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mercredi 20 avril 2016

Le seau enlevé.

Le seau enlevé.
(La secchia rapita)

Poème héroï-comique de Tassoni.


"Au bruit du tocsin, chacun se jette précipitamment hors du lit. Les uns s'arment, les autres courent à la fenêtre, et le plus grand nombre souffre... des entrailles. Celui-ci met un soulier et une pantoufle, celui-là ne chausse qu'une jambe; l'un, pour sa chemise, prend celle de sa femme, et met son pourpoint à l'envers. D'autres se coiffent d'un seau en guise de casque, se munissent d'une casserole au lieu du bouclier, et, la rapière à la main, cuirasse sur le dos, se rendent sur la place, bravant eu menaçant l'ennemi. 




Ils y trouvent le podestat, messer Laurent Scotti, personnage plein de cœur et d'une prudence consommée. Déjà brillaient les bannières, et le podestat à cheval, l'épée à la main, en culotte rouge et en pantoufles, distribuait sans confusion ses ordres et recueillait les cavaliers, les fantassins, qui accouraient de toutes parts...
"D'un autre côté, l'on voyait cent jeunes filles sous l'habit de soldat, portant cuirasse, salade et lance, vêtues de blanc..."
Mais pourquoi ce tocsin? D'où venait cette alarme? Qui venait troubler ainsi le sommeil des paisibles habitants de Modène et les forcer à prendre les armes? Était-ce une fausse alerte? Non. Le péril était grand: l'armée des Bolonais approchait de la ville et voulait la surprendre.
"Car Modène, dit l'auteur, est au milieu d'une plaine spacieuse... Les Modénais vivaient sans parapets ni murailles, et dans vingt endroits leurs fossés étaient si remplis que de plain-pied on pouvait entrer dans leur ville. Leur noble empressement à courir au-devant de l'ennemi n'a donc rien que de naturel: ce sont eux qui doivent être leurs propres remparts."
Tel est le début du célèbre poème héroï-comique de Tassoni. Par suite de la grande guerre des Guelfes et des Gibelins, et aussi de petites rivalités locales, les Modenais étaient depuis longtemps en guerre avec les Bolonais. En 1323, ils réussirent à battre leurs ennemis, les poursuivant jusqu'aux portes de Bologne, y pénétrèrent pèle-mêle avec eux, et, s'étant emparés de la chaîne d'une porte et d'un seau de bois d'un puits, ils les portèrent à Modène comme des trophées de leur victoire (1)
Ce seau est conservé à Modène avec une sorte de religion patriotique. Nous l'avons vu. Un sacristain nous fit monter quelques marches de la tour de la cathédrale, et nous montra l'illustre souvenir suspendu par une chaîne au milieu d'une salle nue.
On connait un dessin du Guerchain qui représente un soldat modenais portant le seau au bout d'une pique.
Le poème de Tassoni est amusant, spirituel, plein de verve et d'une certaine poésie parente de celle de l'Arioste; mais, pour s'y plaire et en bien apprécier les mérites, il faut le lire dans le texte original. Les meilleures traductions n'en sauraient donner qu'une idée très-imparfaite.. Dans ces badinages, la fable est peu de chose, le style est presque tout.
La première édition du poème du Seau enlevé (La Secchia rapita) parut, croyons-nous, à Paris; la seconde, à Rome, en 1624. Le pape Urbain VIII ne demanda au poète d'autres suppressions que celles de quelques mots tels que bâton pastoral, chape, Te deum, etc.
Au temps de Tiraboschi, on comptait déjà vingt-trois éditions italiennes de la Secchia rapita. Les deux traductions françaises  sont de P. Perrault (1678) et de de Cédols (1759). Creusé de Lessert en a donné une imitation en vers.
La Secchia rapita n'était pas dédaignée de Boileau, qui invoque Tassoni dans Le Lutrin. Ce poète, dit-il,

Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau,
Mit l'Italie en feu pour la perte d'un seau.

On rapporte que ce fut même le Seau enlevé qui donna l'idée à Lamoignon de proposer à Boileau le sujet de la Conquête du lutrin. Parmi les diverses autres œuvres qui semblent avoir été inspirées par celle de Tassoni, on peut citer la Boucle de cheveux enlevée, de Pope.
Alessandro Tassoni mourut en 1645, à l'âge de soixante dix ans. Il était né à Modène, d'une famille noble, en 1565. Le Seau enlevé est resté son seul titre: on ne parle plus guère de ses Pensées, de ses Considérations sur Pétrarque, de ses avertissements à Joseph degli Aromatari, ni de son Drapeau rouge.
Il est à regretter que Ginguené n'ait point parlé de l'oeuvre de Tassoni dans son excellente Histoire littéraire de l'Italie, si estimée de lord Byron, qui n'était guère porté à l'indulgence pour les auteurs français. Mais on trouve une analyse et une appréciation du poème dans le continuateur de Ginguené, M. F. Salfi qui avait été son collaborateur. (2)

(1) Verdiani, Istoria di Modena, hb XV- Muratori, Rerum italicorum, etc., t. XI, etc.
(2) T. XIII, IVe partie, ch. 13.

Le magasin pittoresque, août 1870.

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