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samedi 30 septembre 2023

A travers l'Egypte.


Les marchés ou bazars égyptiens. 


La rue du Caire continue d'être une des grandes attractions du Champ de Mars. Peut-être ses boutiques en forme de caves contiennent-elles un certain nombre des mercanti des bords de Seine et de marchandises de parfumeries qui ont vu le jour sur le territoire français, mais la couleur locale est toujours là et le visiteur ne chicane guère sur l'authenticité des Syriennes, des Levantines, des Juives et des Marocaines qui lui offrent des bracelets, des éventails, des flacons d'eau de rose ou des tranches d'olivier du Liban, incrustés de caractères hébraïques. Ici, ce sont les Egyptiens, revêtus de la stambouline* officielle et coiffés du tarbouch*; des Hindous à turban blanc à franges d'or, en tunique blanche serrée par une ceinture tricolore.
La plupart des marchands, accroupis gravement sous les arcades sont somptueusement vêtus  de robes de soie jaune, rouge ou bleu, rayé d'un vif éclat, et la tête couverte de fez ou de turbans artistement édifiés; nombre d'entre eux cependant portent le costume européen. Le teint œuf d'autruche, le plus beau de tous aux yeux des arabes, indique que quelques-uns appartiennent à cette race; d'autres ont la couleur bronze doré qui distingue les Egyptiens; en voici un coiffé d'un bonnet grec à bandes dorées transversales; un autre en tunique d'un violet pâle aux boutons rapprochés comme ceux d'une soutane et ceint d'une écharpe multicolore. Au milieu des boutiquières, en toilette éclatante, en corsage de velours surchargée de broderies d'or, la tête enguirlandée de sequins*, les bras enveloppés de nuages de tulle ou de mousseline, voilà des fellahs en chemise bleue, aux jambes nues, le turban enroulé autour du petit serre-tête qui couvre leur crâne rasé. L'un d'eux, modeste potier modèle de grossiers alkarazas*, qu'il couvre ensuite de peinturlures bleues ou rouges, pendant que son voisin suit tout ses mouvements d'un œil calme et impassible.
Un peu plus loin, un marchand de bottes, de bottines et de pantoufles vous offre bravement du "nougat d'Afrique*" égaré au milieu de ses mules brodées. Voilà un bédouin en vêtement de poil de chameau blanchâtre aux raies brunes. Tout auprès, un cordonnier en manche de chemise de couleur, la poitrine couverte d'un immense tablier de maroquin rouge, tire vaillamment l'alène dans la semelle d'une pantoufle ravissante, digne de chausser Cendrillon. A quelques pas, une brodeuse avec sa petite fille: toutes deux ont, plantées sur le milieu de la tête, une rose et une branche de buis formant calotte. Puis c'est un Juif de Damas, aussi reconnaissable à son type qu'à son costume: un cordon de soie multicolore et or serre l'étoffe presque transparente qui lui sert de coiffure et retombe sur son élégante tunique. Un de ses compatriotes, de Beyrouth porte une ample robe blanche, et de son front descend un foulard qui rappelle la coiffure des anciens Egyptiens. Qu'on le veuille ou non, on se croirait transporté au Caire, dans le quartier antique, qui a conservé depuis sept siècles sa citadelle, ses tours et ses vieilles murailles, son fouillis de ruelles et de passages sombres.
Au Caire, les négociants qui exercent le même genre de commerce forment une corporation spéciale, à la tête de laquelle est un cheikh, sorte de prévôt des marchands. Les commerçants, vivant pour ainsi dire en communauté d'action, bien que chacun agisse pour son compte particulier, se rassemblent en une même place où ils se livrent librement au trafic des affaires. C'est à ces réunions de boutiques que l'on a donné le nom arabe de Souk (marché) qu'on remplace assez habituellement par "bazar", son équivalent en persan.
La première impression que causent les bazars du Caire reste ineffaçable. Chaque coin de rue est un tableau. Les maisons sont hautes et souvent les étages supérieurs, projetés en avant, se touchent presque pour former une voûte au-dessus de la tête du passant. Ce grand quartier marchand, fourmillant d'allées étroites, de couloirs obscurs, est traversé par le Mousky*, dont nous avons déjà parlé, puis transversalement, par une large rue tortueuse qui serpente d'une porte de la ville à l'autre, et où se succèdent des boutiques, d'admirables mosquées, de vieux palais en ruines, des fontaines, des échoppes, puis un minaret et de longs murs qui tombent.
Les bazars du Caire ont été décrits mille fois, mais ils défient toute description. Ce sont de longs corridors ou couloirs plafonnés où circule sans cesse une foule considérable. "Les voitures ne peuvent y passer, dit M. G. Charmes, mais on s'y aventure à dos d'âne, quoique bien souvent, en étendant les bras, on puisse toucher les murs des deux côtés. Une série de petites boutiques basses et étroites, espèces de carrés tout au plus aussi élevés que la taille humaine et aussi peu larges qu'élevés, sont remplis des plus grandes richesses". Chaque bazar comprend une industrie particulière, et un genre de commerce spécial.
Il y a le bazar des changeurs, où ceux-ci sont accroupis devant de gros coffres forts qui contiennent toutes les monnaies imaginables; les bazars des orfèvres, des marchands de babouches, de tapis. Le bazar principal, le Khan-Khalil, du nom de son fondateur, comprend les principales industries et l'on y trouve d'admirables coffres incrustés d'ivoire et de nacre, des escabeaux en bois rare, de merveilleux tapis, de magnifiques bijoux arabes, des faïences persanes incomparables, etc. Ici, ce sont des étalages de cuivres, casseroles, cafetières, reluisant au soleil, rouges, jaunes, étincelantes, constamment fourbis par un majestueux vieillard.
Dans le bazar des pantoufles, les maroquins éclatent plus jaunes et plus rouges encore, et piquent de taches ardentes le sombre couloir. Plus loin, des brodeurs, courbés sur des pièces de drap ou de cuir, tirent rapidement l'aiguille à travers la soutache d'or. "Aucun pinceau peut-il rendre, dit Mme Lee Childe, cette cour à demi couverte de nattes, d'étoffes accrochées sur des poutres démantelées, laissant filtrer un rayon poudreux, mais qui darde juste sur les tapis que montre le vieux patron? Tout autour des piles, des montagnes de ces tapis de tous les pays: fins veloutés de Perse, rayés de Tunis ou du Kourdistan, petits carrés de prière de Smyrne ou de Bokhara. Puis des ballots de bissacs de chameaux, se déroulant en taches d'un rouge sombre, d'un bleu amorti et cette lumière chaude, riche, frappant d'en haut, ici tamisée par un treillage, plus loin ardente, vive, va éclairer violemment une longue bande bigarrée, déployée par un nègre au turban blanc et un Arabe en robe vert pistache".
Ailleurs, des gilets de velours brodés alternent avec les coussins et les brimborions de clinquant d'un goût douteux, lorsqu'on s'arrête devant un de ces nombreux magasins groupés comme les alvéoles d'abeilles, on remarque des objets très curieux, des tapisseries brodées dans les harems par des doigts de fées, de petits châles nommés coufies, dont le tissu soie et or est éclatant, des chaussures brodées en or fin, des éventails garnis de paillettes d'or et de plume d'autruche, "des armes du moyen âge, casques et boucliers en acier avec incrustations d'or, merveilleuses arabesques dont les précieux méandres ne lassent jamais l'admiration", des lames de Damas artistement ciselées. On y trouve aussi, une grande quantité d'objets chinois et de cloisonnés japonais, avec des filons d'or incrustés serpentant au milieu de l'émail. 
Le commerce se fait au bazar Khan Khalil d'une façon charmante. La plupart du temps, il est impossible de trouver la moindre petite place dans la boutique. Le marchand vous fait asseoir près de lui sur le banc de pierre, garni d'un lambeau de tapis et de coussins, qui lui sert de sofa, où il fume son chibouk de l'air le plus insouciant du monde. Il vous offre un narguilé ou du café et devise avec vous des heures entières, en étalant les trésors entassés sur ses modestes établis (mastaba): vases de cuivre paraphés de versets du Coran, incrustés d'or et d'argent; bracelets massifs; bagues de turquoises; collier d'agate; chapelets d'ambre; vielles médailles; narghilés; poignards et armures sarrazines; étoffes brochées d'or; ceintures de soie; foulards chatoyants; châles des Indes entassés sous les galeries, près des ballots de coton, de gomme, de café et d'ivoire. Toujours poli et empressé, mais jamais importun, il vous met en main l'objet que vous désirez, sans vanter sa marchandise, c'est au client de la juger. Doutez-vous de l'authenticité d'un objet ou de la qualité d'une étoffe, il vous retire doucement l'article des mains et le remet en place, sans mot dire. Tous ne sont malheureusement pas aussi scrupuleux et aussi sobres en paroles, mais ils ne témoignent aucune jalousie en voyant leur voisin, leur concurrent, plus favorisé qu'eux par une vente sur laquelle il a réalisé un gros bénéfice: "Une autre fois, pense-t-il, in'ch'Allah (s'il plait à Dieu), ce sera mon tour".
Près du Khan-Khalil est le quartier des ouvriers en cuivre (El-Nahasin) et des orfèvres, véritable labyrinthe de ruelles boueuses et couvertes en planches: de tous côtés, les ateliers d'orfèvrerie, d'une simplicité primitive. Dans le bazar Hamzaouy se trouve la parfumerie, les épices, la papèterie, les cristaux, la mercerie et les étoffes pour la plupart de fabrication européenne. Plus loin les bazars El-Aqqadin', où sont les marchands de passementerie en soir et en fil d'or er d'argent; El-Ghourieh, drap, toile, mousseline; El-Soukkharieh, sucre, fruits secs, confitures de dattes. 



