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mardi 4 mai 2021

Les petits ménages.


Au moment où nous écrivons ces lignes, les Petits-Ménages, qu'on appela dans l'origine les Petites-Maisons*, ont quitté le vaste local qu'ils occupaient rue de la Chaise, n°28, en étendant une de leurs façades du côté de la rue de Sèvres, et se sont établis à Issy. Nous lisons en effet, dans l'excellent Manuel des œuvres et institutions charitables de Paris, tout récemment publié, les lignes suivantes: "Hospice des ménages, 1317 lits à Issy: maison de retraite pour les époux âgés, desservie par les sœurs de Saint-Vincent de Paul. On y reçoit les époux mariés depuis plus de quinze ans et âgés de plus de soixante ans, pourvu que leur âge réunis donnent le chiffre de cent trente ans; les veufs et les veuves de soixante ans et ayant eu dix ans de ménage; les religieuses au nombre de douze, âgées de soixante ans ou atteintes d'infirmités. Il y a 80 chambres gratuites pour les ménages pauvres et 150 lits dans les dortoirs pour les personnes devenues veuves pendant leur séjour dans la maison. On est admis à l'hospice des Ménages soit sur présentation, soit en payant. Le capital à payer pour les époux en chambre, 3200; pour les veufs ou les veuves en chambre, 1600 francs. Toute personne admise doit verser 200 francs ou apporter un mobilier qui consiste en une couchette de fer, une paillasse, deux matelas, un traversin, un oreiller, deux couvertures de laine, deux paires de draps en toile, deux chaises et un buffet; son habillement reste à sa charge."
Ce sont les sœurs de Saint-Vincent de Paul, au nombre de trente, qui desservent et qui desservaient quand il était dans l'immeuble de la rue de la Planche, l'hospice des Ménages, dont l'appropriation à cet usage n'est pas très-ancienne. Nous voyons, en effet, dans les anciens historiens qui ont traité de ces matières, que vers une époque qui ne doit pas être très-éloignée du règne de Louis le Jeune, on créa à Paris ou plutôt hors de Paris deux maladreries destinés à servir d'asile aux infortunés lépreux, très-nombreux à cette époque et auxquels on interdisait l'entrée des villes, parce qu'on redoutait la contagion de leur affreuse maladie. Ces deux maladreries furent celles de Saint-Germain et celle de Saint-Lazare. La première s'élevait sur l'emplacement où plus tard nous avons vu l'hospices des Ménages et où, en attendant la démolition de l'édifice, on entretient aujourd'hui un certain nombre de malades, colonie souffrante venant de l'Hôtel-Dieu.
Plus tard, vers le milieu du seizième siècle, le parlement fut informé que les lépreux reçus dans cet asile, où la charité pourvoyait à leur subsistance, se répandaient dans la ville comme s'y répandent aujourd'hui les pifferari*, afin d'y demander l'aumône. Mais la mendicité de la lèpre était autrement dangereuse que celle de la harpe et du violon, et dont nos oreilles ont seules à souffrir. Le parlement, considérant que l'extension continue de la ville l'avait trop rapprochée de la maladrerie de Saint-Germain, ordonna la démolition de cette maladrerie, qui serait reconstruite dans un lieu plus distant de la cité, soit avec les même matériaux si cela était jugé utile, soit avec d'autres matériaux, auquel cas les anciens seraient vendus au profit des pauvres ainsi que l'emplacement. Le cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain, représenta alors que la maladrerie était bâtie sur la terre de son abbaye, la vente devait avoir lieu à son profit. Le parlement reconnut que sa demande était fondée en droit, et il fut fait comme l'abbé de Saint-Germain l'avait demandé.
Treize ans plus tard, en 1557, la ville acheta le terrain et y fit construire les bâtiments qui subsistent encore aujourd'hui, mais qui seront bientôt démolis. Ces bâtiments, lors de leur construction, furent destinés à recevoir les mendiants incorrigibles, les pauvres, les infirmes, les vieillards, les femmes sujette au mal caduc, les teigneux et les fous. On voit que la triste collection des plus hideuses misères humaines, celles qui s'attaquent à l'esprit comme celles qui s'attaquent au corps, était là au grand complet. Les premiers seigneurs du lieu, les lépreux, étaient dignement remplacés. Ce n'est pas sans raison qu'Alexis Monteil fait dire à un personnage de son livre, dans le troisième volume qui montre les Français des divers Etats au seizième siècle: "De notre temps il s'est élevé à Paris, sous le nom d'Hôpital des Teigneux, un établissement où se trouve, passez-moi cette manière de parler, un assortiment complet d'infirmités, où chacun a pour ainsi dire sa tablette, au moins sa loge, où le service est fait à aussi bon marché et aussi bien qu'il est possible; les infirmes eux-mêmes sont surveillants, ils sont eux-mêmes tailleurs, lingers, blanchisseurs, commissionnaires, garde-malades. Le gouverneur est le seul qu'on paye."
Il y a un grand nombre d'anciens hôpitaux dont on ignore les fondateurs. La main droite a caché à la main gauche ses aumônes, selon le précepte évangélique, et comme ces maîtres des pierres vives du moyen âge, en élevant les plus beaux monuments, désiraient que la gloire en fut à Dieu et que les noms des architectes fussent oubliés, les hommes généreux qui consacraient une partie de leurs biens au pauvres ont souvent voulu que leur bonne œuvre subsistât seule et que le nom des ouvriers de charité fût oublié.
" A Rouen, fait dire Alexis Monteil à l'un de ses interlocuteurs, les Normands ont été plus fins. J'y ai été malade. Je me souviens que tous les samedis, à six heures du soir, une voix se faisait entendre: Guillaume Lebreton, écuyer, conseiller, échevin, fut un des principaux bienfaiteurs de cette maison. Pauvres, priez; n'oubliez pas celui qui ne vous a jamais oubliés. Un jour la cloche sonna extraordinairement. Tous les malades se mirent à prier. J'avais dans ce moment une colique violente.
"-Mon voisin, me dit en nasillant un gros homme du pays, alité à côté de moi, c'est la fondation du chanoine Brice, il faut dire un Pater et un Ave si l'on peut. Tâchez de le dire, vous ne vous en repentirez pas!"
"Véritablement, un moment après, on servit un gros pigeon rôti et une bouteille de vin à chaque malade. Ce bon chanoine a fondé six pareilles fêtes de malades, qui ont lieu tous les ans. Un autre jour, la cloche sonna à une heure non accoutumée. Les malades se jettent aussitôt à genoux et l'un d'eux dit le Pater noster. A l'instant, la porte s'ouvre, et un serviteur de l'hôpital, tenant un grand sac d'argent, nous donna à chacun dix sous. Ah! combien de bénédictions furent données au nom du fondateur Cotterel, grand prieur de Saint-Ouen!"
J'ai cité cette aimable page d'Alexis Monteil parce qu'elle donne une idée de la différence de la charité affectueuse et prodigue de nos pères avec la charité correcte mais un peu sèche de notre temps. La charité de nos pères ne se contentait pas de donner le nécessaire aux nécessiteux, elle leur ménageait des douceurs, elle leur faisait des surprises, et vous reconnaissez le sentiment qui dicta la disposition du testament de Suger par laquelle il prescrivait qu'à certaines grandes fêtes de l'année on donnât à ses moines, en l'honneur de sa mémoire, une pitance plus forte avec une mesure de bon vin. Ce grand homme, ce bon père savait que le cœur humain a besoin d'être quelquefois réjoui pour avoir le courage de reprendre le fardeau de ses misères. La charité de ce temps était ingénieuse, attentive, prévenante; savez-vous pourquoi? c'est qu'elle aimait. Elle avait à la bouche un mot charmant: "Mes bons pauvres." La charité de nos jours est digne de louange sans doute, mais elle est plus raisonnable qu'affectueuse. Elle n'a point d'effusion, elle ne baise point les pieds des lépreux, comme saint Louis après les avoir lavés. Elle n'aime pas, elle remplit un devoir, elle fait strictement le nécessaire pour les nécessiteux, elle calcule, elle administre. Voilà le grand mot lâché. Notre temps est administrateur.
Cela dit, faisons comme le gros homme du pays, situé à côté du malade d'Alexis de Monteil, et disons que le principal fondateur de l'hôpital Saint-Germain fut Jean Huillier de Boulencourt, président de la chambre des comptes. Il donna des rentes et des meubles et fit élever plusieurs des bâtiments. La forme de leur construction, qu'il faut attribuer vraisemblablement à la diversité de leur destination, les fit appeler les Petites-Maisons, parce qu'effectivement ces édifices étaient petits et séparés les uns des autres; or, comme il y avait une partie de cet établissement consacrée à recevoir les fous, on voit quelle est l'origine de cette locution, les Petites-Maisons, appliquée comme un synonyme de la folie: "Il est bon à mettre aux Petites-Maisons."
La chapelle de l'hôpital, rebâtie en 1615, fut dédiée sous le nom de Saint-Sauveur, et l'on bénit, en 1656, celle de l'infirmerie sous le nom de la Sainte-Vierge. Au moment de la révolution de 1789, l'hôpital Saint-Germain ne formait qu'un seul et même établissement avec le grand bureau des pauvres et était destiné à quatre usages principaux: on y recevait quatre cents personnes vieilles et infirmes des deux sexes, les fous, les personnes atteintes de maladies contagieuses, les enfants teigneux. Le bâtiment construit sur la rue de la Chaise avait cette dernière destination. C'est à partir de la Restauration de 1815 que l'ancien hôpital Saint-Germain est devenu exclusivement l'asile des personnes âgées et infirmes des deux sexes et qu'on l'a appelé l'Hospice des Ménages.




