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lundi 20 août 2018

Les almanachs révolutionnaires.

Les almanachs révolutionnaires.


Nous avons sous les yeux, en ce moment, un assortiment fort piquant et surtout très peu commun, voire même unique, ou il ne s'en faut guère; ce sont des almanachs du temps de la première révolution et de la terreur. 
A cette belle époque si brillamment inaugurée par messieurs les vainqueurs de la Bastille, que les conservateurs d'aujourd'hui se sont empressés de pensionner à nos frais, le calendrier lui-même avait subi, comme on sait, la loi du progrès régénérateur. 
Au milieu de cette vaste réforme des anciens abus, prêchée par l'éloquence du couperet, l'astronome de Liège* ne pouvait se flatter de rester inamovible sur son observatoire. On vous le destitua, on vous le mit hors la loi, on vous le traita comme un ci-devant. Nous sommes étonnés que le soleil et la lune n'aient pas été aussi déchus de leurs titres et de leurs fonctions. Il paraît que l'on n'avait pas encore besoin d'eux.
Nous avons d'abord l'honneur de vous présenter l'Almanach du Père Duchesne, pour l'an 1790. Quelques adorateurs de cette aimable révolution veulent bien convenir que la dame de leurs pensées se permit certaines petites licences un peu fortes, quand elle fut devenue majeure, quand elle eut tout-à-fait la bride sur le cou. Mais 1789! 1790! 1791! Les beaux jours de l'assemblée nationale, de l'assemblée constituante! C'était un nouvel âge d'or, tout plein de candeur et d'innocence! Par malheur, dans cet âge d'or on pillait et l'on brûlait beaucoup, l'on assassinait pas mal, et l'on publiait, sans le moindre obstacle, dans le goût de cet Almanach du Père Duchesne, dont le style était aussi énergique, dès 1790, qu'il fut trois ou quatre ans après*.
Le calendrier est-il dit sur le titre, a subi des changemens notables. Très notables, en effet, car ce n'est rien moins que l'intronisation complète d'une nouvelle légende, substituée aux saints du fanatisme et de la superstition. Le personnel de cette légende perfectionnée se compose de tous les grands hommes de l'assemblée nationale.
Le Père Duchesne intitule son almanach: Ouvrage b... ment patriotique*. Le mot y est en toutes lettres. Chaque phrase répondant au patriotisme expressif de ce début, on est obligé de s'abstenir de citer. Mais vous croiriez sans peine, sur notre parole, que les idées sont à hauteur du style.
Les anciens bienheureux n'étant pas encore officiellement supprimés, et les nouveaux se voyant exposés, d'une législature et même d'une séance à l'autre, à passer du Capitole aux gémonies, ce qui ne laissait pas que d'avoir de légers inconvéniens, nous retrouvons, provisoirement, les saints du vieux calendrier en tête de l'Almanach du père Gérard pour l'année 1793, troisième de la liberté*, "ouvrage qui a remporté le prix proposé par la société des amis de la constitution, séant aux Jacobins, à Paris." Un tel suffrage doit être une recommandation bien puissante, surtout si l'on se rappelle quels personnages de marque se faisait gloire de siéger au sein de cette assemblée. L'huissier des Jacobins, en particulier, nous en sommes convaincus, arrangea sur ses lèvres son sourire le plus gracieux, et tendit sa main le plus affectueusement du monde, quand il eut la flatteuse mission d'introduire dans la salle l'heureux lauréat: d'autant que l'écrivain honoré de cette brillante  couronne était J.-M. Collot-d'Herbois, membre de la société, ni plus ou moins.
Le rapporteur de la commission chargée de l'examen des ouvrages envoyés au concours fut (nous en sommes bien fâchés pour sa mémoire) Dussaulx, le traducteur de Juvénal! Il faut voir, dans son rapport imprimé à la fin de l'almanach en question, les éloges personnels dont il accablait ce bon, ce digne, cet ingénieux citoyen, Collot, autrement dit; comment, en fait de qualité de style, il met la voix du patriotisme bien au dessus de l'exactitude grammaticale, de la mesure, de la réserve, de la politesse des esclaves. Cela signifie que la plupart des concurrents ne savaient ni le français, ni l'orthographe. Mais sous le règne de la liberté, la grammaire était considérée comme une aristocratie. Ne soyez donc pas surpris si les Brutus de l'époque ne voulaient avoir rien de commun avec elle.
Un coup d’œil, s'il vous plait,  pour la gravure qui orne le coquet in-24 du citoyen Collot-d'Herbois. Elle représente le vénérable père Gérard, vieillard à cheveux blancs, assis sous une treille, à la porte de sa chaumière, comme un vrai patriarche de mélodrame ou d'opéré-comique, et débitant à des villageois attendris ses civiques enseignemens. Le bonnet rouge était essentiellement sentimental et champêtre. La littérature sans-culotte, la rhétorique de club, a dépensé, en quelques années, cent fois plus de phrases sur la vertu et la nature que l'on en trouverait dans tous les écrivains moraux et les poètes bucoliques des temps anciens et modernes. Saint-Just, s'il faut en croire le portier républicain de M. Cagnard, ne fredonnait-il pas avec délices: Baisez, baisez, petits oiseaux! La guillotine n'avait-elle pas son Anachréon dans Barrère? Robespierre lui-même, qui nous a laissé des petits vers fort galamment troussés, était loin de haïr la musette pastorale, et en sa qualité d'homme vertueux, il aimait à voir lever l'aurore.
Nous n'avons pas besoin de vous dire quel esprit anime les douze entretiens de ce digne père Gérard, qui a Collot d'Harbois comme secrétaire. Il nous suffira  de vous citer un couplet de la chanson patriotique qui couronne agréablement le volume:


Nos droits sont dans la nature,
La raison les recouvrera.
Ils ne craignent pas l'injure
D'un coup de vent ni d'un rat.
Mais aussi, c'est la nature
Qui dans nos cœurs les grava.

Ceci est de la gaîté révolutionnaire, et de la meilleure.
Pour aller de plus en plus fort, comme chez Nicolet, voici le Calendrier des Républicains pour 1793*. (A la fin de 1792,  quand ce calendrier s'imprimait, l'ère républicaine n'était pas encore décrétée.) L'auteur est Sylvain Maréchal. On lui doit également, si nous ne sommes pas dans l'erreur, le Jugement dernier des Rois et des Prêtres*, gracieuse plaisanterie dramatique, où l'on voyait, au dénouement, tout ce qui portait diadème, tiare ou mitre, englouti par un tremblement de terre, noyé dans les flots débordés, ou dévoré par les flammes d'un volcan, nous ne savons plus lequel des trois.
Dès 1788, Sylvain Maréchal, pelotant avec la partie,  s'était avisé d'un certain Almanach des Honnêtes gens*, dans lequel les personnages célèbres de l'histoire profane ancienne et moderne étaient substituées aux saint de l'Eglise. La justice eut l'esprit assez mal fait pour prendre en mauvaise part cette gentillesses philosophique. Malheureusement, elle en tolérait bien d'autres; et d'ailleurs, rassurez-vous, Sylvain Maréchal en fut quitte à très bon marché. Après que la révolution fut venue donner libre cours à son génie progressif, Maréchal ne manqua pas de ressusciter une si brillante création. Son Calendrier des Républicains* nous offre un salmigondis très bouffon, philosophes et écrivains, héros ou prétendus tels de tous les pays, Coriolan et Voltaire, Timoléon et Tournefort, Epicure et le Tasse, Confucius et l'abbé de Saint-Pierre, Thasibule, qui chassa les trente tyrans d'Athènes, et Chamousset qui inventa la petite poste, deux illustrations d'un genre assez différent. Les saintes ne sont pas oubliées, saintes d'espèce originale, la tendre Héloïse, par exemple. Spinosa et Boindin, célébrités de l'athéisme, ne pouvaient être omis par Sylvain Maréchal, lui qui a fait un Dictionnaires des Athées*, où il se glorifiait de mérité place. C'est ce dictionnaire que l'astronome Lalande s'est contenter de revoir et de corriger.
Prenons à tout hasard, dans le calendrier de Maréchal, un mois quelconque, le mois d'août, surnommé le Mois des Républicains:

Jeudi 1-Mutius Scevola
V. 2 - Condillac.
S. 3 - Dollet, martyr.
D. 4 - Abolition de la féodalité.
L. 5 - Tullia, fille de Cicéron.
M. 6 - Anaxagore.
M. 7 - Mallebranche.
J. 8 - Homère.
V. 9 - Dryden.
S. 10 - Siège et prise du château des Tuileries.
D. 11 - Doria, Génois.
L. 12 - Barclay.
M. 13 - Fra Paolo.
M. 14 - Camille, général Romain.
J. 15 - Antonius Urceus
V. 16 - Mme darcier
S. 17 - Bernouilli.
D. 18 - Abou-hanifah, successeur de Mahomet.
L. 19 - Pascal.
M. 20 - Décl. des droits de l'homme.
M. 21 - Lope de Vega.
J. 22 - Aboulola, premier poète des Arabes.
V. 23 - Liberté des opinions.
S. 24 - Liberté de la presse.
D. 25 - L'amiral de Coligny.
L. 26 - Fairfax.
M. 27 - Thompson.
M. 28 - Washington.
J. 29 - Timon le Misanthrope.
V. 30 - L'abbé de Lépée.
S. 31 - Ossian.

