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mardi 27 décembre 2016

Les colonies françaises.

Les colonies françaises.
     à l'exposition universelle.




I
L'Algérie et la Tunisie.

Une bonne moitié de l'esplanade des invalides est occupée par l'exposition des Colonies françaises. Chacune de nos possessions a son coin particulier, qui la distingue des autres, et se trouve représentée par son architecture, ses habitants et ses produits. Le Journal des Voyages ne pouvant se désintéresser de tout ce qui, à l'Exposition universelle, est du ressort de la géographie; il consacrera donc aux pavillons coloniaux quelques articles, dont le premier sera consacré à l'Algérie et à la Tunisie.




Les palais de ces deux pays sont remarquables sous tous rapports. Ceux qui ont visité l'Afrique septentrionale sont d'accord pour reconnaître que les architectes leur ont donné un cachet d'authenticité frappant, ce qui s'explique d'ailleurs par ce fait qu'ils ont emprunté les éléments essentiels des constructions à des monuments du pays. Prenez le palais algérien, considérez-en successivement toutes les parties. Si vous avez visité Alger, vous reconnaîtrez, dans le grand vestibule à arcades le plafond de l’Archevêché; dans le minaret et dans la porte tournée vers l'Esplanade le minaret et la porte de Sidi-abd-er-R'aman; dans l'encadrement de cette porte le mirhab de la mosquée de la Pècherie avec ses arabesques gravées dans le stuc; dans la façade tournée vers la Seine une loggia de la Kasbah. Comment avec des documents semblables, M. Ballu, inspecteur des édifices diocésains d'Afrique, et M. Marquette, architecte  à Alger, n'auraient-ils pas élevé quelque chose de merveilleusement réussi?
Le Palais tunisien, dû à Mr Henri Saladin, a été construit suivant la même méthode. C'est à Kairouan, la ville sainte de la Régence, que M. Saladin a demandé la plupart de ses inspirations, et le grand dôme de la façade postérieure reproduit fidèlement celui de la mosquée de Sidi-Okba, de même que les arcades en marbre du patio sont copiées sur celles de la mosquée de Sidi-Saheb.
Il serait superflu de dire que les traditionnelles boutiques, avec leurs cordonniers, leurs pâtissiers, leurs tisserands, leurs vanniers, abondent sur l'esplanade et complètent l'illusion du visiteur, qui se rappelle avec plaisir une excursion dans les rues d'Alger ou dans celles de la Régence, et l'illusion est d'autant plus complète que l'on a tenu ici encore à être vrai, puisqu'on a copié le Souk de la rue des Étoffes à Tunis.