Le banc dessiné par Felleman et que nous plaçons sous les yeux des lecteurs a été pris sur nature dans le jardin de la rue de la Chaise avant la translation de l'établissement à Issy. C'est un triste tableau que celui de la vieillesse et de la pauvreté, surtout quand les vieillards, détachés du foyer de la famille, viennent abriter sous le même toit leurs souffrances et leurs infirmités. Auprès du foyer domestique, ceux qui s'en vont ont leur place marquée auprès de ceux qui viennent, ce sont des souvenirs auprès des espérances; et le grand-père et la grand'mère, ainsi entourés, ressemblent à ces vénérables ruines sur lesquelles on voit des plantes vivaces grimper ou s'épanouir de fraîches giroflées qui les embaument de leurs parfums. C'est une triste chose, au contraire, qu'une réunions de caducités et de maladies, ramassés dans un cadre où aucun rayon ne luit, où aucune espérance ne vient sourire, et l'on dirait, quand on pénètre dans ces mornes asiles de la souffrance et de la vieillesse, qu'on entre dans l'antichambre d'une nécropole. N'importe. Il faut se souvenir que ces lieux existent afin d'avoir le cœur piteux envers les vieillards, comme disaient nos pères. Il faut adoucir les jours que Dieu les oblige à passer encore sur la terre et se souvenir que sous cette enveloppe flétrie par les ans, dans ces corps courbés et infirmes, il y a une âme immortelle qui trouvera des ailes plus agiles que celle de la colombe pour remonter vers son Créateur, et qui reviendra un jour vivifier, rajeunir, transfigurer le corps, son compagnon de route sur la terre, et lui communiquera sa bienheureuse immortalité.

                                                                                                                                  Félix-Henri.

La semaine des familles, samedi 24 août 1867.

* Nota de Célestin Mira:

* Les Petites-Maisons: l'hôpital des Petites-Maisons a remplacé en 1557, au faubourg Saint-Germain, une maladrerie datant de 1497. C'était, en autre,  un asile d'aliénés destiné à recevoir "des personnes insensées, faibles d'esprit ou même caduques"

* Pifferari: voir l'article sur Les pifferari.

mardi 20 février 2018

Vingt-quatre heures sur le pavé de la Capitale.

Vingt-quatre heures sur le pavé de la capitale.


Une tentative commerciale essayée, après dix années de journalisme, avait produit, au bout de dix-huit mois d'exercice, les résultats les plus terribles: nos meubles saisis et vendus par un gérant de propriétés, ma femme est devenue domestique et entrée au service exigeant de l'aristocratie industrielle; mon enfant, abandonné entre des mains de mercenaires, attendant des maigres gages de sa mère l'argent nécessaire à son entretien; moi, chef de famille, obligé de fuir devant les réclamations des créanciers qui, se refusant à m'accorder tout délai, avaient formé l'odieux projet de me priver de travail.
C'est dans ces conditions qu'à la fin de novembre dernier, j'arrivais à Paris. Mes hardes fripées, mes chaussures éculées me firent chasser par les laquais, des hôtels où d'opulents seigneurs que j'avais obligés naguère au cours de campagnes électorales, en Bretagne, abritaient leur hautaine insuffisance. Ils avaient oublié que dans les journaux de là-bas, j'avais brûlé l'encens sous leur odorat saturé, que j'avais été leur hôte, leur confident et leur défenseur.



