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mardi 13 octobre 2015

Une ferme des Vosges.

Une ferme des Vosges.
               (Bas-Rhin)


L'aspect est sévère. Nous sommes au Ban de la Roche. Quelques kilomètres au delà, nous arrivions au Champ du feu, le plateau le plus élevé du Bas-Rhin. Les saisons froides et pluvieuses sont longues; souvent la neige comble les vallées et isole les habitants; les sentiers sont roides; la vie est laborieuse et dure. Cependant, là aussi, l'esprit des vieux temps se rajeunit. On commence à bâtir les fermes en pierre et en brique; on cherche à se garantir de l'humidité, qui était impossible d'éviter avec le système de construction dont le crayon toujours intéressant de M. Schuler nous donne ici un exemple.




Si vous observez bien, vous remarquerez que cette charrette de foin, traînée par quatre chevaux, entre dans le grenier de la maison. Le petit escalier, à gauche,  mène à la galerie de bois d'un étage supérieur. En vous transportant de l'autre côté, vous verriez que la façade descend très-bas, et que plus de la moitié de la ferme est adossée à la montagne. Il peut être plus commode pour le paysan de faire entrer ainsi ses récoltes par charretées sous son toit. Mais comment défendre le mur et les chambres, pressées contre le sol, de l'infiltration des pluies?
Il faut songer à la santé des enfants: les enfants font les hommes; c'était une des recommandations d'Oberlin en son temps, et la cherté croissante des bois de construction est venue en aide à ses enseignements. Son influence ne continue pas à se faire sentir seulement dans les améliorations matérielles: les mœurs aussi s'adoucissent; on prend goût à l'instruction; selon son vœu, on envoie les enfants aux écoles, et, dans les soirées d'hiver, on lit, en s'étonnant déjà de ce qu'on pouvait être quand on ne savait pas lire.

Le Magasin pittoresque, mars 1866.

lundi 13 octobre 2014

Le Vendredi saint dans les Vosges.

Le Vendredi saint dans les Vosges.

La semaine sainte revient chaque année avant le retour du printemps, à une époque où les tristesses de l'hiver, prolongeant leur teinte sombre, se confondent avec le sentiment religieux: un reste de neige se loge au creux des rochers, comme les souvenirs des chagrins de la vie habite le fond des cœurs. 
Notre dessin reflète cette intime harmonie, qui impressionne si vivement l'artiste dans les forêts et sur les pentes des Vosges. 







































Là, dès le matin du vendredi saint, la cloche appelle aux prières du modeste temple les fidèles épars dans les fermes et dans les chalets disséminés.
Quand la parole sacrée a cessé de se faire entendre, la longue file des paysans se disperse peu à peu, en pénétrant dans des sentiers ouverts entre les sapins, en descendant les chemins protégés par les blocs de pierres roulées ou par les masses d'arbres renversés.
Ces braves gens, tous parés pour la fête sérieuse, marchent lentement, solennellement, les uns par groupes, les autres isolés, sans prononcer une parole, sans faire de geste, les uns d'un pas ferme, les autres appuyés sur un bras ami, sur des béquilles ou sur un bâton; les âges, les sexes, sont absorbés dans une idée commune. Qu'il y a plus de grandeur dans ce silence que dans les joies bruyantes de la ville!

Le magasin pittoresque, 1865.

jeudi 31 juillet 2014

Usages et superstitions dans les Vosges.

Usages et superstitions dans les Vosges.