Dans ces palais, dans ces boutiques, grouille une population indigène que l'on range communément sous la dénomination d' Arabes.
Puisque la géographie n'est pas ici déplacée, nos lecteurs nous permettront bien de leur faire remarquer que cette dénomination est aussi fausse que possible et qu'il n'y a pas en Algérie un million d'Arabes, alors qu'on y rencontre deux millions de Berbères. Tous ces conquérants qui nous ont précédés dans l'Afrique du Nord: Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins ont été absorbé par la race berbère, cette race si vieille qu'elle paraît être autochtone, si pleine de vitalité qu'elle survit à toutes les vicissitudes et a, qu'on nous permette l'expression, berbérisé les Arabes eux-mêmes. En résumé, les Arabes ont apporté et fait triompher en Algérie leur langue, leur architecture et, pendant un temps, leur organisation politique et sociale, mais la prépondérance ethnographique appartient aux Berbères.
C'est à la race berbère, et non à la race arabe, qu'il faut rattacher ces Kabyles, dont un village tout entier a été reconstitué sur l'Esplanade des Invalides. C'est à la race berbère que se rattachent aussi ces Touaregs qui, prisonniers sous leur tente rayée en poils de chameau, vous lancent des regards de mépris et de haine, car ces Touaregs ne nous aiment guère, et on n'a pas oublié les circonstances douloureuses du massacre de la mission Flatters.
Le village kabyle intéressera peut-être le visiteur plus que les palais Algérien et Tunisien, parce qu'il offre au regard quelque chose de moins connu. Quel dommage que l'on n'ait pas pu le construire sur un rocher à pic, que l'on n'ait pas pu, par exemple, copier le rocher et la pittoresque ville de Kaléa! Car les agglomérations kabyles couronnent la plupart des saillies du Jurjura, défiant les agressions et économisant la terre cultivable, qui est rare dans cette région.
Le général Hanoteaux décrit ainsi la demeure kabyle: "La porte, seule ouverture capable de donner au réduit de l'air et de la lumière, est assez basse pour qu'un homme de moyenne taille soit obligé de se baisser pour y passer: elle se trouve à peu près au milieu d'une des longues faces du corps de logis. L'unique pièce d'habitation est divisée en deux parties inégales par un petit mur (baak) qui s'élève à un demi mètre au-dessus du sol.
La portion la plus vaste est habitée par la famille; son étendue est égale à peu près au deux tiers de la capacité de la chambre; elle est un peu élevée au dessus du sol par un pavé en maçonnerie. La portion le plus étroite est réservée aux bestiaux; c'est une écurie assez mal tenue, dans laquelle s'entasse une litière malpropre et où séjournent les déjections animales. Sur le mur qui sépare ces deux compartiments sont rangées de grandes jarres de terre, où on conserve les provisions de fruits secs, de grains et de farine. Au-dessus de l'écurie se trouve une sorte de soupente (thakenna) sur laquelle sont emmagasinés la provende des bêtes et les ustensiles de toute espèce. Dans l'espace réservé à la famille, se rangent des nattes et des tapis, que l'on transforme en lits, en les étendant le soir sur le sol, des coffres et des vases culinaires. A une distance de 0, 30 m ou 0, 40 m de la muraille et au fond de la chambre, une cavité circulaire de quelques centimètres de profondeur à son centre est creusée dans le sol: c'est le foyer domestique (kanoun)." Promenez-vous dans le village kabyle de l'Exposition après avoir lu cette description, due à un homme pour qui la kabylie n'a pas de secret.
Revenons maintenant au Souk. Le quartier des Souks, à Tunis, c'est le Bazar universel, une sorte de "Bon Marché" oriental, une succession de galeries enchevêtrées sans ordonnance, les unes hautes, les unes basses, voûtées, et éclairées par des trous ronds qui laissent voir un coin du ciel. Dans l'épaisseur des murs, une large baie cintrée éclaire la boutique, rehaussée d'un demi-mètre et plus, et où sont accroupis les marchands. L'acheteur ne pénètre jamais dans la boutique: il se contente de demander du dehors au marchand d'étoffes, au chapelier, au fabricant de chechias, au bijoutier, au parfumeur, à l'armurier, au sellier, au tourneur. La plupart des marchands sont juifs, et l'on verra au Souk de l'Esplanade une marchande juive de Tunis en costume du pays.
Il convient de mentionner tout particulièrement la section archéologique de l'Exposition Tunisienne. On y apprendra comment les Romains, par d'admirables travaux hydrauliques, surent combattre victorieusement la sécheresse, le grand ennemi des colons français en Tunisie.

II
Le Tonkin et l'Annam.

On a tellement parlé de l'Annam et du Tonkin depuis les événements qui ont abouti à l'établissement du protectorat français dans cette partie de l'Indo-Chine que les organisateurs de l'Exposition coloniale devaient être naturellement appelés à faire une place assez large à l'architecture, aux productions et même aux mœurs annamites. Parmi les tirailleurs indigènes que l'on a fait venir de nos colonies (de celles, du moins, où des corps de tirailleurs sont organisés), les Indo-Chinois sont de beaucoup les plus nombreux. Ils sont de taille moyenne et imberbe; leurs cheveux noirs et abondants sont relevés en chignon et enveloppés d'une sorte de foulard noir que surmonte, en guise de képi, une simple rondelle plate retenue par des cordons. La face est plate, osseuse, le front large à la partie inférieure, le teint chocolat clair, les yeux à fleur de tête, les paupières épaisses, les mains longues et les doigts noueux, le corps trapu, le bassin large. Leurs dents sont noircies par la mastication de feuilles de bétel enduites de chaux.




