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lundi 15 décembre 2014

La Corse.

La Corse.

On vante partout la belle température de Nice, de l'Italie, de l'Espagne. La Corse n'a rien à leur envier. Au printemps son climat est délicieux et elle se couronne de fleurs comme une épousée. Le maquis alors embaume et fume comme une cassolette. L'antique Théraphe, la Krymes des Grecs, a tous ces climats de l'Europe, dit O. Reclus, " de celui qui sourit aux orangers et même aux palmiers, à celui qui entasse neige sur neige au pied des sapins". Peu de contrées ont une température aussi douces, un hiver aussi clément. C'est un merveilleux pays, une terre admirable sous le ciel au milieu des ondes bleues.
Que les convalescents tournent leurs regards vers ces rivages peu encombrés et où l'on peut vivre à relativement bon marché. Du 1er novembre au 30 avril, Ajaccio est une station hivernale du premier ordre. "A l'abri des vents du Nord, Est et Ouest, exposée seulement aux vents du Sud et du Sud-Ouest, toujours chauds et secs, qui d'ailleurs ne soufflent que sous forme de brise, la ville d'Ajaccio, sur le rivage nord du golfe, écrit le Dr Emile Laurent dans sa Géographie médicale, jouit d'une uniformité de température remarquable, de novembre à mai. La pression atmosphérique moyenne est de 0,76. Les brouillards, les jours nuageux et les jours de pluie y sont très rares, et les nuits peu froides. La température moyenne de la saison hivernale est de 14 degrés centigrades au-dessus de zéro". Le Dr Piétra Santa dit également: "Le climat d'Ajaccio tient un juste milieu entre celui d'Alger et celui des côtes de la Provence: il participe aux avantages des localités situées en bord de le mer et qui sont à l'abri des grandes perturbations atmosphériques. On y trouve une atmosphère pure et lumineuse, assez élevée en hiver, et assez chaude en été, mais toujours tempérée par les vents de mer. Il résulte de ces conditions que le climat d'Ajaccio est à la fois tonique et adoucissant". C'est donc un climat à recommander aux scrofuleux et aux tuberculeux, aux goutteux, aux rhumatisants et aux anémiques.
A Bastia la température moyenne de l'année est d'environ 16°. Le beau temps règne pendant les deux tiers de l'année: le ciel est nébuleux pendant l'autre tiers, et il pleut pendant dix-huit jours.
Pourtant il y a des ombres à ce tableau.
"Les côtes orientales de la Corse, jadis très fertiles et très peuplées, dit encore le Dr Emile Laurent, sont aujourd'hui presque désertes à cause de la malaria. On y trouve des étangs couverts de roseaux et d'ajoncs, tels que ceux de Bigaglia, de Diana, d'Urbino. Les miasmes se forment en si grande abondance au-dessus de certains étangs qu'un linge blanc suspendu au-dessus de l'eau pendant une journée d'été y prend une ineffaçable couleur de rouille. Ajoutez à cela que les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont que rarement chassées par les brises, car l'hémicycle de ses montagnes occidentales arrête le souffle purifiant du mistral". D'après Pitti-Ferraudi, ces marais forment un long chapelet séparés de la mer par une mince bordure de sable surmontée de dunes. Alimentées pendant la saison chaude par les eaux fluviales exclusivement, ils n'ont pas un degré de salure suffisant pour s'opposer à la production des moustiques qui fourmillent en Corse et qu'on rencontre à toutes les altitudes. Aussi pas un village ne s'élève de Bastia à Porto-Vecchio, et les habitants sont obligés d'émigrer dans les montagnes dès le commencement de juillet. "Il y a en Corse, dit Pietra di Verde, plus de cent villages dont tous les habitants sans exception présentent cette pâleur terreuse, ce faciès bouffi qui contrastent singulièrement avec les visages colorés et l'aspect florissant des montagnards du centre de l'île". Heureusement, on commence à assainir cette région par des plantations d'eucalyptus.

Les annales de la santé, janvier 1909.

samedi 29 novembre 2014

Chronique de la Corse.

Chronique de la Corse.
          Le baron de Neuhof.