Du travail! Il me faut du travail! Garçon de course, homme de peine, plongeur dans un restaurant, distributeur de prospectus, peu m'importe pourvu que je mange.
J'ai supplié le député de ma circonscription de s'intéresser à ma situation; il m'a renvoyé à son collègue de Paris, représentant l'arrondissement que j'habite.
Quelle ironie! Je n'habite nulle part.
Je suis sans le sou, sans domicile, sans pain.
J'avais passé la nuit précédente, à la gare Montparnasse, allongé sur un banc de bois, grelottant de froid, craignant d'être arrêté pour vagabondage. Car, nous somme là cinq ou six miséreux, dont le nombre a inquiété un agent de police. Il nous a dévisagés, puis une ronde est venue, sous la conduite d'un sous-brigadier.
"Ils n'ont pas l'air méchant" grogne le "flic" à la sardine blanche, et il s'éloigne avec son escorte. Le bon garçonnisme du sous-ordre de M. Lépine nous avait évité l'hospitalité déshonorante du Dépôt.
A six heures, un compagnon de Montparnasse annonce qu'il va manger la soupe à "La Pitié". nous le suivons tous.
En rangs serrés, plus de cinq cents personnes, vieillards ou enfants, attendent la pâtée quotidienne que, chaque matin, les infirmières distribuent. Je me souviendrai longtemps de ces "laïques" admirables de bonté, qui par leur délicatesse et leur courtoisie s'efforcent d'atténuer les souffrances morales des malheureux.



Le soir venu, où pourrai-je me réfugier?
Le hasard me fait connaître un compatriote qui connut naguère l'aisance, mais que l'égoïsme d'un frère a réduit à une situation précaire. Il vient de quitter l'hôpital Cochin où de longues souffrances l'avaient retenu. Sa misère a compassion de la mienne. Il se fait mon guide, mon conseiller et ensemble nous gagnons l'asile de nuit du boulevard de Vaugirard.
Sous une véranda, un gardien, serre-file, maintient alignés, avec la discipline rigoureuse des "Bat'd'Af" une vingtaine d'individus.
Mon tour vient de défiler devant le guichet où le "capitaine" décide de l'admission à l'asile. L'interrogatoire fait revivre en mon esprit la scène du prévenu comparaissant devant un juge d'instruction, à cette différence, cependant, que je redoutais un non-lieu, ma mise à la porte, car je n'avais d'autre papier que des enveloppes "poste restante". Il paraît que ma sincérité me servit de carte d'identité: on me remit un morceau de bois large comme la main, portant le numéro 5, de la salle Saint-Louis. J'avais donc un lit pour la nuit.
Le règlement qui prévoit un séjour de quatre jours à l'asile, exige la précaution élémentaire du bain ou de la douche.
Le sous-sol de l'asile de nuit est aménagé en salle de bains. A l'entrée, un gardien aux cheveux blancs m'arrête d'un geste:
-"Déboutonne ton gilet, me commande-t-il, et il procède à mon examen. Puis d'une voix puissante, il annonce:
"Pas de vermine; une douche seulement."
Après le bain, la réunion dans la grande salle du rez-de-chaussée.
Sous le regard triste et morne d'un Christ en plâtre, les pensionnaires assis sur des bancs sans dossier, s'entretiennent à voix basse. Si, parfois, une voix s'élève, un gardien intervient aussitôt. Il est terrible, redouté, ce garde-chiourme, au teint bronzé, aux cheveux crépus, qui vous crie en plein visage: "Silence!"
L'asile donne, comme nourriture, un morceau de pain sec; dans la cour, des tonneaux remplis d'eau renferment la boisson. Les fêtes religieuses procurent une amélioration à l'ordinaire. C'est ainsi que la veille de l'Immaculée-Conception, le 7 décembre, le menu comportait un sandwich au pâté, et un morceau de fromage de gruyère.
Certes, lorsqu'après avoir marché pendant toute une journée, sans autre viatique qu'une soupe, on dévore le pain sec, le soir venu, peu importe les rigueurs et les sévérités, explicables et nécessaires, du règlement.
J'avais un lit, j'avais mangé. Mes yeux s'arrêtèrent, reconnaissants sur le portrait du fondateur de l'oeuvre.
Quels sont-ils, tous ceux-là, qui maintenant somnolent sur les bancs de bois, en attendant l'heure de se rendre dans les dortoirs? Pauvres hères que le destin a marqué du sceau de la misère!
Tout à l'heure, le bourdonnement des conversations apportait l'écho des langues les plus diverses. Certains ont connu la fortune, la richesse ennoblie d'écussons; d'autres ont appartenu au commerce; l'un fut, jadis, maire de sa commune; mais peut être parmi ceux qui m'entourent, se trouve-t-il un criminel, en vain recherché par la justice, qui sera mon camarade de lit.
Voici neuf heures qui approchent et le "capitaine", assis devant une table de nuit lit les différents articles du règlement. Sont admis à l'asile, tous les hommes sans différences de nationalité, ni de religion. Mais tous devront écouter avec respect la prière.
Et voici le "capitaine" à genoux sur une chaise; il a enlevé son képi qui semble être le cousin germain de celui des gardiens-chefs de prison et d'une voix monotone et blanche, il récite, accompagné par le bruissement des lèvres de ses hôtes un Pater et un Ave.
Au lit!
Le troupeau des hospitalisés n'a droit à sa couchette que de neuf heures du soir à six heures du matin.
Que le sommeil leur soit bienfaisant!
Les dures fatigues de la journées ont engourdi les jambes, et pendant qu'on monte l'escalier, les lourds godillots heurtent les marches
Enfin, voici la salle Saint-Louis, mon lit avec son numéro, puis, accroché au mur, une pancarte indiquant le nom de celui  qui donna ce lit.
Moi, cette nuit-là, je couchais chez le baron de Rotschild.
Vite, faisons nos lits, dont l'alignement et la disposition font penser à la salle du dortoir d'un petit séminaire. Le surveillant est pressé de dormir; il menace, il gronde, il veut éteindre le gaz. L'autorité a la manie de se manifester sans propos, pour prouver son existence.
La nuit fut bourrelée de cauchemars. Que six heures du matin se hâte de sonner, car demain, c'est le marché aux chevaux; je m'improviserai valet de maquignon, je recevrai cent sous, et, heureux, fier, indépendant, je pourrai manger du fruit de mon travail.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2& juillet 1907.

lundi 17 août 2015

Un hôtel garni à Londres.

Un hôtel garni à Londres.