En Annam comme au Tonkin, tout village a son esprit protecteur, tout esprit son temple, et l'on ne peut parcourir le pays sans rencontrer à chaque instant des pagodes plus ou moins luxueuses, dédiées à la divinité, aux génies, au roi ou à d'illustres personnages. Généralement, les édifices sacrés sont entourés d'un mur percé en avant d'une porte principale, et, si le monument a des dimensions suffisantes, de deux ou quatre portes secondaires. Ces portes surmontées d'ornements ou de lanternes bizarres, donnent accès dans un cour spacieuse, au fond de laquelle des hangars précèdent parfois la pagode proprement dite, dont le toit, en tuiles rouges et terminé aux angles en forme de sabot, est surmonté d'oiseaux et de dragons baroques. L'autel est sculpté, laqué, incrusté. Devant lui, une grande table autour de laquelle les bonzes, entourés de leurs aides, officient les jours de cérémonie et qui se couvre durant l'office, de fleurs, de fruits, de bougies allumées par les fidèles. On n'oubliera pas, quand on l'aura vue sur l'Esplanade, l'architecture des pagodes. Leur forme spéciale et leurs couleurs voyantes entrent dans l'esprit pour ne plus en sortir. On fera bien de donner aussi quelques minutes au mirador et au tombeau annamites qui se trouvent en face du pavillon le plus rapproché de la Seine.
Les pagodes et les maisons des riches sont construites plus solidement que les habitations du peuple. Celles-ci, vulgairement appelées paillotes sont de simples hangars formés par la réunion d'un certain nombre de fermes en bois portant une toiture de feuilles de palmiers d'eau; elles sont fermées par un lattis de palétuvier, percées devant et derrière d'une porte à charnières, qu'on soulève et qu'on soutient horizontalement pendant le jour. A l'intérieur, des nattes servent de cloisons. Les maisons des riches et les pagodes ont un plancher et un carrelage, des murs en briques, des façades à panneaux ciselés.
Une large place a été faite aux produits annamites, et avec raison, car le meilleur moyen de rendre avantageux notre établissement au Tonkin, c'est de faire connaître les ressources du pays aux innombrables commerçants qui se sont donné rendez-vous à Paris cette année. La basse Cochinchine et le Tonkin sont très favorables à l'agriculture, et sur la frontière laotienne, on a signalé de riches forêts. Le riz, nourriture par excellence des indigènes, est aussi abondant que possible; mais on verra dans les pavillons annamites qu'on récolte aussi dans l'Indo-Chine orientale le maïs, l'igname, l'igname-patate, la patate, le millet, l'ananas, le chinchou, l'arbre à thé, les bourgeons d'aréquier, le bambou, la pastèque, le melon, le manioc, le haricot, l'aubergine, plusieurs espèces d'épices, des fruits variés, des plantes industrielles, des plantes médicinales et des plantes d'ornementation. Les intéressés pourront étudier des échantillons de produits minéraux, et aussi les industries nationales telles que la fabrication des nattes, l'orfèvrerie et les incrustations.
Ceux qui préféreront les études ethnologiques assisteront à l'une des distractions favorites du peuple annamite: le théâtre. M. Dutreuil de Rhins, a vu dans le pays même une de ces représentations. Il rapporte que les musiciens se tiennent accroupis sur les côtés de la scène, que le vulgaire public se tient debout en face des acteurs, et que, par côté, une estrade est réservée aux personnages de marque. La musique (gongs, flûtes, instruments à corde, etc.) est étourdissante. Les acteurs, fardés et travestis, dialoguent et gesticulent, et crient bien plutôt qu'ils ne parlent.

                                                                                                                       P. Legrand.

Journal des Voyages, dimanche 9 juin 1889.

mercredi 21 décembre 2016

Modes d'hiver.

Modes d'hiver.