A l'époque où les Corses luttaient pour leur indépendance contre les Génois, il se présenta un homme qui se fit fort d'intéresser les puissances de l'Europe à leur cause, de leur fournir tous les moyens d'affranchissement, de sûreté, de prospérité. Pour cela, il ne demandait que le trône, il l'obtint.
Né à Metz vers 1690, fils d'un noble Westphalien qui s'était brouillé avec toute sa famille, il vint en France réclamer la protection de la duchesse d'Orléans. Elevé par les soins de cette princesse, Théodore de Neuhof fit partie de ses pages, et entra au service de France, qu'il quitta pour celui de Suède. Plus intrigant que soldat, il reçut du baron de Gœrtz une mission secrète pour Albéroni, et la remplit à la satisfaction des deux ministres. Mais la mort de l'un, la disgrâce de l'autre, ayant trompé son espoir, ne sachant comment fuir les créanciers que lui avaient fait ses spéculations malheureuses sur le système de Law, il se rendit à Florence, avec le caractère de résident pour l'empereur Charles VI. C'est alors que la royauté lui apparut comme dernière ressource; il séduisit, il éblouit les Corses, qui, en retour de ses promesses magnifiques, lui promirent tout ce qu'il voulût. Rebuté par les cours d'Europe, dont il sollicita l'appui; mieux accueilli en Turquie, il réussit bien mieux encore à Tunis, dont la régence lui accorda un vaisseau, des armes, des munitions et de l'argent.
Les Corses venaient de placer leur île sous l'égide de la Sainte-Vierge, lorsque Théodore Neuhof débarqua au port d'Aléria (15 mars 1736), vêtu à la turque et coiffé d'un turban, s'intitulant grand d'Espagne, pair de France, baron d'Angleterre, chevalier de l'ordre teutonique et prince de l'état de l'Eglise.
"Il débuta, dit Voltaire, par déclarer qu'il arrivait avec des trésors immenses, et, pour preuve, il répandit parmi le peuple une cinquantaine de séquins en monnaie de billon. Les fusils, la poudre qu'il distribua, furent les preuves de sa puissance. Il donna des souliers de bon cuir, magnificence ignorée en Corse; il aposta des courriers qui venaient de Livourne sur des barques, et qui lui apportaient de prétendus paquets des puissances de l'Europe et d'Afrique."
Peu de jours après (15 avril 1736), il fut proclamé roi dans une assemblée générale tenue à Alezani. Une armée nombreuse se leva, et Théodore remporta d'abord quelques avantages: mais bientôt les Génois le repoussèrent au-delà des monts, et il s'établit à Sartène, où le baron de Drosth, son parent, le rejoignit avec de l'argent et des munitions. Huit mois ne s'étaient écoulés que des murmures se faisaient entendre, que l'autorité du nouveau roi était méconnue et sa vie menacée. Théodore convoqua les députés de toutes les pièves (paroisses), et leur déclara qu'il allait se séparer d'eux pour hâter les secours fastueusement annoncés; il désigna vingt-huit citoyens pour former un conseil de régence, et partit pour Livourne, cherchant partout des dupes; il en trouva quelques unes à Rome, à Turin; à Paris la police voulut le jeter à For-l'Evêque; à Amsterdam, un de ses créanciers le fit mettre en prison, et plusieurs autres l'y écrouèrent; mais un juif paya ses dettes, et lui avança cinq millions pour équiper trois vaisseaux marchands et une frégate. Ce juif convoitait le monopole du commerce avec l'île de Corse; on soupçonna d'ailleurs les états généraux d'être de moitié dans le marché.
Théodore reparut en vue de son royaume; mais contenu par la présence des troupes françaises, ses sujets restèrent dans l'inaction; un coup de vent poussa le baron-roi dans le port de Naples; on l'arrêta, et la forteresse de Gaëte lui servit de palais. Mis en liberté, il recommença sa vie errante: son parti n'existait plus qu'à peine; en 1742, il revint encore, amené par un vaisseau anglais; aucune piève ne répondit à son appel; néanmoins les Génois mirent sa tête à prix.
"Un dernier revers, dit un biographe, attendait à Londres ce jouet de la fortune. Lorsqu'il se flattait de provoquer encore un armement en sa faveur, ses créanciers lui firent subir le même sort qu'en Hollande. Il sortit enfin de prison, où il avait langui pendant sept ans dans la misère et le mépris, et déclara préalablement qu'il abandonnait son royaume pour hypothèque à ses créanciers. Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription qui lui assura les moyens de subsister jusqu'à sa mort. Théodore fut enterré sans distinction dans le cimetière commun de Sainte-Anne de Westminster, et Walpole chargea sa tombe d'une épitaphe qui finissait par ces mots:" la fortune lui donna son royaume, et lui refusa du pain."

Magasin universel, 1834.

jeudi 20 novembre 2014

La Corse.


La Corse.

