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mardi 1 août 2017

La sortie de l'Ecole de Droit.

La sortie de l'Ecole de Droit.


Tout change, tout se transforme à Paris avec une rapidité étonnante.
Ce n'est pas dans cette ville qu'il faut venir rechercher les souvenirs rayonnants de la jeunesse quand les premiers cheveux blancs commencent à poindre. On n'y retrouvera ni les rues tortueuses et animées que l'on parcourait gaiement autrefois, ni l'hôtel légendaire où l'on débarqua, ni le bal joyeux plein de grisettes, où le son du trombone faisait si bien oublier le Code pénal.
Les rues sont devenues des boulevards, les maisons anciennes ont fait place à d'autres, la Chaumière a disparu, la grisette aussi. Il n'est pas jusqu'aux hommes qui ne soient complètement transformés.
Notaires, avoués, avocats, qui vivez tranquillement dans quelque chef-lieu de département, après avoir fait vos études à Paris, vous vous souvenez encore de l'aspect pittoresque du quartier latin tel qu'il était de votre temps. Vous avez connu la rue de la Harpe, vous avez respiré l'air embaumé des lilas de la Pépinière. Les parents n'étaient pas très généreux à cette époque, et vos petites pensions étaient bien modestes, n'est-ce pas? Mais vous étiez heureux malgré cela. Vous étiez étudiants, cela voulait tout dire. Les étudiants avaient pris possession du quartier latin, ils en étaient les maîtres absolus; le profane bourgeois ne s'y hasardait pas. Qu'aurait-il fait, grand Dieu! au milieu de cette jeunesse bariolée, qui portait des bérets rouges, des vareuses folles, des gilets étranges et des cheveux à la Mérovée. Il se serait cru perdu en entendant les refrains que l'on chantait à pleine-gorge en descendant la colline de Sainte-Geneviève, et il aurait couru le risque d'être étouffé par la fumée des pipes.
Aujourd'hui, ce n'est plus cela. Si le hasard vous amène à Paris, monsieur le notaire, allez rendre visite à votre vieux quartier latin, je vous promets une surprise complète.
D'abord les méandres de la rue de la Harpe ont fait place à un splendide boulevard, planté d'arbres, garni de boutiques lumineuses. Le grand soleil et le bon air pénètrent partout maintenant. La rue Soufflot, large et spacieuse, vous conduira jusqu'à l'Ecole. Les étudiants sont encore en cours. Attendez un moment, ils vont bientôt sortir.
Tenez, en voici quelques-uns, examinez-les.




Des pieds à la tête, ce sont des gentlemen. L'étudiant de 1873 suit la mode quand il ne la précède pas. Ses habits sortent de chez le bon faiseur. Il se coiffe rue Vivienne; il se gante chez les coquettes marchandes du boulevard. Il porte sous le bras une serviette de maroquin noir ou de cuir de Russie odorant. Il ne chante pas dans la rue. Pour lui la pipe n'est plus un principe, il fume des cigares de luxe ou des cigarettes de Turquie. Il n'y a plus de tapage à la sortie de l'Ecole, plus d'appels à haute voix; seulement des saluts de la main et des coups de chapeau.
Une station de voitures a été placée à peu de distance de l'Ecole, et les fiacres qui viennent s'y arrêter sont sûrs de ne pas manquer de clients. Quelques étudiants viennent même au cours dans leur coupé, conduit par un cocher galonné.
Le quartier latin est peu à peu abandonné par les étudiants. Vous en trouverez bien encore quelques-uns le soir dans les cafés du boulevard Saint-Michel et à la Closerie des Lilas, mais le plus grand nombre est ailleurs. Si vous voulez les voir, allez aux premières représentations, faites-vous inviter aux bals officiels ou aux soirées particulières.
Franchement, il a bien fait. En même temps qu'il apprend la science du droit, il perfectionne son éducation, et il se prépare à jouer convenablement le rôle qui lui sera donné un jour dans la société moderne.