Quelqu'un vient-il à mourir à Saulxures, à Rochesson, à Raon-aux-Bois et dans quelques autres communes voisines, on s'empresse de changer le lit du mort, et l'on emporte la paille sur un grand chemin pour y être brûlée. On remarque avec la plus vive anxiété de quel côté va la fumée de ce feu; celui vers lequel elle se dirige doit mourir le premier.
Dans quelques villages de l'arrondissement de Remiremont, lorsqu'un enfant meurt, on invite ses petits camarades à le veiller, et, à minuit, on leur sert un riz au lait. Un malade n'y meurt qu'avec un cierge allumé qu'on lui a mis dans la main; on lui ferme ensuite la bouche et les yeux; sans cette précaution, quelqu'un des assistants ou de ses parents ne tarderait pas à le suivre.
Une femme enceinte qui servirait de marraine, en certains endroits, mourrait dans l'année et son filleul également.
Un chien perdu qui aboie près d'une maison présage la mort d'une des personnes qui l'habitent. Il en est de même des cris d'une chouette sur une maison.
On interprète différemment, selon les lieux, le bruit que font les meubles en se disjoignant. Ici, ce bruit annonce qu'une âme en souffrance dans le purgatoire demande une prière; là, il présage la mort prochaine d'une personne de la maison.
Il est du plus fâcheux augure, dans une foule de localités, que la cloche de l'horloge vienne à sonner pendant l'élévation. On croit qu'il y aura bientôt un mort dans le village. dans un grand nombre, on dit encore, lorsque la Noël tombe un vendredi, que le cimetière en aura sa part; ce qui signifie que l'autorisation de faire gras un tel jour doit amener une grande mortalité pendant l'année.
Quand un chef de famille décède, on est dans l'usage, dans presque toute la contrée, de suspendre aux ruches une étoffe noire; les abeilles, sans cela, partiraient dans les neufs jours. Dans quelques endroits, on leur met aussi un morceau d'étoffe de couleur, un jour de mariage, pour leur faire partager la joie.
Une jeune fille désire-t-elle connaître l'époux qui lui est destiné? Il faut qu'une de ses amies glisse, tout à fait à son insu, dans son sac à ouvrage et le jour de la Saint-André, une pomme de l'année. La jeune fille doit la manger en se couchant et en ayant soin de dire, avant de dormir: "Saint-André, faites-moi voir celui qui m'est réservé!" et le jeune homme lui apparaît dans un songe.
La jeune fille qui se marie avant ses sœurs aînées, leur doit donner à chacune une chèvre et un mouton le jour de son mariage; déroger à cette coutume serait s'attirer de grands malheurs. Celle qui envoie un chat à son amant, lui donne congé.
Quand un mariage a lieu, celui des deux époux qui, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, se lèvera le premier, sera le maître de la maison. Il est rare que la mariée se laisse prévenir. La jeune fille qui a mis la première épingle à la fiancée doit elle-même se marier dans l'année; il n'en est pas ainsi de celle qui marche sur la queue d'un chat. L'épingle que les jeunes filles jettent dans une fontaine, située près de Sainte-Sabine, lieu de pèlerinage, dans les forêts de Saint-Etienne, arrondissement de Remiremont, leur annonce, si elle surnage, un mariage prochain.
Bien des personnes pensent que si elles ont de l'argent sur elles la première fois qu'elles entendent, au printemps, le chant du coucou, elles ne manqueront pas d'en avoir toute l'année.
Une étoile qui file annonce qu'une âme entre au purgatoire ou qu'elle vient d'en être délivrée: dans ce doute, on lui doit une prière.
Rencontrer au départ, deux brins de paille ou deux morceaux de bois placés par hasard en croix, est d'un très-mauvais augure. Cela suffit parfois à faire suspendre un voyage à bien des gens. Deux couteaux mis de la sorte sur la table, par la maladresse d'un domestique, ne sont pas vus d'un meilleur œil.
Une poule qui imite le chant du coq, annonce la mort du maître ou de la maîtresse: aussi l'on ne fait faute de la tuer et de la manger, comme unique moyen de prévenir le malheur qu'elle présage.
Homme ou femme qui veut avoir sept jours de suite de beauté, doit manger du lièvre.
La bûche que l'on a mise à l'âtre la veille de la Noël est retirée soigneusement du feu avant qu'elle soit entièrement consumée. On l'éteint avec de l'eau bénite, et on la conserve toute l'année comme préservatif contre le tonnerre.
Ceux qui se lèvent de bon heure le jour de la Trinité, peuvent, s'ils sont en état de grâce, voir lever trois soleils. Des malheurs inévitables sont attachés aux voyages entrepris ce jour-là.
L'hirondelle est regardée comme portant bonheur à la maison où elle a construit son nid. Aussi l'on a soin de laisser ouvertes nuit et jour les fenêtres des chambres où elle a établi sa demeure. On croit aussi que la bénédiction du ciel descend sur les foyers où le grillon fait entendre son chant.
Il est accrédité, dans quelques endroits, que le soir, dans l'été, on entend parfois dans les airs, une troupe de musiciens qu'il est fort dangereux de rencontrer. On l'appelle Mouhiheuken; il faut, pour ne pas être mis en morceaux, se coucher le ventre contre terre.
Il y avait, dit-on, autrefois, dans l'église de Remiremont les statues de trois saints, nommés saint Vivra, saint Languit, saint Mort. Lorsque quelqu'un était malade, on faisait brûler un cierge devant chacune d'elles. Le dernier qui s'éteignait annonçait si le malade guérirait, languirait longtemps ou mourrait. Ces statues n'existent plus aujourd'hui.
La croyance aux follets, aux esprits se reproduisant la nuit sous la forme humaine, aux loups-garous, est encore généralement répandue dans la campagne. Quant aux sorciers, on en admet deux espèces, de bons et de mauvais, qui donnent des maléfices ou qui en délivrent. Une lutte s'établit entre eux pour cela; le plus savant est celui qui triomphe de l'autre. Il est encore plusieurs villages où l'on parle d'un chasseur mystérieux qui, depuis des milliers d'années, parcourt avec une nombreuse meute les vastes forêts de la contrée. Cette chasse se renouvelle à diverses époques de l'année et dure plusieurs nuits de suite. Malheur à l'homme qu'il rencontre sur son passage! Bien des voyageurs égarés ont été, dit-on, la proie de ses chiens affamés.
On croit encore, dans certains endroits, au pouvoir des fées, et plusieurs localités ont conservé des noms qui attestent combien elles y étaient en vénération. Dans la commune de Bresse est une ferme dite des Fées. Sur la montagne d'Ormont se trouve le porche des Fées. Un hameau de la commune d'Uriménil est nommé Puits des Fées. Le pont aux fées, situé près de Remiremont, est une vastes construction en pierres sèches, que le peuple attribue à ces divinités du moyen âge.

Magasin Pittoresque, 1866.