Que vous semble de la fête de la Liberté des opinions en 1793 ? Nous osons à peine ajouter que, dans cet incroyable chaos, un délire sacrilège a placé Jésus-Christ, en qualité de philosophe, de martyr, avec Mahomet et Diogène, sans préjudice d'infâmes couplets, où l'impiété parle le langage le plus cynique.
Pour ce qui est du petit Catéchisme à l'usage des grands enfants, où l'auteur prêche les doctrines du jour sous forme de dialogue, contentons-nous de cette demande et de cette réponse: "Que faut-il faire pour être patriote? - Couper le pouce droit aux aristocrates et la langue aux mauvais prêtres." La recette est énergique. Encore ne se bornait-on pas au pouce et à la langue.
Mais nous arriverons enfin au calendrier républicain pur, complet et officiel. Feuilletez, s'il vous plait, l'Almanach d'Aristide pour l'an III de la république*, présenté à la Convention nationale, et édité par Caillot, imprimeur-libraire, rue du Cimetière-des-Arcis. Vous savez que, vu la suppression des saints, on disait la rue Antoine, le rue Denis. L'auteur de l'Almanach d'Aristide est le citoyen Bulard, de la section Brutus. Nous regrettons vivement de n'avoir aucun autre détail sur le citoyen Bulard, mais nous sommes persuadés que la section de Brutus le comptait parmi ses plus beaux ornemens, et que la carmagnole lui allait à merveille.
Sur le titre de l'Almanach d'Aristide, on lit cet épigraphe tirée de Fénelon: Heureux le peuple qui a des vertus! Quels doux agneaux que ces messieurs les sans-culotte, et comme ils devaient se reposer, en effet, dans le calme et la félicité pure que donne une bonne conscience! Néanmoins, ce pauvre Fénelon, qu'il leur avait plu d'adopter et de traîner triomphalement sur les planches (voire certaine rapsodie de Marie-Joseph Chénier*), n'entendait-il pas absolument les vertus à la manière de Couthon et de Marat. Aussi n'est-il pas douteux que, s'il eût vécu sous leur règne, ces braves gens-là auraient fait sauter sa tête comme celle de son digne parent, l'apôtre des petits savoyards.
Ici encore on se trouve, dès le frontispice, en pleine idylle. Contemplez l'intéressant tableau d'Aristide assis sur un banc de gazon, et expliquant les principes de la morale. Ne confondons pas. Cet Aristide n'est pas le général Athénien condamné au bannissement par un peuple volage qui s'ennuyait de l'entendre appeler le juste. (Nos industriels politiques de 1843 auraient tort de redouter une semblable cause d'exil.) L'Aristide dont il s'agit est une frère du père Gérard, un bon patriarche de village. Il a pour auditeurs de simples enfans de la nature, en veste et en sabots, mais décorés de la cocarde aux trois couleurs que ne portaient ni Tircis, ni Némorin; des mères de famille caressant et allaitant leurs innocens marmots. Probablement elles appartiennent à cette classe d'héroïnes auxquelles la convention décerna une prime d'encouragement pour avoir mis leur maternité au dessus des préjugés gothiques.
Viennent ensuite les douze mois républicains, escortés de leur légende bestiale et végétale. Vous plaît-il de faire connaissance avec la première décade de frimaire, et d'y choisir un patron ou une patronne?

1- Primidi -Pomme
2 - Duodi - Céleri.
3 - Tridi - Poire.
4 - Quartidi - Betterave.
5 - Quintidi - Oie.
6 - Sextidi - Héliotrope.
7 - Septidi- Figue.
8 - Octidi - Scorsonère.
9 - Nonidi - Alisier.
10 - Décadi - Charrue.