                                                                                                                 René Delorme.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

lundi 23 mai 2016

Un sergent de ville étudiant en droit.

Un sergent de ville étudiant en droit.

La chose est peu fréquente. C'est même le seul cas enregistré jusqu'ici d'un agent préposé par état à la constatation des litiges se vouant à l'étude du droit qui permet d'en juger.
Ce laborieux est M. J. M. Rault, né le 2 septembre 1869, à Saint-Guin (Côtes-du-Nord), et entré aux gardiens de la paix en 1892. Les habitants du quinzième arrondissement peuvent l'apercevoir chaque jour pédalant dans le quartier, car Rault est cycliste. Plus difficilement le reconnaîtrait-on ascensionnant le boulevard Saint-Michel en civil, serviette sous le bras, pour se rendre à la Faculté où il s'est inscrit le 24 décembre 1903.




A vrai dire, il n'y a plus lieu de s'étonner des succès de nos agents depuis l'étonnante impulsion donnée à leurs études professionnelles par l'inspecteur principal Albert Lesage, mais on doit noter l'effort et sans mesure applaudir à la ténacité d'un modeste agent abordant les études supérieures de droit.
Rault a déjà prouvé qu'il sait utiliser son savoir en publiant, en collaboration avec l'agent Pheilipot, un Manuel de Police à l'usage de la police municipale qui fit son apparition honoré de souscriptions nombreuses. Les villes de Paris, Marseille, Bordeaux, Nancy, Saint-Nazaire, le ministère de la justice, la préfecture de police, la gendarmerie de la Seine l'ont adopté, rendant hommage à la fois à l'utilité du livre et aux auteurs. Un Code des familles est en préparation. Rault y travaille. Après son service de jour et de nuit, c'est ainsi que se repose ce brave garçon qui sait trouver dans le labeur la consolation des fatigues endurées.
Pour le vaillant exemple qu'il donne à tous, il y avait lieu de vaincre sa modestie pour le faire connaître au public indifférent sur lequel il veille et pour lequel il étudie.

                                                                                                                             Louis Cros.

Le Petit Journal militaire, maritime, colonial, supplément illustré paraissant toutes les semaines, 14 février 1904.

mardi 21 octobre 2014

L'école de droit de Paris.

L'école de droit de Paris.


La première école de droit régulière fut tenue à Paris, en 1384, par Gilbert et Philippe Ponce, rue Saint-Jean de Beauvais.
Louis XV la réorganisa en 1762 et en 1771, Soufflot commença sur la place Sainte-Geneviève, aujourd'hui place du Panthéon, les bâtiments actuels de la Faculté, achevés seulement en 1823.
Les réformes de l'Assemblée constituante ayant donné à la France un droit unique, un décret du 22 ventose an XII (13 mars 1804) réorganisa de nouveau les écoles de droit, qui ne tardèrent pas à faire partie de l'Université (1806).


L'entrée de l'Ecole de droit est décorée de quatre colonnes ioniques supportant un fronton. A l'intérieur des bâtiments, on trouve deux beaux amphithéâtres pour les cours, et une bibliothèque de 10.000 livres environ.

Journal pour tous, 15 février 1865.

mardi 23 septembre 2014

Complication de la législation en Angleterre.

Complication de la législation en Angleterre.


