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dimanche 10 décembre 2017

Le buveur d'eaux.

Le buveur d'eaux.

De juin à la fin de septembre, vit ou plutôt végète le buveur d'eaux. C'est généralement un Parisien, qui a fait la noce et qui se retire pendant trois ou quatre semaines dans un "trou" situé au fond d'une montagne alpestre ou sur une cime pyrénéenne.
Indifférent à la nature qui, d'ailleurs, est monotone, le buveur d'eaux se lève à six heures pour aller à l'établissement prendre son verre gradué et le remplir à l'un des robinets, qui délivre la santé aux malades. Le buveur boit et va faire un tour de dix minutes pour revenir boire une nouvelle dose du bienfaisant liquide.




Et puis il en attend l'effet, en causant avec les autres buveurs. Les uns et les autres s'absorbent dans l'examen comparé de leurs intestin, foie, poumon, reins, vessie, etc., etc. Quand l'eau est purgative, il y a des intermittences dans la conversation. Souvent un interlocuteur disparaît quelques instants pour revenir bientôt, l’œil souriant, la mine satisfaite, et reprendre le dialogue resté en souffrance.




Le déjeuner du buveur est triste. Il est au régime. Les beaux fruits de l'été, il les mange en compote; les fraîches salades, il les contemple sans y toucher. Plus de café, plus de cognac. On se nourrit de la vue d'un glacier qui ne rappelle Imoda* que de bien loin.
Le buveur d'eaux se promène beaucoup. Ainsi l'ordonne la Faculté. On le rencontre dans les sentiers, marchant à pas lents et contemplant avec mélancolie l'éternel torrent qui roule sur les mêmes cailloux: "Torrent, tu es très beau! mais tu es bien embêtant", semble dire le regard du buveur, crétinisé par le sempiternel horizon des mêmes montagnes.
L'après-midi, le buveur boit encore, et ainsi de suite jusqu'au jour où la saison est finie. Il rentre à Paris, fortifié, récuré, guéri, sauvé, maigre s'il était gras, gras s'il était maigre, et comme il a soif de jouissances, il se fourre immédiatement une énorme biture de tout ce qui lui a manqué. Le résultat du traitement est immédiatement compromis.
Pour l'efficacité des eaux, il faudrait en boire pendant un mois et s'enfermer à la Trappe avec un régime sévère et frugal, pendant les onze autres mois de l'année. A ce prix-là, on pourrait compter sur une santé relative.
Le buveur d'eaux ne va jamais plus de trois ans de suite aux bains qu'il a choisis. Au bout de trois ans, il s'en dégoûte ou il est mort.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick, à la Librairie illustrée, 1887.

* Nota de célestin Mira.

La famille italienne Imoda acquit vers 1880, l'immeuble situé 3 rue Royale à Paris, anciennement propriété de duc de Richelieu, pour en faire un glacier. Le lieu devint ensuite un bistrot pour cocher de fiacre, pour devenir enfin un café-glacier au nom de Maxim's et Georg's. C'est aujourd'hui le célèbre restaurant Maxim's.


Restaurant Maxim's.

lundi 30 juin 2014

Vertus miraculeuses.

Vertus miraculeuses
attribuées à certaines eaux.


On connaît l'histoire de la mère d'Achille, plongeant son fils dans les eaux du Styx pour le rendre invulnérable. 
Ceux qui allaient consulter l'oracle de Trophonius, en Plocide, devaient boire d'abord à deux sources: l'une appelée fontaine d'Oubli ou du Léthé, leur faisait perdre la mémoire; l'autre nommée fontaine de Mémoire ou de Mnémosyne, la leur faisait recouvrer.
Vibius Sequester raconte fort sérieusement des fables non moins singulières. A l'en croire, quiconque s'était baigné neuf fois dans le lac Triton, en Thrace, était changé en oiseau. Un fleuve du pays des Cicones pétrifiait jusqu'aux entrailles de ceux qui osaient s'y désaltérer. La rivière Crathis, aux environ de Sybaris en Grande-Grèce, teignait les cheveux en blond ou en roux (aurei coloris). Les eaux du fleuve Gallus, en Phrygie, inspiraient un délire fanatique. Le Lynceste, en Thrace, énivrait; le Clitor, en Arcadie, dégoûtait du vin. Vibius s'écarte moins de la vraisemblance quand il rapporte que le lac Amsanctus, en Lucanie, faisait mourir les oiseaux par ses exhalations, et que le fleuve Aniger, en Elide, chassait par son odeur ceux qui essayaient de s'en approcher.
Selon Pline (II,106) le fleuve Falisque, en Etrurie, a la propriété de blanchir le poil des bœufs. Le Mélas, en Béotie, et le Pénée, en Thessalie, rendaient les brebis noires; le Céphise les rendait blanches, et le Xanthe fauves, d'où lui venait son nom. Les eaux du Styx, en Arcadie, étaient un breuvage mortel, ainsi que trois sources voisines de Librose, en Tauride. Une fontaine située sur le territoire de Carrinum, en Espagne, rejetait tout ce qu'on essayait d'y plonger. Mucianus prétendait, au rapport même de Pline, qu'il y avait dans l'île d'Andros, auprès du temple de Jupiter, une source dont les eaux prenait le goût du vin le 5 janvier de chaque année.
Il faut encore mettre au nombre des eaux prétendues merveilleuses celles que les anciens croyaient douées d'une vertu prophétique. A Colophon, dans l'antre consacrée à Apollon Clarien, se trouvait, toujours suivant Pline, une eau qui abrégeait les jours de ceux qui en buvaient, mais leur communiquait en revanche la faculté divinatoire. C'est dans ce sanctuaire que Germanicus, suivant Tacite, reçut l'avis prophétique de sa fin prématurée (annales II, 54.) Le devin de Colophon, bien qu'illettré, rendait ses oracles en vers, et en beaux vers, d'après Tacite. On sait que les fontaines Hippocrène et Castalie passaient aussi pour inspirer les poètes. D'ailleurs, ce n'était pas seulement par voie d'inspiration que les eaux rendaient leurs oracles ainsi, la fontaine de Dodone révélait l'avenir par son murmure à une vieille prêtresse chargée uniquement d'interpréter et de transmettre ses réponses. (Servius, sur l'Enéïde, liv. III, v. 466.) Il y avait à Patras une fontaine qui passait pour fournir des pronostics infaillibles au sujet des malades. On attachait à une ficelle un miroir que l'on mettait en contact, par ce moyen, avec la surface de l'eau. Puis, après avoir invoqué les dieux et brûlé de l'encens en leur honneur, on regardait le miroir, où se montraient alors les traits de la personne à laquelle on s'intéressait, morte ou vivante, suivant l'issue future de sa maladie. (Pausanias, VII, 29.) On consultait la fontaine d'Apone, voisine de Padoue, au moyen de dés qu'on jetait dans ses eaux transparentes: le point obtenu servait de réponse. (Suétone, Tibère, chap. 14.)

Magasin Pittoresque, 1866.