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samedi 11 septembre 2021

 Pour comprendre la langue verte.


Azor. (Appeler).- Siffler un acteur sans plus de façon qu'un chien. "Dites donc, madame Saint-Phar, il me semble qu'on appelle Azor." (Canaihac)

Bachotter.- Escroquer au jeu de billard.

Bachotteur.- Filou chargé du rôle de compère dans une partie de billard à quatre.

Badouille.- Mari qui se laisse mener par sa femme. (J. Choux)

Bagatelle de la porte.- Parade destinée à faire entrer le public dans une baraque de saltimbanque.

Bain de pieds (prendre son).- Etre déporté à Cayenne.

Balancer son chiffon rouge.- Parler. Mot à mot: remuer la langue

Balancer sa canne.- Voler, se mettre à voler. Mot à mot: rompre son ban.

Bande (coller sous).- Acculé dans une situation difficile. Terme de billard. "Oui, nous voilà collés sous bande. Ah! nous nous somme bien blousés." (L. de Neuville)

Baquet de science.- Baquet de cordonnier. "Elle a été débarbouillée dans le baquet de science où trempent le cuir et la poix." (H. Lierre)

Barbe (Prendre la, Avoir son extrait de).- S'énivrer. "L'un d'entre eux, qui avait déjà son extrait de barbe, chancelle." (Moissand, 1841) - Signifie également, dans une acceptation d'origine récente: Quel ennui! "Assez discuté sur ce sujet, la barbe!"

                                                                                                           (A suivre)

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 11 juin 1905.

dimanche 24 mai 2015

Quelques expressions d'antan.A1

Aimer comme ses petits boyaux: aimer comme soi-même: "Elle m'aimait! Autant que ses petits boyaux." (Parodie de Zaïre, 1732.)

Aller au diable au vert: Faire une excursion aventureuse.
M. Rozan explique ainsi ce mot: "Auvers est une corruption de Vauvert; on disait autrefois: Aller au diable Vauvert. Le V a été mangé dans la rapidité du discours, et il fini par disparaître si bien qu'on a été amené à couper en deux pour lui donner une sorte de sens, le reste du mot auvert. Le château de Vauvert ou Val-Vert situé près de Paris, du côté de la barrière d'Enfer, avait été habité par Philippe Auguste après son excommunication: il passait depuis cette époque pour être hanté par des revenants et des démons. Saint-Louis, pour désensorceler ce château, le donna aux chartreux en 1257."
Rabelais parle encore de diable fameux: "Je vous chiquaneray en diable de Vauvert," dit le chiquanous Rouge-Muzeau, dans le chapitre 16 du livre IV de Pantagruel.
On dit maintenant au diable vert, ce qui nous éloigne encore plus de la forme primitive. "J'ai déjà parlé de celui d'Alexandre Dumas, qu'on veut reléguer à Charonne, au diable vert." (Liberté, 26 juillet 1872.)

Aller où le roi ne va qu'à pied: Faire ses besoins. Ce rappel à l'égalité est de tous les temps. Se disait au dix-septième siècle: "Aller où le roi ne va qu'à pied. C'est à mots couverts le lieu où l'on va se décharger du superflu de la mangeaille..." (Scarron.) V. Numéro 100.

Alphonse: Homme entretenu par une femme galante. Surnom répandu depuis qu'Alexandre Dumas a fait représenter au Gymnase son Monsieur Alphonse dont le héros exerce précisément cette industrie. "Si tous les Alphonse du boulevard se donnent rendez-vous là, il y aura du travail pour les observateurs." (Commerson, 75.)

Amant de cœur: les femmes galantes nomment ainsi l'amant qui ne les paye pas ou qui les paye moins que les autres. La Physiologie de l'amant de cœur, par M. Constantin, a été faite en 1842.
Au dernier siècle, on disait indifféremment ami de cœur ou greluchon. Ce dernier n'était pas comme on le croit aujourd'hui un souteneur. Le greluchon ou ami de cœur n'était et n'est encore qu'un amant en sous-ordre auquel il coûtait parfois beaucoup pour entretenir avec une beauté à la mode de mystérieuses amours. "La demoiselle Sophie Arnould, de l'Opéra, n'a personne. Le seul Lacroix, son friseur, très-aisé dans son état, est devenu l'ami de cœur et le monsieur."( Rapports des inspecteurs de Sartines, 1762.)

Dictionnaire historique d'argot des excentricités du langage, huitième édition, Lorédan Larchey. Mis à la hauteur des révolutions du jour, E. Dentu, éditeur, 1880.

jeudi 26 mars 2015

L'argot de Paris.

L'argot de Paris.