L'Angleterre est régie par deux lois, la loi commune et la loi écrite ou l'ensemble de statuts; la première se compose des diverses coutumes et des précédens, c'est à dire des arrêts rendus par les différentes cours: c'est un monument des contradictions de tous les siècles; ces précédens sont religieusement observés. La loi écrite se compose de tous les édits du roi et des parlemens; il n'est pas d'avocat, pas de jurisconsulte qui ose se vanter de connaître la loi écrite. 
"La loi commune, disait un chancelier, je puis m'en tirer assez bien; quant à la loi écrite, je défie que qui que ce soit la connaisse." En effet, quel est l'homme qui peut dire qu'il connaît par cœur le contenu de 59 volumes in-4° de 1.500 pages, où se trouve consigné le texte de ces statuts?" M. Wade dit qu'il existe une petite compilation de poche des lois anglaises, qui comprend 20 volumes in-folio. On dit que la connaissance de ces 20 volumes est indispensable à l'homme de loi. Terme moyen, depuis vingt-huit ans, le parlement a voté chaque année 140 bills, qui sont devenus lois de l'état; les actes publics comprennent au moins 100 volumes in-folio.
Peu de gens connaissent ce qui est loi et ce qui ne l'est plus; souvent un acte a été rapporté sans que pour cela le premier ne cesse d'être appliqué; celui qui est intéressé à cette application n'a qu'à présenter le statut, c'est à son adversaire de prouver que ce statut a été rapporté, et les juges eux-mêmes reculent devant une telle tâche. Dans une occasion solennelle, les douze juges examinant une loi, avaient omis deux vieux statuts dont ils ignoraient l'existence.
La partie écrite de la loi commune, c'est à dire les reports of cases, ou jugemens rendus, consiste déjà en 280 volumes in-folio; chaque année il s'en publie 8 volumes nouveaux.
Il y a environ 987 actes relatifs à la laine, 290 sur les métaux précieux, 460 sur le tabac, 970 sur les prêcheries. Les lois du moyen-âge qui permettent de fouetter, de marquer au front, etc., sont encore lois du pays; il y a une douzaine de lois pour la manière d'emballer le beurre. De temps en temps, on change, on altère, on consolide ces statuts; alors se commettent les erreurs les plus étranges. Un jour, il s'agissait de changer une loi qui imposait la transportation et l'amende pour certain crime; le statut disait: "Sera condamné à la déportation pour quatorze ans et à une amende dont la moitié sera pour le roi." On voulait ôter l'amende de la loi, mais comme on se résout avec peine en Angleterre à détruire un vieux monument, on se contenta d'amender le statut, on retrancha les mots "et à une amende", de sorte qu'à la prochaine occasion, le coupable eût été condamné à quatorze ans de déportation, dont la moitié pour le roi.
Les lois de finances ne sont pas les moins nombreuses; il y a cent quarante statuts qui concernent les esprits.
Pour l'intelligence de ces lois, on conçoit que ce n'est pas trop de dix mille personnes à Londres, et de douze à quatorze mille dans la province. Il y a , à Londres, neuf cours supérieures, quatre cours ecclésiastiques, vingt cours pour le recouvrement des petites dettes, outre les cours d'oyer et terminer, les cours de fermiers, les petites cours de police, et d'autres encore. Il y a en outre les juges de paix, justice of the peace, qui jouissent d'un pouvoir presque illimité, les shériffs et les juges.
C'est un excellent métier que celui d'avocat en Angleterre; sir Samuel Romilly avait un cabinet qui lui rapportait 400.000 francs par an.
Les salaires des juges et autres magistrats sont proportionnés à ces bénéfices; ils varient, en y comptant les honoraires qu'ils reçoivent sous le nom de fées et d'allowance, de 100.000 à 400.000 francs par an (1). Les dépenses qu'occasionnent un procès, sont si élevées qu'elles devraient dégoûter tout plaideur.
La coutume est loin d'être uniforme dans toutes les parties de l'Angleterre; elle diffère de comté à comté, de ville à ville, souvent de manoir à manoir, de famille à famille; ainsi, dans le Middlesex, c'est le fils aîné qui hérite de la fortune de son père; à quelques pas de là, de l'autre côté de la Tamise, dans le Kent, la fortune est divisée en portions égales entre tous les enfans; dans une autre partie de l'ouest, c'est le plus jeune des enfans qui hérite de la propriété foncière.
Il est certaines propriétés dont on ne peux pas disposer par testament. Dans certains manoirs, un don par testament n'est pas valide, s'il est fait plus de deux ans avant la mort du testateur; dans d'autres lieux, c'est un an; en d'autres encore le temps est de trois ans; enfin il est certains lieux où il n'est pas question d'une telle restriction.
Dans certains manoirs, la fille aînée hérite, à l'exclusion de ses sœurs; en d'autres, elles restent toutes propriétaires indivis? Dans ce manoir, l'usage veut qu'une veuve ait pour domaine un tiers de la propriété; dans cet autre que ce soit la moitié; et ailleurs elle est usufruitière pendant sa vie, à l'exclusion de l'héritier.
A Londres, à Bristol, les créanciers peuvent saisir les sommes dues à leur débiteur; dans le reste de l'Angleterre, les débiteurs sont insaisissables.
Toutes ces coutumes différentes se perpétuent avec les propriétés foncières sur lesquelles elles sont assises.