Le Sourougich, dont nous donnons une vue prise d'après nature par notre ami Montbard, un des dessinateurs qui ont le plus fidèlement reproduit les costumes et les mœurs des habitants du Caire, est la réunion des selliers et des cordonniers, tandis que le souk El-Silah est celui des armuriers. On y fabrique une quantité prodigieuse de selles, de bâts, de harnais et autres objets de maroquinerie.
Toutes ces boutiques ressemblent à de misérables échoppes, comme nous l'avons dit. Elle s'élèvent à environ un mètre au-dessus du sol, elles restent toujours ouvertes pendant le jour. Ce sont, comme dans la rue du Caire, au Champ de Mars, des espèces de grands coffres que l'on ferme au moyen d'un large volet, dont les gonds sont placé au sommet de la devanture à l'instar des baraques de nos boulevards; le jour, il est soulevé et maintenu horizontalement, la nuit, il se rabat de haut en bas et est assujetti au moyen d'un énorme cadenas.
Des gardiens couchent devant chaque boutique, sur de méchants cafas en branches de palmier qui ressemblent à des cages à poulet. Les marchands cairotes habitent des maisons construites à la manière arabe, avec des cours intérieures, mais dans des quartiers distincts de ceux consacrés au commerce. Au lieu des agglomérations bruyantes et incohérentes, ils ont établi une harmonie extraordinaire dans leur cité; chaque quartier a sa destination, pour ainsi dire sa fonction. Sous certains rapports, la civilisation orientale a été ainsi infiniment plus ingénieuse, comme conception sociale, que l'industrialisme européen.