Eugène Sue, le roi du roman populaire, dont on va célébrer le centenaire, est le premier écrivain qui fit une large part à l'argot dans les scènes qu'il emprunta aux couches les plus profondes du milieu parisien.
Exhumée des bas-fonds où la parlait surtout le monde des escarpes, la langue verte n'a pas tardé à introduire ses formes pittoresques dans le langages familier aux classes supérieures et l'on signale même son invasion dans les salons.
Une femme très distinguée disait récemment:
- Voyez-vous, c'est plus fort que moi; je vais au mot risqué comme le lettré vers l'épithète rare; l'argot, c'est ma langue étrangère, j'ai pour elle un béguin inné. Au contraire, je me rase lorsqu'on pince devant moi la langue du dix-septième siècle. Oh! alors,  je me trotte.

Dans le monde.

Dans la société la plus mondaine, on entend aujourd'hui des mots comme ceux-ci: rester baba, se gober, casquer, avoir une binette à coucher dehors, c'est très chic, c'est épatant, c'est rosse, qui autrefois eussent provoqué des exclamations de dégoût.
Un imbécile est salué du nom de tourte ou d'empaillé. Un comédien est un cabot, un musicien un croque-note. Une voiture est devenue une guimbarde et l'argent monnayé se qualifie galette ou braise. Lorsque vous entendez un jeune homme en apostropher un autre en ces termes: "Ma vieille bigue, colle donc trois lignes dans ton canard sur mon ours," n'en doutez pas, c'est un vaudevilliste qui parle à un soiriste apportant un compte rendu de première à son journal.
Le dictionnaire de l'Académie résiste le plus qu'il peut à ces formules et à ces sortes de phrases qu'adopte l'usage. Mais on n'arrête pas le flot montant des locutions populaires. L'argot triomphe et renouvelle lentement la langue. Avant même que l'Académie se soit décidée à accepter le mot bicycle, il a remplacé ce terme gréco-latin par bécane qui est parigot et veut dire machine.
Que de mots nous avons accueillis déjà qui n'ont pas d'autre origine: môme, moutard, gosse, pour dire enfant; la camarde, la mort; pochard, poivrot, homme ivre; frusques, effets d'habillement; trimer, pour dire peiner au travail; bécher, médire; monter un bateau, faire une mauvaise plaisanterie; manger le morceau, dénoncer ses complices, etc.

Une langue imagée.

De vives expressions faisant image sont dues à l'argot: tuyau de poêle, pour chapeau; petit bleu, vin de cabaret; cœur d'artichaut, un inconstant; décroche-moi ça; le fripier; fileur de comète, vagabond; cheval de retour, criminel ramené au bagne; mirettes, yeux; les lanciers du préfet, les balayeurs; déménager à la cloche de bois, pour déménager clandestinement.
On dit communément: il a du bagout pour: il parle avec hardiesse; battre la dèche, être dans la purée, pour être dans la misère. Un canasson est un vieux cheval; bidoche, signifie mauvaise viande; bistro, marchand de vin; la douloureuse, la carte à payer; biffin, chiffonnier.
Etre maboul, c'est être un peu fou. On dit volontiers d'un homme ivre qu'il est paf. Les dix-huit sont des souliers ressemelés ou deux fois neufs. Voilà le chiendent se dit pour voilà la difficulté. Les cochers dont l'attelage est éreinté et la voiture vermoulue sont des mistouflards. L'abbaye de monte à regret ou la Veuve signifie l'échafaud.

Autres exemples.

C'est la note pittoresque qui domine l'argot. Un âne est un oreillard; un melon, un boulet à queue; le sang, du raisiné; un boiteux, un tortillard. Une anisette de barbillon ou un sirop de canard sont synonymes d'eau claire. une bouffarde se dit pour une pipe; le luisant pour le soleil; la toquante pour la montre.
La paille s'appelle la plume de Beauce. Parler, c'est balancer le chiffon rouge; boire, c'est pictonner; siffler au théâtre, c'est appeler Azor; mourir, c'est refiler sa contremarque, et être enterré c'est manger les pissenlits par la racine.
Mettre au clou ou chez ma tante, tirer une carotte, recevoir un galop, être dans la débine, être calé, marronner, saler quelqu'un, jouer des flûtes, taper de l’œil sont autant de termes d'argot entrés dans le langage populaire.

L'argot et les lettres.

La tête, siège de la pensée, s'appelle Sorbonne. N'est-ce pas bien trouvé? Mentir, c'est badigeonner la femme du puits, c'est à dire la Vérité presque toujours captive. Voici qui est non moins classique: homme de lettres en argot signifie faussaire.
Qu'on ne nie pas du reste l'antique origine de la langue verte: elle dit une ornée pour une poule, comme disaient les Grecs, et quand elle veut exprimer qu'une chose est de bon goût, elle proclame que c'est attique. Son coq, cuisinier, vient du latin coquus; arton, pain, dérive du grec artos.
Les lions qui sont au bout du pont des Arts n'ont qu'à en prendre leur parti. On connait son Cicéron à la place Maubert. Il y a eu des universitaires dans la pègre. Villon, qui en était, a son bronze aujourd'hui dans un square parisien.

                                                                                                     Jacques Mornand.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 1er janvier 1905.