(1) Le salaire du lord chancelier n'est que de 100.000 fr.; ses fées s'élèvent en outre de 4 à 600.000 fr.

Le Magasin Universel, 1834-1835.

jeudi 17 juillet 2014

Licenciés et Docteurs en Droit.

Licenciés et Docteurs en Droit.

Un document ministériel soumis, il y a quelques années, à la commission des hautes études de droit, a donné, pour la période quinquennale 1839-40 à 1843-44, le nombre des étudiants des facultés de droit, celui des thèses soutenues tant pour la licence que pour le doctorat, et le chiffre des admissions à chacun de ces grades. Ce document a servi de base au tableau suivant.


Il ressort de ces chiffres que, durant les cinq années auxquelles ils se rapportent, la Faculté de Paris, sur 100 candidats à la licence, en a refusé 12, et que, sur pareil nombre de candidats au doctorat, elle en a refusé 17; tandis que, dans les facultés de provinces, la proportion des refus, pour chacun de ces grades, n'a été que de 3 sur 100. Dans six facultés tous les candidats ont été admis.

Magasin Pittoresque, 1849.

vendredi 16 août 2013

La vie sociale.

Les femmes s'agitent et veulent voter.






Les femmes s'agitent: l'ambition les mènent. Le mouvement de l'émancipation féminine n'est plus le thème dont le vaudeville s'égayait: de graves esprits s'en informent, des parlementaires s'en occupent, sans se presser, des philosophes, sur cette matière, dissertent abondamment. Et le rire, qui fut si gouailleur au passage des premières propagandistes, a vu, l'un de ces derniers dimanches d'élections, défiler sans que sa raillerie s'y accrochât, des chars sur lesquels s'affichaient les militantes de l'émancipation.
Ce n'était point que leur équipage fût plaisant et magnifique. Il manquait de style et, quoique féminin, d'arrangement. Les bannières en papier qu'elles brandissaient et les banderoles multicolores déroulées au dessus des têtes évoquaient plutôt le souvenir de ces lavoirs indigents, qui formaient les cortèges de la mi-carême, qu'elles ne donnaient l'impression d'une idée heureuse et forte en marche.
Elles semaient à pleines poignées, sous forme de petits papiers, le bon grain de leurs revendications. Elles faisaient honte aux mâles d'accaparer les urnes. Elles justifiaient de leur droit d'en approcher dans une de ces formules tranchantes et simplistes qui plaisent à nos esprits affamés de logique:
La femme qui paie l'impôt doit le voter.
Les faubourgs les dévisageaient avec quelque défiance: les femmes les plus pauvres et les plus malheureuses sont les plus résignées, mais le boulevard les accueillait galamment et, dans les quartiers aristocratiques, où soufflait à ce moment un certain esprit de fronde, on leur cria: " bravo, les femmes !" Là, si le suffrage universel n'était que l'acclamation populaire, elles eussent été, en triomphe, conduites au Palais-Bourbon.

Les aïeules du féminisme, leurs filles et leurs petites-filles.