Les Romains, tout en reconnaissant la difficulté de soumettre les Corses au joug, de dompter leur caractère indépendant, et d'en faire des esclaves, les considéraient, parmi les étrangers, comme ceux qui observaient avec eux, avec le plus de scrupule, les règles de la justice et de l'humanité. Celui qui, le premier, trouvait du miel sur les montagnes et dans le creux des arbres, était assuré que personne ne le lui disputerait. Ils étaient toujours certains de retrouver leurs brebis, qu'ils laissaient paître dans les campagnes sans qu'on les gardât. Le même esprit d'équité paraissait les conduire dans toutes les relations de la vie.
Les Corses n'ont pas changé depuis l'antiquité. La longue guerre qu'ils firent aux Gênois, et qu'ils continuèrent même contre la France, montre assez combien ils sont peu disposés à supporter le joug étranger. Adroits, lestes, sobres, plein de courage et d'honneur, ils réunissent toutes les qualités qui font le bon soldat et l'officier de mérite; la part active et honorable qu'ils prirent dans nos guerres, comme soldat ou comme généraux, le prouve suffisamment. Il n'y a peut être pas en Europe un peuple plus hospitalier, plus généreux. Sur les montagnes, le berger, dépourvu de tout, vivant d'un pain de châtaignes si dur qu'il est obligé de le briser entre deux pierres pour l'humecter plus facilement dans le vase en bois où il fait chauffer le lait de ses brebis, offre dans sa misérable cabane l'hospitalité aux voyageurs, et refuse le payement de leur séjour et de la nourriture qu'il donne. "Si je vais chez vous, dit-il, vous me recevrez." Il sait bien qu'il n'ira jamais. Partout, également désintéressé, il fait aux rares voyageurs qui visitent la Corse le meilleur accueil, partage ses repas avec eux, prépare leur lit avec des bruyères sèches, et leur sert de guide jusqu'à ce qu'ils soient sûrs de la route qu'ils ont à suivre.


Les longues guerres qui ont désolé la Corse ont laissé dans le cœur des habitants de vieilles querelles de famille et peu de goût pour le travail. Le Corse sait, avec la même promptitude, venger un affront et reconnaître un service; l'un ou l'autre de ces sentiments suffit pour le posséder entièrement: il abandonne ses champs et sa famille pour se faire justice lui-même. La querelle de deux hommes devient, par un usage barbare, celle de deux familles; tous les parents s'arment de part et d'autre, et transforment en champ de bataille des contrées paisibles; chaque maison se change en forteresse, l'agriculture cesse et fait place au désœuvrement et à la misère. A la suite des crimes commis dans cette petite guerre, la justice intervient, condamne ceux qu'on a pu prendre; les autres s'enfuient aux montagnes, y vivent misérablement, et, afin d'éviter un châtiment qui les attend pour leur premier crime, ils en commettent de nouveaux sur quiconque leur semble avoir pour but de les atteindre, homme de loi, gendarme ou voltigeur corse. Victimes d'un malheureux préjugé, ils deviennent brigands: à eux se joignent quelquefois des soldats réfractaires ou de mauvais sujets comme il y en a partout; toutefois, ils ne commettent point d'autres crimes que ceux qu'ils croient nécessaires à leur propre sûreté. Armés jour et nuit, l'un d'eux fait sentinelle quand les autres dorment; ils vivent errant de montagne en montagne, dans les lieux les plus inaccessibles, où ils sont toujours préparés à se défendre jusqu'à la mort.
Dans les cantons du centre de l'île, où les montagnes, plus élevées qu'ailleurs, servent de refuge aux contumaces, les postes de gendarme et les rares auberges où ils font étape, sont disposés comme des petits forts, avec murs crénelés, pour éviter les surprises; on rencontre même quelques maisons fortifiées, qui, par la nature de leur maçonnerie, n'indiquent pas l'époque des guerres civiles de la Corse, et paraissent plutôt disposées ainsi par les familles qui ont cherché à se soustraire à des vengeances particulières.
Le sort des femmes de la campagne est malheureux; les travaux les plus durs leur sont réservés; presque toujours nu-pieds, elles portent sur la tête d'énormes fardeaux, traversent les torrents sur des cailloux, tandis que les hommes, armés de pied en cap, montés sur leurs chevaux, les font marcher devant pour sonder les gués et leur indiquer où ils pourront passer sans danger et à leur aise.
Le costume des Corses, formé, en général, du drap grossier et de couleur brune qui se fabrique dans le pays, est encore pittoresque; ils portent de grandes guêtres boutonnées jusqu'aux genoux, un pantalon et une veste ronde assez amples; la coiffure nationale est un bonnet pointu en velours noir, orné de galons et surmonté d'un gland. Pour la nuit et la mauvaise saison, un large caban à capuchon et en drap brun couvre tout le vêtement; dans quelques cantons, ce caban est fort court et ne forme qu'un mantelet.
Le paysan corse marche presque toujours armé; il porte ses denrées à la ville avec son fusil sur l'épaule, ou une paire de pistolets pendus à une large ceinture de cuir, dans laquelle est disposée, sur le devant, une ample cartouchière. Dans la montagne, il porte en plus une hache, ce qui, avec son vêtement brun à longs poils, lui donne un aspect singulier. Le vêtement des femmes offre des dispositions moins caractéristiques que celui des hommes: lorsqu'elles montent à cheval pour faire un long trajet, elles portent une longue robe boutonnée sur le devant du haut en bas; leur tête est coiffée d'une toque divisée par de nombreuses côtes.

Le magasin pittoresque, juillet 1851.