Les derniers jours de décembre arrivent sans que la saison d'hiver se soit manifestée par le côté brillant des réunions et des bals; beaucoup de familles, que des pertes cruelles à l'armée d'Orient ont plongée dans le deuil, d'autres auxquelles le ralentissement des opérations du siège de Sébastopol laissent de vives inquiétudes, ont prolongé plus que de coutume leur séjour à la campagne, laissant ainsi fermées à Paris les portes de leurs salons, ordinairement ouvertes à cette époque de l'année.
Les robes de soirées, les toilettes de bal et les parures de cour, ou s'élaborent encore dans le silence de l'atelier, ou n'attendent que l'annonce d'un heureux événement pour se produire avec éclat dans les réceptions et les fêtes dont cette solution désirée deviendra le signal.
Pour être véridique, la chronique de la mode doit donc en ce moment se borner à l'examen des toilettes de ville, seule manifestation visible des habiles travaux de nos artistes en mode et en couture.




L'industrie lyonnaise enrichit chaque jour sa fabrication de la soie d'étoffes et de dispositions nouvelles; aux moires antiques, aux damas, aux chinés, se sont ajoutés les droguets, les pékins et les brocatelles, le tout enrichi de dispositions en peluche simulant les plumes de perdrix, de faisan et d'autruche avec un ressort, un velouté et une vérité qui permettent à peine de distinguer l'art de la nature; ces étoffes, largement bouffantes, exigent dans les ornements de la jupe une simplicité qui fait prévoir la prochaine déchéance des volants, tout en admettant la richesse, et même la profusion des garnitures de toute nature.
Le manteau collet et le pardessus, devenus le complément nécessaire de la toilette de ville, justifient la faveur dont ils sont l'objet; le manteau convient mieux aux jeunes personnes, dont il drape avec avantage les formes frêles et délicates; le pardessus suit avec plus de souplesse la ligne serpentine, si célébrée par Hogarth, qui distingue particulièrement la taille des jeunes femmes; des peluches frisées et des drap fabriqués sans envers, et pouvant être employés sans doublures, sont, sous les dénominations diverses de ouatine, de peau de taupe, de loutre ou d'agneau, spécialement affectés à la confection de ces manteaux ou par-dessus; la couleur grise, plus généralement adoptée, se prête à recevoir toutes les garnitures de rubans, galons, velours et passementeries de couleurs assorties ou tranchantes; des pattes opèrent la fermeture des manteaux; elles sont remplacées, dans les pardessus, par un système de boutons et de boutonnières empruntés aux paletots d'hommes.
Quelle que soient la vogue dont elles jouissent ces confections doivent céder le pas à la fourrure, cachet distinctif de la femme élégante. Garni en martre, en renard bleu ou en petit gris, le manteau, le pardessus ou même le witchoura, auquel on revient insensiblement, seront toujours avec le manchon assorti, le complément le plus riche de la toilette d'hiver.
Les chapeaux commencent à se porter beaucoup moins renversés en arrière, et la passe s'allongeant fixe mieux le chapeau sur la tête, et dispense la femme de recourir à l'usage incommode des longues épingles, qu'un renversement exagéré rendait nécessaires. Cette heureuse modification se fait surtout remarquer dans les modes exposées dans ses salons de la rue de Richelieu, par Mme Tamburini, qui a conservé les traditions de distinction particulières à l'école de Baudrant, de laquelle elle est sortie.
De très-légers changements ont été apportés dans la forme des vêtements masculins; l'habit est un peu plus allongé, le pantalon un peu moins étroit, la grande redingote de couleur brune ou grise, avec mélange de blanc, ne se voit plus guère que sous la coupole et les colonnes de la Bourse, et Humann l'a complètement répudié pour le pardessus-paletot doublé en soie ou en velours, vêtement dont l'ampleur et la distinction ne pouvait échapper au coup d’œil de l'artiste qui consacre ses loisirs à la reproduction des têtes souveraines de France et d'Angleterre.

                                                                                                                             G. F.

L'Illustration, journal universel, 23 décembre 1854.

mardi 20 décembre 2016

Les enrôlés anglais.

Les enrôlés anglais.




Vous aurez lu sans doute quelque récit de ce qui se passe en Angleterre au sujet des enrôlements: les beaux hommes s'abstiennent, comme s'ils étaient engagés ailleurs, et laissent le champ libre aux avortons et aux cagneux.
A propos de cette déconvenue militaire, il nous est arrivé de Londres deux dessins, que vous êtes priés de ne pas regarder tout à fait comme des caricatures.