A Paris, la seule ressource du miséreux, quand il est sans gîte et sans argent, est de frapper à la porte des asiles de nuit. Mais les asiles de nuit sont vite remplis, car la population errante de Paris est nombreuse, par les nuits d'hiver, et quand les refuges hospitaliers renferment leur lot de déshérités, ils closent leurs portes devant les retardataires.
A Paris, un malheureux ne peut rester plus de trois nuits à l'asile et il lui est expressément interdit de se représenter avant un mois; sur ce chapitre, les règlements sont d'une férocité vraiment extraordinaire et les "sans-asile" en sont réduits à errer lamentablement sous les ponts ou sur les bancs des avenues, à moins que Fradin, l'hôte de la sinistre auberge à quatre sous, ne le recueille. 



A Londres, il n'en est pas ainsi, et pour un prix des plus modiques, un véritable hôtel, pourvu de tout le confort désirable, offre un lit propre et les bienfaits de l'hydrothérapie aux pauvres diables du pavé. Puisse cet article donner à quelque industriel français l'idée d'imiter M. Longby, l'hôtelier anglais pour miséreux, et de construire à Paris un hôtel garni convenable à l'usage des très pauvres. Non seulement il ferait ainsi une bonne action, mais encore une bonne affaire, car les clients ne lui manqueraient pas et le paieraient comptant!

Les pauvres chez eux.

Un industriel anglais construisit, il y a dix ans, dans un quartier de Londres, à Drury Lane, un hôtel garni pour les petites bourses. Et le prix de l'immeuble (il coûta 500.000 francs) a été, depuis, remboursé par tous les clients qui ont récompensé M. Longby de son intelligente initiative.
L'un de nos confrère d'outre-Manche eut la fantaisie de chercher un refuge, tout à fait momentané, dans cette maison de pauvres gens. Et il nous en a donné une vision très curieuse.
L'hôtel est situé rue Parker: une voie étroite de quartier populeux. De grandes lettres rouges lumineuses le signalent à l'attention des chercheurs de gite.
On entre de sept heures du soir à onze heures et demie. A qui paye douze sous, le portier-caissier remet un ticket donnant droit au repos dans un lit isolé.
Mais la plupart des arrivants ne se rendent pas directement aux dortoirs. Ils savent que M. Longby met à la disposition de sa clientèle une immense cuisine garnie de milliers de plats, de casseroles en métal, où les "voyageurs" peuvent "faire leur popote". L'emploi de tous ces ustensiles est gracieusement offert aux pauvres gens qui n'ont pas dîné. Et ils ont l'eau bouillante pour cuire leurs légumes, confectionner leur café ou leur thé.
La maison attache sur de petites pancartes blanches le prix de divers aliments. Le chocolat, le café, le thé se débitent là par petits paquets de cinq centimes. Trois harengs saurs coûtent un sou. La tranche de lard vaut trois sous. Le litre de lait s'y subdivise en autant de fractions que le désirent les clients.
Pas d'assiettes! Les dîneurs payent un sou, s'ils le désirent, trois feuilles de papier blanc pour étaler leurs victuailles. Gratis: les verres, les couteaux, les fourchettes, les cuillères! Et la table autour de laquelle prennent place, fraternellement, les "pas de chance" l'emporterait en propreté sur bien des nappes de nos restaurants parisiens.

Avant de se coucher.

L'hôtel de M. Longby offre aux gueux un confortable dont sont totalement dépourvues nos meilleures maisons de province.
Là, les "inspecteurs du pavé" peuvent gratuitement nettoyer leur individu ou restaurer leurs vêtements. Et, pour une faible somme, les blanchisseuses de la maison lavent, sèchent l'unique chemise du pauvre hère, en moins de soixante minutes.
Pour trois sous, un figaro rapide défrichent les têtes incultes. Un décime met en mouvement son blaireau et son rasoir. Et, chez lui, le "service antiseptique" n'est pas une plaisanterie!
Les clients usent volontiers des lavabos et salles de bains, puis ils se réunissent au fumoir ou à la bibliothèque.
Dans cette dernière pièce, tout voyageur peut lire les journaux du jour et les revues du mois. 



Chose curieuse à constater, c'est autour de cette pâture intellectuelle que les clients de M. Longby se forment en groupes isolés, en petites castes. Les habitués ne tardent pas à reconnaître les gens de leur profession ou de leur monde. Il y a là le banc des avocats, celui des juges, des commerçants, des ouvriers mécaniciens.
Ce garni à douze sous possède même son théâtre, son concert!
Durant les longues veillées d'hiver, en effet, les gueux instruits offrent à leurs frères d'infortune de petites soirées artistiques. Les acteurs ne manquent pas dans ce monde. D'ailleurs, on peut être sûr de voir monter avec empressement sur les planches tous ceux qui se soucient de parader sur une scène. Tout homme est un peu cabotin. Quelles soirées pourraient donner aux élégants de Londres les clients de M. Longby s'ils venaient, chacun à leur tour, conter leur vie et dire les causes de leur misère constante ou de leur déchéance momentanée!

A chacun sa boite.

Les trois grands dortoirs de la maison sont fermés à onze heures et demie. Ils reçoivent, en hiver, trois cent vingt-cinq voyageurs environ.
Les lits, longs de deux mètres mesurent un mètre vingt de large. Chacun d'eux est enfermé dans des cloisons de tôle formant box. Là, le gueux est chez lui. Il peut ouvrir ou fermer la fenêtre qui éclaire son intérieur minuscule. Les crochets fixés aux parois lui permettent de suspendre ses hardes. Aucun meuble dans ce réduit.
Les habitants louent des coffres aménagés dans une autre partie de l'établissement pour remiser, s'ils le désirent, leur linge et leurs vêtements. Cela ne coûte que douze sous. Remarquez que la location peut durer un quart de siècle, sans nécessiter plus de frais. Et M. Lonhby restitue restitue quarante centimes à qui lui rend la clé de l'armoire!
Tout client a le droit de dormir huit heures en semaine, neuf heures le dimanche. C'est la règle. Mais comme la plupart des gens qui viennent là partent, dès l'aube, à la chasse de quelque maigre salaire, les dortoirs sont vides bien avant le moment prescrit.
Quelques uns d'entre eux travaillent assez loin de Drury-Lane. Ils demandent au logeur qu'on les réveille à temps pour se rendre à leur tâche. Un veilleur de nuit parcourt silencieusement les dortoirs, ouvrant les portes des boxes, lançant au visage de ceux qu'il doit rappeler aux nécessités de la vie une petite balle de linge reliée à son poignet par une lanière en caoutchouc. Et ceux que touche le projectile s'habillent sans faire de bruit pour que reposent en paix leurs camarades. Quel acte pittoresque et charmant de solidarité!





La clientèle de l'hôtel à douze sous.