Mme Hubertine Auclert et ses compagnes, vétérans des grandes guerres, se rappelaient les réceptions tumultueuses de jadis. C'est que les premières propagandistes étaient des amazones exagérément pittoresques.
Nous devions connaître, dans la suite, menant le mouvement, des femmes qui se croiraient d'autant mieux armées qu'elles seraient plus femmes; qui, loin de viriliser leur sexe, en auraient l'orgueil; qui n'abdiqueraient rien du pouvoir de leurs charmes et tiendraient pour certain que de beaux yeux n'ont jamais gâtés une belle cause.
Il n'y a guère que cinquante ou soixante ans que le féminisme se formule avec énergie et netteté. Les initiatrices s'appelaient Eugénie Niboyet, Pauline Rolland, Anaïs Ségalas, Adèle Esquiros, Jeanne Deroin. Elles avaient en 1848, un journal et un club. Elles revendiquaient terriblement: "Qu'est la femme ? -rien- Que veut-elle être ? - tout." Pour être "représentées" à l'Assemblée, elles avaient imaginé de faire voter pour Legouvé, qui avait écrit le Mérite des femmes , et pour George Sand, qui l'avait prouvé. Mais George Sand les désavoua. Elle était femme, elle n'était pas féministe. Sur les affiches, Jeanne Deroin la remplaça, ce dont s'aperçurent davantage les vaudevillistes que les électeurs. Clairville mettait sa profession de foi en chanson:

Sur les questions les moins comprises
Pouvant parler deux heur's de temps
Comm' vous je dirai des bêtises
Mais j'en dirai bien plus longtemps.

Sous le second empire, c'est le silence. La femme dissimule ses aspirations sous les fictions romanesques des Léo et des Gagneurs. On les devine dans les causeries du salon de Maria Deraisme. Elles éclatent dans une riposte de Mme Adam à Proud'hon, déjà battu dans un concours par la savantissime Mme Clémence Royer.
Mais un petit événement va s'accomplir, gros de conséquences. Que veut la femme ? Disputer à l'homme ses privilèges, ses titres, ses emplois. Elle veut, s'il lui plaît, être médecin, avocat, magistrat, et, dans l'avenir, électrice et même élue. Le baccalauréat est la clé des carrières libérales; elle appartient aux hommes. "Je la veux", crie, en 1866, Lucie Bassetti; on lui répond "vous êtes femme". Julie Daubré ripostera en traçant en ces lignes tout le programme du féminisme: "La femme deviendra dans la société tout ce qu'elle sera capable et digne d'être". L'Université résiste, puis cède, et la France compte sa première bachelière.
La femme a du latin: elle peut prétendre à tout ! Elle peut au moins prétendre au droit de guérir. Ne semble-t-il pas, ce droit, dévolu par la nature à celle dont la suprême vertu est de soulager ?
L'ambition du doctorat en médecine vient aux femmes, dans tous les pays à la fois. La fille d'un boulanger de Bristol, mistress Garret-Anderson, rapporte d'Amérique cette audace, et détermine plusieurs de ses sœurs à l'imiter. Seule la Faculté d'Edimbourg se prête à leur désir et pour peu de temps. Les étudiants, furieux de la concurrence, mènent un tel vacarme, que les petites étudiantes s'enfuient épouvantées. Il nous en arrive quatre à Paris. L'une, qui s'appelle Elisabeth Archer, n'achèvera point ses études chez nous, mais elle y trouvera un mari, y fondera un foyer, et deviendra l'une des rénovatrices du féminisme sous le nom de Jeanne Schmahl.

Après les premières persécutions, les premières conquêtes.

