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dimanche 22 juin 2014

La jolie fille à marier.

La jolie fille à marier.


Un acteur au bénéfice duquel était donnée une représentation dans un théâtre de Berlin se demandait quel moyen il pourrait bien employer pour faire une bonne recette; voici ce qu'il imagina:
Quelques jours avant la représentation parut dans tous les journaux de Berlin, à la rubrique "Mariages", l'entrefilet suivant:
Demoiselle orpheline apportant en dot 100.000fr. et une importante maison de commerce désire épouser jeune homme capable de diriger établissement. Aucune aptitude ni fortune nécessaires. Ecrire à M. X... tuteur. Rien des agences.
Des centaines de lettres arrivèrent en réponse à l'annonce. Le matin de la représentation, chaque postulant reçut une missive ainsi conçue:
" Monsieur, le point le plus important, avant de commencer aucune démarche, est de savoir si ma nièce vous plait. Nous serons, elle et moi, à la représentation de ce soir, au théâtre Y, loge n°1.
Le soir, le théâtre était comble. Les meilleures places étaient garnies par des messieurs endimanchés. De tout côté, des lorgnettes étaient braqués sur la loge n°1 et chacun attendait avec anxiété l'apparition du tuteur et de l'orpheline.
Mais, hélas! personne ne vint, et pour cause; les nombreux amoureux sont encore à se demander quel est le singulier mystificateur qui a bien pu leur jouer ce tour!

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1903.

mardi 8 avril 2014

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique du Journal du Dimanche.

Un homme riche et bien posé dans le monde, M. B... , avait réuni toutes ses affections sur sa fille unique, et l'avait fait élever dans un des meilleurs pensionnats. A la fin des vacances dernières, M. B... garda sa fille Élisa près de lui, et, pour parfaire son éducation, lui donna un maître de peinture. Le maître avait vingt-cinq ans, l'élève dix-sept. Pendant quatre mois, les leçons allèrent à merveille, et le talent se développa rapidement chez la jeune fille.
La semaine dernière, le professeur cessa tout à coup de paraître chez M. B... Celui-ci, plein de convenance se rendit lui-même chez le jeune artiste pour s'informer des causes de son absence. Après beaucoup d'hésitations, pâlissant et rougissant tour à tour, l'artiste avoua à M. B... qu'il adorait sa fille; que, si lui seul avait dû souffrir de cette passion, il eût préféré continuer à voir Élisa, même sans le moindre espoir. Mais que, ayant eu quelques raisons de supposer son amour partagé, il avait cru de son devoir d'honnête homme de se séparer de cette jeune personne, qui ne pouvait l'aimer sans se rendre coupable, ne devant jamais lui appartenir.
M. B... tomba de son haut comme devant la chose la plus extraordinaire du monde. Les pères sont tous ainsi. Cependant, rentré chez lui, avec sa rondeur habituelle, il rapporta tout l'entretien qu'il venait d'avoir à sa fille. Sa surprise et son irritation augmentèrent lorsqu'il reconnut, au trouble profond d’Élisa, que son maître de peinture ne s'était pas trompé dans ses supputations.
Pendant toute la semaine, M. B... réfléchit profondément. Au bout de ce temps, il fit appeler sa fille.
- Élisa, dit-il, les hommes ne doivent pas séparer ce que Dieu unit. La conduite de ton maître de peinture est toute en sa faveur, et dénote un noble caractère. Je passe sur le reste. Il t'adore et tu l'aimes, je te permets de l'épouser.
La jeune fille secoua négativement la tête, puis ajouta à ce signe un non très formel.
- C'est un honnête homme et un artiste distingué, dit-elle, mais il n'a rien. Je ne puis songer à ce mariage.
- Comment! lorsque tu l'aimes!
- Mon amour est vrai, profond, mais il passera; et, après lui, il ne resterait que les inconvénients d'une union désassortie.
- Je te donne deux cent mille francs; tu es assez riche pour deux.
- Toutes mes compagnes, avec des dots à peu près semblables, épousent des hommes qui ont autant de fortune qu'elles. Elles seraient donc le double plus riches que moi. Je souffrirais de cette pauvreté relative. Involontairement j'en rejetterais le tort sur celui qui l'aurait causé; il me deviendrait insupportable. Voilà comment finissent les mariages d'inclination.
- Ainsi tu préfères le vil métal de l'or à l'amour qui te vient du ciel?
- L'or est un vil métal, mais il produit des choses qui ne sont point viles du tout. L'amour vient du ciel, mais il vient tout nu, comme on peut le voir, n'apportant avec lui ni patrimoine, ni revenu.
- Qui veux-tu donc épouser enfin?
- Un homme qui, par une belle fortune ou un poste lucratif, me donne tout ce dont j'ai besoin pour vivre selon ma condition et mes goûts.
- C'est bien, il en sera fait ainsi mademoiselle; mais je vous préviens que, lorsque vous aurez à souhait cachemires, diamants et dentelles, il y a une chose, et la plus précieuse de toutes, qui vous aura toujours manqué!
- Quoi donc?
- La jeunesse.
Nous pouvons affirmer l'exactitude de ce détail d'intérieur, et nous oserions attester que, de nos jours, la moitié des jeunes filles au moins pensent comme Élisa.
Ces demoiselles positives seraient bien étonnées si on leur disait qu'il y a en elle un point de rapport avec les assassins, qui, eux aussi, sacrifient tous leurs sentiments humains à l'argent.
Par exemple, voici une autre manière beaucoup plus rare de spéculer sur le mariage.
La dernière semaine de janvier, quatre couples devaient être unis au Havre, dans la salle de l'hôtel de ville consacrée à cet usage.
Dans le nombre, un matelot baleinier, assez riche pour sa condition, épousait une femme, connue en ce moment-là sous le nom de la veuve N...
Tandis qu'on attendait, la veuve répétait souvent:
- M. l'adjoint est en retard... M. l'adjoint est bien long à venir.
Puis elle se lève, sous prétexte d'aller s'informer de ce qui retient le fonctionnaire.
Et elle ne reparaît point.
Lorsque l'adjoint est arrivé et qu'on a procédé aux trois autres mariages, on attend toujours inutilement la veuve.
La journée se passe ainsi, mais le lendemain tout s'explique.
Un étranger, qui arrive au Havre et qui entend parler de l'aventure, connait depuis longtemps la soi-disant veuve N... et il est au courant de sa manière d'agir, qu'il explique à la grande surprise de ses auditeurs.
Cette femme, douée d'une figure séduisante et d'une grande habilité, arrive dans une ville où elle trouve bientôt un homme désireux de l'épouser. Elle accepte les propositions, elle va jusqu'à l'extrême limite avant le dénouement; puis à ce moment elle s'enfuit avec les cadeaux de noce.
C'est ainsi qu'elle venait de partir avec la bourse déposée dans la corbeille de mariage par le matelot, et avec son anneau d'or.