Nous l'avons dit: ce ne sont pas seulement les gens du peuple qui trouvent profit à dormir chez M. Longby.
Le propriétaire héberge même nombre de gens qui ne connurent jamais les affres de la misère véritable. Tel vieil artiste trouve ses aises dans la maison des gueux, et dépense là les rentes minuscules que lui assurent des parents ou des amis.
Pendant de longues années habita dans un box de la rue Parker un homme d'un commerce agréable et très spirituel. Ses camarades cherchaient en vain à apprendre quelque chose touchant son passé. Aux questions plus ou moins pressantes qu'on lui adressait à ce sujet, le locataire de M. Longby répondait qu'il avait vécu beaucoup d'années inutiles, qu'il était heureux, après avoir mal usé de sa jeunesse, de visiter les musées et les bibliothèques de Londres, d'étudier, d'apprendre son rôle d'homme.
C'était un grand seigneur ruiné. Malheureusement pour lui, sa famille le découvrit dans le refuge des gueux et l'enleva dans un superbe équipage.
- Chez moi, dit M. Longby, quand il conte l'aventure précitée, on ne demande au voyageur ni son nom, ni sa religion, ni ses idées politiques ou sociales, ni sa nationalité. On lui dit: Dormez ... pour douze sous! Les lits comme le sommeil devraient être à tout le monde!

Mon Dimanche, Revue populaire illustrée, 5 février 1905.

jeudi 5 février 2015

Une nuit avec les Sans-Asile.

Une nuit avec les Sans-Asile.


Les rédacteurs de revues et de journaux qui ont parlé jusqu'ici des asiles de nuit parisiens ne les ont visités qu'en amateurs et n'y ont jamais couché. Mon Dimanche, pour donner à ses lecteurs une relation vraie et vécue d'une nuit passée dans un refuge, a prié un de ses collaborateurs de s'y faire admettre comme un véritable miséreux.
Voici donc, recueillies d'après nature, les impressions d'une nuit passée dans un asile public de Paris, en compagnie des Sains-Pains et des Sans-Gîte.

Comme vient le soir, surgissant on ne sait d'où, à gauche, à droite, les Sans-Pains deviennent les Sans-Sommeil.
Tout le jour, au milieu du bruit, de la poussée constante de la foule, parmi la veste, la blouse, la cotte des travailleurs, on ne pouvait les remarquer. Et d'ailleurs, ils se trompaient eux-mêmes; une fierté les tenait: ils marchaient à la conquête du pain, comme tous, oubliant leur triste mine devant laquelle les portes se ferment.
Mais voici le soir... Lentement, après l'arrêt malheureux au bistrot du coin, l'ouvrier est rentré à son logis, la ménagère en jupe, en cheveux, a terminé son va-et-vient pour les emplettes du ménage, tout-à-l'heure on sortira pour aller au plaisir, il y a un moment de calme: c'est à cette heure que surgissent les Sans-Sommeil, ces noctambules douloureux.
Ils vont lentement, titubant presque, comme ivres, car la misère grise aussi ceux qui la boive à longs traits; ils glissent le long des murs ou vont d'arbre en arbre.

L'auberge de la Belle-Etoile.

Quelquefois, le Sans-Asile s'affaisse, plutôt qu'il ne s'assoit, sur un banc, pose le baluchon qui souvent charge ses épaules, puis regarde droit devant lui, fixement, avec le désir de ne pas dormir. Mais ses yeux se ferment, sa tête se penche sur sa poitrine, son corps roule à demi sur le banc et... la voix rude d'un agent s'oublie à des mots grossiers, méchants, hachant, martelant des: Houste, décampe. File et plus vite que ça. Je te ... fourre au violon.



L'homme a un sursaut étrange qui le met droit; sa main, fébrilement, mécaniquement, happe les chiffes ou les outils et, sans un mot, il s'en va droit devant lui. Il presse le pas, quoiqu'il n'aille nulle part; réglées automatiquement, les bottes de l'agent martèlent le trottoir. Celui-ci fait demi-tour arrivé aux bornes de sa zone d'inspection, et le Sans-Sommeil se rassoit plus loin pour recommencer la tragique comédie jusqu'au matin.
Sans-Asile est parfois blanc de neige; Sans-Sommeil est parfois raidi de froid; des loques de Sans-Sommeil goutte parfois de l'eau comme d'un linge sortant de la rivière.
Sans-Asile est la douleur même dans la nuit. Quand vient le soir, Sans-Asile et ses frères font tache noire à la porte des refuges de nuit et les lits se disputent entre les premiers arrivés.

Les refuges.

Un refuge municipal est établi de chaque côté de la Seine, au Xe, au XIIIe arrondissement, quai Valmy, rue du Château-des-Rentiers (le leur peut être) : un drapeau claquant au vent, accompagnée de la trilogie un peu moqueuse: Liberté, égalité, fraternité, les désigne à l'attention.
La charité privée est venue porter son appoint à la charité officielle. L'Oeuvre de l'Hospitalité de Nuit a jeté dans la grand'ville quatre autres asiles, trois sur la rive droite, un sur la rive gauche: au XIe arrondissement, boulevard de Charonne, 22; au XVIIe, rue Tocqueville, 59; au XVIIIe, rue de Laghouat; au XIVe, boulevard de Vaugirard, 14. Une lanterne bleue, une inscription, semblable à une rubrique commerciale, montrent à Sans-Sommeil le lieu où il pourra s'arrêter.
Pour la sœur de Sans-Asile, l'Association philanthropique (reconnue par l'Etat) , donneuse de pain, à ouvert trois asiles, deux à droite, un à gauche du fleuve: au Ve arrondissement, rue Saint-Jacques, 253-255; au XVIIIe, rue Labat, 44; au XIXe, rue de Crimée, 66.
Charité officielle, charité privée, charité officieuse, s'étant ainsi partagé Paris, l'une couchant Sans-Sommeil et l'autre sa pauvre sœur, prirent, comme après entente les mêmes statuts, les mêmes règlements.
C'est différent et c'est pareil: sur la grand'porte, l'enseigne seule change et, de l'une ou de l'autre, le troupeau des Sans-Sommeil recevra l'abri du corps, mais non celui du cœur; il sera accueilli, mais non point aimé.
Le miséreux, alors qu'il s'appelait Sans-Pain, le jour, avait appris tout cela, mais il hésitait pourtant. Il avait bien son livret militaire fort en règle, son livret d'ouvrier laborieux même, et sa feuille d'hôpital qui disait que sans être aveugle, il le deviendrait tout à fait s'il continuait son métier, mais il avait quand même peur de l'accueil.
Pourtant, ce jours-là, il avait plu par bourrasques terribles, et son corps tremblait tant sous ses habits mouillés qu'il se décida de ne pas passer la nuit dehors et à essayer de se servir des asiles. Il n'avait guère le choix: l'inscription s'imposait dans le courant de la journée pour les deux asiles de la Municipalité. Il était sur la rive droite. Il descendit avec sa sœur, aussi décidée, par le boulevard Sébastopol; on lui indiqua à quelques cent mètres plus loin, la rue Labat et, seul, il se dirigea vers la rue Laghouat.
Il est plus de six heures, les cloches viennent d'égrener sur la ville  quelque angelus plaintif ou quelque fin de travail; les enfants jouent sur le pas des portes, profitant d'une accalmie du temps; on croirait presque voir une rue de province, et, presque sans jeu de mot, une rue de Laghouat, tant les marmots sont charbonnés et embroussaillés.

