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mardi 17 octobre 2017

Le marché matrimonial en Angleterre.

Le marché matrimonial en Angleterre.


Les Anglais, qui savent concilier l'instinct des affaires avec les sentiments de la plus délicate philanthropie, reconnaissent la nécessité de réorganiser le marché matrimonial de Londres.
L'éditeur de la Review of Reviews, qui désirait connaître à fond l'organisation et le fonctionnement de ce genre de commerce, a ouvert une de ces enquêtes privées que les directeurs des organes les plus importants de la presse anglaise entreprennent volontiers à leurs risques et périls. En voici les curieux résultats:

Je chargeai, dit M. Stead, l'une de mes collaboratrices de visiter toutes les agences matrimoniales de Londres en ayant soin de se présenter comme une jeune fille à la recherche d'un époux. Elle laissa, dans chacun de ces établissements, la petite annonce où elle faisant valoir ses mérites et ses charmes.
Cette première partie de l'expérience une fois terminée, je fis parvenir dans les mêmes conditions aux directeurs de toutes ces agences, dont je connaissais maintenant les tarifs, le prospectus d'un jeune homme à marier.

L'agence devrait rendre des services.

Toutes les lettres envoyées aux adresses indiquées dans ces deux annonces ont passé par mes mains, ajoute le directeur de la Review of Reviews, et, après en avoir pris connaissance, j'ai pu me faire une idée des services que pourrait rendre un bureau matrimonial honnêtement administré. Je suis absolument sûr qu'à l'époque où j'ai procédé à mon enquête, aucune des agences établies à Londres ne s'acquittait utilement de sa mission. Neuf fois sur dix la clientèle de ces établissements ne cherche que des aventures ou ne voit dans le mariage qu'un moyen de se procurer de l'argent.
Pourtant, en lisant les lettres de ces isolés de l'un et de l'autre sexe qui voulait mettre fin à leur veuvage ou à leur célibat, j'ai été frappé, dit M. Stead, du ton d'indiscutable sincérité de quelques-uns de ces malheureux et j'ai été convaincu de l'urgente nécessité d'organiser une corporation de courtiers honnêtes et désintéressés qui seraient chargés du soin de négocier les transactions matrimoniales.
Il va de soi que, dans le monde où l'on vit du travail de ses mains, cette nouvelle catégorie d'intermédiaires rendrait peu de services. Aux champs et à l'usine, les jeunes gens de l'un et l'autre sexe n'ont pas besoin de recourir aux bons offices d'un courtier pour entrer en pourparlers matrimoniaux. Chacun des deux époux connait l'autre de longue date et l'a vu à l'oeuvre dans l'exercice de sa profession. Avant de devenir la femme d'un de ses camarades de travail, une jeune fille est pleinement édifiée sur les qualités et les défauts de l'homme dont elle va partager la destinée. Il n'est pas rare qu'elle fasse un choix déplorable, mais si elle épouse un paresseux, un prodigue ou un ivrogne, c'est en pleine connaissance de cause et elle n'est en réalité trompée que par ses propres illusions. Elle se figure qu'à force d'amour, elle ramènera son mari dans le droit chemin.
Si l'institution philanthropique et désintéressée ne peut rendre aucun service sérieux dans les champs ou à l'usine, est-il bien sûr qu'elle soit plus utile dans les salons? Une fille de lord disait récemment: "Pour faire une chasse au mari, je ne connais pas de meilleur terrain que le parquet d'une salle de bal." Cette parole d'une saveur toute anglo saxonne indique combien la compétition est ardente et animée. Dans les hautes sphères de l'aristocratie britannique, le mariage est à la fois une chasse et un marché, une chasse parce qu'il faut à une jeune fille des prodiges de flair et de très savantes manœuvres pour découvrir un soupirant dont les visées soient sérieuses., et un marché parce que les apports de diverse nature des deux futurs époux seront discutés pied à pied et pesés avec une balance de précision.
Les agences consciencieuses et désintéressées, dont il est question dans l'enquête ouverte, ne pourraient évidemment rendre que peu de services dans un milieu social où les dîners et les réceptions, les parties de plaisirs et les distractions mondaines sont exclusivement organisées pour fournir aux jeunes filles le moyen de trouver un mari.
Restent les innombrables isolés qui n'exercent pas de profession manuelle et n'ont pas une situation et un train de vie qui leur permettent d'aller dans le monde. Ces parias n'ont pas de marché matrimonial. Ils n'envient pas seulement le sort des privilégiés qui font la chasse à la dot ou la chasse au mari sur les parquets des salons ou sur les pelouses du lawn-tennis, mais encore ils ne peuvent se défendre d'une tristesse profonde en comparant leur existence condamnée aux horreurs de la solitude perpétuelle avec la destinée des ouvriers des champs et de la ville qui n'ont que l'embarras du choix.
En France, les célibataires du sexe masculin s'habituent en général avec tant de facilité au régime de l'indépendance qu'ils ne l'abandonnent pas sans regrets, tandis que, de leur côté les vieilles filles se résignent presque toujours assez facilement à leur sort. Ce goût pour la vie isolée est presque inconnu en Angleterre et nos voisins d'outre-Manche n'ont pas à se plaindre outre mesure, des conséquences d'un sentiment qui se traduit par un rapide accroissement de la population. Le royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande est aujourd'hui le pays dont les habitants se multiplient le plus vite. Que serait-ce donc si toutes les bonnes volontés étaient utilisées et si tant de célibataires des deux sexes ne se voyaient pas dans la force de l'âge, condamnés à l'isolement à perpétuité.

Que pensez-vous d'un "Marché matrimonial" en France?

A peine Mme Annie Swann avait-elle posé ce problème dans le Woman at home, que de toutes parts lui arrivaient des lettres de détresse. Un jeune homme qui avait sa famille dans l'Inde et était venu achever ses études en Angleterre, a passé deux années à Londres sans avoir l'occasion d'adresser la parole à une autre femme qu'à sa maîtresse d'hôtel. Mais c'est surtout du côté des célibataires du sexe féminin que retentissent les cris de désespoir. Aux yeux de toute fille d'Albion qui tient note de ses impressions quotidiennes sur un livret dont l'inviolabilité est protégée par une petite serrure, le dernier mot de l'isolement ici-bas est de ne pouvoir parler à aucun homme en l'appelant Harry, Dick, Tom ou Bob, et de ne connaître que des gens à qui elle est toujours obligée de donner la qualification cérémonieuse de Monsieur Un Tel.
Chacun voit le mal, mais le remède est à découvrir. Une société de philanthropes qui s'acquitterait à titre gratuit de la mission dont les agences patentées se chargent moyennant une assez large rémunération, ne rendrait probablement que de médiocres services. Si désintéressés que soient les intermédiaires, il paraît assez difficile qu'une jeune fille puisse, sans manquer aux règles les plus élémentaires de la réserve imposée à son sexe, donner un aperçu succinct de ses mérites et de ses charmes dans la petite note enregistrée sur le grand livre où chaque candidate au mariage inscrirait, par ordre de date, sa demande accompagnée de sa photographie. Pourtant qu'en pensent nos lectrices?

                                                                                                            G. Labadie-Lagrave.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 16 août 1908.

mercredi 12 novembre 2014

A l'agence matrimoniale.

A l'agence matrimoniale.


C'est toujours avec peine que je réprime un certain effarement sur une annonce d'agence matrimoniale où quelque héritière est offerte aux aventuriers, à moins que ce ne soit le dernier rejeton d'une vieille race ruinée qui soit mis à l'encan.
Des opinions, peut-être désuètes au début du XXe siècle, me laissent croire encore que le mariage est quelque chose de saint et de sacré, puisqu'il est basé sur le plus beau des sentiments.
Nous ne sommes pas en Orient chez les polygames, où le propriétaire économe va au marché acheter une femme nouvelle, comme la Parisienne élégante va, chaque semaine ou chaque mois, chez sa couturière faire renouveler ses toilettes et le boulevardier snob chez son chapelier faire donner si possible, un neuvième reflet à son haut de forme. Or, comment se fait-il que, ne vivant pas sous les cieux rutilants favorables aux éditions exagérées du mariage, nous copiions, nous pastichions encore ces peuples presque barbares qui voient, dans le renouvellement des libres noces, une sorte de négoce utile ou luxueux?


Mariages d'aujourd'hui.

Si un jeune homme ne rencontre pas, dans le cercle de ses relations, la jeune fille dotée selon ses désirs, il se propose comme fiancé à la quatrième, ou à la douzième, page d'un journal, entre une réclame de poudre à punaises et un cliché de pâte épilatoire. Quant à la jeune fille ambitieuse qui ne connait aucun homme digne d'elle, si elle n'a pas l'audace de s'insérer vivante dans les colonnes d'un quotidien, elle aura recours à ces matrones nouveau jeu, qui se chargent de mettre en rapport épouseurs et épouseuses, moyennant une petite provision versée d'avance et un tant pour cent sur la dot dès le contrat signé.
Longtemps je n'y ai pas cru: les agences matrimoniales me paraissaient chimériques à l'instar des boutiques où l'on débite, avec des balances, les joies et les sourires, et où les enfants ont tous rêvé de se rendre un jour.
J'ai été convaincue au mariage d'une de mes amies de pension. Nous ne nous étions pas vues depuis quelques années, quand cette bonne camarade vint me faire part de ses prochaines épousailles et me prier d'y assister. Ah! de ma vie je ne verrai pareil cortège! Le marié, un sphinx; la famille du marié, un poème! Lui se tenait assez bien, mais elle! Et les invités!
Une seule personne avait un peu d'allure: c'était une dame à cheveux gris qui se présenta à moi comme la veuve d'un officier de marine. J'ai su depuis que c'était elle qui avait fait le mariage; mieux, elle avait fourni l'assistance: les invités n'était qu'en location. 



Ma pauvre camarade avait été prise de l'ambition d'être appelée madame; elle s'est adressée à une agence spéciale qui, il faut le dire, ne l'avait guère "estampée". Quelle est son existence dans ce singulier mariage, sur quelle estime  a-t-il pu être basé? Je l'ignore. J'ai su vaguement qu'on avait parlé de divorce quelques mois après la cérémonie. C'est tout, et je n'ai jamais rencontré aucun des personnages de ce cortège.
Pourtant le souvenir de la veuve d'officier de marine passée intermédiaire conjugale, magicienne en justes noces et organisatrice de nouvelles familles, revenait parfois à ma mémoire et il est certain que, si son adresse m'eût été révélée, je me fusse permis, depuis longtemps, d'aller lui présenter mes respects, quitte, pour la disposer aux confidences, à me déclarer mûre pour un mariage dont elle aurait eu la mission, puis le bénéfice.

Le coup de l'annonce.

Mais, à défaut de cette charmante et bienveillante matrone, je pouvais me documenter chez quelques uns de ses confrères. Justement, ces jours derniers, cette annonce me tomba sous les yeux:

Dame du monde désire marier un de ses parents, fonctionnaire aisé, avec dame veuve ou demoiselle ayant dot. Ecrire: L. M.. 43, bureau central.

Quelques mots à Mme L. M. 43 pour me présenter comme jeune personne mûre pour le bonheur conjugal. Deux jours après, j'avais cette réponse:

               Madame,
Voulez-vous passer me voir demain vers trois heures, hôtel B*** , rue du Louvre, n°....
                                                                                     Mme Malvert.

Ce rendez-vous d'affaires, ce style de circulaire me donnaient bon espoir. Bien dans la peau du rôle, la main gauche ornée du porte-monnaie oblong et gigantesque, receleur indiscutable de nombreux billets à l'effigie de la Banque de France, représentés, en l'occasion, par quelques feuilles de papier écolier étroitement pliées, je me présentai, à l'heure fixée, à l'hôtel de la rue du Louvre.



- Mme Malvert?
- Si madame veut prendre la peine d'attendre un instant dans le salon, je vais prevenir Mme Malvert.
Et le chasseur stylé m'introduit dans un salon en velours d'Utrecht pareil à tous ses confrères d'hôtels.
Je n'avais pas fini d'examiner les gravures pendues aux murs qu'une dame assez élégante et d'allure respectable s'avançait vers moi. Son sourire était accueillant et sa mine aimable. Tout de suite, elle me félicita pour mon exactitude, politesse des rois, et comme elle était désireuse, me dit-elle, d'aller droit au but, notre conversation roula immédiatement sur le mariage et le parent à marier.
Grand, brun, joli garçon, trente-quatre ans, employé d'un ministère qu'elle me révélerait plus tard, possesseur de quelques mille livres de rente, ce jeune apprenti fiancé miroita devant moi par la magie de la "blague" facile. Mme Malvert avait ce qu'on nomme, en langage faubourien, le grelot bien attaché.
Après qu'elle eut énuméré les différentes qualités et séductions de son parent, mon interlocutrice attaqua, avant que je lui en fisse la demande, la question de la présentation.

L'entrevue.

Chez elle, chez moi, au musée, au théâtre, nous parurent des décors bien exploités, que nous rejetâmes avec mépris. Ce fut naturellement Mme Malvert qui trouva la solution sage et voici comment elle me l'exposa:
- Mon cousin prend ses repas dans une pension de famille très correcte où, de mon côté, je dîne quelquefois. Voulez-vous y venir demain soir? Ainsi, clients l'un et l'autre, vous aurez toute votre indépendance, tout votre sang-froid, si j'ose m'exprimer pareillement, pour vous étudier et vous connaître. Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que vous êtes mon invitée et que l'addition me reviendra. Cette pension se trouve rue Jean-Jacques Rousseau. Vous y demanderez la pièce où dîne M. Maury.
Je n'insiste pas sur les préparatifs du lendemain et mes artifices de coquetterie pour séduire le fonctionnaire à marier, bref, à sept heures dix, ayant retrouvé Mme Malvert, nous nous mettions à table. Son jeune cousin avait assez l'air d'un calicot bien pommadé. Les autres clients, installés dans cette même salle, échangeaient des poignées de main affectueuses en se retrouvant. Moi seule était étrangère, mais, après un potage printanier, des radis et une cervelle au beurre noir, la glace paraissait rompue, car la conversation se généralisait, avec Mme Malvert et son parent comme entraîneurs. Au gigot bretonne on interprétait différemment le voyage d'Edouard VII et un peu avant la salade de laitue on discutait sur le procès Humbert. Pendant le café Mme Malvert émit joyeusement cette proposition:
- Et si l'on faisait un petit rams?
Puis , s'adressant à moi:
- Vous savez jouer, chère madame?
- Un peu.
On sonna le garçon pour ranger les tasses et glisser un tapis. 



En moins de cinq minutes la partie était engagée et marchait avec la férocité du bac à Monaco.
Par une guigne inexplicable, je perdais constamment; mes mains pleines d'atouts trouvaient des phalanges plus fécondes. A neuf heures, exactement, j'avais perdu les 17 fr. 75 composant ma fortune. Discrètement, Mme Malvert me proposa l'hospitalité de son porte-monnaie. Très digne, très détachée de l'ensorcellement du vil métal, je refusai. Mais mon abstention avait ralenti la belle ardeur des adversaires; moi en dehors de la partie, on parla vite de remiser Pallas jusqu'au lendemain. A ce moment je parlai de me retirer et on ne me retint pas. Ce fut Mme Malvert qui m'accompagna pour recueillir mon impression sur mon fiancé. Elle n'écouta d'ailleurs que distraitement ma réponse, et me promit une lettre qui m'exprimerait l'effet produit par ma bonne tenue.
J'ai attendu et j'attends encore cette épître de consolation...
Depuis j'ai pensé que mes 17 fr. 75 ne valaient guère une réponse: ma fortune était mince. Et qui sait si une malencontreuse pièce du pape ne s'y trouvait pas glissée?
N'importe, aux jeunes personnes à marier qui auraient besoin de quelques leçons de "filage" pour gagner, à défaut de la confiance, les économies de leurs "prétendus", je conseille un stage à la pension de famille sus-dite. On vous y paie votre addition, mais on vous y soulage de votre porte-monnaie: c'est le record matrimonial de la roublardise.

                                                                                                                  Jeanne Landre.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 23 août 1903.