monta dans le petit logement mesquin, transformé pour lui en saint asile. Là, enfin, débarrassé du soin de la tenue, et sentant renaître en lui la bête que le cant avait enchaînée, il se mit à fureter dans le buffet, et finit par découvrir sur une assiette quelques raisin secs, deux ou trois figues et des noisettes: les quatre mendiants*!
Georges s'en composa un repas succinct, but un verre d'eau et voluptueusement s'étendit dans un fauteuil
Le soir, à la gare, les autres, les joyeux, chantaient gaiement dans les wagons. Georges demeurait sombre.
- Allons donc, dit le jeune marquis, quand je t'ai aperçu, tu allais dans ta colonie étrangère, sans doute; maintenant te voila triste sur le coup des adieux. Tiens, bois de ce vieux rhum: ça console.
Le jeune homme en but un peu: comme cela le réconfortait, il en prit beaucoup; mais l'alcool tombant dans son estomac vide, le grisa rapidement. Seulement, à l'arrivée, faible et chancelant, il eut beau se raidir pour passer devant les officiers, un adjudant l'interrogea durement et, avec indignation, lui colla huit jours de salle de police. Ses camarades épiloguèrent.
- Quelle pistache! disait l'un
- Baste! répliquait un autre, il avait bien le droit d'être gris un soir de grande galette.
- Oui, mais il fait ses coups à la sourdine. Quel cachottier!
Dès lors, sa réputation de fameux viveur fut établie, il était devenu proverbial: nocer comme Georges!

                                                                                                                           Emile Goudeau.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 juin 1906.


* Nota de Célestin Mira:

* Shako:

Shako de l'Ecole militaire de Saint-Cyr, modèle 1872.

* Saint-Cyrien:



* Gare Montparnasse:

L'ancienne gare Montparnasse.

* Rue de Rennes:

La rue de rennes, vers 1900.

* Les Gobelins:



* Gennevilliers:



*L'Odéon:



* Jardin du Luxembourg:



* Saint Sulpice:



* Bateau-mouche:



* Le Point-du-Jour:



* Arc-de-Triomphe:


* Tuileries:



* Wallace:



* Les quatre mendiants:

Les quatre mendiants au Pont-au-Change.
Les quatre mendiants: les fruits secs représentent quatre ordres religieux
ayant fait vœu de pauvreté: les figues pour les Franciscains,
les noisettes pour les Carmes, les amandes pour les Dominicains
 et les raisins pour les Augustins.

vendredi 3 mars 2017

Des mauvais pauvres.

Des mauvais pauvres.


En publiant le morceau suivant, dont l'intérêt est surtout historique, nous sommes loin de vouloir ajouter une nouvelle force au sentiment de réprobation générale qu'excitent aujourd'hui les mendians oisifs, les mauvais pauvres. Ce sentiment est juste, et il est bon qu'il soit enté profondément dans l'opinion publique; mais on s'exposerait, en l'exagérant, à devenir impitoyable envers la véritable pauvreté, et à autoriser trop facilement l'oubli de la charité chez beaucoup de personnes.

Une cour des miracles.