                                                                                                            Philippe Busoni.

L'Illustration, journal universel, 3 février 1855.

D'où viennent nos locutions proverbiales?

D'où viennent nos locutions proverbiales?

Nous employons dans la conversation courante une foule d'expressions proverbiales, que nous répétons sans les comprendre, sans en connaître ni l'origine, ni la raison, ce qui nous met au niveau du perroquet. Mon Dimanche a fouillé une quantité de vieux documents pour éclairer ses lecteurs sur ce sujet d'une actualité permanente. Voici le résultat de ses recherches:

"Oingnez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra", pour dire, caresser un malhonnête homme, il vous fera du mal, faites-lui du mal, il vous caressera, signifie aussi que les paysans et les petites gens sont ingrats et timides.
Les mots qui composent ce proverbe en prouvent l'ancienneté, il est peut-être né dans le temps que les paysans, qu'on appelait vilains, du latin villanus, étaient serfs et attachés à la glèbe. Quelques seigneurs traitaient ces malheureux vassaux comme Coriolan voulait qu'on traitât le peuple romain, et l'un d'eux, pour justifier sa dureté aurait dit: Oignez vilain etc... Ces verbes oindre et poindre, s'employaient autrefois par antithèse. Dans le Roman de la Rose, Guillaume de Loris, parlant des flatteurs, dit:

Et par doulces paroles oygnent
Mais après de leurs flèches poignent
Par derrière jusqu'à l'os
Et abaissent des bons les loz.

"Face de l'homme fait vertu", pour signifier que la présence d'une personne donne du poids à une affaire, qu'une chose n'en va que mieux, et n'en réussit qu'avantageusement que l'on y est présent, et qu'on en sollicite soi-même l'avancement.

"Il est comme le chien du jardinier", il ne mange point les choux et ne veut pas que les autres en mangent, se dit d'un envieux, d'un homme qui possède une chose utile sans en jouir, ni en accorder la jouissance aux autres.
Ce proverbe était connu des anciens, qui disaient en deux mots: Lucien compare un ignorant à un chien, couché dans une écurie et qui, ne pouvant manger d'orge, empêche le cheval d'en manger.

"Envoyer quelqu'un au diable de Vauvert", c'est à dire le faire courir plus loin qu'il ne pensait ou qu'il ne voulait. Vauvert était le nom de l'endroit où étaient les Chartreux de Paris, comme il y avait beaucoup de carrières et que le vent s'y engouffrait avec bruit, le peuple s'imagina, dit Ménage, que ce bruit était causé par un diable nommé Vauvert, du nom de ce lieu, c'est peut-être ça qui a fait donner le nom d'enfer à la rue qui y conduit.

"S'amuser à la moutarde", c'est à dire perdre son temps en vain, s'occuper à des bagatelles, tandis qu'on pourrait appliquer son esprit à des choses sérieuses et utiles. "C'est que je m'amuse comme vous à la moutarde". Ce proverbe est une allusion à ces mots en vieux français: moult et tarde, en sorte que quand on attend quelqu'un avec impatience, on dit qu'il s'amuse quelque part et moult tarde, c'est à dire tarde beaucoup à venir. Un prédicateur gagea, dit-on, un jour qu'il crierait trois fois moutarde quand il serait en chaire. Ayant commencé son sermon par ces mots: moutarde, moutarde, à chacun desquels il fit une pause, il ajouta tout de suite: "Moult, tarde le pécheur à faire pénitence".

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 17 mai 1908.

lundi 19 décembre 2016

Les "Mâchoires à bière".

Les "Mâchoires à bière".