Dans d'autres décades, le quintidi est consacré au bouc, au mulet, à la vache, au veau, à la carpe, au canard. Le cochon n'est pas oublié, lui qui avait un homonyme au sein de la convention elle-même.
Pour les sans-culotides ou jours complémentaires, le calendrier républicain les consacre à la vertu, au génie, au travail, à l'opinion, aux récompenses. L'année est close par une fête sans-culotide.
Telle conclusion est digne de l'exorde.
Suit la nomenclature des fêtes décadaires: à l'Etre-Suprême, que la révolution avait eu la bonté de reconnaître par décret; à la Pudeur; aux Bienfaiteurs de l'humanité, à la Bonne-Foi; à l'Amour; à la Piété Filiale; à l'Enfance; au Bonheur; au Malheur, etc. La Frugalité n'est pas non plus oubliée. Vu l'abondance et la prospérité dont cette époque de régénération avait gratifié la France, il est de fait que le culte de la Frugalité se trouvait être d'une application tout-à-fait pratique.
On se rappelle qu'un décret avait ordonné d'effacer, partout où ils pourraient se trouver, et n'importe sous quelle forme, les signes ou emblèmes de la royauté. En conséquence, on alla jusqu'à faire retourner les plaques de cheminée qui, suivant un usage assez général, portaient un écusson fleurdelysé. Dans l'opéra-comique du Déserteur, on ne chantait plus: Le roi passait, mais: La loi passait. Le Géronte du Bourru bienfaisant aurait joué très gros jeu si, dans sa partie d'échecs, il n'avait pas dit: échec au tyran au lieu d'échec au roi.
Un spirituel et aimable écrivain, M. Vial, que les lettres et le monde ont perdu il y a quelques années, nous a plusieurs fois raconté une anecdote qui se rattachait à sa première pièce, intitulée: l’Éleve de la nature. Le héros de ce tableau gracieux était un jeune garçon qui, nourri jusqu'à quinze ou seize ans dans une complète solitude, est jeté tout à coup au milieu de la vie sociale, sent à la fois s'éveiller son intelligence et son cœur. C'était en 1793. La pièce fut soumise à la censure: car il y avait alors bel et bien une censure, exercée par le savetier ou le rempailleur du coin, pourvu que ce savetier ou ce rempailleur ne fussent pas d'honnêtes gens. Donc, le censeur ayant lu, ou à peu près l'ouvrage, exigea impérieusement que l'auteur mit dans la bouche de son élève de la nature la déclaration des droits de l'homme. Il fallut bien s'exécuter, en tâchant d'être le plus innocent et le moins absurde possible, sauf à supprimer cet étrange hors-d'oeuvre, aussitôt que le règne de la terreur serait fini.
Vial avait composé lui-même, à la même époque, une autre bluette, une légère esquisse de boudoir, dans le goût de Dorat et de Forgeot, où un jeune chevalier, un fat à talon rouge, recevait, par une mystification de bon goût, la punition de sa légèreté présomptueuse. Nouvel examen du censeur à bonnet rouge. Le rôle du chevalier lui fit froncer les sourcils. "Tu as dans ta pièce, dit-il à l'auteur, un aristocrate, un muscadin de l'ancien régime, il faut que tu le fasses guillotiner à la fin."
Délicieux dénouement pour une petite comédie parfumée d'ambre. Cette fois, l'auteur préféra garder provisoirement son oeuvre en portefeuille.
Hélas! ce dénouement était tous les jours sur la place publique, une épouvantable réalité.
Vraiment, on a peine à se figurer que ce soit là l'histoire de ce pays où nous sommes, l'histoire d'une époque si rapprochée de nous. Le fait pourtant n'est que trop vrai, tous les monumens existent, tous les souvenirs sont encore palpitants.

                                                                                                                               Th. Muret
                                                                                                                           (Quotidienne.)

Le Salon littéraire, dimanche 28 mai 1843.


Nota de célestin mira:

* Astronome de liège: allusion à l'almanach Matthieu Lansbert ou almanach de Liège dont le premier exemplaire date de 1626. Sa publication fut stoppée en 1793 lors de la révolution de la principauté de Liège. Elle fut reprise par la suite et de nos jours Castermann en édite un exemplaire chaque année.







* Le Père Duchesne:



Le Père Duchesne, 1790.

* Le Père Duchesne: lettre bougrement patriotique.



* Almanach du père Gérard pour l'année 1792:



* Calendrier républicain:



Calendrier républicain en usage de 1792 à 1806.


* Jugement dernier des Rois de Sylvain Maréchal:




* Sylvain Maréchal fut condamné, en 1788, à quatre mois de prison pour avoir, dans son almanach, substitué les noms des saints ceux de personnages célèbres.




A noter que Sylvain Maréchal était profondément misogyne puis qu'il est l'auteur d'un projet de loi portant interdiction d'apprendre à lire aux femmes!




* Deux pages du Calendrier républicain de Sylvain Maréchal:





* Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal:





* Almanach d'Aristide pour l'an III (source BNF):






* Marie-Joseph Chénier est l'auteur de l'hymne de guerre connu sous le nom de Chant du départ:




mardi 10 mai 2016

Psychologie de l'almanach.

Psychologie de l'almanach.