"Cette cour des miracles est située en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand cul-de-sac puant, beaucoup irrégulier, et qui n'est pas pavé. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines et détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente tortue, raboteuse et inégale. J'y ai vu une maison de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d'une infinité de petits enfants illégitimes, naturels ou dérobés. On m'a assuré qu'en cette cour habitaient plus de cinq cents familles entassées les unes sur les autres.
Elle était autrefois encore plus grande; et là, on se nourrissait de brigandage, on s'engraissait dans l'oisiveté, dans la gourmandise, et dans toutes sortes de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l'avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait le soir avec plaisir ce qu'avait bien de la peine et souvent avec des coups il avait gagné pendant le jour; car on y appelait gagner ce qu'ailleurs on appelle dérober; et c'était une des lois fondamentales de la Cour des Miracles, de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivait avec une grande licence: personne n'y avait ni foi ni loi. On n'y connaissais ni baptème, ni mariage, ni sacremens."
Il n'y a rien d'exagéré dans cette description de Sauval (vers 1660); c'est la vérité tout entière et toute nue: on comptait douze Cours des Miracles dans Paris au commencement du dernier siècle, et on en trouvait une au moins dans chacune des grandes villes de France. Jusque là, aucun œil profane n'avait pénétré dans ces retraites redoutées; le mendiant était certain d'y échapper à toute surveillance; là, il était avec les siens, et il s'y dépouillait sans crainte du masque imposteur qu'il avait porté toute la journée pour tromper les passans. Là, une fois entré, le boiteux marchait droit, le paralytique dansait, l'aveugle voyait, le sourd entendait, les vieillards même étaient rajeunis. C'est à ces subites et nombreuses métamorphoses de chaque jour que ces cours devaient leur nom. Qui n'eût, en effet, cru aux miracles, à la vue de tant de merveilleux changemens? Ces mêmes hommes, si accablés de souffrances et de maux, qu'on voit le soir regagner leur gite à grand'peine; ces misérables a qui les plaies, les fractures, les ulcères, les fièvres, les paralysies laissent à peine la force de se traîner le long des murailles en s'accrochant les uns aux autres, comme s'ils allaient succomber; toutes ces ombres humaines qui se glissent au dehors silencieuses et tristes comme la mort, tous ces êtres qui semblent accablés par l'âge, par les maladies et par la faim, à peine ont touché le seuil de ce monde si nouveau, que, frappés soudain par la baguette d'un enchanteur, ils en reçoivent une vie nouvelle. La porte franchie, et tous les maux ont disparu avec leur appareil désolant; la porte franchie, et les années même ne se font plus sentir: femmes, enfans, vieillards, jeunes hommes, semblent s'être rencontrés soudain dans un âge de force, de mouvement, de santé. Cette cohue qui se précipite a remplacé le silence par les cris, les larmes par les rires, la tristesse par la joie, le désespoir par l'espérance; impatiente de jouir, elle craint de perdre un instant, et court avec une effroyable vitesse s'engloutir dans les nombreux détours de son repaire, et s'y livrer avec impunité à toutes les turpitudes du vice, à tous les excès de la débauche.
Eh! qui formait le peuple à la fois si misérable et si favorisé, si pauvre et si riche, si puissant et si faible, si craintif et si redouté; ce peuple qui se comptait par milliers, qui obéissait à un roi, qui avait ses lois, sa justice, sa moralité, et mêmes ses exécutions sanglantes? Ce peuple était si nombreux, qu'on avait été aussi forcé de le diviser en classes, qui n'étaient pas également privilégiées. Ces classes, auxquelles nous laisserons les noms qu'elles portent dans la langue d'argot, sont:
Les Courtauds de Boutange, semi-mendians qui n'avaient le droit de mendier et de filouter que pendant l'hiver.
Les Capons, chargés de mendier dans les cabarets et dans les lieux publics et de rassemblement; d'engager les passans au jeu en feignant de perdre leur argent contre quelques camarades à qui ils servaient de compères.
Les Francs-Mitoux, qui contrefaisaient les malades, et portaient l'art de se trouver mal dans les rues, à un tel degré de perfection, qu'ils trompaient même les médecins qui se présentaient pour les secourir.
Les Hubains. Ils étaient tous porteurs d'un certificat constatant qu'ils avaient été guéris de la rage par l'intercession de saint Hubert, dont la puissance à cet égard était si grande, que, du temps de Henri Etienne, un moine ne craignait pas d'affirmer que si le Saint-Esprit était mordu par un chien enragé, il serait forcé de faire le pèlerinage de Saint-Hubert-des-Ardennes pour être guéri de la rage.
Les Mercandiers. C'étaient ces grands pendards qui allaient d'ordinaire dans les rues deux par deux, vêtus d'un bon pourpoint et de mauvaises chausses, criant qu'ils étaient de bons marchands ruinés par les guerres, par le feu, ou par d'autres accidens.
Les Malingreux. C'étaient encore des malades simulés; ils se disaient hydropiques, ou se couvraient les bras, les jambes et le corps d'ulcères factices. Ils demandaient l'aumône dans les églises, afin, disaient-ils, de réunir la petite somme nécessaire pour entreprendre le pèlerinage qui devait les guérir.
Les Millards. Ils étaient munis d'un grand bissac dans lequel ils mettaient les provisions qu'arrachaient leurs opportunités. C'étaient les pourvoyeurs de la société.
Les Marjaux. C'étaient d'autres gueux dont les femmes se décoraient du titre de marquises.
Les Narquois ou Drilles. Ils se recrutaient parmi les soldats, et demandaient, l'épée au côté, une aumône, qu'il pouvait être dangereux de leur refuser.
Les Orphelins. C'étaient de jeunes garçons presque nus, chargés de paraître gelés et de trembler de froid, même en été.
Les Piètres. Ils contrefaisaient les estropiés, et marchaient toujours avec des béquilles.
Les Polissons. Ils marchaient quatre à quatre, vêtus d'un pourpoint, mais sans chemise, avec un chapeau sans fond et une bouteille sur le côté.
Les Rifodés. Ceux-là étaient toujours accompagnés de femmes et d'enfans. Il portait un certificat qui attestait que le feu du ciel avait détruit leur maison, leur mobilier, qui, bien entendu, n'avait jamais existé.
Les Coquillards. C'étaient des pèlerins couverts de coquilles, qui demandaient l'aumône, afin, disaient-ils, de pouvoir continuer leur voyage.
Les Callots étaient des espèces de pèlerin sédentaires, choisi parmi ceux qui avaient de belles chevelures, et qui passaient pour avoir été guéris de la teigne en se rendant à Flavigny, en Bourgogne, où sainte Reine opérait des prodiges.
Les Cagous ou Archi-Suppôts. On donnait ce nom aux professeurs chargés d'enseigner l'argot, et d'instruire les novices dans l'art de couper les bourses, de faire le mouchoir, de créer des plaies factices, etc.
Enfin les Sabouleux. Ces mendians se roulaient à terre comme s'ils étaient épileptiques, et jetaient de l'écume au moyen d'un morceau de savon qu'ils gardaient dans la bouche.