La première femme médecin en Amérique aura été Elisabeth Backwell. En France, la première étrangère reçue médecin fut miss Garret et la première Française, Mme Madeleine Brès, en 1875.
Les femmes pouvant être "étudiantes" et passer docteurs, demandèrent à concourir pour l'internat: on leur opposa leur sexe.
Tenaces, elles luttèrent contre de sourds et mauvais vouloirs et de tapageuses protestations.
Sur ce terrain, l'honneur de la première victoire appartient à Mlle Klumpke, classée seizième au concours de 1886. Elle fut désignée pour Lourcine. On avait dit que les internes barbus la siffleraient à son apparition dans la salle de garde: ils la prièrent à dîner. C'était beaucoup plus galant. Elle refusa, ce qui fut trouvé infiniment digne. Elle avait une soeur nommée Dorothée comme elle venu d'Amérique toute jeune. Elle s'était bourrée de science et ne savait qu'en faire, quand, une nuit, son regard s'arrêta sur la voûte constellée. De ce moment elle appartint à Uranie. L'Observatoire lui ouvrit ses portes, c'était la première femme astronome. Il y avait aux Etats-Unis un savant, le docteur Roberts, qui s'adonnait à l'astronomie er correspondait en France. Il remarqua dans notre ciel cette étoile, s'en éprit. Et les feux de ces deux astres, il y a quelques années se conjuguèrent.


Longs espoirs et vastes pensées.

