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lundi 1 septembre 2025

 Recherche de paternité.


La conversation s'était égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à vanter l'originalité de l'esprit de ce pays-là: "Je suis fâché, me dit Boubée, que vous, qui fréquentez notre barreau ne vous y soyez pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'hôtel de ville. Vous le connaissez ce Cammas, si laid, si bête qui tous les ans barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine du voisinage l'accusait de l'avoir séduite. Elle était grosse; elle demandait qu'il l'épousât ou qu'il lui payât les dommages d'une innocence qu'elle avait mise au pillage depuis quinze ans. 
Le pauvre diable était désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que c'était elle qui l'avait suborné; il voulait même expliquer à ses juges comment elle s'y était prise, et m'offrait d'en faire un tableau qu'il exposerait à l'audience.
"Tais-toi, lui dis-je: avec ce gros museau, il te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta cause, et je te tirerai d'affaire si tu veux me promettre  de te tenir tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot, quoi que je dise, entends-tu bien? Sans quoi tu serai condamné." Il me promit tout ce que je voulus.
Le jour donc arrivé et la cause appelée, je laissais mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la faiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges qu'on lui tendait. 
Après quoi, prenant la parole: "Je  plaide, dis-je, pour un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (Il voulut murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, messieurs: le voilà; pour un gueux, messieurs, c'est un peintre, et, qui est pis, un peintre de la ville; pour un sot: que la cour se donne la peine de l'interroger. Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne ainsi: on ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit ou par la figure. Or, ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est faussement accusé."
Mes conclusions furent admises et je gagnai tout d'une voix.

                                                                                             (Marmontel, Mémoires

Dictionnaire d'anecdotes par Edmond Guérard, Librairie Firmin-Didot, Paris 1876.

jeudi 3 septembre 2015

Un état!

Un état!

Un état! un état! Qu'est-ce qui a réellement un état en ce moment-ci en France? Vous mettriez un bec de gaz dans la lanterne de Diogène que vous n'arriveriez point à trouver un merle blanc. Un état! Regardez autour de vous, même parmi les hommes les plus considérables, et voyez résolument ce qui s'y est passé ou ce qui s'y passe: vous découvrirez qu'on a pour le moins cinq à six états, et c'est pour cela, très certainement qu'on est propre à rien...
Dans la société française actuelle, il y a une profession d'une nature complexe, sorte de selle à tous chevaux, qu'on donne volontiers à ses enfants quand on ne sait trop de quel côté les diriger pour les conduire à la Terre promise: c'est la profession d'avocat. Avocat! ce n'est rien, mais cela mène à tout. Qui est-ce qui n'est pas avocat? qui ne l'a pas été? ou qui ne le sera pas un jour? Avocat! avocat! avocat! c'est le titre le plus commun du monde.
Sur 1.500 avocats, il y en a, dans Paris, dix au plus qui ont une grande renommée, quinze qui ont une clientèle puissante, vingt qui font de belles affaires, trente qui vivent assez honorablement, cinquante qui retirent leur épingle du jeu social, soixante ou soixante-quinze qui "haricotent". Le reste ressemble à l'éternel pêcheur du bas du pont des Arts, qui attend un goujon au bout de sa ligne.
On sait tout cela dans les familles. On connait, par tradition, le malheureux Patru, sans cause, qui vit à treize sous par jour dans les regrats; on a entendu parler des Démosthènes inconnus et sans linge, qui se font des cols de chemise avec du papier blanc; on n'ignore aucun des autres détails mystérieux du pauvre barreau sans gloire et sans argent. Ces poèmes de douleur, le journal les dit, le roman intime les raconte, le théâtre les montre, mais n'importe, chaque année, dans nos quatre-vingt-six départements, les papas et les mamans aveugles disent, en parlant à leur fils, à peu près comme la sorcière Iphictone en s'adressant à Macbeth: "Tu seras avocat!..."
Ainsi Paris sera probablement en 1985 ce qu'il est en 1885.
Tout cela parce que un certain soir, le lendemain de la naissance du nouveau-né, en buvant une tasse de thé ou en mangeant la rôtie au vin, le papa et la maman, préjugeant l'avenir de leur fils, se sont dit:
- Nous en ferons un avocat.
- Nous en ferons un marin.
- Nous en ferons un chimiste.
- Nous en ferons un médecin.
- Nous en ferons un ...
Faites-en un gardeur de vaches si sa vocation l'y pousse, et les vaches seront enfin bien gardées.

                                                                                                                Le Figaro.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 31 mai 1885.

lundi 5 janvier 2015

La vie bourgeoise avant 1789.

La vie bourgeoise avant 1789.

"Ma mère, raconte P. Lacordaire, était la fille d'un avocat au Parlement de Bourgogne. Elle a connu par conséquent la vie de la bourgeoisie d'avant 1789, et cette vie était celle de mon père, de mon grand-père. Voulez-vous savoir quelle était la vie d'un avocat au Parlement de Bourgogne? Je vais vous le dire.
"Un avocat au Parlement se levait à quatre heures du matin. A sept heures il allait au palais, après avoir pris une croûte de pain; il en revenait vers les onze heures ou midi. A une heure, il se mettait à table avec sa famille; on prenait la soupe et le bœuf, rien de plus, rien de moins. On retournait au palais à trois heures: c'est ce qu'on appelait l'audience de relevée; on y restait jusque vers cinq heures, un peu plus, un peu moins. A cinq heures, on était libre; on voyait ses amis, on jouait une partie avec eux. A neuf heures, on soupait avec un morceau de rôti, une salade et un peu de dessert, et on se couchait à dix heures.
"Voilà quelle était la vie bourgeoise, non pas du temps de saint Louis ou de Louis XIV, mais du temps de nos grands pères. Et c'était comme cela que l'honneur des familles, que la dot des filles, que la continuité de la santé et du lustre du visage, de la vraie beauté de l'homme, se perpétuaient."

Magasin pittoresque, 1877.