Le Magasin pittoresque, 1833 livraison 4.

lundi 26 janvier 2015

Déménagement du pauvre.

Déménagement du pauvre.


Je voyais la petite charrette à bras rouler devant moi, chargée de ce ménage du pauvre si difficilement acquis, et qui tient si peu de place. Le père, attelé au brancard, tirait vigoureusement, aidé par un jeune apprenti, son fils sans doute; à côté marchaient deux sœurs: l'aînée portant un panier chargé de provisions, quelques lithographies encadrées, galerie de tableaux du pauvre ménage, et un pot de fleurs, son parterre; la plus petite chargée du chat du logis, enveloppé dans son tablier. Ils avançaient lentement sur le pavé glissant, et, ralentissant le pas, je les suivais de l’œil en réfléchissant.


Certes, ce déménagement de la pauvre famille était triste à voir, et cependant combien il révélait de progrès accomplis? Aux siècles barbares, il ne se fût point fait ainsi paisiblement sous le soleil, mais de nuit, à travers les campagnes désolées; alors le pauvre ne quittait sa cabane que chassé par la violence; le déménagement était une fuite. Au lieu de ce père et de ces enfants transportant leurs pénates avec efforts, vous aviez des familles éperdues sauvant leurs misérables ressources sur des chariots qu'emportaient des bœufs effrayés; où je voyais de la sueur, autrefois j'aurais vu du sang!
Ainsi les bienfaits de la civilisation se font sentir aux plus humbles et aux plus déshérités. Là où nous apercevons tant de privations, elle a déjà amoindrie les épreuves; l'adoucissement des mœurs, la souveraineté toujours mieux sentie du droit, le développement de la fraternité chrétienne, ont fait un pauvre de la victime, un ouvrier du vaincu. Les sociétés sont donc en marche sous l’œil de Dieu. Les lois de la perfectibilité humaine suivent leur cours; loin de laisser derrière nous l'âge d'or, nous marchons incessamment à sa rencontre; chaque siècle essuie une larme et guérit une plaie.
Je fus interrompu au milieu de ces réflexions par la chute d'un tabouret de paille qui avait glissé de la charrette et était venu tomber à mes pieds.
Je le relevai en appelant; le jeune garçon accourut, et nous nous reconnûmes: c'était un des apprentis imprimeurs qui m'apportent mes épreuves.
Il toucha de la main sa calotte grecque et me salua par mon nom en souriant. Pendant que je l'aidais à rattacher le tabouret et à fixer sur la charrette quelques étagères près de glisser, il m'apprit qu'il allait habiter l'extrémité du faubourg où son père avait trouvé du travail. Veuf depuis plusieurs années, il avait longtemps vécu à grand'peine, mais le plus dur était fait; maintenant la sœur aînée pouvait tenir le ménage, la plus petite allait à l'école, où elle apprenait à lire et à coudre; lui-même venait de finir son apprentissage et allait passer parmi les travailleurs.
- C'est heureux que nous déménagions maintenant ajouta-t-il avec gaieté, vu que dans quelques mois le ménage aurait été plus lourd. Mes premières économies seront pour acheter un fauteuil au père et un lit à rideaux à la petite sœur; mais pardon, Monsieur, voilà qui est paré; en vous remerciant.
-Ohé! me voilà, père; enlevons!
Il avait repris la corde qui servait de bricole, et la charrette repartit.
Je la suivis quelque temps du regard dans le long faubourg où elle venait d'entrer. Les deux hommes continuaient à tirer courageusement tandis que les sœurs marchaient à quelque distance, l'aînée doucement, sérieuse comme une jeune mère, la petite obéissante et attentive.
- Allez, pensai-je tout bas, honnête famille du pauvre, vous qui devriez être pour nous une leçon de courage et de patience! Allez, et puissiez-vous emporter avec ce chétif ménage les vrais trésors domestiques: l'amour du travail, le contentement de l'âme et la santé du corps. Ah! quelque humble que soit votre destinée, Dieu ne vous a point abandonnée, car il vous a donné dans ce père la force dévouée qui protège; dans le fils, l'espérance qui rassure; dans les deux sœurs, la grâce qui charme et la tendresse qui console.

