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mercredi 6 avril 2016

La sécurité des voyageurs en chemin de fer.

La sécurité des voyageurs en chemin de fer.

On ne saurait prendre trop de précautions pour se garantir contre les accidents de chemin de fer qui sont fréquents et de toutes sortes. Collisions, déraillements, ponts effondrés, assassinats, courants d'air, charbons dans l’œil, asphyxie, intoxication par les buffets, raseurs, marmots odorants, pochards, orphéons, que de calamités sont à craindre sur nos grandes lignes!

A la gare.

La première chose à faire en montant dans un train, c'est son testament.




Et encore , faut-il avoir soin d'en laisser en partant une copie à un homme de confiance pour le cas où le wagon dans lequel on se trouve viendrait à être réduit en cendres, comme il n'arrive que trop souvent.
Les personnes adonnées à la religion feront pas mal de se confesser avant le départ; il est exceptionnel que sur les quais de nos grandes gares on ne rencontre pas quelques ecclésiastiques qui se feraient un véritable plaisir de vous entendre raconter votre vie, quand ce ne serait que pour passer le temps jusqu'au coup de sifflet du chef de gare.






Du choix d'un compartiment.

C'est surtout en fait de trains de chemins de fer qu'il faut éviter d'en être réduit aux extrêmes: ils se touchent avec une déplorable fréquence; choisissez donc un wagon du milieu et prenez place dans son compartiment le plus abrité. Vous éviterez de la sorte les dangers de la plupart des collisions, qui d'ordinaire écrabouillent seulement quelques wagons de la tête ou de la queue; mais il vous reste les chances d'être pris en écharpe, somme toute assez fréquentes aux bifurcations. Cette petite part laissé à l'imprévu ne manque pas de piquant, ni même parfois de contondant.

De la position dans le wagon.

La statistique démontre que dans les rencontres de trains la plupart des blessure se font aux jambes ou à la tête.
Il n'y a pas là, comme on pourrait le croire, une simple question de modes ou de convenances, car cela tient exclusivement à des causes mécaniques.
C'est d'ordinaire à l'effondrement brusque du plancher et au resserrement des banquettes qu'est due la fracture des jambes; ayez donc soin de tenir les vôtres au-dessus de la zone dangereuse et, autant que possible, à la hauteur de l’œil. Ça gênera peut être vos voisins, mais la santé avant tout.




Quant aux lésions crâniennes, elles proviennent en général de l'entrechoquement des têtes les unes contres les autres; on y pare facilement en adoptant pour casquette de voyage une cape à bourrelet dans le genre que portent les petits enfants, mais de dimensions et de résistance proportionnés à l'intensité des chocs éventuels.




Il serait prudent aussi de ne porter en chemin de fer que des costumes doublés avec quelques couches de liège et de gutta-percha, et capitonnées de plaques de ouate d'une épaisseur convenable; 15 à 20 cm de profondeur suffisent parfaitement pour les cas ordinaires.




Ces complets de voyage se trouve aujourd'hui dans tous les bazars; leur seul inconvénient est de tenir un peu chaud, mais les personnes qui ont le sens du confortable font coudre dans la doublure  des petites vessies remplies de glace qui entretiennent une fraîcheur délicieuse.
On peut même, c'est un raffinement exquis, mélanger avec de la glace des liqueurs variées et mettre les pochettes en communication avec le niveau de la bouche par des tubes en caoutchouc ou des pailles d'une certaine longueur: c'est incontestablement la façon la plus pratique des siroter des cock-tails et des sherry goblers durant le trajet.
Ayez soin aussi de faire mettre dans un de ces récipients du consommé froid qui vous soutiendra pendant le déblaiement s'il se prolonge, comme cela n'arrive que trop souvent.

Du compartiment des dames seules.

Y monter serait folie: on assure que cela suffit parfois à faire rencontrer des trains qui, sans cela, ne se seraient jamais trouvés en rapport.
En tous cas, cela vous expose aux appréciations les plus sévères des moralistes de la presse boulevardière; ne vous risquez jamais dans ces compartiments de perdition, mesdames, si vous tenez le moins du monde à votre bonne renommée. En revanche, les messieurs peuvent y prendre place sans aucun inconvénient et c'est encore là qu'on est le mieux pour fumer une bonne  pipe.






Des ponts en fer.

On ne sait trop quelles précautions recommander contre l'effondrement des ponts: un scaphandre peut être utile, mais c'est coûteux, encombrant, et l'on s'en fatigue à la longue.




Le mieux est encore de faire stopper le train à l'entrée de chaque pont, au moyen du signal d'alarme qui est à la portée de tous les voyageurs, et de prendre la peine de s'assurer par soi-même, avec un petit marteau de métallurgiste, du bon état des pièces principales. (C'est en même temps le meilleur moyen que l'on ait de savoir si le signal d'arrêt, dont on a dit tant de mal, fonctionne réellement.)

Contre les assassins.

Ne portez pas de bijoux de manière ostensible, et ne laissez pas supposer que vous avez sur vous une forte somme. Évitez surtout de laisser connaître que, le matin, vous avez émargé sur des fonds secrets dans de fortes proportions: on sait que c'est cela qui a perdu l'infortuné préfet Barrême.





Ne vous liez point avec vos compagnons de route, en évitant toutefois de les froisser par une raideur excessive, et si vous leur adressez la parole, que ce soit pour gémir sur la misère des temps et la cherté des voyages; laissez entendre que les frais de départ et les pourboires vous ont dépouillé de fond en comble; il ne serait même pas mauvais, à l'approche d'un buffet, d'emprunter sur un ton piteux une pièce de quarante sous.
Ne jouez pas au bonneteau, mais ne laissez paraître dans votre attitude aucune appréciation désobligeante pour les amateurs de ce petit jeu de société; ne parlez pas politique, et, si vous lisez des journaux, que ce ne soient pas des feuilles de luxe comme l'Illustration, la Revue des Deux-Mondes ou la Vie parisienne; je crois inutile d'ajouter qu'il serait insensé de laisser voir le Moniteur des tirages financiers ou le Capitaliste.





Ayez constamment la main sur la détente de votre revolver, mais ne le tirez pas avec précipitation chaque fois qu'un de vos voisins changera de position; il serait dans le cas de riposter.
Ne dormez point et, par dessus tout, évitez de ronfler; il y a des gens que ça rendrait capables des plus terribles représailles.





Menus conseils.

Ne vous mettez pas à la portière, on a si vite fait d'avoir la tête emportée par une pile de pont, et rien n'est désagréable pour une tête, séparée de son tronc, comme de se trouver seule et sans les clefs de ses malles, dans un pays qu'elle ne connait pas.
Le charbon dans l’œil est moins dangereux, mais plus fréquent; on cite un voyageur de commerce, assez parcimonieux, qui ne fait jamais autrement ses provisions de chauffage pour l'hiver.
Contre les courants d'air, le costume complet recommandé plus haut est une garantie absolue; contre l'asphyxie, dans les wagons où les voyageurs des coins s'obstinent à fermer les carreaux, nous préconisons le sac d'oxygène, dont on joue comme d'un biniou; ça fait passer  un moment.




Du buffet, défendez-vous en n'y mettant jamais le pied, et du raseur en le lui mettant quelque part.
Quant aux pochards, faites-leur absorber quelque goutte d'ammoniaque: c'est un mauvais moment à passer, après quoi vous aurez la paix.
S'il il a des chiens qui vous incommodent, jetez-les par la fenêtre en affirmant qu'ils présentent tous les symptômes de l'hydrophobie. Faites-en autant pour les marmots sous n'importe quel autre prétexte; le tout est de prodiguer ensuite à la nounou des consolations suffisantes pour lui faire oublier cet incident de voyage.




Pour ce qui est des orphéons, s'il y en a dans le convoi, comme vous ne seriez certainement pas de force à les précipiter tout entiers par les fenêtres, prenez philosophiquement le parti de changer de train, et s'il le faut, d'itinéraire. Rien n'est dangereux comme un orphéon; il y en a dans toutes les catastrophes.

Je crois pouvoir affirmer que la stricte observance  de ces préceptes raisonnés suffira pour placer le voyageur dans les conditions de sécurité les plus favorables.
N'oubliez pas cependant de prendre avant le départ un ticket d'assurance contre les accidents; il n'y a rien encore de tel pour égayer un voyage.

                                                                                                                                       Grosclaude.

L'Illustration, 22 août 1891.

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