Nos ancêtres, dans les temps reculés, traçaient le cours des lunes pour toute l'année à venir sur un petit morceau de bois carré, assez semblable à ce qu'on nomme l'entaille des boulangers. Ils appelèrent cet ustensile al mon agt, mot à mot, observation de toutes les lunes.
De là est dérivé, par corruption, le nom d'almanach, que prit le calendrier dès qu'au lieu d'être un simple tableau chronologique, il devint un recueil des indications relatives aux saisons et aux sciences astrologiques.
Rien n'est plus malaisé que de fixer la psychologie de l'almanach, car, celui-ci, depuis ses origines, s'est toujours montré essentiellement capricieux et déroutant.
Tantôt il se présente à nous vêtu de velours fleurdelysé, comme un grand seigneur, tantôt il nous arrive, mal recouvert d'un sordide papier à chandelle, tel un pauvre hère en guenilles.
Après avoir été un confortable in-quarto, fier de sa carrure et de son importance, il devient minuscule et lilliputien, au point de n'être plus qu'un bijou de breloques.
C'est ainsi qu'au XVIIe siècle, un mathématicien présenta à l'Académie des Sciences un crayon de quelques centimètres sur lequel était gravé un calendrier pour cinq ans, avec les jours de la semaine, les fêtes mobiles et les changements de la lune.
Dans la collection du baron Pichon, on peut voir encore, datant de la même époque, un almanach mesurant à peine un centimètre et demi et renfermant dans ses 64 pages un calendrier complet et divers renseignements utiles.
Certains commerçants avisés en firent alors un objet de réclame. Le sieur Charvin, qui tenait, rue Tiquetonne, à l'enseigne du Grand Magasin, un magasin de confiserie très achalandé, vendit, comme étrennes, des dragées à surprises et des tablettes de chocolat qu'il suffisait de casser pour découvrir de petits amours d'almanachs reliés, pas plus grands que le pouce.
Si on le considère au point de vue moral, l'almanach est, hélas!, encore plus ondoyant et divers.
Il a propagé toutes les idées, défendu toutes les opinions, servi toute les causes; on l'a vu suivant les besoins du moment, royaliste, révolutionnaire, impérialiste, nationaliste et anarchiste. Enfin, nul mieux que lui ,'a plus malencontreusement réalisé la magnifique devise de saint Paul: Se faire tout à tous!
Voyez:
Les bergers ont eu leur "grand compost",
Les laboureurs, leurs "prognostications",
Les courtisans, "l'almanach de la cour",
Les chanteurs, "l'almanach chantant".
J'en passe et des meilleurs. Je pourrais continuer cette fastidieuse énumération pendant des heures, mais, comme disait le bon La Fontaine:

Bornons ici cette carrière
Les longs ouvrages me font peur,
Loin d'épuiser une matière,
Il faut savoir n'en prendre que la fleur.

Et je ne doute pas que vous ne me soyez très reconnaissantes, de suivre le conseil du fabuliste quand je vous aurai révélé que la bibliographie des almanachs français, publiée par Grand Carteret, ne compte pas moins de 3.433 articles.
Passons sur Nostradamus et nos almanachs prophétiques; il est cependant amusant de constater que ceux-ci, malgré les ordonnances de Charles IX et Henri III, troublaient encore par leurs prédictions satiriques le gouvernement de Louis XIV. Le monarque absolu menaça de bannissement par l'édit de juillet 1682 les astrologues, magiciens et enchanteurs et il mourut en paix, sûr d'avoir porté un coup fatal aux prophètes et à leurs prognostications, comme on disait alors.
Hélas! de quoi est-on sûr en ce monde?
Montaigne disait: "que sais-je?" et Rabelais "peut être".
Montaigne et Rabelais étaient deux sages.
La preuve, c'est qu'aujourd'hui Mme de Thébes et son almanach narguent impunément et Louis XIV et ses décrets.
Saluons, comme une relique du passé, l'Almanach Royal, imprimé par Laurent d'Houry et présenté au roi, à Versailles, en 1699. Sorte de Bottin officiel, Tout Paris avant la lettre, il donne au début la liste des chevaliers du Saint-Esprit, des pairs et des maréchaux de France.
Plus tard, exactement en 1712, inaugurant un carnet mondain semblable à celui de nos grands périodiques, il annonce la naissance des souverains, des princes et princesses de l'Europe, leur mariage et leur mort. Très recherché à cause de ces précieux renseignements, par tous ceux qu'intéresse la vie de l'ancienne France, l'Almanach Royal voit, à présent, sa collection atteindre un prix inestimable.
Mais les plus pures gloires d'ici-bas sont sujettes à d'étranges retour!
M. Vitu qui, dans son charmant volume,  Ombres et vieux murs, consacre une page émue à cet almanach, assure qu'un jour, en vente publique, une collection de l'Almanach grand papier, reliée en velin blanc, aux armes de France, fut adjugé 25 francs à un Auvergnat qui la mit au feu, ne gardant que le velin pour garnir des boîtes.

Tout ce qui était pur, pieux, noble, grand et beau, était désigné aux coups de la Révolution. C'est assez dire que le Calendrier fut une de ses premières victimes.
Ses colonnes furent saccagées comme les parvis des temples, et on cherche à en faire le protagoniste du nouveau culte, dont les fêtes se célébraient sur l'autel renversé.
La réforme du calendrier a été une véritable conjuration contre la religion; heureusement son caractère ridicule lui fit manquer son but, et l'esprit français, un instant engourdi, en fit, à son réveil, bonne et prompte justice.
Comment ne pas hausser les épaules de pitié en trouvant Saint-Thomas remplacé par la tourbe, Saint-Victor par le bitume, les saints-Innocents par le fumier de ferme!
Comment ne pas sourire en voyant la niche de Sainte-Eulalie envahie par le chiendent, et Sainte-Marcelle fuir éperdue devant les grains d'ellébore en furie.
Comment, surtout, résister de rendre l'honneur à un brave homme qui vient vous dire le rouge de la honte au front:


Jugez de ma surprise extrême
Lorsque cherchant saint Nicodème
Qu'on m'avait donné pour patron,
Je trouve que je suis dindon.