On demandait malicieusement à un prédicateur pourquoi, après sa résurrection, le Christ apparut aux femmes. Il répondit " Ce fut, mes frères, pour que la nouvelle s'en répandit plus vite." Il témoignait par là que la femme a la parole facile et volontiers se répand en abondants propos. Cette faculté la destinait aux exercices qui appellent une langue déliée et la plaidoirie s'indiquait comme devant constituer un de ses apanages. Cependant, c'était cette partie de l'espèce qui a, dit-on, la langue la mieux pendue que la loi maintenait hors du prétoire comme incapable d'assister le plaideur.
Il y avait là une anomalie. Mlle Jeanne Chauvin la fit cesser, car le législateur trancha en sa faveur.
Mme Petit, une Russe née à Kiew, compléta cette victoire par la prestation de serment, en robe.
Mais aussitôt les hostilités reprenaient sur un autre point. A l'Ecole des Beaux Arts, une jeune fille menait la campagne. C'était une grande personne, blonde, mince, profil très fin, des yeux bleus, des yeux d'acier comme sa volonté. Elle voulait, pour elle et ses compagnes, des ateliers comme en avaient les hommes. " On s'informe de notre sexe ? disait-elle, que ne s'informe-t-on de notre talent ?". Ce raisonnement séduisit un ministre auquel l'exposa Mme Pégard, aujourd'hui chevalière de la Légion d'honneur. Les ateliers s'ouvrirent aux femmes à l'Ecole: il n'en résulta aucune catastrophe. " Maintenant, dirent les élèves femmes, nous voulons des médailles. Mais vous êtes insatiables !" Et quand elles eurent des médailles: " Nous voulons aller à Rome". La villa Médicis est l'arche sainte et le sanctuaire. Les gardiens de la tradition étaient consternés. Ils résistèrent pour l'honneur. Puis un ministre abolit le préjugé du sexe et le mot artiste redevint ce qu'il est: des deux genres.
Enchaînement logique: l'Ecole mène à Rome, Rome mène à l'institut. Mme Léon Berteaux, il y a déjà longtemps a brigué cet honneur. "Vos suffrages, disait-elle dans sa lettre de candidature, peuvent se porter sur une femme. Rien ne s'y oppose, le règlement est muet." Il y eut plus muet que le règlement: ce fut l'Institut. Mais il parlera.
Et il se pourrait que ce fût Mme Curie qui lui déliât la langue.
A ces conquêtes d'emplois et de grades s'en joignaient d'autres, fruits d'une tactique avisée, qui devaient moralement avancer les chances du féminisme.
Vers 1893, nous recevions un journal imprimé, large comme la main, journal de la femme, avant la fronde. On lui avait reproché d'être bavarde: la femme prouvait qu'elle savait se contenir. Ce journal minuscule s'appelait l'Avant-Courrière. Sans préambule, ni rhétorique, il formulait un simple vœu: le droit pour la femme mariée de toucher elle-même le produit de son travail. L'auteur de la proposition était Mme Jeanne Schmahl , que des grandes dames, comme la duchesse d'Uzès, encourageaient dans sa tactique. La souple ligueuse, adroite dans le choix des méthodes, scientifique en ses moyens, observait que la nature ne procède que par bonds. Elle disait: "Je suis comme la petite souris qui guette, grignote ...et avance".
Sur ce terrain raisonnable, la femme cessait d'être un épouvantail: sa clientèle s'élargissait, gagnait en surface, pénétrait dans les milieux hostiles, franchissait le seuil du Parlement. Elle n'exigeait que des droits indiscutables. L'article premier de son règlement était ainsi conçu:
" Il s'est formé en France une association de personnes qui demandent, pour la femme, le droit de servir de témoin dans les actes publics et privés..."
Quoi de plus juste ! Les femmes furent donc admises à être témoins; c'était peu de chose, mais c'était un pas vers l'égalité.
Sera-t-elle totale un jour ? Les manifestantes du dernier scrutin, nos suffragettes, n'en doutent pas. il leur est venu du renfort. Un conseil international de femmes a décidé les plus illustres à entrer dans le mouvement. Sa dernière réunion, que Mme Avril de Sainte-Croix avait organisée et que présidait la vice-reine d'Irlande, a donné l'impression d'un Parlement qui aurait une bonne tenue.
Les femmes du monde, qui par éducation, s'effrayaient de ces nouveautés, y sont venues. Mlle Maugeret, dans un congrès que présidait un évêque, les y a amenées et elles ont demandé les droits politiques de la femme.
L'auteur de la motion était Mme Vincent; cet honneur lui revenait. Elle a été la première femme inscrite à Saint-Ouen sur les listes électorales.
L'employé à qui s'adressait cette requête, au premier coup d'œil, s'aperçut que celle-là n'était venue qu'après un long et minutieux délibéré. Elle parlait posément mais avec autorité. Elle tira de son sac une liasse de textes découverts dans la poussière des bibliothèques, où sa curiosité est assidue,. Elle y prend des notes et les entasse. Le plus redoutable en Mme Vincent, ce sont les archives. Elle a des dossiers par dizaine de mille. L'affiche que vous avez lue, aux élections dernières, venait de là.
Mais le juge  de paix à qui fut déférée l'inscription de Mme Vincent était plus fort en droit qu'en histoire: il débouta cette électrice trop pressée.
Depuis, nous ne recevons pas une lettre de ces ligueuses sans qu'elle porte cette mention: "La femme doit voter", et qu'à côté du timbre officiel s'étale le timbre féministe, inventé par Mme H. Auclert.
Il y avait un homme qui avait beaucoup médit des femmes. Il avait dit ironiquement qu'on reconnaissait qu'elles étaient l'œuvre du septième jour, à ce signe qu'on y sentait la fatigue: c'était Dumas fils. Mais la logique l'a vaincu. Comme une femme l'interrogeait sur le féminisme; il lui écrivit:
"Tous les arguments qu'on vous oppose sont des reflets du droit romain, dont le droit humain, naturel, aura bientôt raison. Bien fous sont ceux qui, ayant voulu la liberté pour l'homme, n'ont pas prévu qu'il faudrait aussi la donner à la femme."
Ces paroles ont tout l'air d'une prophétie. Les conquêtes auxquelles le féminisme nous ont fait assister depuis vingt ans le prouvent. Que de préjugés atteints ! Est-ce la fin du duel des sexes ? Qui le saurait dire ? Mais de même le duel ne fait que commencer. Rassurez-vous: "Le duel des sexes, a écrit Mme Jean Bertheroy, ne peut être jamais qu'artificiel ou simulé. Ce duel rappelle ceux de ces adversaires qui échangent deux balles sans résultat sur le terrain, et s'en vont déjeuner ensemble après".

                                                                                                          Georges Montorgueil



Je sais tout, magazine encyclopédique de la famille, 15 août 1906.