Magasin pittoresque, avril 1853.

mardi 20 mai 2014

Mortalité comparative des pauvres et des riches.

Mortalité comparative des pauvres et des riches.


Pour arriver à quelques éléments de comparaison pour la mortalité des riches et des pauvres, M. Benoiston de Châteauneuf a eu l'idée de faire des recherches statistiques sur la pairie française et anglaise, sur les vice-amiraux, lieutenants-généraux, présidents des Cours supérieures de Paris, directeurs-généraux, ministres et conseiller d'état, existant tous au 1er janvier 1820.
Les annuaires et almanachs royaux lui ont fourni, en outre, sur les souverains, sur les princes de l'Europe, sur le haut clergé, les renseignements dont il avait besoin. 
De cette manière, il avait réuni, à la fin de 1829, seize cents noms, sur lesquels il a pu opérer avec quelque confiance. Ces 1.600 personnes, parmi lesquelles figurent 157 souverains ou princes composant les dix famille couronnées de l'Europe, et huit autres qui, sans porter le nom de rois, règnent cependant sous les différents titres de ducs, grands-ducs, électeurs, landgraves, représentant à M. de Châteauneuf ce que la société a de plus élevé, lui ont paru pouvoir, quant à présent, servir à déterminer comment meurt le riche comparativement à la mortalité qui frappe le pauvre.
Du 1er janvier 1820 au 31 décembre 1829, c'est à dire dans l'espace de dix ans, les décès parmi ces 1.600 personnes privilégiées se sont distribués ainsi d'année en année: 57, 47, 49, 56, 61, 61, 46, 51, 50, 41; total, 502, c'est à dire à peu près le tiers de la totalité des vivants.
Le second terme de comparaison recherché par M. de Châteauneuf a été pris dans le 12e arrondissement de Paris, parmi les chiffonniers, balayeurs, terrassiers, journaliers, des rues Mouffetard, de la Clé, de l'Oursine, etc. Les décès de dix années pour 1.600 individus de cette classe misérable ont donné en somme une mortalité double. 
Restait à ajouter la mortalité des classes moyennes: c'est ce qu'a fait M. de Châteauneuf, et il est arrivé au résultat suivant; 
- de 25 à 30 ans, la mortalité pour la classe moyenne a été de 1,31 sur 100, celle des riches de 0, celle des pauvres de 2,22; 
- de 30 à 35 ans, 1,56 pour la mortalité commune, 0,85 pour celle des riches, 1,43 pour celle des pauvres.
- De 35 à 40 ans, les trois objets de comparaison ont donné les chiffres que voici, en suivant l'ordre qui a été indiqué: 1,71, 1,20, 1,85;
- de 40 à 45 ans, 1, 95, 1,99, 1,87;
- de 45 à 50 ans, 2,21, 1,59, 2,39;
- de 50 à 55 ans; 2,63, 1,81, 2,50;
- de 55 à 60 ans; 3,39, 1, 68, 4,60;
- de 60 à 65 ans, 4,41, 3,05, 5,76;
- de 65 à 70 ans, 5,85, 4,31, 9,25;
- de 70 à 75 ans, 7,80, 6,80, 14,14;
- de 75 à 80 ans, 10,32, 8,03, 14,59;
- de 80 à 85 ans; 13,15, 11,58, ...
- de 85 à 90 ans; 13,55, 16,28,...
- de 90 à 95 ans; 14,5.
Ainsi, pour la classe moyenne, la mortalité est entre 70 et 75 ans, de 7,80 sur 100; elle est de 6,80 pour les riches, et de 14,14 pour les pauvres. Le 31 décembre 1829, la chambre des pairs de France se composait de 313 membres dont les âges réunis formaient dix-huit mille cinq cent trente-cinq ans, et donnait un âge moyen de cinquante-huit ans cinq mois neuf jours.

Journal des Connaissances Utiles, avril 1834.

vendredi 11 octobre 2013

Grain de bon sens.

Grain de bon sens.

Mme de Staël disait au commencement du siècle dernier: " L'ordre social et la paix du monde reposent sur la patience et la résignation des pauvres."

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 8 février 1903.