Notre seconde gravure représente le débarcadère de Boulaq, principal centre industriel du Caire. un peu à l'ouest de la Capitale, dont il fait aujourd'hui presque partie intégrante; la petite ville de Boulaq communique directement avec la Méditerranée par le Nil et avec le canal maritime de Suez par le canal Ismaïlia. C'est le port du Caire qui s'occupe de toute la navigation commerciale du Delta, de même que le port du vieux Caire, situé à 5 kilomètres et demi en amont, traite les affaires de la Haute-Egypte. Ajoutons que, outre les nombreuses usines particulières, telles que l'usine à gaz, les moulins français Darblay, etc., plusieurs industries appartenant au gouvernement sont réunies à Boulaq: l'Ecole des Arts-et métiers, dirigée par Guignon-bey, l'imprimerie nationale et surtout un monument unique au monde, fondé par Mariette-bey et continué si heureusement par M. Maspéro: le Musée d'antiquités égyptiennes.

                                                                                                   V. F. Demays.

Journal des Voyages et des Aventures de terre et de mer, dimanche 7 juillet 1889.

Nota de Célestin Mira:

* Stambouline: redingote portée par les fonctionnaires turcs.

* Tarbouch: le tarbouch est un bonnet cylindrique, de couleur rouge, muni d'un gland de soie

* Sequin: le sequin est une ancienne monnaie d'or de Venise. Par extension, le sequin est aussi un élément décoratif formé par un disque doré ou argenté, percé d'un trou en son centre, cousu sur des vêtements.

* Alkarazas: L'alkaraza est une poterie au long col.


Exemple d'alkarazas.


* Nougat d'Afrique: le nougat est fabriqué, sous des appellations diverses sur tout le pourtour méditerranéen.



* Le Mousky: vieux quartier commerçant du Caire.




lundi 19 mars 2018

Une exposition universelle.

Une exposition universelle
        180 ans avant Jésus-Christ.



Le souverain égyptien Ptolémée VI, surnommé Philométor, -par antiphrase à cause de la haine qu'il portait à sa mère-, était l'arrière-petit-fils d'un soldat de fortune macédonien. A cette époque où la Grèce débordait sur l'Asie, comme au lendemain de la Révolution française la France sur l'Europe, le métier des armes menait à tout: l'enfant de troupe était devenu roi d'Egypte, le pays le plus riche du monde ancien.
Napoléon disait parfois:"Que ne suis-je mon petit-fils?" Ptolémée-Philométor, séparé par plusieurs générations du fondateur de sa dynastie, pouvait donc étaler tout le faste d'un monarque, sans qu'un seul témoin pût lui rappeler son arrière grand'mère, la trop coquette Arsinoé. Aussi résolut-il un jour d'exhiber à Alexandrie, dans une fête, aux yeux émerveillés de la foule, des spécimens de toutes les richesses de l'Egypte.
Callixène, de Rhodes, nous a conservé, dans son Histoire d'Alexandrie, le récit de cette fête, qui fut, comme on le verra, une véritable "Exposition", mais dans une forme singulière, comme pouvait la concevoir un despote 180 ans avant l'ère chrétienne. Cela ne dura qu'un jour, et il y eut une marche triomphale, puis un banquet dans un palais construit pour cette solennité, et dans lequel n'étaient admis ni les soldats, ni les ouvriers, ni les étrangers, rassemblés d'ailleurs dans des locaux séparés.
Le cortège comprenait, d'abord, les différents corps de troupe, bannières déployées; puis de nombreux silènes couronnés d'or; 40 satyres en robe de pourpre; des victoires aux ailes d'or; 120 enfants en tunique de pourpre, portant de l'encens, de la myrrhe et du safran dans des bassins d'or. Suivait un groupe de personnages mythologiques entourant la statue de Bacchus, haute de "dix coudées" (5 mètres), placée sur un char traîné par 180 hommes. Des troupes formées de bacchantes et de Lydiennes précédaient un autre char traîné par 60 hommes et portant une statue couronnée de raisins d'or, enrichis de pierreries. Sur un troisième char, 60 satyres foulaient des raisins dans un immense pressoir et le vin doux coulait le long du chemin. Le char suivant, tout aussi magnifique, était accompagné de 120 satyres et silènes, dansant autour d'une"outre contenant 3.000 métrètes",  et d'un "cratère d'argent, à bordure d'or, enrichie de pierreries, d'une capacité de 600 métrètes". Le métrète équivalant à 27 litres, le foudre contenait donc 810 hectolitres, ce qui est déjà assez raisonnable; 600 hommes étaient attelés au char splendide qui portait ce tonneau et cette coupe digne de Gargantua.