Il ne faudrait pas croire que cette réforme suivit la Révolution et en fut une conséquence logique; au contraire, elle la précéda, et on peut la considérer comme l'ouverture de cette sanglante marche funèbre. Elle eut pour premier propagateur, un certain Sylvain Maréchal, poète incompris, qui n'ayant pu conquérir la renommée par ses rimes indigentes, essaya pour passer à la postérité de chasser les saints  du calendrier et de les remplacer par les "honnêtes gens".
L'effet fut immédiat, son nom inconnu la veille vola de bouche en bouche, et le prix de son almanach des honnêtes gens, brûlé par la main du bourreau, monta de 0,10 à 36 livres. Ce qui était un bon prix pour deux feuilles de papier in-4, imprimées sur une seule face. Il est vrai qu'on y lisait des choses si inattendues.
D'abord la date:

An I du règne de la Raison!

Voilà qui était flatteur pour les générations précédentes!
Suivait la liste des honnêtes gens, un par jour, où figuraient, côte à côte, Saladin, Léonard de Vinci, Mahomet et même quelques saints dûment dépouillés de leur auréole tels que Vincent de Paul, Médard, évêque, et le roi Louis IX.
Les femmes n'étaient point oubliées. Sylvain Maréchal conviait ses lecteurs à s'incliner devant les charmes d'Agnès Sorel et de Ninon de Lenclos. Ce qui fait supposer, comme le dit spirituellement M. Gairal, que l'auteur, brouillé avec la commune morale, encore plus qu'avec le calendrier vulgaire, se croyait plutôt appelé à juger un concours de beauté qu'à décerner des prix de vertus!
Malgré de si louables efforts, la Convention n'adopta pas ce calendrier pour son calendrier officiel. Celui-ci, élaboré par Romme, Dupuis, Lalande et Delambre, fut parachevé par Fabre d’Églantine. Tout le monde applaudit à l'heureuse initiative du poète, baptisant les mois de nombreuses désinences cadencées: Germinal, Floréal, Prairial, et personne ne se douta que l'incorruptible républicain avait puisé son inspiration dans les écrits du plus farouche des tyrans, Charlemagne, qui, bien longtemps avant lui, nommait les mois en langue tudesque de noms signifiant mois des fleurs, mois des récoltes, mois des vents, etc.
C'est peu de faire une réforme, le difficile est de la faire adopter. On n'épargna rien pour conquérir des sympathies au nouveau calendrier, on l'inaugura partout avec force solennité. Angoulême et Arras organisèrent en son honneur de splendides fêtes allégoriques. Bordeaux les surpassa toutes en magnificence: là, le calendrier monta sur la scène; on joua un ballet intitulé: Le Calendrier Républicain! Chaque mois était représenté par un acteur ayant un costume et des attributs météorologiques et agricoles en rapport avec son rôle. Nivôse, vêtu de blanc portait un réchaud. Prairial, ceinturé de violettes, était entouré d'enfants balançant des arrosoirs. La Liberté, l'Egalité et la Fraternité, précédées de la Raison écrasant les préjugés sous les roues de son char, servaient de cadre à ce tableau.
C'était éblouissant!
Pourtant l'enthousiasme n'était pas général, quelques entêtés avaient le mauvais goût de rester fidèles au dimanche, au grand préjudice du décadi. Et comme les Conventionnels étaient les gens les plus gais du monde, comme ils ne supportaient pas de voir la tristesse régner autour d'eux, ils eurent bientôt fait de mettre bon ordre à cela.
Carrier écrivit aux agents nationaux:
"Dénoncez-moi les fanatiques qui ferment leurs boutiques le dimanche, je les ferai guillotiner." 
Dumont exigea qu'on dansât chaque décadi dans tout son fief de Picardie, même dans les prisons.