Quand on va à Munich, il est d'usage de visiter l'admirable musée et d'aller déjeuner au Rathskeller, brasserie située au rez-de-chaussée du nouvel Hôtel-de-Ville et décorée de fresques originales de F. Wagner. Parmi ces fresques en grisaille aux tonalités éteintes, il en est une très curieuse, représentant les inspecteurs des brasseries dans l'exercice de leur singulière fonction, suivant un édit de 1335.
Ces personnages étaient chargés du soin d'éprouver la qualité de la bière et, pour le faire convenablement, ils arrivaient vêtus d'une culotte de peau chez le brasseur, demandaient un banc de bois sur lequel ils répandaient gravement de la bière soumise à leur appréciation.
Ensuite, ils s'asseyaient tous sur le banc ainsi humecté et y restaient accroupis pendant une heure, broc en main, sablier à côté d'eux. Quand l'heure était écoulée, les dégustateurs se levaient brusquement. Si les fonds de culotte soulevaient le banc, la bière était déclarée parfaite; au cas contraire, le brasseur payait une amende.
Mais l'heure d'épreuve, durant laquelle la bière était servie à discrétion aux bierkiefer (mâchoire à bière) durait souvent plus de soixante minutes, car les inspecteurs aimaient assez à faire durer le plaisir.
La fresque en question représente donc l'hôte venant dire aux inspecteurs que l'heure du "goûtage" est écoulée. Ce à quoi les bierkiefer répondent: "Si ta bière ne reste pas collée à nos culottes de peau, tu auras une amende."

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 17 mai 1908.

Colonies agricoles de l'Algérie.

Colonie agricole de l'Algérie.


L'opinion publique a suivi avec trop d'intérêt le compte rendu publié à diverses reprises par la presse des tentatives de colonisation agricole en Algérie, pour que l'Illustration ne s'empresse pas d'accueillir les notes et les dessins qui viennent de lui être communiqués par M. Edouard Lullin, de Genève, sur le développement des colonies suisses qu'une grande compagnie génevoise a entrepris d'établir dans le Sétif; à ces documents, nous avons cru devoir joindre, comme complément indispensable, quelques croquis sur la colonie fondée en 1848, à Montenotte, dans le Chélif, croquis recueilles par M. Job, jeune artiste qui a exploré le sol algérien, et qui a surtout étudié avec soin le côté pittoresque des demeures, des physionomies et des habitudes de nos nouveaux colons sur la terre d'Afrique.
L'entreprise génevoise, qui est pour la France un pas important fait dans la grande oeuvre de la colonisation algérienne à laquelle le gouvernement français a donné un élan particulier, est pour la Suisse un asile ouvert à ceux de ses enfants qui ne trouvent plus dans leur patrie les ressources dont ils ont besoin. Les regards se sont donc bien vite dirigés vers le plateau de Sétif, fort peu connu auparavant, et fréquenté seulement par ceux qu'y appelait quelque intérêt particulier; bientôt la petite ville qui en forme le centre a vu se dresser dans ses murs, avec les colons qu'y envoyait la compagnie d'émigration, un certain nombre de voyageurs qui venait visiter le pays dans le but de rapporter des notions exactes sur ce nouveau noyau de colonisation, ou bien d'en apprécier les ressources pour y fonder eux-mêmes plus tard des établissements;




A côté des richesses agricoles qui ne demandent qu'un travail intelligent pour se produire en abondance, ce pays offre au touriste plus d'un attrait, et une excursion au plateau de Sétif réserve, soit par les beautés que présente sa nature, dans plusieurs parties de la route à parcourir, soit par l'originalité des mœurs au milieu desquels on est appelé à vivre, de nombreuses jouissances à celui que ne rebutent pas les voyages lointains.




Si l'Afrique française ne présente pas les aspects grandioses que l'on voit dans les Alpes ou dans les Pyrénées, elle peut cependant, dans plusieurs contrées, et principalement aux environs de Philippe-ville, de Constantine et de Bougie, montrer telles montagnes, telles rives de fleuves, telles profondeurs de forêts ou tel entassement de rochers de nature à forcer l'admiration. Il n'est pas jusqu'à la campagne de Sétif même qui, bien que presque complètement privée d'arbres, d'arbustes et d'autres éléments de végétation qu'on pourrait croire indispensables à la beauté du paysage, n'offre cependant au simple voyageur, un attrait particulier qui l'attache à cette contrée et qui lui fait parcourir, avec un plaisir dont il ne se rend pas bien compte, un pays d'une apparence si monotone. 