Nous passons sur les cuves colossales d'argent et d'or, sur les amphores, trépieds et ustensiles en or rehaussé de pierres fines. Notons seulement au passage 1.600 enfants portant des vases en métal précieux, un char portant de grands personnages en tunique de drap d'or et traîné par 500 hommes; un autre char représentant le triomphe de Bacchus que suivaient 500 petites filles en tunique pourpre et couronnées d'or et 120 satyres aux armures d'argent et de bronze; des éléphants, des chameaux chargés d'énormes quantités d'encens, de cinnamones et d'aromates des Ethiopiens avec 600 dents d'éléphants, 2.000 troncs d'ébène, 2.400 chiens de l'Inde et d'Hyrcanie; 150 hommes portant des arbres où étaient suspendus toutes sortes de bêtes sauvages et de volatiles; dans des cages, des paons, des perroquets, des faisans et nombre d'autres oiseaux d'Ethiopie; 130 moutons du même pays, 300 de l'Arabie, 26 bœufs des Indes; un grand ours blanc et 3 oursons, 14 léopards, 16 panthères, 4 lynx, une girafe, un rhinocéros; enfin, d'autres chars portant des images de rois et de dieux, des trésors d'ivoire et d'or, et un thyrse d'or de 90 coudées; derrière, 24 grands lions, un char de 600 adolescents, dont 300 citharistes; 2.000 taureaux d'une seule et même couleur, ayant les cornes dorées et le fronton d'or. Sur le trône de PtoléméeSoter était une couronne d'or massif du poids de 10.000 pièces d'or; auprès de 150 autels avec torches d'argent, 9 trépieds de Delphes en or, 7 palmiers, 3.200 couronnes d'or, dont une enrichie de pierreries mesurait 80 coudées de circonférence; des cuirasses et des foudres colossales en or et en argent; 400 chariots portant la vaisselle d'or et l'argenterie. Cet interminable cortège était accompagné de 57.600 hommes d'infanterie et 23.200 cavaliers.
Aux abords du palais qu'on avait improvisé, l'arboriculture était représentée par ses plus rares essences, de façon qu'on marchait à l'ombre. L'horticulture avait fourni ses plus belles fleurs qui formaient un véritable tapis sur le parcours du cortège, qui foulait aux pieds roses, lotus et lauriers odorants.
Quant à l'immense salle où devait être donnée la fête, elle se composait d'une nef principale de forme carrée, recouverte d'un velum de pourpre à bordure blanche. Sur trois côtés régnaient des galeries ou péristyles, ornés de massifs de myrtes et de lauriers; des peaux d'animaux y étaient suspendues ainsi que des tuniques de drap d'or et des vêtements sur lesquels était brodée l'image des rois; des boucliers d'or et d'argent étaient appendues aux murailles. Dans des espèces de niches profondes avaient été placés des mannequins représentant les tragédiens célèbres dans leurs rôles les plus populaires.
L'art n'était donc pas oublié dans cette fête, non plus que la curiosité. Ainsi on avait exposé cinq animaux sculptés dans le marbre et les tableaux bien connus de l'école de Sicyone. Deux cents tables étaient dressées devant des lits à gradin d'argent, recouverts de tapis persans "dont le tissu représentait divers animaux du dessin le plus parfait", cent lits d'or à pieds de sphinx , au fond de la salle, cent cuvettes d'argent avec leur aiguière; en face, une table surchargée de vases, de calices et de coupes, véritables chefs-d'oeuvre de l'orfèvrerie, où l'or dominait d'ailleurs comme partout. Enfin, on voyait sur les combles de la table, plusieurs aigles d'or haut de 15 coudées et "regardant en face".
L'impression générale fut, paraît-il, celle qu'avait ambitionnée le maître. Tout le monde s'extasia devant ces trésors si somptueusement étalés.
On voit que la fête décrite par Callixène était bien une "Exposition" qui, dans certaines parties, prenait un caractère universel. Elle ne dura qu'un jour, il est vrai, sous une forme extraordinaire et singulière, mais on y vint de tous les points du vieux monde connu: on y trouve avec les ouvriers et les exposants, les visiteurs et les étrangers. La peinture et la sculpture, l'agriculture et l'industrie étaient représentées d'une façon originale et particulière. A côté de l'Exposition artistique, dont la section étrangère contient des spécimens venus des pays lointains, des Indes et de l'Ethiopie, l'archéologie et la "haute curiosité" ont leur part dans cet ensemble de merveilles.
Le despote donna-t-il des récompenses aux auteurs des chefs-d'oeuvre dont il tirait si grande vanité? L'historien est muet. En tous cas, comme dans les combats gymniques qui suivirent, les encouragements auraient consisté en quelques fragments de cet or exhibé avec tant de profusion et d'ostentation. Jusqu'à nos jours, on ne connut guère d'autres encouragements.
Dans une grande exposition de l'industrie comme celle que le monde admire actuellement, il y a, outre la manifestation des forces vives des nations et de la lutte commune soutenue par l'humanité pour l'amélioration de son sort, une source incontestable de progrès scientifique et artistique. Peut-être le monarque égyptien avait-il songé à cela au point de vue spécial de son empire: quoi qu'il en soit, le fait raconté par Callixène ne s'est plus reproduit qu'après la Révolution française, ou du moins, s'il s'est reproduit, on n'en a conservé aucune trace.