Et on obligea, ce jour-là, dans toute la France, les grandes dames, les bourgeoises, les couturières et les cuisinières, à se rendre au temple de la Raison pour y former la "Chaîne d'Egalité". Malheur à celles qui refusent d'y paraître, elles sont immédiatement inscrites sur la liste des suspects, autant dire sur la liste des trépassés.
On le voit, si la vie était brève alors, elle ne manquait pourtant pas de charme; et, n'est-il pas touchant de se représenter les Révolutionnaires disant à chacune de leurs victimes: "Danse ou meurs!" quand ce n'était pas: "Danse et meurs!"
Pendant que ces dames dansaient, ces messieurs étaient tenus de se réunir en un banquet aussi laïque qu'obligatoire.
" Chacun, disait l'ordonnance qui prescrivait ces agapes républicaines, chacun portera ce qu'il aurait consommé dans sa maison; ce repas sera frugal, mais abondant en joie et en fraternité!"
Hélas! ce repas, malgré sa frugalité, ne put être maintenu, avec la terrible famine qui se fit alors sentir; et, après avoir bu et mangé en l'honneur de la nation, il fallut jeûner pour sa gloire. Le prédicateur de cet étrange carême laïque fut Barrère. Le 21 février 1794, il escalada la tribune de la Convention, présidée par Saint-Just, et s'écria:
"Nos pères ont jeûné pour un saint du calendrier, pour un moine de Xe siècle, pour une supercherie sacerdotale, nous, imposons-nous une frugalité civique!"
Et les applaudissements couvrirent sa voix, et il fut d'autant mieux obéi, qu'il coûtait alors la vie pour manger à sa faim, puisque tout détenteur de vivres était condamné à mort comme accapareur.
Mais à cette époque, comme à la nôtre, les lois n'étaient point faites pour les législateurs. C'est pourquoi Barrère restait un assidu de Méot et de Vennat, les deux restaurateurs à la mode de cette époque, et, parmi les menus d'Antonelle, un des jurés du Tribunal révolutionnaire, on trouve des béchamelle d'ailerons et de foies gras, des poulardes fines, des cailles au gratin, des ris de veau et des mauviettes, des vins de Champagne et de Sauterne. Pauvre homme, il ne faisait pas carême celui-là, il est vrai qu'il travaillait dur, car c'était un rude métier que celui de pourvoyeur de la guillotine!
Enfin, le 9 thermidor sonna, et on commença à considérer les dernières années comme un mauvais rêve, dont on conserve encore, au réveil, un désagréable souvenir.
Cependant, vers la fin de l'année, les bourgeois du Périgord, de la Guyenne et du Limousin osèrent se réunir autour de la table de famille, pour savourer la traditionnelle dinde bourrée de truffes. Soudain, ils tressaillirent: de fraîches et sonores voix d'enfants éveillaient les échos de la nuit. Le père et la mère, relevant leur tête prématurément blanchie, se signèrent, les fils et les filles battirent joyeusement des mains, et la vieille servante, que la Révolution avait épargnée comme ses maîtres, s'écria d'une voix que l'émotion faisait trembler: "Ce sont les Guileneau! ce sont les Guileneau!"
Et c'était vrai, c'était bien la troupe turbulente des jeunes mendiants en guenilles, des pauvres petits sans foyers qui, rendus à la confiance, osaient de nouveau venir comme jadis adjurer en patois du pays les heureux de ce monde, de leur donner l'étrenne au nom de Jésus-Christ. Un espoir invincible, une promesse de vie semblait s'élever dans les airs avec les couplets de leur étrange complainte, à laquelle, héla! la traduction française enlève je ne sais quel charme naïf et pittoresque:

A la Guileneau, chantaient-ils!
A la fleur de lys!
Nous irons en Paradis.
Il y fait si bel, si bon!
C'est ma sœur Madeleine
Qui en est la plus certaine,
Elle roule sa brouette
Tout le long du Paradis.
Ah! donnez-nous notre étrenne
Au nom de Jésus-Christ!
Au nom de Jésus-Christ!

Chers petits Guileneau, comme la colombe de l'arche, ils apportaient le rameau d'olivier de la paix; quelques mois plus tard, les Français saluaient avec amour la croix relevée par leurs mains et jetaient en frémissant de l'allégresse pascale, aux voûtes des églises purifiées, l'Alleluia de la Résurrection.
Dès lors, le peuple, fidèle à ces anciennes coutumes, se remit à célébrer selon l'antique cérémonial les fêtes qu'il appelait "Ses bons jours". De nouveau, on pétrit de blanche farine la galette des Rois, on fit sauter dans la poêle beurrée les crêpes de la Chandeleur, on para de laurier le jambon de Pâques. Les feux brillèrent dans la nuit claire en l'honneur de Saint-Jean et les mignons sabots s'alignèrent devant l'âtre dans l'attente du passage du petit Jésus.
De toutes ces fêtes qui ont laissé en nos âmes d'enfant une trace profonde et durable, dont le seul souvenir suffit parfois à mouiller de pleurs nos paupières, il en est une singulièrement belle, c'est la fête de Pâques fleuries!
Revêtue à Paris d'une austère grandeur, elle s'empreint en province d'un charme touchant et poétique. Dans les campagnes de Berry, une croix de buis constelle la porte des chaumières et des granges. Après avoir jeté dans les flammes les rameaux fleuris de l'an passé "qui se changent en rameau d'or", le paysan verdoie la cheminée avec les nouveaux branchages bénis par le prêtre.
En Bretagne, l'aïeule garde, dans un coin de la vieille armoire, ces reliques de buis, et compte les années de sa vie par les rameaux desséchés que son plus jeune petit-fils placera dans son cercueil, où ils refleuriront à chaque anniversaire, si Dieu l'a reçu en miséricorde.
Quant aux Périgourdins, ils ne peuvent, eux, évoquer ce jour sans attendrissement, car c'est leur enfance qu'ils évoquent avec lui. Pâques fleuries est là-bas la fête des petits; dès le matin l'église leur est livrée et, de la porte d'entrée à l'autel, ce n'est qu'une forêt mouvante de buis et de lauriers tenus par des doigts frêles et surchargés de gimbelettes en sucrerie, de pommes, d'oranges, de tortillons exquis, de cordonnelles odorantes dorées au jaune d’œuf, le tout noué par des rubans aux couleurs. Et il n'est pas rare que le jeune fidèle ne charme les loisirs que lui fait la longueur de l'office, en croquant à belles dents les ornements de son rameau.
Ne sourions pas; un souvenir est parfois une sauvegarde, et si, dans les luttes fratricides qui, hier encore ensanglantaient notre sol, nous avons vu des hommes que nous savions pas croyant briser une glorieuse carrière, plutôt que de violer la maison du Seigneur, c'est peut-être parce qu'au fronton de l'église, ils avaient aperçu un rameau verdoyant.
Et alors, ils ont reculé... 
S'ils était Périgourdins, en souvenir du rameau garni, promené fièrement au matin de Pâques fleuries, sous les voûtes de leur antique cathédrale.
S'ils étaient Bretons, en souvenir de soixante ou quatre-vingt brins du rameau fleuri déposés en un jour de deuil dans le cercueil d'une aïeule vénérée.
S'ils étaient Parisiens, en souvenir, soyez-en sûr, de la touffe de buis que le Christ suspendu au chevet de leur mère portaient entre ses bras d'ivoire.
Pourquoi ces coutumes, qui mettaient une fleur de poésie dans notre vie terre à terre, deviennent-elles de plus en plus rares?
Il faut avoir le courage de le dire, c'est, hélas! parce que nous sommes de moins en moins français. Nous ignorons tout de notre pays, ses traditions comme ses sites magnifiques et pittoresques. On se fait un devoir d'aller contempler la campagne romaine, les lacs d'Ecosse ou les chutes du Niagara, et on ne se soucie pas d'escalader les Alpes, de franchit les Pyrénées ou de se pencher sur les sombres abîmes des gorges du Tarn. On va volontiers voir danser sur les tréteaux aux sons du sistre, un brillant fandango, et on dédaigne d'admirer les Limousines en "barbichet", sautant en cadence un pas de bourrée.
Si l'on traverse la France, c'est à la hâte, pour aller au loin jouir des horizons qu'on embrasse des terrasses de Corfou tournées vers l’Épire, ou de ceux qui viennent mourir au pied de l'Alhambra. Pourtant notre patrie si injustement dédaignée est si belle qu'un de nos poètes a pu chanter un jour d'inspiration:

Et puis, pourquoi cacher ma faiblesse païenne?
Si de tes dons divins tout mon être est hanté;
Chère France, qu'un Dieu clément a fait mienne,
Je t'aime! Oh! oui je t'aime aussi pour ta beauté.

Ces vers ne manqueront pas d'étonner plus tard les enfants d'aujourd'hui qui ne connaîtront de leur terre natale que l'insaisissable ligne d'horizon fuyant derrière la vitre d'un rapide. Les malheureux arriveront à l'âge d'homme sans en avoir rien vu, rien respiré, rien ressenti, et l'amour de leur pays ira s'affaiblissant en eux, car on ne s'aime vraiment qu'après s'être recherché, désiré et compris.
C'est là un mal qu'il nous faut enrayer: il faut aimer la France comme l'ont aimée ceux qui nous l'ont conquise et nous en ont léguer le précieux héritage; il faut l'aimer dans son histoire, dans ses champs, dans ses forêts, dans ses monuments et dans ses coutumes. Les vrais Français sont ceux qui continuent, dans le présent, le geste ébauché par leurs ancêtres, dans le passé, ceux qui sont restés immuablement fidèles à leur religion, à leur terre, à leurs traditions; car ainsi que l'a dit un penseur:
"La Patrie, c'est des victoires glorieuses, des défaites héroïques, de beaux exemples de sacrifices et de vertu; c'est des cathédrales, des palais, des tombeaux, des paysages, que l'on a vus tout enfant, et d'autres qui plus tard ont encadré des heures de joie ou de tristesse; c'est des choses intimes, éveillant dans l'âme une douce émotion; c'est un langage qui nous paraît plus doux, c'est une vieille chanson, c'est un proverbe plein de bon sens, c'est une rose qui s'appelle la France; c'est une coiffe blanche qui voltige sur une grève dorée ou palpite dans l'ombre profonde d'un bois..."
C'est tout cela, et c'est d'autres choses encore; c'est le respect de nos morts, le culte du drapeau, l'intangibilité du foyer.
En un mot, la Patrie, c'est la religion du passé, ce qui permet d'affirmer hautement, sans crainte d'être démenti, que le plus pur, le plus noble, le plus généreux de tous les patriotismes, c'est le culte du souvenir.

                                                                                                       Jeanne de Lacrousille.

Journal des Demoiselles, revue de la jeune fille et de la femme, 15 janvier 1909.