A la porte.

Une lanterne à verres bleus, un homme à veste bleue et bouton de cuivre, l'habit conventionnel de tout ce qui est gardien de la paix, de square, de musée ou d'asile, désignent l'établissement, et c'est vers lui que se dirigent ces hommes qui surgissent vers le même temps, aux deux extrémités de la petite rue.
Sans-sommeil regarde, écoute, anxieux. Oh! les ilotes douloureux et résignés que semblent ses pareils! Quels accoutrements bizarres. Se sont-ils complu à changer leurs vêtements? Certes, le pantalon si retroussé que porte ce petit irait mieux à ce grand, à qui le sien va à mi-jambes. Et ces vestes étriquées ou si larges! Il ne se voit plus ou plutôt il se voit dans les autres. Des groupes se forment, des misères se reconnaissent, il s'approche sans savoir, une odeur désagréable lui monte au nez: ce sont des hospitalisés de la veille ou de l'avant-veille; c'est l'odeur de l'étuve; ils sont plus fripés que tous, c'est le fripement de l'étuve; Ils se sont en vain promenés par toute la ville, ils restent comme imprégnés de ce parfum ... de soufre.



D'autres nouveaux venus comme Sans-Asile s'approchent et interrogent. A la réponse les uns s'accotent au mur, les autres, avec des gestes de colère, s'en vont à grands pas. Il en voit d'autres qui suivent le mur, où leur aspect terne et grisâtre les fait se fondre dans le gris sale des maisons; jettent un coup d’œil, hésitent et s'enfuient, ou brusquement en passent le seuil, enfin décidés.
Les gosses les regardent s'engouffrer tous; tous ces papas qui n'ont pas de chambre, qui n'ont pas des caresses de mamans et de petits enfants, qui n'ont pas de soupe chaude à leur entrée. Les mères, habituées, en causent entre elles, et même d'un étage à l'autre s'entre-croisent les réflexions:
- Vous avez vu le petit noir étriqué, ça n'a pas l'air d'être un habitué;
- Oh! m'ame Ernest, il paraît qu'ils sont mieux couchés que nous.
- Faut bien, pour remplacer. Mais tout de même, j'aimerais cent fois mieux coucher dehors que d'aller là.Y vous accueillent que ça vous fait froid.
Sans-Sommeil entend tout cela, mais la pluie recommence; les enfants, les mères rentrent au logis. Il ne reste presque que lui dans la rue... Il entre.

Les formalités.

Devant le contrôle, un à un, les hommes défilent, les uns passent rapidement, ce sont ceux de la veille; d'autres s'attardent, ce sont les nouveaux hospitalisés. Nom, prénom, âge, lieu et date de naissance, religion, métier, ancien domicile, êtes-vous marié, nombre d'enfants, papiers d'identité?
Sans-Asile s'évoque tout à coup la figure de l'évêque Myriel des Misérables, dont il a lu l'histoire dans de petits livres à cinq sous: il l'entend dire, à qui frappe: "Entrez"; à qui a faim: "Mangez"; à qui a sommeil: "Dormez", sans demander d'où l'on vient et où l'on va.
Mais, interrompant sa rêverie, une vois sèche dit:
- Pas de papiers, c'est impossible, il n'y a pas de place pour vous. 
Et l'homme s'en va vers la rue sans insister. Une vois suppliante dit:
- J'ai fini mes trois jours, je n'ai rien trouvé, mais j'ai un emploi pour sur, demain, comme manœuvre, au métro.
- Pouvons pas, trois jours, règlement, devez le savoir, n'insistez pas.
Et cet homme aussi s'en va vers la pluie et le noir.


C'est le tour de Sans-Sommeil: honteux, craintif, il présente les papiers crispés dans sa main; l'homme du contrôle les lui enlève, vérifie les dires de ses réponses, lui remet une plaquette carrée sur laquelle se lit: Saint Benoit Labre, et dessous un chiffre: 9. Tel dortoir, tel lit. Un autre lui donne un morceau de pain qu'il mange déjà des yeux tant la faim lui tient au ventre; mais on le pousse vers une salle où, groupe par groupe, les arrivés passent à la douche.

A la douche.

Sous leurs vêtements, les Sans-Asile étaient affreux, mais nus maintenant, la misère se lit plus horriblement aux saillies de leurs côtes, aux creux de leurs omoplates. Oh! les académies douloureuses. Côte à côte, un vieillard, un enfant, car il y a des enfants sans domicile, prennent place dans les cabines; une vois dit:
- Pliez soigneusement vos effets, éviter les plis, enfermez-les dans le sac, placez-vous sous la douche.
Une main vous tend un peu de savon.



C'est fini. De grandes toiles collectives servent à vous sécher. Sans-Sommeil revêt la chemise, le pantalon et le bourgeron de toile gris jaune, il évoque la tenue de quartier, là-bas, au régiment. Et il passe dans la salle, avec ceux d'hier et ceux qui l'ont précédé. On distribue du pain aux premiers; en quelques bouchées tous ont fini ce rien pour leur estomac affamé.

Lecture du règlement.

Un homme, aux allures militaires, cassantes, déjà blanc et portant à la boutonnière une décoration, un ancien capitaine, dit-on, apparaît et lit un règlement. Sans-Sommeil écoute ce bourdonnement: il apprend surement qu'il y a trois jours d'abri, que les veilles de fête officielle ne comptent pas, ni celles des dimanches; qu'il n'aura pas le droit de dormir ici, ou dans quelque maison de l'Oeuvre, avant deux mois; qu'il doit faire ceci, qu'il doit faire cela, qu'il ne doit pas parler, et d'autres choses encore, d'hygiène et de morale.



Sans-Sommeil entend aussi son ventre crier famine, ce qui n'est pas hygiénique, et songe que c'est peut-être immoral de laisser des lits vides parce qu'un règlement fixe un maximum de trois jours d'hospitalité.
Puis, c'est la prière qui courbent les juifs, les catholiques, les protestants et les incroyants; les uns s'agenouillent, les autres, debout, tournent leur coiffure dans leur main.
Alors, suivant l'indication de la plaque, on se sépare, allant vers les dortoirs: Saint-Joseph, Saint-Benoit Labre; il y en a cinq. Sans-Sommeil apprend que tous les soirs, on change de dortoir, aujourd'hui à celui-ci, demain à celui-là, couchant dans les draps des uns les autres. Pourquoi  ce changement? Sans-Sommeil ne comprend pas et cela lui répugne quelque peu.

Comment on dort.

La literie n'est pas mauvaise, mais qu'est donc cette inscription sous le numéro du lit: c'est le nom du donateur, de la donatrice. "Que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche," dit l’Évangile.
Le voisin de Sans-Asile a de la colère en voyant le nom qui surmonte sa couchette: il murmure, mais se tait rapidement: voici un gardien, et l'on est sévère ici, très sévère.
Les uns s'endorment rapidement, mais d'autres se tournent et se retournent dans leur lit sans trouver le sommeil. Il est dix heures, un remue-ménage, l'atmosphère s'emplit d'une buée de soufre, on rapporte les vêtements de l'étuve. Chacun doit quitter la chemise de la maison et reprendre la sienne.
Le silence revient, l'odeur reste, indéfinissable, et Sans-Asile s'endort pourtant, après avoir regardé longuement le christ en bois, là-bas, au bout de la salle.

Le réveil.

Un bruit de cloche. Debout, c'est le réveil. Tous restent hésitants à se lever; il le faut. Ils regardent leurs habits fripés, ont un murmure. Rapidement, ils passent au lavabo, ils peuvent prendre soin d'eux, cirer même leurs souliers!
Ils partent ainsi, sans rien au ventre, à la chasse d'on ne sait quoi, hésitent longtemps à la porte puisqu'ils ne vont nulle part, d'un coup d'épaule remontent leur baluchon et... les Sans-Asile redeviennent les Sans-Pain.

                                                                                                                         A. L.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1903.



dimanche 16 novembre 2014

Etablissements privés de bienfaisance à Paris.

Etablissements privés de bienfaisance à Paris.

Divers établissements de bienfaisance, fondés à Paris par la charité privée, dépensent annuellement environ un million en secours aux vieillards, mères de famille et enfants pauvres de la capitale. L'administration municipale leur vient en aide au moyen d'une allocation que l'on a élevée à 89.000 francs sur le budget de l'exercice 1850. 
En donnant la liste de ces œuvres charitables et l'indication des services qu'ils rendent, nous espérons être utiles aux personnes qui cherchent le meilleur emploi possible de leurs souscriptions et de leurs dons. Nous croyons aussi que cet exemple de la capitale pourrait être de nature à inspirer des fondations analogues dans les villes où l'esprit d'association est en retard: il est à désirer que des correspondances s'organisent entre les différents établissements de bienfaisance qui se proposent le même but.

Institution de la Jeunesse délaissée, rue Notre-Dame des Champs, 31.- On y reçoit des orphelines que l'on place, à leur sortie,  comme maîtresses d'atelier ou comme femmes de chambre dans des maisons particulières.
Pensionnat de jeunes filles pauvres, rue des Billettes, 16.-On place les jeunes filles en apprentissage ou comme bonnes; vingt-deux, qui appartiennent à la religion réformée, ont été placée à l'étranger.
Société de patronage des enfants convalescents à leur sortie des hôpitaux, rue de Varennes, 31.-On a annexé à l'oeuvre une maison à la Roche-Guyon (Seine-et-Oise), où doivent être recueillis les enfants ont la santé exige le séjour à la campagne;
Asile des petits orphelin du choléra, rue Pascal, 23.
Ouvroir de Vaugirard, rue de Sèvres, 119.-Maison ouverte: 1° aux libérés qui manifestent quelque repentir; 2° aux ouvrières et femmes à gage momentanément sans ouvrage ou sans place; 3° aux orphelines confiée à l'association par l'administration de l'assistance publique ou par la commune de Vaugirard.
Maison de refuge des sourdes-muettes, rue des Postes, 27.-Cet établissement a été transféré rue Sainte-Geneviève, 33. On y a adjoint un asile pour les enfants en bas âge atteintes de surdité et de mutisme: on les prépare à l'enseignement qui doit leur être donné à l'Institut national.
Asile-ouvroir de Gérando, rue Cassini, 4.-Ouvert aux femmes mères sorties des hôpitaux.
Comité de patronage des prévenus acquittés, rue des Anglaises, 1.-Parmi ces prévenus, beaucoup sont renvoyés avec des secours de route dans leurs départements respectifs; d'autres sont transportés en Algérie.
Société de charité maternelle, fondée pour encourager les mères pauvres à allaiter elles-mêmes leurs enfants, et surtout pour prévenir les abandons.
Société des mères de famille, association auxiliaire à la précédente et aux bureaux de bienfaisance.
Société philanthropique, rue du Grand-Chantier, 12.- Association charitable privée, la plus considérable, bien connue pour ses fourneaux et ses dispensaires.
Société charitable de Saint-François Régis, rue Garancière, 6.-Se charge des frais d'actes civils nécessaires au mariage des personnes indigentes.
Société de patronages pour les aveugles travailleurs, boulevard d'Enfer, 20.- Cette société a des ateliers de vannerie, tisseranderie et filature, où les aveugles sont nourris et entretenus; elle donne aussi des secours au dehors.
Société pour le renvoi dans leur famille des femmes et filles sans ouvrage, rue Rameau, 8.-Ces œuvres donnent des secours aux jeunes filles, aux femmes sans ouvrage qui, se trouvant dans un complet abandon à Paris, sont renvoyés, par ses soins, à leurs parents ou à leurs amis.
Maison des Diaconesses, rue de Reuilly, 93.-Consacrée aux familles indigentes du culte réformé.
Société de patronage des aliénés guéris dans les asiles de Bicêtre et de la Salpétrière, rue Saint-Guillaume, 12.
Etablissement de charité de la paroisse saint-Vincent de Paul, rue de Bellefond, 7. -Cet établissement donne des secours aux indigents des deuxième et troisième arrondissements, l'enseignement gratuit à plus de trois cents enfants, et fait apprendre différents travaux, dans ses ouvroirs, à plus de quatre-vingt jeunes filles.
Etablissement de Saint-Louis, rue saint-Lazare, 90. -Education donnée par les soins de sœurs de charité; les enfants indigents du quartier sont admis comme externes.
Atelier de jeunes filles, rue du Paon Saint-André, 8.- On occupe les jeunes pensionnaires à des travaux de broderie.
Association des jeunes économes, impasse de Conflans, 6, à Conflans.-Cette oeuvre était précédemment établie rue de l'Arbalète, sous le titre d'asile-ouvroir. Les jeunes filles sont employées à des travaux de lingerie, raccommodage et blanchissage.
Association Sainte-Anne, à l'Hôtel de ville.-On place les jeunes filles en apprentissage.
Société pour le placement en apprentissage des jeunes orphelines, à l'Hôtel de ville.
Société des amis de l'enfance, rue Taranne, 10.-On prépare les enfants par l'apprentissage de divers états ou par les travaux agricoles.
Société de patronage pour les jeunes détenus libérés, rue Jacob, 39.-On place ces enfants dans des ateliers sous le patronage de jeunes gens appartenant à des familles aisées.
Société d'adoption pour les enfants trouvés, abandonnés, etc., rue de la Pépinière, 97.-Les enfants sont employés à la colonie agricole de Mesnil Saint-Firmin.
Asile-ouvroir du Cœur de Marie, rue Notre-Dame des champs, 21. -Asile ouvert aux jeunes convalescentes sortant des hôpitaux.
Maison du Bon Pasteur, rue d'Enfer, 89. -Ouverte aux jeunes filles que l'inconduite a entraîné dans le malheur.
Association des fabricants et artisans pour l'adoption des orphelins des deux sexes, rue Saint-Guillaume, 21. -On place les orphelins et orphelines en apprentissage.
Asile-Ecole de Fénelon, à Vaujours (Seine-et-Oise). -Etablissement considérable, consacré à l'éducation, au patronage des enfants appartenant aux familles peu aisées du département de la Seine.
Association des Crèches, où l'on reçoit les enfants nouveaux nés dont les mères sont forcément occupées à des travaux qui ne leur permettent pas de les allaiter chez elles. On compte dix-sept crèches à Paris.
Œuvres de Saint-Casimir en faveur des orphelines polonaises pauvres, rue d'Ivry, 1.
Association des jeunes demoiselles du faubourg Saint-Germain, rue de Varennes, 12. -Les jeunes patronnées, après avoir reçu dans la maison les bienfaits de l'instruction morale et ceux d'un enseignement qui les initie aux travaux de couture et de ménage, sont placées par les soins des demoiselles de l'oeuvre.
Oeuvre des pauvres malades, rue Saint-Dominique, 40. -On visite les malades, on leur donne des gardes.
Oeuvre des secours à domicile du deuxième arrondissement, rue Olivier Saint-Georges, 16. Cette association se concerte avec le bureau de bienfaisance et les sœurs de charité de l'arrondissement pour le choix des familles les plus nécessiteuses.
Asile de la Providence, à Montmartre, chaussée des Martyrs, 50. -Ouvert aux vieillards indigents.
Infirmerie Marie-Thérèse. -Asile de prêtres âgés, infirme et sans fortune.