                                                                                                                    B. Guliet.

Journal des Voyages, dimanche 23 juin 1889.

mardi 27 février 2018

Une noce arabe en Egypte.

Une noce arabe en Egypte.

L'éducation de la jeunesse musulmane en Egypte se résume ainsi: les garçons apprennent le Coran et les filles rien du tout. En conséquence, les garçons sont envoyés au kouttab, c'est à dire à l'école, à l'âge de neuf ans, dans le but unique d'y apprendre le Coran par coeur, sans en omettre un verset, un seul mot. Celui qui a atteint ce but enviable est considéré comme un jeune homme accompli, l'honneur de sa famille.
Quand les études du jeune homme sont achevées, ce qui lui arrive généralement vers l'âge de quinze ans, son père en est averti par le chef du kouttab. L'heureux père s'empresse alors de retirer son fils de l'école, il l'emporte en triomphe, lui prodigue les caresses et les récompenses, et, s'il est assez riche pour cela, lui monte sans retard un magasin de droguerie, attendu qu'en Egypte, et en particulier à Alexandrie, tous les bourgeois arabes sont droguistes; s'il n'est pas assez riches, il l'installe dans son propre magasin. Cela fait, de manière ou d'autre, il s'agit de marier le jeune prodige, et c'est à quoi songe dès lors, en effet, un père prévoyant.
La mère est aussitôt avertie des projets paternels, qu'elle approuve nécessairement; sur l'ordre de son époux et maître, elle bat la ville à la recherche d'une épouse digne de son fils, vantant partout, avec une exagération toute maternelle, la sagesse, les talents et la piété du jeune sujet, ayant soin d'insister sur ce point important qu'il sait le Coran par coeur, ce qui est généralement vrai; mais y comprend-il quelque chose? il ne faudrait pas en jurer.
Elle n'agit pas seule dans cette campagne. Dès qu'elle a reçu de son mari communication de ses projets pour l'établissement de leur fils commun, l'excellente dame va trouver deux de ses amies intimes auxquelles elle explique la situation et qui l'accompagnent dans son expédition, laquelle peut s'étendre assez loin et se prolonger assez longtemps.
Enfin, la jeune fille est trouvée: c'est une jolie fillette de douze à treize ans, dont le père est un riche bourgeois, bon musulman et ce qui s'en suit. Le père et la fille sont aussitôt mis au courant des perfections du jeune homme, surtout de l'état de sa fortune, ce qui les intéresse bien davantage, et voilà l'affaire emmanchée.
Le soir même, mis au courant de la situation, le père du garçon se rend chez le père de la fille pour formuler la demande officielle. On s'entend aussi sur les préliminaires, puis les conditions sont débattues en présence de quelques témoins amis des deux parties, conditions qui se résument, en définitive, dans la fixation du montant de la dot à payer par le mari. Ensuite, on arrête le jour des noces, qui sera de préférence la veille d'un lundi ou celle d'un vendredi, jours de bon présage.
Tout cela se passe en dehors et à l'insu du jeune homme, qui n'en est averti qu'après que les deux familles sont tombées d'accord, et qui n'a qu'une seule chose à faire dans la circonstance: acquiescer à tout, le Coran, qu'il a appris par coeur, lui prescrivant d'obéir aveuglément à ses parents, c'est à dire à son père.
Lorsque tout est convenu, les deux mères, accompagnées de quelques amies intimes, se rendent chez toutes leurs connaissances pour les inviter aux noces de leurs enfants; de leur côté, les deux pères adressent à leurs relations des billets d'invitation en vers et écrit en lettres d'or!
Le grand jour arrive enfin. Dès le matin, les deux familles (les hommes seulement, car les femmes ne sont pas admises à ces réunions) se réunissent dans la maison du père de la fiancée, avec quelques parents invités privilégiés. Le contrat, lu par un cheik, est présenté aux représentants des deux fiancés, qui le signent sans que ceux-ci aient été entendus ou même consultés. Alors on boit du sirop à la santé des deux époux, et le pacte est conclus.
Ces formalités accomplies, on quitte la maison. Les bagages, le mobilier, si l'on peut dire, de la fiancée est distribué sur une vingtaine de chars, portant trois ou quatre objets chacun, et le cortège s'ébranle dans la direction, ou à peu près, de la maison des nouveaux époux. Il est précédé d'un corps de musique arabe, qui consiste en deux tambours portés par deux personnes et battus par une troisième et deux clarinettes. Après avoir parcouru le plus grand nombre de rues possible, on arrive enfin à la maison du mari, les chars sont déchargés et le mobilier de la jeune épouse installé dans sa nouvelle demeure.
A midi, on voit s'élever devant la maison une grande tente ornés de lustres et d'autres appareils d'illumination; par terre sont placés, tout autour de la tente, des dekkeh (espèces de bancs); au milieu s'installent les musiciens, armés, l'un d'un violon, l'autre d'un oud, celui-ci d'une flûte, celui-là d'un petit tambour, cet autre du seul instrument dont la nature l'a pourvu; les uns chantent, les autres jouent de leurs instruments, et tous ces virtuoses s'accordent comme ils peuvent.
Cependant les invités commencent à arriver, par groupes plus ou moins nombreux; lorsqu'ils sont tous réunis, on les introduit dans une pièce de la maison où le repas est servi, et tous alors, assis sur leurs talons à la mode arabe, les manches retroussées, se mettent à manger en s'aidant tout bonnement, pour porter les aliments à leur bouche béante comme un soupirail, de la fourchette de la nature. En moins d'un quart d'heure, l'affaire est réglée, et chacun se retire.
Vers trois ou quatre heures de l'après-midi, les parents, accompagnés de quelques amis, vont chercher la fiancée pour la mener à la maison de son époux. Le cortège se forme à sa porte. La musique premièrement décrite tient la tête, les invités marchent en ligne sur les deux côtés; enfin paraît la fiancée, s'appuyant sur deux jeunes femmes: toutes trois sont enveloppées d'une sorte de moustiquaire, d'un réseau fin et transparent, tenu par un homme à chaque coin; le cortège est fermé par les femmes invitées à la cérémonie. Entre les deux colonnes d'invités du sexe fort, qui viennent immédiatement après la musique, il règne un espace vide: cet espace est occupé par le khawal*, danseur habillé en femme, le visage rasé en conséquence, et qui chante en dansant au son des instruments qui le précèdent, accompagné en outre des cris d'enthousiasme des invités.
Quant aux femmes, elle ne cessent de proférer, tout le long du chemin, des lolo lolo répétés une vingtaine de fois, qui constituent leurs exclamations de joie les plus exaltées. 
C'est dans cet appareil que la fiancée est conduite  à sa nouvelle demeure. Le soir venu, on se rend à la mosquée, où l'on fait quelques prières pour le bonheur des nouveaux époux.
A la suite de ces prières, le cortège part de la mosquée. La même musique enragée le précède, ensuite vient le zekr, qui se compose de cheiks priant à haute voix en agitant la tête en avant et en arrière; puis le fiancé, habillé de neuf et précédés d'une vingtaine d'amis portant chacun un phare et formant colonne de chaque côté comme les invités dans le cortège de la fiancée; au milieu est toujours le khawal exécutant ses contorsions chorégraphiques.
Arrivés à la maison nuptiale, le cortège fait halte, et le mari opère son entrée, tandis que son père jette par-dessus sa tête de petites pièces de monnaie que les fakirs et les gamins se disputent en se bousculant les uns les autres. Cependant l'époux est attendu dans la chambre nuptiale, brillamment ornée, où, dès qu'il est entré, les femmes lui présentent sa jeune épouse, dans tout l'éclat de sa beauté et du luxe déployé dans un si beau jour pour lui faire honneur.
C'est alors seulement  qu'il la voit; jusqu'à ce moment, il n'a pu même soupçonner la couleur de ses yeux.
Les femmes se retirent, laissant les deux époux en présence... Cette première entrevue ne peut durer plus d'un quart d'heure, au bout duquel le mari doit être de retour auprès de ses amis.
Toute la journée du lendemain est consacrée aux chants et à la danse, et avec elles se terminent les réjouissances du mariage qui vient d'être consommé.
Mais si les époux ne se convenaient pas, c'est à dire si la jeune épouse ne plaisait pas, vérification faite, à son mari, ce dernier aurait toujours la ressource du divorce, complément indispensable des lois qui règlent le mariage musulman; si, au contraire, elle lui plait, il n'y a toutefois pas à craindre que sa passion pour elle prenne des proportions inquiétantes: de même, il n'y a pas d'exemple qu'une femme arabe soit devenue folle, si ce n'est de jalousie, d'un mari ainsi obtenu.

                                                                                                                           A. Bitard.

Journal des Voyages, dimanche 24 avril 1887.

* Nota de Célestin Mira:

Cortèges nuptiaux.






* Khawal: Les femmes avaient interdiction de danser en public, aussi des hommes efféminés travestis prenaient leur place.






dimanche 29 mai 2016

Les bourriquiers d'Egypte.

Les bourriquiers d'Egypte.


Tandis que l'Occident est sillonné de voitures, et que le chiffres de ces ingénieux moyens de transport augmente rapidement dans toutes les grandes villes d'Europe, l'Orient en est encore réduit au chameau, au cheval et au baudet. Au Caire, dans la capitale de l'Egypte, on compte à peine deux ou trois carrosses appartenant au grand-pacha, et les cabriolets de Clot-bey, Gaetant et Soliman-pacha. A Alexandrie, ville à moitié européenne, on ne voit guère qu'une trentaine d'équipages; il est vrai qu'il n'y a pas de route dans la campagne, et que dans les villes la plupart des rues sont trop étroites pour permettre le passage d'une voiture. 
Le moyen de transport le plus général, ce sont les baudets. Ceux du Caire sont renommés surtout pour leur beauté, leur force et leur patience. Dans tous les carrefours stationnent des baudets sellés, sanglés, bridés; ils sont conduits par de jeunes garçons arabes qu'on appelle bourriquiers.





Le bourriquier est ordinairement âgé de douze à quatorze ans; il y en a pourtant qui ont à peine sept à huit ans; quelques-uns sont des hommes faits. Ils forment une corporation qui a son rang parmi les cent soixante-quatre corporations du Caire. Les chefs de la corporation sont ordinairement propriétaires des baudets, et ceux à qui ils les donnent à conduire doivent chaque jour leur en rapporter le revenu. Les bourriquiers conducteurs reçoivent une paie proportionnelle au produit qu'ils rapportent. En les associant ainsi, on a trouvé un moyen infaillible pour les rendre exigeants, et les pousser à se bien faire payer; aussi sont-ils d'une avidité insatiable; ils crient, pleurent, se roulent à terre, pour obtenir quelques paras de plus; ils vous poursuivent, vous jettent la monnaie que vous leur avez donné, et vous tourmentent tellement, que vous êtes obligé quelquefois d'avoir recours au kourbatch: c'est pour eux un argument irrésistible; ils mettent leur pièce de monnaie et leur langue dans leur poche, essuient leurs larmes, et s'en vont. L'Arabe, même enfant, ne semble croire à la justice que lorsqu'elle est accompagnée de la force.
Si l'on peut reprocher au bourriquier le défaut d'être intéressé, il a en revanche des qualités incontestables. Il est actif, intelligent, fidèle, vif, enjoué, obligeant. Si vous confiez à un bourriquier quelque objet, il le place dans la poche de sa chemise, et vous êtes assuré qu'il vous le rendra fidèlement. Il y a, dans la corporation, une police très sévère à cet égard, et si l'on porte plainte contre un bourriquier, il est de suite mis sous le bâton. Cette crainte salutaire les retient; car, pauvres qu'ils sont, et désirant jouir, ils seraient naturellement portés à dérober. Mais l'Arabe est comme le Spartiate, il ne dérobe pas ce qu'on lui confie; il soustrait ce qu'on néglige, ce qu'il trouve, ce qu'on ne surveille pas. Au reste, le long de la route, le bourriquier causera avec vous, vous fera des contes, chantera, passera son bras  sur la croupe du baudet pour vous retenir dans les pas scabreux, et aura pour vous toutes sortes d'égards et de prévenances.
Le bourriquier est vêtu d'une chemise de toile bleue qu'il relève jusqu'au genou au moyen d'une ceinture en laine rouge; il porte ordinairement à la tête un tarbouch usé, et quelquefois un simple taki de toile. Ses jambes sont nues, et ses pieds, qui trottent autant que ceux de son baudet, n'ont aucune chaussure: aussi les bourriquiers acquièrent-ils une agilité et une force surprenante. J'en ai vu un, à peine âgé de 6 à 7 ans, qui nous conduisit du Kaire à Zakkara (il y a environ 5 lieues), et qui le lendemain fit de nouveau cette course au retour. Les bourriquiers d'Alexandrie font le trajet de cette ville à Rosette ( 15 lieues environ) sans se reposer. Le bourriquier, comme le fellah, ne mange presque rien; quelque peu de dourah grillé au four, quelques fèves cuites à l'eau, quelques pastèques, quelques légumes verts, voilà sa nourriture. Il prend souvent son repas en trottant derrière son baudet. Quand il n'est pas en course, il stationne auprès de sa bête, joue, dort ou fume; à l'heure de la chaleur, après avoir dessanglé son baudet, qui se roule librement dans le sable, il fait sa méridienne à l'ombre.
Dans les courses à baudet, le principal office du bourriquier est de courir derrière l'animal, de le stimuler quand il ralentit son trot, et de crier dans les rues populeuses: A droite! à gauche! prenez garde! Aussi, le bourriquier porte-t-il toujours à la main une baguette de palmier, signe et instrument de sa fonction. Quand le baudet est rétif, le bourriquier frappe à coups redoublés; il crie, il se fâche; mais en s'adressant à son quadrupède, jamais il ne prononce le nom de Dieu. Au reste, le bourriquier a le plus grand soin de son baudet; l'habitude de trotter avec lui et de partager ses fatigues lui inspire une sorte d'attachement; après une longue course, il dessangle son quadrupède, le mène boire, lui donne à manger avant de songer à allumer son chybouk et à faire kirf. Et puis, le maître des baudets a l’œil ouvert, et s'il savait que l'on n'a pas eu soin de ses bêtes, il pourrait bien à son tour battre le bourriquier négligent. Ces bonnes gens tiennent naturellement à ce que leurs baudets leur rapportent beaucoup et durent le plus long-temps possible. Aussi trouve-t-on, au Kaire de ces baudets de louage tellement vieux et usés, qu'ils ne cheminent qu'à force de coups, et qu'il leur arrive souvent de faire des chutes. Heureusement la ville n'est pas pavée, et une chute sur une terre humide et sablonneuse offre peu de danger.
Quand les bourriquiers conduisent des femmes, et surtout des dames européennes, ils ont pour elles les attentions les plus délicates: l'Arabe tient cette galanterie des beaux temps de la civilisation musulmane, et elle se montre chez ces jeunes garçons comme un instinct naturel. Le bourriquier est d'ailleurs plus sérieux par caractère et moins porté à faire des espiègleries que le gamin de Paris