                                                                                                             Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 8 mars 1857.

jeudi 27 mars 2014

Une dot imprévue.

Une dot imprévue.

On connaissait à peine les événements de la vie de la Bruyère, lorsque l'abbé d'Olivet écrivait, dans l'Histoire de l'Académie française, parue en 1729, tout ce que la tradition lui en avait appris. Il s'y est borné à quelques lignes renfermant des erreurs reconnues aujourd'hui, et qui sont le seul fond cependant où les biographes postérieurs ont puisé...
On en sait quelque peu davantage maintenant, d'après des correspondances, des actes publics et divers passages de livres publiés depuis l'histoire d'Olivet.
Le plus curieux de ces documents est celui que l'on trouve dans les Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1787, qui parurent en l'année 1792. Nous le reproduisons ici textuellement.
"M. de la Bruyère venait presque journellement s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait avec un enfant fort gentil, la fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour, il tira un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: "Voulez-vous imprimer ceci? Je ne sais si vous y trouverez votre compte: mais en cas de succès, le produit sera la dot de ma petite amie." Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente, qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois de suite ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit par la suite le mariage le plus avantageux, et que M. de Maupertuis a connu."
Ce récit est de Formey, membre de l'Académie de Berlin, qui le tenait de Maupertuis.
Le manuscrit remis au libraire était bien loin de l'ouvrage complet que la Bruyère nous a laissé. Cette première édition, qui porte la date de 1688, du format in-12, avec approbation du 8 octobre 1647, contient à peine plus du tiers des Caractères, au nombre de 1119, qui se trouve dans la neuvième édition, sous presse en 1696, à l'époque de la mort de l'auteur.
Sur la foi de l'abbé d'Olivet, nous avons écrit, comme les précédents biographes, que la Bruyère était né à Dourdan en 1639. Or, l'acte de décès, dans lequel figurait un des frères de la Bruyère, énonce que le défunt était âgé de cinquante ans ou environ, ce qui excluait l'année 1639. Un portrait donnait aussi une autre date, et Paris pour lieu de naissance. D'après ces indices, un chercheur consciencieux et infatigable, M. Jal, historiographe de la marine, s'est mis à feuilleter successivement les registres de deux paroisses à Paris (il y en avait soixante).
Après cinq mois de patience, il a fini par mettre la main sur l'acte de baptême de Jean de la Bruyère, daté du 17 août 1645.
Un autre savant du même ordre, M. Edouard Fournier, a découvert, il y a une vingtaine d'années, que le mari, jusqu'alors inconnu, de la fille de Michallet s'appelait Charles-Rémi de July ou de Juilly, d'abord secrétaire "du Roy et de ses finances", puis plus tard fermier général. Ce financier eut cette bonne fortune que, dans un écrit satirique du temps, il fut signalé comme étant "de grande probité, et l'homme du monde le plus droit et le plus uni." La dot de la Bruyère a porté doublement bonheur à sa protégée.
On pourrait croire que si la Bruyère eût prévu le succès, il n'eût point fait son généreux abandon. Non; il a persisté dans son désintéressement. Il eût pu recouvrer ses droits lorsque, avant l'expiration du privilège, Michallet s'occupa de le faire renouveler; mais il s'employa pour obtenir le maintien du privilège au libraire, et ne voulut rien reprendre de sa parole; il se montra moraliste en action comme en écrit.

Magasin Pittoresque, 1879.

samedi 28 décembre 2013

Un chasseur de dot.

Un chasseur de dot.

Un chasseur de dot est enfin arrivé à obtenir la main d'une jeune fille riche. Il a toujours peur que cette proie ne lui échappe, et presse la cérémonie, invoquant son amoureuse impatience.
- Mais, lui disent les parents, dans notre monde, ce n'est pas l'usage pendant le carême...
Lui, avec passion:
- Oh! elle est si maigre!

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 15 février 1903.