Le magasin pittoresque, mai 1851.

mercredi 20 août 2014

Les écoles à tricoter.

Les écoles à tricoter.

C'est sous ce modeste titre que les premières salles d'asile connues furent fondées en 1771, au Ban de la Roche, dans les Vosges, par l'excellent pasteur Oberlin.
La direction et la surveillance des enfants recueillis dans ces écoles avaient été confiées par Oberlin à sa digne compagne, Salomé Witter, et à une autre femme non moins dévouée, Louise Scheppler.
Le matin, la leçon était faite dans la classe. Le soir, dès que la saison le permettait, elle se donnait à travers champs.
Les maîtresses avaient le nom de conductrices. Chemin faisant, on enseignait aux enfants le nom et les vertus des plantes; on les faisait observer, réfléchir, raisonner à propos des phénomènes les plus simples de la nature; on ouvrait leur intelligence à la première leçon des grandes lois universelles, leur cœur à l'amour du prochain et au respect de Dieu.
La promenade, sagement réglée, fortifiait les corps; l'ordre qui y régnait habituait les caractères à la discipline et à l'obéissance; et l'enfant rentrait avec une provision de santé, d'observations utiles et de bons sentiments.

Magasin Pittoresque, 1875.

dimanche 15 juin 2014

Un exemple de la lenteur des progrès.

Un exemple de la lenteur des progrès.

Lorsque le célèbre Pinel fit tomber les fers dont on chargeait les aliénés et substitua un traitement humain, raisonné et bienfaisant, aux violences et aux tortures dont on usait sans remords avec eux, le dix-neuvième siècle n'était pas encore commencé. On était en plein sous le régime de la terreur. Mais les progrès sont si lents à s'infiltrer dans la population, même éclairée, qu'un médecin envoyé en inspection, en 1843, trouva encore, dans une maison de fous de la Vendée, quinze femmes et vingt hommes nus enchaînés dans leurs loges! Il y avait cependant un demi-siècle que Philippe Pinel avait fait déchaîner les fous furieux de Bicêtre! Déjà, en 1819, une circulaire ministérielle avait insisté auprès des directeurs des établissements d'aliénés sur la réforme entreprise à la fin du dernier siècle et dont on avait constaté l'efficacité.
Cette lenteur dans l'accomplissement des progrès serait désespérante si l'on ne réfléchissait sur les difficultés qui se révèlent successivement toutes les fois qu'il s'agit d'introduire une amélioration. Un progrès dans les choses exigent un progrès correspondant chez les hommes, et réciproquement. Tout se tient: pour modifier fortement la moindre circonstance, il faut en modifier plusieurs autres. L'application du système de Philippe Pinel exige des fonctionnaires doués de qualités spéciales en patience et en prévoyance, en douceur et en fermeté, en justice et en perspicacité: hommes rares! Il faut qu'ils soient pénétrés de la même foi que le réformateur, dévoués à la recherche des moyens nouveaux que nécessite chaque cas particulier. En voici un exemple applicable aux cas de nature analogue.
Une fois il arriva qu'on ne pouvait venir à bout sans violences extrêmes d'un fou furieux qui refusait de prendre un bain salutaire. Le directeur et le médecin imaginèrent de faire avancer vers lui huit ou dix vigoureux infirmiers dans l'attitude de la force et de la résolution. L'insensé recula. Un instinct lui révélant l'inutilité de sa résistance en face d'une force si supérieure à la sienne, il se sentit dominé, céda, et prit tranquillement son bain avec un seul baigneur. L'apparition matérielle d'une volonté irrésistible fut ainsi un moyen de triomphe paisible et une ressource pour se passer de la contraint violente; elle fit renaître un moment de raison et d'obéissance dans un cerveau détraqué.

Magasin Pittoresque, 1875.