On compte,
dans la ville du Kaire........ 6.000 bourriquiers
                à Boulak.............    500
                au Vieux-Kaire..   400
                à Alexandrie.......   600
                à Rosette............   200
                à Damiette.........   300

Total..................................  8.000

On voit peu de bourriquiers exercer cette industrie pendant toute leur vie: c'est ordinairement le lot des jeunes garçons, qui, par cet exercice, se développent, se fortifient et deviennent capables des travaux les plus pénibles. Bien qu'attaché à sa corporation, le bourriquier n'est pas tellement à demeure, qu'il ne vous transporte sur son baudet d'une ville à une autre, par exemple d'Alexandrie au Kaire, si vous le payez bien. En général, les corporations de bourriquiers, chameliers, mariniers, saïs, coureurs, n'obligent pas les individus qui en font partie à séjourner dans le même lieu. Ainsi, un bourriquier de Damiette peut très bien aller se faire bourriquier à Alexandrie, au Kaire; seulement, en passant d'une ville à l'autre, il n'aura pas affaire à la même corporation, aux mêmes propriétaires de baudets. Comme cette profession n'exige pas un long apprentissage, et qu'il suffit d'avoir des bonnes jambes, de savoir prendre soin d'un baudet, et de connaître la ville et ses environs, les corporations de bourriquiers se recrutent ordinairement d'enfants de fellahs, qui viennent dans les villes chercher à gagner quelque argent. C'est quelquefois pour eux un moyen de parvenir à une haute position sociale. En effet, si un bourriquier plaît à quelque bey, à quelque pacha, il le prend dans sa maison, en fait son domestique, son homme d'affaires. Sous ce rapport, les musulmans n'ont aucune espèce de préjugé. Quand Mohamed-Ali voulut peupler ses écoles, c'est parmi les bourriquiers qu'il fit la presse; on les prit à leurs baudets, au milieu des rues et des carrefours, pour les placer d'abord dans des écoles élémentaires, puis dans les écoles de mathématiques ou de médecine: plusieurs deviendront peut-être des hommes distingués.

Le Magasin pittoresque, février 1838.

lundi 13 octobre 2014

Les femmes fellahs.

Les femmes fellahs.


"Le temps était beau et très-doux; il n'y avait guère à midi que 22 degrés centigrades, et nous pouvions tout à notre aise contempler les rives. Dépassant un grand cimetière juif, nous nous arrêtâmes quelques moments devant une mosquée en ruine, près d'une belle avenue. Des femmes fellahs, rassemblées en grand nombre pour laver leur linge, animaient ce lieu verdoyant. Les unes, debout, foulaient de leurs pieds très-petits le linge qu'elles allaient blanchir et qui trempait dans l'eau du Nil; leurs robes, d'un bleu foncé, pareilles à de longues tuniques, dessinaient en lignes très-pures leurs silhouettes élégantes. D'autres, accroupies déjà et penchées en avant, nous montraient de plus près leurs visages. Elles ont, en général, les lèvres épaisses, le menton et les joues gâtés par des tatouages; elles voilent le bas de leur figure; leur mâchoire inférieure est lourde; mais leurs yeux sont grands, leur front plein, leur nez bien attaché. Les retardataires portaient sur leurs têtes de gros paquets de linge: vigoureuses, élégantes, elles marchaient d'un pas léger, sans fléchir sur leurs jambes grêles et nerveuses. Au milieu d'elles, venaient des enfants, chargés de linge aussi; et je ne me rappelle jamais sans rire un petit garçon de trois ans peut être, grave sous une charge plus grosse que lui, qui descendait le talus en relevant sa robe blanche, pourquoi ne pas dire sa chemise? Ce que nous admirâmes le plus, c'était la grâce antique des jeunes filles qui venaient puiser de l'eau; sur leur tête se tenaient immobiles des vases de terre nommés ballas; les moins habiles, pour maintenir leur fardeau, appuyaient une main à leur nuque et semblaient des cariatides vivantes. Quelque-unes, honteuses d'être vues par des étrangers, relevaient un pan de leur vêtement pour se voiler la face. Les anneaux de métal (hézam) qui pendaient au nez de ces canéphores ne les défiguraient pas; une faible brise agitait le fichu (açbeh) qui dérobe leur tête au soleil. J'aimais à voir les bracelets qui chargent leurs poignets finement attachés, leurs colliers et le cercle d'or qui masque la cheville de leur jambe. Leur tunique bleue (ielech) était parfois brodée de perles d'acier aux entournures."
Ce tableau poétique , si fidèlement rendu par M. Belly dans une de ses dernières expositions, peut, avec la présente figure que nous reproduisons ici d'après la toile de M. Giraud, donner une idée juste, bien qu'un peu favorable, de la stature, de la démarche et de la physionomie des femmes fellahs. 


On les trouve moins aimable lorsqu'elles crient sur les toits en s'arrachant les cheveux, ou que, sales et déguenillées, elles offrent aux yeux les traces d'une vieillesse prématurée; et pour peu que l'on pénètre le mystère de leur abjection morale, la compassion succède à une banale curiosité.
" Dans leur conduite avec les femmes, les Orientaux savent combiner deux sentiments qui s'excluent, le dédain et la jalousie. Au fond, la jalousie l'emporte sur le dédain; à tel point que, dans l'oasis de Syouah, les maris relèguent les célibataires et les veufs dans un faubourg, en dehors de la ville; à tel point que jamais un homme n'interrogera son ami sur la santé de sa femme: ce serait une inconvenance.
" La femme est un être inférieur: son contact est une souillure dont il faut se purifier. Cependant l'homme en fait la compagne de sa vie. Il l'exclut des mosquées et l'admet au paradis sous le nom de houri. D'où viennent ces contradictions? Toujours de la jalousie, doublée du mépris.
" La position que l'islamisme fait aux femmes est au-dessous du rôle que l'amour conjugal et maternel leur assigne forcément dans l'ordre naturel. On ne leur enseigne rien, quoiqu'on leur laisse la direction des enfants jusqu'à sept ans. Si elles ont pour ces enfants, leurs futurs maîtres, un peu du sentiment complexe qu'inspire le fruit d'une affection partagée, cet instinct, purement animal, tarit souvent avec le lait. Les enfants, dont la naissance n'est jamais constatée, meurent sans qu'on en parle ou grandissent dans la vermine ou la crasse, les  yeux rongés par les mouches.
"En général un Arabe n'a pas vu sa femme avant le mariage; la femme n'a pas vu davantage son mari: elle ne peut, en effet, dévoiler sa figure que devant ses parents et ses frères. On peut donc établir que le consentement mutuel ne préside pas au mariage. Les parents donnent leur fille à qui leur plaît, moyennant un cadeau longuement débattu et l'assurance d'un douaire en cas de répudiation. La promise est le plus souvent une enfant que le mari pourra porter dans ses bras. Elle a dix ou douze ans. Femme, il est vrai, si l'on en juge au point de vue médical, elle n'est en apparence ni plus développée ni plus forte que les enfants du même âge dans nos climats. Les fatigues du mariage et de la maternité l'arrêterons dans sa croissance et la vieilliront en peu d'années.
"Installée dans la maison du mari, elle doit faire bon visage à l'autre épouse qu'il a prise ou qu'il prendra: la loi en accorde deux. Il arrive que ces rivales se détestent et ne se contentent pas d'une lutte courtoise pour s'assurer la prééminence. Elles s'empoisonnent quelquefois, quelque fois l'une tue les enfants de l'autre, car la stérilité est la plus grande honte pour les femmes.
"Il y a des fellahs qui prennent une femme à Girgeh, une autre à Assouan: c'est un usage fréquent parmi les mariniers du Nil. Le mari, tour à tour, selon ses affaires, va passer un mois chez elles; il apporte avec lui quelques piastres et quelques présents, souvent une petite pacotille que la femme détaille pendant son absence. En échange, il reçoit quelques produits du pays, et alimente pour sa part le commerce de l'autre épouse. C'est ainsi que nous avons à bord, une cargaison de sel, de pipes, de vaisselle; les matelots les déposaient au passage, et trouvaient toute préparée au retour une provision de tabac, de dattes, de poterie.
"Les maris qui veulent se séparer de leur femme vont trouver un officier public, à la fois avocat et juge de paix, qui se prononce sur les différends conjugaux. Sa sentence est sans appel; on ne dit pas qu'elle soit impartiale. La séparation est temporaire ou définitive, selon la volonté ultérieure des deux époux. Le mari séparé paye une pension aux enfants en bas âge, rarement à la femme; mais il ne reprend pas ce que les parents ont reçu. La femme n'a droit à demander la séparation que dans un seul cas, regardé chez nous aussi comme une grave injure; et, si elle gagne sa cause, le douaire lui est dû." (1)
La femme fellah se relèvera-t-elle de l'humiliante infériorité où la retiennent les lois religieuses et les mœurs du pays? Peut-être plus aisément que la femme riche qui engraisse dans l'oisiveté du harem. Ouvrez les mosquées aux femmes, et elles reconquerront leur dignité morale; interdisez les unions précoces, et une grande cause de la polygamie, la vieillesse prématurée, aura disparu pour toujours. Mais tant que la femme ne sera pas devant la religion et la loi l'égale de l'homme, tant qu'elle ne sera pas seule maîtresse du foyer domestique, elle végétera dans le servage et l'abjection. Hélas! on ne peut dire encore que l'heure de la réhabilitation soit proche pour les femmes de l'Orient.

(1) La Vallée du Nil; par Henri Cammas et AndréLe fèvre.

Le magasin pittoresque, 1865.