Translate

dimanche 7 avril 2024

Quelques petites inventions plus ou moins pratiques.




Mieux qu'avec des tenailles.

Avec une cheville à tête plate, que vous entaillez en forme de V comme l'indique la figure, 


et que vous vissez sur un manche en bois, vous pourrez arracher les clous les plus solidement enfoncés.


Ce petit instrument est particulièrement pratique pour déclouer les tapis et les tentures, sans les déchirer.


Râpe en papier de verre.

Pour se servir commodément du papier de verre dans le polissage d'une pièce, nous vous conseillons le dispositif suivant: dans une planche de sapin de dimension convenable, on découpe une tablette rectangulaire terminée par un manche. On arrondit deux des arêtes longitudinales et sur un des côtés on creuse à la scie une rainure.


Une feuille de papier de verre est appliquée sur la partie prismatique, et maintenue par ses deux bords qu'on fixe dans la rainure. La râpe ainsi obtenue a deux grandes et deux petites surfaces, deux arêtes aigues et deux arrondies.

Téléphone pour paralytique.

Pour permettre à une malheureuse infirme, qui ne gardait plus que l'usage atténué de ses bras, de demander du secours en cas d'accident, quelqu'un a imaginé le dispositif représenté par notre figure.


Les récepteurs d'un téléphone étaient fixés aux oreilles de la paralytique par un casque analogue à ceux employés per les employés des poste centraux. Quand au transmetteur, il était porté par un bras pliant fixé au mur, et pouvait être facilement attiré par la malade près de sa bouche, à l'aide d'une ficelle.

Chimistes, ne vous brûlez plus.

Quiconque a fait des manipulations de chimie sait combien il est incommode de tenir un ballon contenant un liquide bouillant ou des produits qui se combinent, dégageant beaucoup de chaleur. Si on saisit le col à pleines mains, on se brûle; si on interpose un chiffon ou du papier entre le verre et les doigts, on risque de laisser tomber le récipient et le briser.


Notre croquis indique la manière de revêtir le col des ballons d'un enroulement de ficelle, mauvais conducteur de la chaleur, qui écarte complètement tout danger de brûlure.

Chandelier en corne.

Avec une corne de vache, quelques bandes de cuivre ou de laiton, et une planchette, vous pouvez fabriquer le bougeoir-applique représenté par notre figure.


La corne, que l'on choisit régulière et de dimension convenable, est bourrée jusqu'à mi-hauteur environ, de papier fortement tassé. On achève de la remplir avec du plâtre de Paris dans lequel on creuse le trou qui doit recevoir la bougie. Le support métallique s'obtient en façonnant les bandes comme l'indique le croquis et en les rivant entre elles et à la planchette.




Corne d'appel économique.

Chauffeurs et cyclistes savent combien les poires en caoutchouc des trompes sont à la fois fragiles et coûteuses. Voici un nouveau modèle d'avertisseur où toute la partie inférieure, en forme de cornet, est métallique; la partie élastique, qui est une demi-sphère de caoutchouc sans coutures, est fixée à la garniture par une bague vissée.

Cette demi-sphère est plus économique qu'une poire, et peut être facilement remplacée en dévissant la bague.


Vos tableaux seront d'aplomb.

Un léger choc, un courant d'air un peu violent suffisent pour pencher les cadres quand ils sont suspendus par une ficelle à un seul piton. Aux personnes éprise de symétrie, nous conseillons pour leurs tableaux et leurs gravures le mode d'accrochage représenté par notre croquis.


Avec deux cordes d'égale longueur passant sur deux pitons plantés au même niveau on réalise une suspension parfaitement fixe et régulière.


Pour chercher une lampe électrique.

On a souvent de la peine à trouver, dans une pièce obscure, une ampoule électrique que l'on veut allumer. en cherchant à tâtons avec une seule main étendue dans le vide, on risque de passer à quelques centimètres de la lampe sans la toucher. ceux qui se trouvent dans cette situation ennuyeuse arriveront plus facilement au but en étendant leurs deux mains, les bouts des pouces en contact, et en les promenant dans la région où doit se trouver l'ampoule.





L'espace ainsi exploré ayant plus de 35 cm de largeur, la probabilité de découvrir l'emplacement cherché est plus grande qu'avec une seule main.


Vieux tire-ligne transformé en porte-gomme.

Tous les dessinateurs savent comme il est délicat d'effacer sur un dessin un détail inexact du tracé, sans toucher au reste. On rendra cette opération tout à fait facile en utilisant, pour maintenir le petit morceau de gomme dont on se sert, un vieux tire-ligne un peu modifié.



A cet effet, on coupe les pointes traçantes de l'instrument et on recourbe les deux branches en forme de crampons. En vissant l'écrou qui sert d'ordinaire à régler l'épaisseur du trait, on réalise la pression nécessaire pour fixer solidement la gomme sur ce manche improvisé.


Empêchez vous poules de couver.

Les œufs destinés à la consommation sont altérés même par un minime commencement d'incubation. pour empêcher les poules couveuses de gâter ainsi les produits du poulailler, nous conseillons de les munir du petit appareil représenté par notre figure:




deux tiges terminées par des roulettes sont fixées par une ceinture au corps de l'animal, et le mettent dans l'impossibilité de s'accroupir sur les œufs. 
Il peut toutefois se pencher en avant pour picorer les graines et dans cette position continuer à avancer, grâce aux roues minuscules qui lui servent d'appui.


Consolidez vos chaises.

Il arrive souvent qu'un pied de vielle chaise se détache quand la colle cède à un choc un peu brusque. Voici un moyen de réparer solidement ce genre de dégât.




A l'aide d'un vis on fixe sur l'extrémité du pied qui doit s'engager dans le siège une lame métallique A, pointue à ses deux extrémités. Lorsqu'on force ensuite le pied à pénétrer jusqu'au fond de son trou, la pièce A se redresse en B, assurant un assemblage plus solide que ne le ferait une ficelle ou de la colle. 



Une patère originale.

Prenez un fil de fer d'un demi-millimètre de diamètre et de un mètre de longueur, courbez-le pour lui donner la forme indiquée par notre croquis, et aiguisez l'extrémité rectiligne. 




En enfonçant la pointe dans un mur au-dessous d'un porte-manteaux vous aurez une patère à chapeaux beaucoup plus pratique que les crochets ordinaires.


Tendeur pour fil électrique.

Pour tendre des fils électriques, il est indispensable de pouvoir les saisir sans risquer de déchirer l'isolant extérieur. 




On y arrive simplement en employant un appareil composé de deux planchettes de chêne réunies par deux languettes, une longue et une courte, articulées au moyen de boulons et de vis. On exerce la tension au moyen d'un palan dont le crochet passe dans un anneau fixé à l'extrémité de la grande languette. Les deux planchettes sont ainsi rapprochées et serrent le fil.


Une lampe de poche à dynamo.

Le courant des lampes électriques de poche est habituellement fourni par une pile sèche. Dans le modèle que représente notre figure, cette pile est remplacée par une minuscule dynamo actionnée par un moteur à ressort. 



Il suffit, pour que la lampe éclaire d'une façon continue, de rebander périodiquement le ressort en pressant du doigt sur un levier toutes les trois à quatre secondes. L'appareil complet a 14 cm de longueur et 5 cm de diamètre.


Pour ramer en voyant où l'on va.

Tous ceux qui ont eu l'occasion de circuler seuls, dans un petit canot, savent combien il est incommode de se diriger tout en ramant: il faut à chaque instant se retourner pour voir si on ne risque pas de rencontrer un obstacle. On peut à la rigueur ramer à l'envers, c'est à dire pousser sur les poignées des avirons au lieu de les tirer à soi pendant que les pales sont dans l'eau, mais l'effort ainsi produit est bien moindre que lorsqu'on rame normalement. 



Dans le dispositif représenté par notre croquis, l'aviron est divisé en deux parties articulées en deux points différents du bordé, et réunies par une traverse articulée sur chacune d'elles. Grâce à ce mécanisme, lorsque le rameur tire la poignée à lui, la pale se déplace dans le même sens et fait avancer le bateau dans la direction du regard. Cet appareil peut être construit à peu de frais avec quelques traverses et quelques pitons.


Bracelet-bourse pour dames.

La mode féminine, qui proscrit les poches réellement utiles, a mis en vogue toutes sortes de systèmes permettant aux dames en promenade d'avoir à portée de la main les objets d'usage courant. Sacs à main, trousses, broches à montres ont été imaginés dans ce bit. 



Voici, dans le même ordre d'idée, un bracelet-bourse en cuir qui peut rendre de réels services; il se fixe autour du poignet gauche; on peut l'ouvrir et le refermer facilement avec la main droite. Nous somme sûrs que ce petit dispositif aura au moins autant de succès que la montre-bracelet; en effet, s'il n'est pas toujours indispensable de savoir l'heure, il est difficile, en allant faire ses courses, de ne pas se munir de son porte monnaie.


Plus d'odeurs de cuisine.

Un Canadien a imaginé la casserole originale que nous figurons ci-dessous, grâce à laquelle les odeurs de friture, de sauces, ne peuvent se répandre dans les appartements en bouffées inopportunes. 



On voit en effet que, le couvercle du récipient une fois fermée, les vapeurs émises par les aliments s'échappent par un conduit latéral et gagnent le foyer d'où elles sortiront par la cheminée d'appel.


Chaises pour pianistes.





Le meuble que représente notre figure a l'aspect d'une chaise ordinaire quand le siège est baissé, mais on peut en changer la hauteur dans de larges limites qui permettent de l'utiliser comme tabouret de piano. La planchette mobile est maintenue à la hauteur par un encliquetage à rochet pratiqué dans les montants verticaux du dossier.
Cette chaise peut aussi rendre des services dans les restaurants, les écoles, et partout où l'on a besoin de siège de hauteur variable.


Un douzaine d'œufs dans la poche.





Notre figue indique assez clairement la disposition de ce cartonnage où peuvent trouver place douze œufs. Ce mode d'empaquetage est particulièrement pratique pour les personnes qui préfèrent porter leurs paquets dans leurs poches plutôt qu'à la main. Les œufs sont en effet disposés en deux rangs de six, ce qui donne à cette boîte d'un genre spécial une épaisseur assez réduite.


La tranquillité des parents.

Il n'y a pas un gamin qui ne se soit amusé à gonfler avec son souffle un sac en papier, de ceux où sont vendus les produits d'épicerie, puis à le faire éclater bruyamment en le frappant avec la paume de la main. 



Voici un modèle de pistolet d'enfant, basé sur le même principe, qui utilise pour toute munition un bout de vieux journal. Il est essentiellement constitué par un récipient en fer blanc, en forme de boule ou de coupe, que l'on peut faire entrer de force dans un cadre au moyen d'un levier solidaire du cadre, ce qui diminue son volume. Le papier est d'abord tendu sur l'ouverture de la boule. Quand on agit sur le levier, l'air de la boule est comprimé et fait éclater le papier à grand fracas.

La Science et la Vie, octobre-décembre 1913.

mercredi 3 avril 2024

Poissons d'avril. 


Puisque, de temps immémorial, de joyeux compagnons s'ingénient à rééditer des farces très anciennes ou à en inventer de nouvelles et d'imprévues, passons en revue quelques-unes de celles qui ont mérité d'être consignées par la chronique. Peut-être nous feront-elles rire; en tous cas, nous saurons après cela s'il y a vraiment quelque chose de drôle dans ce genre de plaisanteries.


Mystifier son prochain, jouir de sa crédulité, puis de sa mine déconfite quand il s'aperçoit qu'il a été joué, est un plaisir dont raffolent les mauvais plaisants et quelques autres. Le revers de la médaille, c'est que, si la "victime" se fâche, il peut en cuire au joyeux farceur. Heureusement l'année compte un jour où, d'après une coutume dûment établie, les pires facéties sont autorisées.
Quelle est l'origine de cette coutume? Pourquoi est-elle placée au 1er avril plutôt qu'à une autre date? D'où vient qu'elle porte ce nom singulier de "poisson" d'avril?
Les chercheurs n'ont pas manqué d'entrer en campagne; et ils n'ont pas manqué davantage de nous rapporter d'ingénieuses solutions.
La pèche, disent quelques-uns ouvre d'ordinaire le 1er avril; or ces pécheurs sont les plus souvent les dupes des poissons... 
Suivant d'autres, il faudrait se souvenir que François, duc de Lorraine, retenu prisonnier au château de Nancy par Louis XIII, s'échappa le 1er avril en traversant la Meurthe à la nage. Les Lorrains, dit-on, s'écrièrent après cette évasion qu'on avait donné aux Français un poisson à garder et que ce poisson leur avait joué un bon tour...
Mais ces façons d'expliquer le poisson d'avril ont un peu l'air d'être elles-mêmes une mystification.
Voici une origine moins mystérieuse et qui a donc chance d'être la vraie. Au Moyen Age et jusqu'au milieu du XVIe siècle, l'année commençait le 1er avril. Ce jour-là, on échangeait des étrennes. Mais nos ancêtres qui aimait à "s'esbaudir" s'amusaient à offrir des cadeaux drolatiques, des "attrapes". C'est ainsi qu'on envoyait à ses amis et connaissances une paire de chausses trouées, un sac de noix creuses, de la paille soigneusement empaquetée, etc.
En 1564, Charles IX fixa le début de l'année au 1er janvier. Les étrennes sérieuses furent reportées à cette date, mais la mode des "attrapes" subsista et la journée du 1er avril lui fut consacrée. Par la suite, on ne se borna pas à offrir des étrennes burlesques, mais on mystifia et l'on berna de toutes les façons ceux aux dépens de qui on voulait s'amuser.
Reste à justifier l'emploi de ce singulier terme "poisson". Or, au mois d'avril, le soleil quitte le signe zodiacal des poissons: il n'est pas impossible que cet événement astronomique soit pour quelque chose dans l'origine de l'expression.

Farces traditionnelles.
Un drame dans un escalier.

Ce qui est certain, c'est que la tradition existe, subsiste, persiste et ne semble pas près de disparaître.
Le matin du 1er avril, dans les magasins de nouveautés, les vendeurs, depuis des temps immémoriaux, continuent d'envoyer le jeune apprenti chercher chez un confrère "la presse à velours". Dans les administrations, il se trouve toujours un employé facétieux qui charge un petit commis d'aller avec un mètre au Trésor pour prendre la mesure exacte du "Grand Livre". Et il se peut bien qu'à la caserne un loustic délègue encore un de ses compagnons de chambrée, le plus lourdaud, pour rapporter "le parapluie de l'escouade".
Autrefois, dans nos provinces, il y avait des attrapes en quelque sorte locales; à Audierne, on envoyait quérir "la pierre à aiguiser le crin", dans le Jura "une mèche à trous carrés". Ailleurs, de l'huile de cotret (des coups de bâtons), de la poudre de Patagon, la corde à lier le vent, de l'huile à détacher un bâton qui n'a qu'un bout, un brochet sans arêtes, etc.



"Pardon, monsieur l'épicier, auriez-vous de l'huile de cotret?"
Lithographie de Pigal.


Dans chacune de nos provinces, il y avait autrefois des "attrapes" traditionnelles. Telle celle qui consistait à envoyer une servante naïve demander chez l'épicier de l'huile de cotret (des coups de bâton).



L'avantage de ces farces séculaires, c'est qu'elles étaient toutes trouvées et qu'il n'était pas besoin de se mettre l'esprit à la torture pour inventer un bon tour. Aujourd'hui encore il y a des "poissons d'avril" tout faits suivant un type qui ne varie pas.
Voulez-vous un exemple de ces poissons d'avril types? Le matin du 1er avril, la "victime" entend sonner à sa porte, ouvre: c'est un garçon de bain et une baignoire. Etonnement de la "victime" qui n'a nulle souvenance d'avoir commandé un bain. Explication. Dispute. Second coup de sonnette: un second garçon de bain se présente avec une seconde baignoire. Nouvelle explication. Nouvelle dispute. Et le second garçon de bain est suivi d'un troisième, puis d'un quatrième, etc. il en vient jusqu'à dix. La scène se corse; dans l'escalier, les porteurs de baignoires se heurtent, s'injurient, le concierge monte, les autres locataires sortent pour s'enquérir de ce qui se passe. La victime ahurie, effarée, désespérée, lève les bras au ciel... On devine ce qui s'est passé: l'amateur de poissons d'avril a écrit à plusieurs établissements au nom de sa victime et leur a commandé à chacun un bain pour la même heure.
Le "coup" du bain à domicile a cet avantage de pouvoir être varié à l'infini. On peut faire adresser à un même individu une douzaine de voitures par douze loueurs, ou autant de diners par douze restaurateurs. On peut encore envoyer des cartes d'invitations pour une soirée fictive, convoquer chez un notaire, chez le commissaire de police, etc.
Et nous n'avons pas besoin de dire que cette plaisanterie type est un type de plaisanterie du plus mauvais goût et parfaitement détestable.

Le plaisir de la méchanceté.

Il y a pis; car il y a des plaisanteries qui sont uniquement méchantes. l'histoire ou la chronique n'a pas dédaigné d'en enregistrer quelques-unes. Le "poisson" dont eu à souffrir au XVIIe siècle le marquis de Grammont de la part de plusieurs de ses amis, parmi lesquels le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, appartient à cette catégorie. Dans la nuit du 31 mars, pendant que la marquise dormait, tous ses habits, pourpoint, veste, chausses, furent décousus, rétrécis, puis recousus et remis à leur place. Le lendemain en se levant, il lui fut impossible de se vêtir. Comme il s'étonnait et commençait à s'inquiéter, entre un de ses amis: "O ciel, marquis, comme vous êtes enflé! Qu'avez-vous donc? - Je ne sais pas en vérité, mais le fait n'est pas niable, je ne puis entrer dans les habits que je portais encore hier. - Je le vois certes bien! Vite, recouchez-vous, mon bon ami et mandez un médecin en toute hâte."
Le marquis de Grammont se remet au lit, tout troublé, et bien persuadé qu'il est atteint d'une grave maladie. Le médecin arrive: c'est le comte de Toulouse qui est déguisé et grimé. Il tâte le pouls du marquis, lui fait tirer la langue, hoche la tête. puis il demande une feuille de papier et rédige cette bouffonne ordonnance: Accipe cisalia et dissue porpuctum, prends des ciseaux et découpe ton pourpoint.
Le marquis comprit qu'il avait été joué et faillit devenir malade de colère après avoir été presque malade de peur.



Fâcheuse confusion.

"Tiens! voilà qui t'apprendra à venir frapper
tous les soirs à ma porte, maudit galopin!"
Dessin de Pruche.



De grands personnage se sont amusés à jouer de ces tours pendables. Pierre le Cruel, roi d'Aragon, avait fais disposer dans ses jardins un système de canalisation d'eau et de robinets qui, à un moment donné aspergeaient brusquement les gens de sa cour. Le 1er avril, l'impératrice Joséphine ne manquait pas de dévisser les lits de ses invités: à peine les malheureux étaient-ils couchés que le lit s'entr'ouvrait et ils s'abattaient avec fracas au milieu des matelas et des draps en désordre.
Un prince, l'électeur de Cologne, rapporte Saint-Simon, fit une fois annoncer, à son de trompe et de caisse, qu'il prêcherait dans la cathédrale tel jour prochain, qui se trouvait être le 1er avril. A l'heure dite, l'église était remplie de tout ce que la ville renfermait de gens distingués. L'électeur arrive, monte en chaire et s'écrie en riant: "Poisson d'avril!" Après quoi, dit Saint-Simon, il fit le plongeon et disparut. Cet électeur, évidemment s'amusait de peu.

La légende de l'invalide à la tête de bois.

Par bonheur, il est des farces vraiment amusantes, telle que la fameuse mystification de l'Invalide à la tête de bois. Vous vous demandez: comment des gens peuvent-ils se laisser prendre à ces facéties? car il semble que, même aux moins prévenus la date du 1er avril devrait donner l'éveil. C'est oublier qu'il y a par le monde plus de crédules et de naïfs que l'on ne croit. La légende date du XVIIe siècle. Des mystificateurs, à l'aide de détails aussi précis que merveilleux, avaient tellement bien accrédité la légende de l'invalide qui avait perdu la "tête" à Rocroy, que beaucoup de personnes voulurent contempler de leurs yeux cet être extraordinaire. Ce fut l'occasion de nombreux poissons d'avril. On envoyait aux Invalides de braves gens un peu simples en leur recommandant de demander à voir l'illustre blessé. Les vétérans les conduisaient au premier étage, dans un corridor: "L'invalide est chez lui. Suivez ce couloir, tournez à gauche et deux fois à droite; descendez l'escalier. Vous frapperez au rez-de-chaussée, à la cinquième porte. C'est là, il sera très content de vous voir."
Notre candide personnage arrivait dans une cour, auprès des cuisines.
Un marmiton répondait à sa demande: "L'invalide à la tête de bois est allé se faire raser. Tout au bout du couloir, la septième porte à gauche."
A grand pas, le visiteur se rendait chez le barbier: "Monsieur, notre illustre blessé vient de sortir à l'instant. Voyez donc à la buvette... A l'entrée du jardin."
Le cantinier prenait l'air d'un homme désolé: " Vous le manquez d'une minute. Notre cher camarade est parti à la pèche... Tenez au bout de la place... Il sera très heureux de vous voir..."
Et, au bord de la Seine, le naïf trouvait quelques vétérans qui, à sa vue, riaient de toutes leurs forces et criaient: "Poisson d'avril!"
La chronique amusante a conservé le souvenir de quelques farces de ce genre. Les bossus passent pour aimer rire. L'un deux, un certain Sulzbreger, de Strasbourg, convoqua le 1er avril 1775 dans une vaste salle et par lettres individuelles, tous les hommes difformes de la ville. Ils s'y rendirent exactement.
Cette plaisanterie, d'une gaieté contestable, eut son pendant à Londres. Le journal, l'Evening Star annonça, le 31 mars, une exposition d'ânes qui devait être ouverte le lendemain dans la salle d'agriculture d'Islington. Un grand nombre de curieux s'y rendirent et reconnurent, trop tard!, qu'ils étaient dans cette comédie à la fois acteurs et spectateurs.


Une mauvaise plaisanterie.
D'après une estampe de la restauration.


Il n'est pas jusqu'aux affiches dont il ne soit prudent de se méfier le 1er avril. Quelle mésaventure pour un groupe de badauds, que l'annonce d'une exposition d'ânes a attirés, de reconnaître, un peu tard, qu'ils sont dans cette comédie à la fois les spectateurs et les... acteurs!



Où le mystificateur est mystifié.

Mystifier son prochain peut être amusant. Mais attendons la fin! Ecoutez ce qui advint à Henri Monnier, le créateur du type de Joseph Prud'Homme. Il entre un 1er avril dans un restaurant du boulevard, se met à causer avec le patron et, lui indiquant un bon vivant qui dînait seul à une table: "Connaissez-vous cet individu? C'est le bourreau de Versailles."
Le patron s'arme alors de courage, et s'approchant du dîneur: "Monsieur, veuillez, je vous prie, être assez bon pour ne plus revenir ici une autre fois; vous êtes reconnu et dès lors, étant donnée ma clientèle...
- Pour qui me prenez-vous?
- Pour ce que vous êtes... pour le bourreau de Versailles.
- Et qui vous a dit ça?
- C'est monsieur! riposte le restaurateur en désignant Henri Monnier.
- Oh! si c'est monsieur qui l'a dit, s'écrie alors le faux bourreau en élevant très haut la voix, je n'ai plus à m'en défendre; il doit le savoir mieux que personne, car c'est bien moi qui, à la veille de son départ pour le bagne, l'a marqué comme forçat!..."
Puis il se lève, demande l'addition, paye et sort tranquillement en jetant un regard de triomphante ironie à Henri Monnier, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
Tel est le châtiment des inventeurs de poissons d'avril.


Une mystification du 1er avril.
Caricature américaine.


De quelles farces irrévérencieuses peut s'aviser une bande de gamins en quête d'un bon tour? c'est ce que ce vieux savant trop distrait ne tardera pas à s'apercevoir à des dépens.



Rions des farces quand elles sont drôles, mais rions plus fort quand c'est le farceur qui est dupé.

Lectures pour tous, avril 1904.

lundi 1 avril 2024

Jouets d'hier et de toujours.


Le jouet de l'année, le modèle le plus nouveau, voilà ce qui constitue pour nous le "joli cadeau à faire à un enfant". Mais y a-t-il rien de nouveaux sous les quinquets des baraques ou sous les lampes électriques des magasins? L'enfant a toujours les mêmes goûts et, comme le montre M. Henri d'Allemagne dans un beau livre sur les jouets, publié par la librairie Hachette*, auxquels nous empruntons de piquants de piquants détails et de charmantes illustrations, les jouets que nous mettons entre les mains de nos enfants existaient bien longtemps avant que ne fussent nés les pères de leurs arrière-grands-pères.



Les joies du Premier de l'An.
Une baraque de jouet sous la Restauration.


Polichinelles, poupées, tambours et chevaux de bois, toutes ces pimpantes merveilles du jouet à bon marché ont une lointaine origine. A l'étalage des baraques en plein vent, sous la Restauration, s'alignaient les même jouets que l'on vend encore aujourd'hui sur les boulevards à l'approche des fêtes.





Tout change, l'habitation et le mobilier, les usages domestiques, l'heure et le menu des repas, le costume, la façon de se coiffer et de se chausser. Mais il y a une sorte d'objets qui, depuis les temps les plus reculés, s'est à peine modifiée et dont la fragilité a su braver les siècles: ce sont les jouets d'enfants.
"Les petits hellènes jouaient déjà au cerceau, écrit M. Léo Clarétie; les petites Romaines et, quelques milliers d'années avant, les petites Egyptiennes jouaient déjà à la poupée. Les enfants sont de terribles destructeurs, mais les jouets sont une espèce bien vivace. Les bébés se lasseront plutôt de les briser que les bibelots enfantins de renaître de leurs débris. Le jouet est le plus sensible symbole de la durée, sinon de l'éternité."
Nous en avons la preuve grâce à une coutume charmante des anciens Grecs; chez eux, lorsque l'enfant atteignait l'âge de l'adolescence, il consacrait aux dieux les jouets de ses premières années; on a retrouvé plusieurs dédicaces, telles que celle-ci: "Philoclès te consacre, ô Hermes, sa balle rebondissante, sa crécelle de buis, ses osselets qu'il aimait tant, son rapide sabot, jouets de son jeune âge". Ou encore: "Timarète, avant son mariage, consacre à Artémis Lymnète son tambour, son ballon affectionné."
Ainsi dès la plus haute antiquité, nous trouvons déjà ces mêmes jouets que nous n'avons pas cesser de mettre entre les mains de nos enfants; nous allons les voir traverser les siècles et ne subir que les modifications de détail dues aux progrès de l'industrie.

A cheval sur un bâton. 
Sabres de bois et canons minuscules.

C'est que les goûts de l'enfance ont été de tous temps les mêmes. Depuis qu'il y a des garçons, on les a toujours vus turbulents. Aussi l'appareil de la guerre avec tout ce qu'il comporte de vacarme, d'agitation et de péripéties, devaient les séduire; et voilà donc une première classe de jouets empruntés aux exercices militaires, à moins que ce ne soit à l'équitation ou à la chasse.



Jouets d'enfants au XVIe siècle.
D'après une ancienne estampe.


Bien primitif est certes, à côté des jouets mécaniques si perfectionnés qu'on fabrique aujourd'hui, le cheval de bois emmanché à un bâton que chevauche un de ces enfants. Mais dans leur principe, les jouets ne changent guère. La bruyante crécelle faisait dès le XVIe siècle la joie des enfants et le désespoir des parents.



Un simple bâton, muni d'une tête de cheval, tel le rudimentaire "cheval de bois" dont se contente le petit cavalier du Moyen Age. Plus tard, au temps de la Renaissance, alors qu'on a la passion de donner à tout un caractère d'art, les enfants des grands seigneurs eurent des beaux chevaux de bois sculpté, caparaçonnés de velours, la selle et la bride brodée d'or. Rabelais, décrivant l'éducation de Gargantua, raconte que son héros entrait dans sa cinquième année quand on lui donna, "afin que toute sa vie il fut un bon chevaucheur, un beau grand cheval de bois, lequel il faisait penader (piaffer), sauter, voltiger et danser tout ensemble, aller le pas, le trot, le galop, les ambles".
Il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir mieux. On créa alors les chevaux à bascule, dont le balancement donne l'illusion du galop, et le Roi de Rome fut le premier à en posséder un. Quelques années plus tard, on fit mieux encore, on inventa le cheval mécanique que l'on faisait marcher à l'aide d'une manivelle traversant la tête.
Un cheval est toujours un cheval. Mais l'armement change sans cesse. L'enfant du XVIIIe siècle qui faisait cabrer, dans les salles du manoir paternel, un destrier ou un palefroi figuré par un maigre bâton, portait une petite armure et maniait une petite épée à deux mains. Puis, la poudre à canon ayant fait son apparition dans le monde et bouleversé l'art de la guerre, les lances des petits combattants firent place aux arquebuses. L'artillerie en miniature apparut, peu de temps après la véritable artillerie; les première pièces figuraient à la bataille de Crécy, en 1346, et en 1383 Charles VI, âgé de quinze ans, recevait pour étrennes un canon de bois.

Ménages et ménageries. 
Un héritier de la couronne qui trempe sa soupe.

La petite fille a déjà un instinct de tendresse maternelle, des goûts de femme d'intérieur et de maîtresse de maison: elle jouera à la poupée et au ménage.
Les ustensiles de cuisine des petites filles égyptiennes, grecques, romaines, étaient en terre cuite; on a retrouvé dans des sarcophages de mignonnes coupes d'argile et des amphores hautes comme le petit doigt, car les anciens avaient la pieuse coutume d'enfermer dans le tombeau des enfants, leurs jouets préférés. En argile encore les "ménages" du moyen âge composés de quelques assiettes et de quelques pots. Seuls les jeunes princes et princesses avaient des batteries de cuisine en métal. Pendant la Renaissance, on employa plus fréquemment le cuivre, le plomb ou l'étain. Louis XIII enfant possédait un petit ménage de plomb et le futur roi de France savait très bien s'en servir, comme nous l'apprend Héroard:

1607.- Il va à la chambre de la reine où il fait faire du feu et y dépose sa petite marmite dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire le potage et se met à faire son potage.

 1612.- Mlle de Vendôme et lui s'amuse à faire des confitures.

C'était à la Foire Saint-Germain  que se vendaient ces articles de plomb ou d'étain, ainsi que la vaisselle de poupée copiées sur les faïences de Rouen ou de Nevers. Représentons-nous, d'après une estampe de l'époque, une boutique de jouets. Casseroles, soupières, assiettes, le tout minuscule, s'entassent sur les gradins, à côté de grossières poupées de plâtre, au corps informe, à la tête où quelques touches de couleur rouge et noire simulent les cheveux, les yeux, la bouche. Sous l'auvent, à des crochets et à des cordes, se balancent les jouets qu'on peut acquérir pour quelques sols, des moulins à vent où les ailes sont remplacées par quatre coquilles de noix fixées au bout de bâtonnets, des toupies, des sifflets, des bilboquets, des flageolets, des sarbacanes.
La sarbacane était un tube creux de sureau dans lequel on soufflait de façon à projeter dans les rues au nez des passants des dragées ou, plus prosaïquement, des boulettes de pain ou des pois. A la Foire Saint-Germain, en 1605, on voit des gens, dit une chronique en vers, qui, 

La sarbacane en bouche, ores haut, ores bas,
Grêlent de ça de là de petites dragées.

 

 

La boutique d'un marchand de jouets au XVIIIe siècle.
D'après le modèle reconstitué par M. Henry d'Allemagne
avec des objets de sa collection.


C'est au XVIIIe siècle que les pantins automates furent perfectionnés par Vaucanson. Ainsi en voyons-nous plusieurs dans cette boutique bien achalandée, entre autres un chapelier en pourparlers avec un client, un courrier muni de sa longue canne. Les carrosses étaient aussi parmi les jouets les plus en faveur.



Dans la boutique de notre marchand de la Foire Saint-Germain, il y a toute une catégorie de jouets qui appellent l'attention par leur coloris cru: ce sont les "bergeries" et les "arches de Noé" de Nuremberg. Du plus loin qu'on se souvienne, Nuremberg fut la ville des jouets. A Nuremberg même, dans les environs et jusque dans la Forêt-Noire, de nombreux artisans sculptaient de petites figures naïves et rustiques en bois de sapin, représentant tous les animaux de la création. Pendant l'hiver, dans les chaumières, alors que les travaux d'abattage et de coupe étaient suspendus dans les forêts, des familles entières sculptaient au couteau lions, vaches et moutons et les coloriaient avec des substances bien inoffensives, telles que le bois de campêche ou la pelure d'oignon. Les figures d'animaux qui sortaient des mains de ces artisans étaient certes grossières et primitives; toutefois, dans leurs formes raides, il y avait une sorte d'art rude et inconscient.
Les animaux en carton moulé montés sur une boîte à soufflet qui, en s'abaissant, imite le cri de l'animal ne datent que du Premier Empire. plus tard, vers 1840, on vendit encore des vaches, des moutons et autres animaux recouverts de peau. ces jouets, aujourd'hui si répandus, excitèrent à l'époque une admiration générale.

Merveilles d'art et d'ingéniosité. 
Une fortune pour un joujou.

Les jouets de la Foire Saint-Germain étaient pour les enfants de la bourgeoisie et du peuple. Ceux des princes et des rois en possédaient qui étaient singulièrement plus riches et coûteux. Les "ménages" des princes et princesses étaient en argent; Louis XIV en eut même un en or. C'étaient d'exquises merveilles que les différentes pièces de ces ménages, et l'artiste dont ils étaient l'œuvre y avait mis tout son talent. Qu'on en juge plutôt par la description qu'en fait M. d'Allemagne d'un mignon et ravissant service de poupée de l'époque Louis XIII qui est parvenu jusqu'à nous, contenu dans son dressoir.
" Au centre, un minuscule plat en Nevers bleu portant en son milieu une corbeille de fleurs; à droite et à gauche, deux mignonnes assiettes en faïence de Strasbourg polychromée. Sur la tablette repose une tasse, un saladier et un petit bol à peine grand comme un dé à coudre. Dans l'intérieur du buffet, on voit, par la porte entr'ouverte, l'extrémité d'un plat ovale aux bords contournés; enfin, sur le socle, sont dressées deux assiettes ornées de fleurs et de feuillages; au milieu de la tablette du buffet est dressé un plat à barbe en ancienne porcelaine de la Compagnie des Indes."
On devine ce que devait coûter de tels jouets. En 1571, Claude de France, duchesse de Lorraine, commanda au célèbre orfèvre Pierre Hottmann "un petit ménage d'argent tout complet"; il revint à plus de 8 000 livres.
Louis XIV joue avec des petits personnages d'or dont la liste a été conservée: deux porteurs de chaise avec leur chaise, un vinaigrier avec sa brouette, un vendeur de noir à noircir, un chaudronnier, deux Maures couchés sur un lit de filigrane, l'un tenant une flûte à la bouche et l'autre une trompe. Ces bibelots eurent une tragique destinée: à la fin de son règne, à la veille de Malplaquet, quand l'étranger menaçaient l'intégrité du royaume, et qu'il fallait à tout prix lever des troupes, ils furent envoyés à la Monnaie et jetés dans le creuset avec nombre d'autres objets précieux.
Ce que les artistes en jouets créaient de plus charmants aux XVIIe et XVIIIe siècles, c'étaient les intérieurs de poupées. Dans un coffre, qui figurait une chambre, étaient disposés des meubles, diminutifs parfois des grands meubles de l'époque, et des personnages qui étaient des poupées de cire ou d'émail somptueusement vêtues. 


Les merveilles du jouet au XVIIIe siècle.
Une chambre de poupée dans le style Directoire.


Au nombre des plus ravissantes créations de l'industrie du jouet au XVIIIe siècle étaient les chambres de poupées. Ces intérieurs en miniature décorés dans le style de l'époque étaient parfois, comme celui que représente notre gravure, de véritables chefs-d'œuvre, qui pouvaient coûter jusqu'à 6 000 francs.



Il en coûta au cardinal de la Valette 2 000 écus pour une chambre garnie de six poupées de cire dont il fit cadeau à Mlle de Bourbon, qui devint plus tard duchesse de Longueville. En 1675, Mme de Thianges donna au jeune duc du Maine, une chambre toute dorée grande comme une table. Au dessus de la porte, il y avait en grosses lettres: "Chambre du sublime". Au dedans, un lit et un balustre avec un grand fauteuil dans lequel était assis M. le duc du Maine, fait en cire fort ressemblant. Auprès de lui, M. le duc de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner. Autour du fauteuil M. de Marsillac et Bossuet. A l'autre bout de l'alcôve, Mme de Thianges et Mme de Lafayette lisaient encore des vers. Boileau, ayant auprès de lui La Fontaine et Racine, empêchait d'entrer de mauvais poètes.
Au XVIIIe siècle, en 1745, Roux le fils, le célèbre marchand de jouet de la rue du Petit-Lyon, annonçait dans le Mercure de France "des petits cabinets de carton à la façon des cabinets de la Chine renfermant des personnages d'émail; plus, de petits corps de logis de même matière avec des appartements fort jolis où se passent des histoires véritables". Les moins chers valaient de 500 à 800 francs; certains dépassaient les 8 000 francs. Il est vrai que les meubles, canapés, guéridons, fauteuils, etc..., d'une exquise petitesse, étaient d'or ciselé! Ce prix, déjà énorme, pouvait encore être dépassé. En 1722, la duchesse d'Orléans fit présent à l'infante d'Espagne d'une poupée assise devant sa toilette; le tout valait 22 0000 livres!
Les jouets mécaniques atteignaient des prix aussi fabuleux. Certains étaient bien curieux pour l'époque. Louis XIII enfant eut en sa possession un petit carrosse "marchant avec ressort", une petite galère "qui marchait par ressorts, et dont les hommes ramaient par les mêmes moyens". Ces objets curieux, fabriqués à prix d'or, venaient de Nuremberg qui fabriqua "des canons à ressort et les fantassins et cavaliers qui marchaient et tiraient, également à ressorts". Commandés pour le Dauphin, fils de Louis XIV, ces canons et soldats revinrent à la jolie somme de 28963 livres.
Au XVIIIe siècle, grâce à Vaucanson et à d'autres savants, les jouets mécaniques atteignirent la perfection; c'était: une dame à paniers jouant d'un petit clavecin, secouant la tête et remuant les doigts; un gentilhomme prisant et secouant le tabac tombé sur son jabot de dentelle, etc. Un carrosse mécanique, tout doré, avec les chevaux de bois sculpté, et magnifiquement harnachés, le cocher en cire ainsi que les laquais, un gentilhomme et une dame à l'intérieur, coûta 15 000 livres.


Jouets mécaniques du Premier Empire.

Deux joueurs de volant, un polichinelle, un menuisier, un charron , un rémouleur à l'ouvrage, enfin un meunier et son âne, tels étaient les sujets des jouets mécaniques en vente sous le premier Empire. Malgré les perfectionnements réalisés depuis lors, quelle ingéniosité attestaient déjà ces curieux spécimens de l'industrie populaire!



Aujourd'hui, grâce aux applications de la science, les fabricants de jouet ont pu créer des merveilles nouvelles, tel le "minstrel", nègre qui chante d'une voix nasillarde en s'accompagnant sur la mandoline, tel encore le cuirassé grand comme une barque, qui marche à l'électricité, et le train de luxe, avec "accident". Mais ils n'ont fait que perfectionner ce que leur avait légué le passé.
Les enfants doivent-ils se réjouir de ce progrès? S'amuseront-ils mieux parce qu'ils auront des jouets encore plus compliqués, encore plus merveilleux? On peut en douter.


Une chasse à courre.
Jouet en bois sculpté de l'époque de la Restauration.


C'est seulement au début du XIXe siècle que les artisans français commencèrent à faire concurrence aux rustiques fabricants de Nuremberg. Aux arches de Noé et aux bergeries violemment coloriées vinrent s'ajouter d'autres jouets en bois sculpté d'un art moins fruste et moins naïf.



"L'enfant, dit M. R. de la Sizeranne, dans son beau livre sur Ruskin*, est un poète en ce qu'il se contente de peu pour imaginer beaucoup: un tas de sable est une montagne; une douzaine de brindilles sont une forêt; une cupule de gland, un navire. Aussi se fait-il des jouets de choses où nous ne voyons aucun élément de plaisir. Ceux que nous inventons pour lui et où nous déployons toutes les ressources de notre imagination ne lui plaisent jamais tant que ceux qu'il crée lui-même avec rien."

Lectures pour tous, décembre 1903.


*Nota de Célestin Mira:

* Histoire des jouets par Henry d'Allemagne:



* Ruskin ou la Religion de la Beauté.