Quant à l'artiste, il peut y étudier les formes belles et gracieuses tout à la fois, des ondulations de terrains, les teintes chaudes et harmonieuses  qui les colorent et jouir enfin de cette indispensable poésie que présente une vaste contrée où l’œil et l'esprit se promènent librement jusqu'aux horizons les plus lointains, arrêtés tout au plus, soit par quelques ruines romaines assises sur les collines pour attester qu'une nation puissante a su jadis exploiter cette riche nature, soit par une tente arabe qui ramène l'imagination des fastes du peuple géant aux mœurs pastorales des enfants d'Ismaël.




Nous n'avons pas l'intention de parler ici de la fertilité reconnue du plateau de Sétif, ni des excellentes conditions climatiques qui résultent de son élévation considérable au-dessus de la mer; notre rôle plus modeste se bornera à donner quelques vues de Sétif et de ses environs. Quoique bien insuffisantes à rendre des paysages dont la couleur est l'élément dominant, nos gravures feront du moins connaître la position et l'aspect de Sétif, en montrant:
La principale place de Sétif;
La vue de Sétif, prise de la ferme d'El-Bèz, appartenant à la compagnie génevoise;
La chaîne des montagnes de Bou-Thaleb, située à 50 km de Sétif, et dont les forêts de cèdres séparent le plateau sétifien du désert de Bouçada;
Et une fontaine d'origine romaine, restaurée, qui, grâce à sa position ombragée, à sa proximité de Sétif et à l'établissement culinaire qui y a été construit, est devenue le but de la promenade des citadins.
La compagnie génevoise qui s'était engagée envers le gouvernement français à construire et à peupler dix villages dans un délai de dix années, à partir du 26 avril 1853, a si bien rempli jusqu'à présent ses obligations qu'elle aura complété au printemps de 1855 le peuplement de cinq centres de population. Le premier, Aïn-Arnat, a été établi l'année dernière; il est en pleine voie de prospérité; les travaux de maçonnerie ont dû être achevés dans les quatre autres à la fin de septembre dernier. La compagnie aura donc accompli en moins de deux ans la moitié de son oeuvre.
Les maisons du village d'Aïn-Arnat, comme celles des quatre autres villages en construction, se composent chacune, ainsi qu'on peut le voir sur le plan, de trois pièces; elles sont habitées par une population de près de 400 personnes. 




Chaque colon, en outre de son lot urbain, a reçu quatre pièces de terre, c'est à dire un jardin de 20 ares, une prairie de 1 hectare 80 ares, un champ de première qualité de 6 hectares et un champ de deuxième qualité de 12 hectares. Une milice de 80 hommes, instituée par le gouverneur général, et dont les chefs ont été nommés par l'administration s'exerce régulièrement au tir à la carabine et au fusil.




Un magasin de comestibles et d'épicerie, une boucherie, quelques métiers de tisserands, une fabrication de cigares et de beurre, ont été établis dans le village, dont les colons se sont en outre réunis pour former une bergerie commune; les femmes filent, tricotent, et s'occupent, en général, des ouvrages de leur sexe. Plusieurs bœufs à l'engrais, vaches, chevaux, mulets, ânes, moutons et chèvres sont déjà en la possession des colons, bien que ceux-ci n'aient eu jusqu'à présent pour les nourrir que la provision de foin que la compagnie avait faite dans cette prévision; ce bétail s'accroîtra dès le moment où la récolte des foins permettra de les nourrir.




Sur les 1.000 hectares qui sont affectés au territoire du village, les colons ont mis en culture:
450 hectares en blé ou orge,
100 hectares en blé à la méthode européenne,
3 hectares en plantes potagères,
Et ils ont planté 200 quintaux de pommes de terre.
Quant aux arbres, les colons ont déjà planté plus de 30.000 boutures de peupliers et de saules, environ 26.000 pourettes de mûriers et 500 arbres fruitiers; enfin, ils ont entouré leurs maisons de quelques ceps de vigne, qu'ils espèrent devoir être la source de beaux et bons vignobles.




De son côté, la compagnie a élevé à la ferme d'El-Bez sur la concession de 800 hectares qui lui est faite pour chaque village construit et peuplé, concession qui est le seul bénéfice qu'elle retire, puisqu'elle doit vendre au prix de revient les maisons destinées aux colons. Cette ferme, composée seulement, quant à présent, d'une grande cuisine, de quatre chambres à coucher, d'une écurie fermée pour quinze têtes de bétail, d'une remise à claire voie et d'un magasin, et dont la construction devrait être prochainement accrue d'autres bâtiments, est desservie, en dehors du personnel administratif, par un personnel agricole composé d'un maître valet, de deux femmes chargées du ménage, d'un domestique pour le bétail, de trois chefs ouvriers, de quatre domestiques de campagne et d'un certain nombre de journaliers, dont l'alimentation consiste en trois plats de viande chaque jour; chacun des ouvriers reçoit en outre, pour sa boisson, un litre de bière par jour cinq fois par semaine, et un litre de vin le jeudi et le dimanche; cette nourriture, saine et abondante, ne donne lieu qu'à une dépense de 1,20 fr. par jour et par tête; dépense compensée par la bonne santé du personnel et son vigoureux travail, qui est, en moyenne, de 10 heures par chaque journée.



Le temps, qui a manqué à la Compagnie, ne lui a permis de mettre en valeur qu'une faible partie des 800 hectares qu'elle a consacrés à la culture de la pomme de terre, du coton de Malte, du blé, de l'orge, des betteraves, carottes, colzas, maïs, des plantes potagères, du millet, du chanvre, des foins artificiels, comme aussi à faire des essais de garance, tabac et cotons de diverses qualités; elle a aussi fait des plantations de mûriers, cèdres, ormeaux, frênes, peupliers saules, noyers et arbres fruitiers; enfin des travaux effectués avec intelligence amènent à la fontaine de la ferme une quantité d'eau suffisante.
Ce court résumé des travaux des colons suisses et de l'administration génevoise est de nature à rassurer sur l'avenir de cette entreprise et de toutes tentatives analogues; il fera disparaître ainsi toutes les préventions qui ont trop longtemps existé contre l'Algérie.

                                                                                                                         G. F.

L'illustration, journal universel, 21 octobre 1854.

dimanche 18 décembre 2016

Le patineur.

Le patineur.


Il y a patineur et patineur. Le patineur parisien est une malheureuse exception dans la confrérie des patineurs. Il ne patine pas. Ce n'est pas l'envie qui lui manque, c'est le terrain. Le sort l'a condamné au patinage platonique.




Nul n'est mieux chaussé que lui de patins mieux conditionnés: il a des fourrures exceptionnelles, des bérets de premier choix. Il serait superbe s'il pouvait dessiner sur un miroir de glace des arabesques variées.




Tandis que l'Anglais patine sur la Serpentine, le Viennois au Prater, le Prussien sur la Sprée, le Suisse et l'Italien sur leurs beaux lacs, le Parisien patine en rêve. Une fâcheuse guigne s'acharne contre lui. Il vit d'espérances incessamment trompées, d'illusions qui s'évaporent, de jouissance aussitôt déçues. Il est plus facile de chauffer le pôle Nord que de patiner à Paris.
Jamais il ne sera mis à l'épreuve, et il pourra faire comme ces touristes qui font graver sur leur alpenstock les noms les plus escarpés des Alpes, alors qu'ils n'ont jamais été plus loin que Bougival.
Le patineur est cependant d'essence parisienne. Les gamins de huit ans glissent déjà sur les trottoirs verglacés. Il n'y a pas de ruisseaux un peu pris qui ne servent de piste à une douzaine de collégiens en rupture de classe. Tous les élèves de Condorcet qui habitent les hauteurs de Montmartre et des Batignolles, descendent au collège en glissant à la queue-leu-leu.



A partir d'un certain âge, quand les convenances ne permettent plus au jeune homme de se laisser dévaler par le ruisseau, il faut dire adieu à l'art du skater. Le seul plaisir qui lui reste est de parler patinage avec ses amis du Club, comme on parle d'une maîtresse absente ou d'un bon dîner qu'on ne fera plus. Quant au patinage à Paris, il n'existe plus que dans le Prophète, avec de la musique de Meyerbeer.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick.