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lundi 18 septembre 2023

Musiciens errants et chanteurs de plein air.


Errer sur les routes du monde, une chanson aux lèvres, garder à travers les pays et les âges son type national et ses lointaines traditions: cette étrange destinée, bien faite pour exercer sur les imaginations un mystérieux attrait, est celle du Bohémien. Certes, parmi ceux à qui nous donnons cette vague appellation, beaucoup n'y ont aucune espèce de droit et n'ont de commun avec les véritables Tziganes que le goût pour une vie paresseuse et vagabonde. Mais, d'où qu'ils viennent, les musiciens ambulants sont assurés d'attirer la foule qui, sous toutes les latitudes et à tous les degrés de civilisation, a un obscur besoin de rythme et de mélodie.



Un groupe de joueurs de guitare, à Valence, d'après le tableau de Benliure.

C'est en Espagne que les musiciens errants ont conservé la plus pittoresque allure. Ils vont, par groupes de trois ou quatre, chanter, en s'accompagnant de la guitare, leur airs les plus entraînants dans la cour des auberges ou sous les fenêtres des maisons particulières.



Les Bohémiens!...  voilà les Bohémiens!
C'était, il y a une centaine d'années, un véritable cri d'alarme quand on signalait autour du village l'approche d'une bande de ces mystérieux vagabonds qui envahissent, par tribus entières, les bourgs et les environs des petites villes. Les Bohémiens, alors, n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui, un petit cortège qui défile bruyamment, violon en tête, harpe, flûte, tambourins et castagnettes faisant rage, devant une misérable roulotte; ils pénétraient dans nos provinces méridionales par troupes de plusieurs centaines, installaient de véritables camps où l'on ne se risquait guère, et d'où partaient des maraudeurs nocturnes pour explorer fructueusement les basse-cours avoisinantes.
Grâce à ces souvenirs déjà lointains et aussi à certaines allures mystérieuses, une réputation louche s'attache aujourd'hui encore aux pauvres chanteurs et racleurs de violon qui se risquent timidement dans nos villages. A leur passage, les fenêtres s'ouvrent, les curieux se pressent devant les portes. On s'amuse du teint bronzé des musiciens, des loques éclatantes qui les habillent, des airs vifs et gais qu'ils jouent et qui donnent aux jeunes gens l'envie de danser. Ces bizarres voyageurs parlent une langue qu'on ne comprend pas; d'ailleurs, ils passent souvent pour être un peu sorciers. Cette vieille femme, enveloppée d'une mante rouge et jaune, qui regarde si drôlement les gens, ne sait-elle pas des paroles pour jeter le mauvais sort? Et puis tous ces vagabonds sont quelquefois des voleurs de poules; c'est pourquoi les hommes du village vérifient les clôtures pendant que les mères rappellent leurs enfants.
Cependant les Bohémiens se sont arrêtés sous les arbres de la place et ont commencé à jouer une entraînante musique de danse; une svelte fille, drapée dans un manteau bigarré, tourne et saute en agitant un sabre. Attirés par ce spectacle extraordinaire, des enfants s'attroupent; peu à peu on les suit; bientôt tout le village est sur la place; un garçon se décide, invite une fille, commence la danse. Jusqu'au soir le bal se poursuit aux accords de la fringante musique. Le lendemain matin on revient les voir, demander un air encore; mais toute la bande a disparu, au lever du soleil, sans tambourin ni flûte.
Où vont-ils les éternels vagabonds? et d'où viennent-ils?


Troupe de musiciens ambulants dans une auberge de Hollande au XVIè siècle,
d'après une estampe du temps.

A la fois musiciens ambulants et bateleurs, les Bohémiens voyageaient de pays en pays. Cette curieuse estampe nous montre une saltimbanque exécutant la "danse des œufs", tandis qu'un petit cochon, juché sur un tonneau, fait montre de ses talents.



La vraie patrie des Bohémiens. Les Tziganes en exil.

Ils viennent de bien loin, les pauvres "Bohémiens" pour qui la Bohème ne fut jamais qu'une patrie provisoire. C'est de l'Inde qu'ils sont originaires, les "Tziganes" y formaient une tribu des castes inférieures qui, chassée par les invasions de Tamerlan, s'installa au XIVe siècle en Moldavie et en Valachie. Mais tous, ou presque tous, devinrent nomades pour échapper à l'esclavage auquel on les réduisait dans cette première patrie d'adoption.
Misérables, demi-prisonniers, ils cherchèrent à fuir en masse le pays du Danube, à se créer une vie indépendante au hasard du vagabondage. Ils commencèrent leurs pérégrinations au moment où les peuples d'Europe se fixèrent définitivement.
L'Europe entière apprit à connaître les caravanes pittoresques des Tziganes qui promenaient leur misère du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest. Nous ne doutons guère, en rencontrant les quatre ou cinq violoneux et batteurs de tambourins de la troupe voisine, que près de huit cent mille vagabonds semblables, au même visage basané, aux loques pareilles, sont dispersés sur les grands chemins d'Europe. Dans chacune de leurs nouvelles patries de hasard ils ont reçu un surnom: désignées en France du nom de Bohémiens, les Tziganes s'appellent en Angleterre les Gypsies, en Italie les Zingarelli, en Scandinavie les Tartares, en Espagne les Gitanos.
Les Gitanos forment aujourd'hui le plus grand nombre de ces exilés: ils sont près de cinquante mille campés aux portes des villes sous l'autorité de chefs locaux, reconnaissant tous l'autorité d'un "roi", dont la hutte peu somptueuse est aux environ de Saragosse. Théophile Gautier nous a laissé cette descriptions du camp des Gitanos à Grenade:
"... Sous les racines des grandes plantes grasses qui semblent leur servir de chevaux de frise, sont creusées dans le roc vif les habitations des Bohémiens. L'entrée des cavernes est blanchie à la chaux; une corde tendue, sur laquelle glisse un morceau de tapisserie éraillée tient lieu de porte. C'est là-dedans que grouille et pullule la sauvage famille; les enfants plus jaunes de peau que des cigares de la Havane, jouent tous sur le seuil et se roulent dans la poussière en poussant des cris aigus et gutturaux..."
Ainsi est-ce parmi ces Gitanos errant à travers l'Espagne qu'on peut le mieux observer les mœurs pittoresques des Tziganes. Ils sont surtout pinceurs de guitare, vont, par groupes de trois ou quatre, chercher leur vie autour des "posadas" ou auberge les plus pauvres comme auprès des hôtels des villes. Le goût général des peuples les sert ici: l'Espagnol, volontiers guitariste lui aussi, apprécie la virtuosité de ces loqueteux, qu'il méprise pour leur gueuserie, mais dont il subit l'originalité musicale. Ces Gitanos que nous voyons à Valence, à la porte d'une posada, sont les initiateurs, volontaires ou non, de toutes les "estudiantinas" et les vrais créateurs de ces rythmes entraînants que nous sommes parfois allés reprendre en Espagne: les étudiants de Salamanque aussi bien que les personnages de l'opéra-comique de "Carmen" ne font que répéter les vieux refrains des Tziganes.


Les curiosités de la foire. - "Le borgne vigoureux"
d'après une estampe satirique du XVIIè siècle.

Comme le philosophe Bias, ce racleur de violon aurait pu dire qu'il portant toute sa fortune avec lui. En représentant ce type populaire, l'artiste montre un des vices favoris des vagabonds de tous les temps, l'ivrognerie.



La première entrée des Tziganes à Paris.

C'est avec une certaine solennité que les Bohémiens Tziganes parurent pour la première fois à Paris; mais on les accueillit sans grand enthousiasme, s'il faut en croire le minutieux récit d'un chroniqueur de l'an 1427.
" Le dimanche d'après la mi-août vinrent à Paris douze hommes, tous à cheval, lesquels se disaient très bons chrétiens et étaient de la Basse-Egypte; ils avaient été cinq ans par le monde depuis Rome, avant de venir à Paris. Le jour de la décollation de saint Jean vint le commun de leur troupe, qu'on ne laissa pas entrer dans Paris, mais qu'on logea à la chapelle Saint-Denis; ils n'étaient plus que cent ou six-vingt sur les mille ou douze cents partis de leur pays et morts en chemin... Presque tous avaient les deux oreilles percées, à chaque oreille un ou deux anneaux d'argent. Les hommes étaient très noirs, les cheveux crespés; les femmes les plus laides qu'on pût voir et les plus noires, avec les cheveux comme la queue d'un cheval... C'étaient les plus pauvres créatures qu'on ait vues venir en France, et, c'étaient pourtant des sorcières qui regardaient les mains des gens, et des chanteurs qui savaient des chansons de leur pays; parlant aux créatures par art magique et par l'entremise de l'ennemi d'enfer, ils faisaient vider les bourses des gens et les mettaient en leur bourse..."
Des troupes aussi nombreuses ne se virent que rarement à Paris; mais il y eut toujours une place pour les Bohémiens sur le Pont-Neuf ou à la foire Saint-Laurent.


Chanteurs Egyptiens, d'après le tableau de Bida.

Il n'est pas de contrée qui n'ait ses musiciens errants. Une sorte de lyre, un tambourin, tels sont les instruments dont s'accompagnent les chanteurs qui promènent par toute l'Egypte la mélancolie de leurs refrains plaintifs et doux.



La vocation des vagabonds: Musique et liberté.

Gitanos, Bohémiens ou Gypsies, les Tziganes conservent à travers les siècles et les races leur teint noirâtre, leur petite taille, leurs yeux brillants et vifs sous une chevelure d'ébène; ils ne se mêlent à aucun peuple et subissent avec indifférence les mœurs de leur patrie provisoire. Souffrent-ils de leur éternel exil? On peut en douter. Un proverbe tzigane paraît résumer leur histoire avec une philosophie résignée: " Au temps très vieux, les Tziganes avaient une ville avec une église: mais l'église et la ville étaient en lard: alors les chiens ont tout mangé..." Ils sont d'ailleurs aujourd'hui relativement heureux. Longtemps on les traita en ennemis: au siècle dernier encore, on chassait et on tirait comme du gibier les Tziganes d'Allemagne; un dicton du pays basque disait que le meurtre d'un Bohémien valait celui d'un loup. Aujourd'hui du moins leur vie et leur indépendance sont respectées. Les mieux doués d'entre eux ont leur place aux orchestres de Vienne et de Budapest: les Tziganes que nous voyons, vêtus de confortables dolmans rouges à brandebourgs, jouer devant le public élégant et récolter des pièces d'or viennent du même campement que les pauvres Bohémiens en roulotte, et souvent, ils y retournent.
La vrai religion, la seule passion des Tziganes est, avec le besoin farouche de liberté, l'amour ardent du rythme et de la mélodie: ils sont musiciens d'instinct, jouent pour leur plaisir plus que pour le nôtre, promènent à travers le monde entier les mêmes thèmes originaux, confusément hérités de leurs ancêtres et qu'ils savent spontanément développer à l'infini. Toute la musique hongroise est sortie des airs jamais écrits ni notés que les Tziganes reprennent sous leurs archets.
Chopin, comme tant d'autres illustres compositeurs, a souvent emprunté des motifs à leur patrimoine mélodique. Ignorants, insoucieux des règles, ils sont dominés par un mystérieux et sûr instinct musical; ils naissent artistes comme ils naissent vagabonds.
Et ces éternels exilés, ces miséreux sans repos, sont heureux dès qu'ils suivent, libres, leur caprice d'art errant.
Le poète allemand Lenau nous décrit ainsi la "chanson du Tzigane":
" En traversant la steppe, j'ai rencontré trois Tziganes couchés sous un saule. L'un d'eux, le violon à la main, jouait, à la lueur des étoiles, une mélodie pleine de feu. L'autre fumait sa pipe, et, aussi tranquille que si rien ne lui eût manqué sur terre, regardant la fumée se dissiper mollement dans les airs. Le troisième dormait nonchalamment; son tambourin était suspendu à une branche, le vent se jouait à travers l'instrument et un rêve ineffable charmait son âme. Cependant leurs vêtements n'étaient que haillons mal assortis; mais, dans l'ivresse de leur indépendance et de leur mélodie, ils narguaient les injustices du sort."


Concert improvisé à la porte d'une auberge, en Espagne,
d'après le tableau de Leleux.

C'est dans les pays du Midi, en doux climat, que l'on rencontre le plus de musiciens ambulants. Se contentant de peu, ils vont, séduits par une vie paresseuse et nomade.



Les concurrents des Tziganes. Bohémiens d'occasion.

Les Tziganes ont de nombreux concurrents. La séduction d'une vie paresseuse et nomade a lancé sur les grandes routes une foule de Bohémiens d'occasion. D'Allemagne, d'Italie surtout, partent des bandes de trois ou quatre racleurs de violon et pinceurs de guitare qui attendent le public au tournant des plus lointains chemins. Il n'est pas un coin pittoresque du monde qui n'abrite un orchestre provisoire. En Suisse, les chanteurs de tyroliennes gardent chaque glacier. Le Vésuve est, du haut en bas, peuplé de troupes napolitaines. A Venise, dans l'ombre des plus mystérieux canaux, une gondole promène des sérénades. Sous les fraîches arcades des patios espagnols les violonistes d'Allemagne luttent de sonorité avec les Gitanos. A Port-Saïd, dès qu'un paquebot apparaît sur la rade, des barques font force de rames: elle portent trois ou quatre musiciens et chanteurs; suivant la nationalité du pavillon, l'orchestre flottant entonne un air différent; souvent le bateau ralentit à peine sa marche à l'entrée du canal; mais la barque chantante est cramponnée à ses flancs, le chef retourne un immense parapluie pour recevoir les piécettes qui tombent; et, si l'une s'enfonce dans la mer, un négrillon plongeur la rattrape entre deux eaux.


La chanson du Tzigane.
Tableau de M. de Joncières.

Artistes improvisés, les Tziganes sont presque tous d'excellents musiciens. auprès des fontaines, dans les fêtes du village, ils redisent les chants populaires de leur pays ou composent eux-mêmes, sur des motifs anciens, de nouvelles et entraînantes mélodies.





Bohémiens des grandes villes.

Comme les grands chemins, les rues de nos villes ont leurs Tziganes. Dès qu'une rue barrée permet un rassemblement, les camelots parisiens y installent une petite foire où la musique est indispensable. D'abord c'est le groupe des chanteurs, avec un violon qui mène le chœur, une harpe une flûte, une guitare; le chef ayant sous le bras un paquet de chansons à deux sous, bat la mesure, annonce les couplets, insiste au refrain. Bientôt quelques audacieux fredonnent avec lui. Quand il sent son public entraîné, l'homme aux brochures commande: "Allons! tout le monde ensemble!" Et une vente fructueuse suit le chœur improvisé. Certaines chansons en vogue, celles surtout d'actualité politique, se vendent parfois en nombre surprenant: un chanteur adroit peut en distribuer jusqu'à cinq ou six cents dans sa journée.
A côté du vendeur de chansons voici, plus modeste, l'orgue de barbarie qui accompagne le boniment de l'hercule et de l'acrobate. L'orgue est l'instrument favori des pauvres Bohémiens d'occasion; il demande peu de goût musical, et exige seulement des bras vigoureux. C'est aussi le moins productif; trois à quatre francs par jour, à grand'peine, sont ramassés par les meilleurs tourneurs de manivelle qui louent leur instrument dix à vingt sous, ou sont propriétaires de la caisse dont ils louent ou font changer les cylindres: car il faut ici suivre la mode: les sous ne viennent qu'aux airs d'actualité.


Dans une rue de Londres. -L'orgue de barbarie, orchestre du pauvre,
d'après un dessin de Gustave Doré.

Pour peu que le mendiant, qui tourne machinalement sa manivelle dans quelque ruelle misérable attaque un air de danse, vite les badauds s'arrêtent et les enfants organisent une ronde ou un bal improvisé.



Le plus bruyant et le plus complet des musiciens errant est évidemment cet "homme-orchestre" qui promène par les campagnes son appareil compliqué et assourdissant: sur la tête un chapeau chinois dont les sonnailles tintent au moindre hochement, sur le dos une grosse caisse dont un coude, garni d'un tampon de bois, fait résonner la peau, des cymbales entre les genoux, un triangle suspendu au poignet, aux lèvres une flûte, un archet au poing, l'homme-orchestre se démène en cadence pour justifier son titre. Il fait au moins autant de bruit que cinq ou six de ses confrères.
Pour les plus infirmes, l'accordéon, le flageolet dont certains jouent en s'aidant seulement des narines, la flûte de Pan qu'il suffit de promener sous la bouche réussissent à éviter une mendicité brutale. Dans les sombres cours de nos maisons parisiennes, la plainte du pauvre n'est guère entendue: un air triste ou gai ouvre les fenêtres et fait tomber les sous.
D'ailleurs ceux qui veulent être chanteurs ou musiciens ambulant sont soumis à certaines formalités: ils doivent être porteurs d'une médaille*, d'un carnet justifiant leur identité et les autorisant à "travailler" sur la voie publique: à Paris, ils sont tolérés en nombre assez restreint, sauf pendant les fêtes du 1er janvier ou du 14 juillet où toute licence est accordée. Dans la bohème du pavé, les chanteurs à médaille sont presque des fonctionnaires.

Les petits musiciens martyrs.

Sous les portes cochères, tout petits et tristes, des enfants au teint sombre jouent des airs gais et demandent l'aumône: ceux-là ne sont pas des Tziganes errant à leur fantaisie: ils sont de véritables esclaves, vendus par leurs parents à bout de ressources à des maîtres peu scrupuleux.
Tous les ans, des entrepreneurs de mendicité, les "padroni", font dans les misérables villages de Lombardie, une tournée pour acheter les enfants de douze à quinze ans; ils les amènent, à pied parfois, à Paris, leur apprennent à racler grossièrement un violon et les contraignent à mendier à leur profit, en taxant chaque journée. Ces petits "pifferari" sont l'objet d'une indigne et cruelle exploitation. Hector Malot, dans son livre Sans Famille, a raconté l'histoire de musiciens errants empruntée à des documents authentiques, et a donné une description navrante de ces ateliers de mendicités.
"C'est dans un grenier de la rue de Lourcine, autour d'un poêle où bout une marmite fermée au cadenas pour que les enfants n'y puisse puiser pour essayer de calmer leur faim. Les petits musiciens rentrent, déposent harpes, violons et flûtes. Garofoli le "padrone" les fait ranger devant lui:
"Maintenant, à nos comptes, mes petits anges" dit-il; et, à un signe, un enfant s'approche.
"- Tu me dois un sou d'hier, tu m'as promis de me le rendre aujourd'hui: combien m'apportes-tu?"
L'enfant hésita longtemps avant de répondre; il était pourpre.
" - Il me manque un sou.
" - Ah! il te manque un sou, et tu me dis ça tranquillement.
" - Ce n'est pas le sou d'hier, c'est un sou pour aujourd'hui.
" - Alors, c'est deux sous? Tu sais que je n'ai jamais vu ton pareil.
" - Ce n'est pas ma faute.
" - Pas de niaiseries, tu connais la règle: défais ta veste, deux coups pour hier, deux coups pour aujourd'hui, et en plus pas de pomme de terre pour ton audace. Riccardo, prends les lanières..."
Et Riccardo saisit son fouet à manche court, se terminant par deux lanières en cuir avec de gros nœuds.
Ce dialogue est tiré d'un roman. Mais hélas! ce roman est emprunté de tout près à une monstrueuse réalité, honte de nos sociétés policées.


Un groupe de petits "pifferari", musiciens ambulants venus d'Italie.

Avec leurs vêtements clairs, ils vont sous la pluie, débitant d'un air misérable des chansons gaies. Qui de nous en les voyant ne s'est attendri à l'idée des mauvais traitements qu'ils supporteront si, rentrant le soir chez les patrons qui les exploitent, ils ne ramènent pas assez d'argent!


Le musicien ambulant, autour de qui on a coutume de voir s'attrouper la foule, peut errer ou stationner partout sans qu'on le remarque. Ainsi, de tout temps, des espions se sont-ils déguisés en Tziganes. De nos jours, de nombreux espions ont été, aux diverses frontières, arrêtés alors qu'ils donnaient paisiblement une sérénade autour des forts. A Paris, le déguisement en joueur d'orgue est familier aux agents de la Sûreté: il permet de s'installer toute une journée sous la porte à surveiller, et n'exige pas de connaissances musicales.

Musiciens de plein air, ménétriers et joueurs de biniou.

Comme la ville, le village a ses musiciens: partout on retrouve sous des aspects divers le meneur de cortèges et de danses qui égaye de ses airs traditionnels mariages ou fêtes.
En France, il est surtout le "ménétrier", descendant du barde et du ménestrel, qui, grimpé sur un tonneau fleuri, règle les quadrilles, ou qui précède les noces à travers la campagne.
Violoneux en Normandie et en Touraine*, le ménétrier devient en Bretagne joueur de biniou*, promène sa chanson grêle sur les côtes et dans les chemins bordés de genêts. En Auvergne, il est joueur de vielle*; en Savoie, dans le Berry, souffleur de cornemuse*. En Provence, c'est le tambourinaire* qui, battant sa caisse et modulant sur son galoubet*, conduit la farandole chantante. Au pays basque, voisin et concurrent du Gitano, le ménétrier est sonneur de trompe, il excelle au maniement du tambourin et des castagnettes. En Gascogne un flûtiau au son aigu et clair, en Champagne une musette* plaintive, sont les instruments traditionnels du ménétrier.
Mais qu'il souffle dans une peau de bouc, batte son parchemin ou joue d'un instrument à cordes, le ménétrier, comme le Tzigane, improvise toujours: il ne sait pas lire la musique et se contente de varier selon son inspiration les thèmes transmis par les anciens du village.
Ainsi le ménétrier tambourinaire, ou le maître sonneur de cornemuse, est-il, dans le village, un personnage d'importance; on l'admire, on l'envie, et, comme des Bohémiens, on en a parfois peur. Ces frustes artistes ont entre eux des jalousies terribles. Dans son roman Maîtres Sonneurs*, George Sand a parlé de ces musiciens de campagne. Et voici le conseil qu'un ancien y donne à un nouveau-venu: "N'essaye point de faire le ménétrier, car il arrivera ceci ou cela: ou tu ne pourras jamais faire dire à ta musette ce que l'eau et le vent te racontent dans l'oreille; ou bien, si tu deviens musiqueux, les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise...". De fait, le pauvre sonneur fut trouvé un matin tout raide mort dans le fossé, sa musette brisée à côté de lui; les gens du village n'en furent guère étonnés car "ils croient fermement qu'on ne peut devenir musicien sans vendre son âme à l'enfer, et qu'un jour ou l'autre, Satan arrache la musette des mains du sonneur et la lui brise sur le dos, ce qui l'égare, le rend fou et le pousse à se détruire". Meneur de danses, à l'occasion un peu sorcier, le sonneur, aux jours de bataille, est encore au premier rang; dans les guerres de Vendée, des villages s'ébranlèrent au son des binious, qui répondaient aux tambours des soldats de la République.


Dans une auberge de matelots: un petit pifferaro et don "padrone".
Tableau de Haquette.


Le musicien de plein air a son rôle dans la vie locale de tous les peuples, plus encore que le ménétrier des provinces françaises, le joueur de harpe en Irlande, le sonneur de bag-pipe en Ecosse, est le représentant de la tradition; et sa musique évoque le passé le passé national. Les régiments écossais défilent aujourd'hui encore derrière leur bag-pipe, comme au temps des guerres entre les clans.

Ménétriers exotiques. Bohémiens du désert et de la forêt.

Il n'est pas de contrée lointaine et sauvage, de peuple primitif, qui n'ait ses musiciens ambulants et ses chanteurs en plein air: un inconscient besoin de rythme et de mélodie est commun à toutes les races et à toutes les civilisations. Dès que les hommes sont groupés en tribu, pour la guerre ou la vie paisible, l'un d'entre eux improvise une musique, invente des instruments. On ne connait pas de groupements humains privés de chanteurs ou de musiciens.
Les nègres sont, sous toutes les latitudes, de passionnés gratteurs de guitare: les joueurs de banjo d'Amérique sont les noirs Tziganes d'outre-mer, ils sont populaires en Angleterre et dans toute l'Amérique sous le nom de minstrels*


Musiciens exotiques: Un "Minstrel".

 Ce sont de très médiocres artistes que ces "minstrels" ou joueur de "banjo", célèbres en Angleterre par leurs excentricités et leur costume grotesque.

 
Mais le nègre n'est pas seulement musicien ambulant par profession pour amuser les blancs et récolter leur argent. Au fond du Soudan, chaque village a ses chanteurs et ses racleurs de corde: les instruments varient du Dahomey au Sénégal; mais on retrouve presque partout une sorte de guitare à une ou plusieurs cordes avec son archet, ainsi que des tambours et des flûtes. Il n'est pas une cérémonie, fût-elle un repas d'anthropophages, qui n'ait un accompagnement musical.
Dans la région du centre africain, des sorciers nègres, appelés griots, vont de royaume en royaume:  ils chantent et dansent en se livrant à des incantations magiques: ce sont eux qui désignent les captifs qu'on doit offrir en sacrifice.
En Malaisie, à Taïti, sur chaque récif de corail, des orchestres véritables accompagnant des chœurs harmonieux saluent la venue de l'étranger. Les femmes taïtiennes sont toutes improvisatrices: sur deux ou trois airs traditionnels, qu'elles modulent avec souplesse, elles chantent toutes leurs sentiments; pendant des nuits entières des sérénades se répondent, accompagnées par les hommes qui battent des mains avec mesure; des troupes de chanteurs vont attendre et escorter le navire de guerre français, et, à Papeete, le 14 juillet, des concours réunissent tous les ans les meilleurs chœurs de l'île.
Aux pays jaunes partout errent des musiciens ambulants: les routes de Chine en sont peuplées, les rues de Pékin en sont encombrées; une cithare droite, une sorte de lyre et une flûte aigüe orchestrent les maigres thèmes des improvisateurs.
A Ceylan et dans l'Inde les charmeurs de cobras ne quittent pas leur petite flûte, et les enterrements et les mariages sont escortés de cuivres bruyants.
Ainsi partout et toujours, grossiers improvisateurs, ou compositeurs adroits, les musiciens ambulants attirent la foule et exercent sur elle une séduction où l'attrait du mystère s'ajoute à celui de la musique; ils savent ce que les autres ont oubliés; sous leurs doigts et sur leurs lèvres revit le passé inconnu. Leur chant évoque en nous des souvenirs obscurs et des émotions indéfinissables:

Il suffit d'un enfant qui chante et qui mendie,
D'un violon criard ou d'un orgue aux abois,
Pour nous remémorer la vieille mélodie
Escortée aussitôt des choses d'autrefois.



Les camelots parisiens: "En chœur pour le refrain!"

Une guitare, un violon, forment l'orchestre. Devants les chanteurs se tient le vendeur, son paquet de chansons à la main. Dès les premières mesures un rassemblement se forme, puis tout le monde attaque en chœur le refrain.



Lectures pour tous, 1900.

* Nota de Célestin Mira:

* Orgue de Barbarie:




* Médaille de musicien ambulant:


Médaille à bélière servant de laisser-passer au nom de Charles Bruge (1793).


* Le violoneux:


Histoire de M. Cryptogame, 1845

* Joueur de biniou bretons:



* Joueur de vielle en Auvergne:



* Joueur de cornemuse dans le Berry:



* Groupe de tambourinaires en Provence:



* Galoubet provençal:




*Joueur de musette:



* Les Maîtres Sonneurs, de George Sand:



* Minstrels:



dimanche 23 octobre 2022

Droit au travail et droit de grève.


Trouver  un terrain d'entente entre l'ouvrier et le patron est, dans l'état actuel des choses, une nécessité qui devient chaque jour plus urgente, à mesure que la fréquence des grèves accuse davantage le profond malaise dont souffre le monde du travail. Bien loin de contester à l'ouvrier le droit de cesser le travail lorsque les conditions qui lui sont faites ne lui semblent pas suffisamment rémunératrices, il faut tâcher d'arriver à une application loyale du principe de la grève, respectant toute atteinte et toute violation ce droit de travailler pour gagner sa vie qui est à la fois un droit primordial de l'individu et une condition essentielle de la liberté et de la dignité humaine.




Les Las. Le retour des ouvriers après la journée de travail.
Tableau d'Adler.

Certes, la tâche journalière est rude, et les travailleurs, quand ils sortent
le soir de l'usine, sont très las. Mais si la lutte pour la vie est pénible, ils en aggravent la rigueur en cessant le travail sans motif suffisant et sur un
mot d'ordre donné par des personnages étrangers à la profession.


De tous les problèmes qui s'imposent à l'attention publique, ceux qui touchent à l'organisation du travail sont aujourd'hui les plus graves et les plus inquiétants. Le malaise dont souffre l'industrie va chaque jour s'accentuant et se traduit par la fréquence des grèves qui se sont, en ces derniers temps, multipliées et étendues dans des proportions formidables. Elles ne s'assoupissent sur un point que pour renaître sur un autre, à Paris, à Calais, à Chalons, à Montceau, à Marseille.
Les chiffres sont ici d'une singulière éloquence. En 1890, on avait eu dans l'année 313 grèves. En 1899, on en relève 740, ayant interrompu le travail dans 4200 établissements et réduit à l'inaction 176 826 personnes. Pour 1900, les neufs premiers mois, à eux seuls, ont vu éclater 625 grèves entraînant le chômage pour 160 000 personnes.
Ce qui accélère les progrès du mal, c'est qu'on s'applique à l'envi à embrouiller la question. On la trouble et on la défigure en y introduisant des éléments étrangers, en y mêlant la passion. Aussi y a-t-il urgence à fixer du moins quelques idées directrices et à s'entendre sur les principes.

Le droit au travail est le premier des droits de l'homme.

Il y a d'abord une notion qui doit dominer toute la discussion, un principe qui prime tous les autres, c'est que l'homme a droit au travail, que rien ne saurait prévaloir contre l'exercice de ce droit, que toute atteinte qui y est portée est criminelle.
Parmi les droits de l'homme, celui-là est sans conteste le premier. Inhérent à la condition même de l'humanité, il ne résulte d'aucune loi écrite, d'aucune convention sociale: il découle de la nature. De même que l'homme primitif n'a subsisté qu'en arrachant à la terre sa nourriture, de même l'homme d'aujourd'hui doit pouvoir, par son labeur, gagner sa vie et celle des siens. A ce droit se rattachent tous les autres, et ils n'en sont que les conséquences. C'est pour avoir fait de mon activité un usage viril que je suis vraiment un homme. C'est parce que je gagne mon pain en travaillant que je suis libre. C'est parce que je nourris ma famille que je suis le chef de cette famille.
Le droit au travail est un droit de l'individu: il ne peut lui être enlevé par personne et au nom d'aucun raisonnement. C'est ici le domaine sacré au seuil duquel expire le pouvoir d'autrui. Dans quelques conditions que ce soit et quand dix mille hommes refuseraient pour eux-mêmes le travail, si un seul homme veut travailler, il en a le droit. Et la société est obligée de lui garantir le libre exercice de ce droit.

Le droit de grève et son fonctionnement normal.

Le droit au travail est-il en contradiction avec le droit de grève? nullement.
A cette question: "L'ouvrier a-t-il le droit de se mettre en grève?" nous répondons sans hésitation: "Oui". Il lui est pareillement permis de s'entendre avec ses camarades pour demander, par exemple,  une diminution de travail ou une augmentation de salaire. Cela se pratiquait même avant la Révolution, sous le régime des corporations si étroitement réglementées. A Paris, lorsque les ouvriers du bâtiment n'étaient pas contents des conditions de travail, ils se rendaient au bord de la Seine, sur la grève, car les quais actuels n'existaient pas encore. Telle est même l'origine du mot "grève".
Toutefois les grèves étaient alors rares. D'abord, la grande industrie n'existait pas. Le patron était pour l'ouvrier une sorte de camarade. On couchait sous son toit; on mangeait à sa table. Avait-on une réclamation à faire? l'entente était facile. Avec les conditions nouvelles du travail et le développement de la grande industrie est apparu le droit de grève. Il a été reconnu par la législation. Une loi de 1864 autorise les grèves, mais en ayant soin de punir les atteintes portées à la liberté du travail.
Non seulement, le principe de la grève est juste, mais, en fait, bien des grèves sont irréprochables, et se déroulent sans occasionner ni injustices ni malheurs. On pourrait citer des exemples presque quotidiens de ce fonctionnement normal du droit de grève. Des ouvriers cessent le travail. Ils voudraient gagner plus, ou ne rester que 10 heures à l'atelier au lieu de onze. Le patron repousse ces prétentions. Le juge de paix, averti, intervient. Une nouvelle conférence a lieu entre le patron et les délégués des ouvriers. Dans l'intervalle, on a réfléchi de part et d'autre; on a compris ce qui était possible ou impossible; le chef d'industrie, qui n'a pas été choqué ou exaspéré par des injures et des cris de mort, est plus disposé à faire des sacrifices. Une nouvelle discussion amène l'entente, et le travail reprend après une interruption insignifiante.



Une grève de mineurs, d'après le tableau de Roll.

La grève est déclarée, le travail suspendu. Inoccupés toute la journée,
les ouvriers rôdent autour de l'orifice du puits pour guetter ceux de leurs camarades qui voudraient user du droit qu'à tout être humain de travailler
pour gagner le pain de ses enfants et le sien. Le moindre incident peut dégénérer
en dispute, en rixe amenant souvent les pires malheurs
.


Ces grèves sont courtes; elles sont pacifiques; elles n'ont, pour le plus grand bien de tous, aucun retentissement dans les journaux et passent inaperçues. Ainsi le 16 août 1899, 36 plâtriers se sont mis en grève à Belfort; le 17, 7 autres suivaient leur exemple; le lendemain, l'entente était faite, avant la réunion de conciliation préparée par le juge de paix. Les ouvriers, qui demandaient dix heures de travail au lieu de douze, obtenaient gain de cause, sauf quelques cas réservés. Les tisseurs de la maison Olivier et Picard, à Elbeuf, ayant demandé une augmentation le 21 mars et ne l'ayant pas obtenue, se mettent en grève; les patrons ayant réfléchi et accordé la moitié de l'augmentation demandée, tout était fini le surlendemain. Les gaziers de Lorient réclament, le 29 avril après midi, une augmentation de salaire, déclarent, sur le refus du patron, leur intention de faire grève, délèguent, le soir même, cinq de leurs camarades chargés de négocier avec le patron, et obtiennent enfin l'augmentation demandée.
En fait, 158 grèves, en 1899, ont duré une journée ou même moins.
Telle est la grève lorsqu'on applique le principe avec sagesse et loyauté. Mais on sait trop qu'il n'en est pas toujours ainsi. Voyons donc à quelles conditions elle constitue un droit, et, en même temps, comment on peut dans l'application fausser ce droit, y substituer l'arbitraire et la violence, et déchaîner ainsi les pires catastrophes.

Comment on fausse un principe dans son application.

La grève doit avoir pour point de départ une réclamation précise.
La grève n'a de raison d'être qu'autant qu'elle est un moyen d'appuyer cette réclamation. Or souvent les ouvriers ne se rendent même pas exactement compte de la raison pour laquelle ils se mettent en grève. Ils obéissent à une vague injonction partie ils ne savent au juste d'où ni de qui.
Le maire d'une grande ville interrogeait, en 1893, l'un des délégués des cordonniers en grève: "En quoi avez-vous à vous plaindre de vos patrons?- Nous n'avons pas à nous plaindre; ils sont très bons pour nous; le mien, en particulier, m'a prêté de quoi m'acheter une petite maison.
- Alors pourquoi vous êtes-vous mis en grève?
- Nous nous sommes pas mis en grève, on nous y a mis."
A Carmaux, un journaliste demande à un ouvrier:
-"Pourquoi vous êtes-vous mis en grève?
- Est-ce qu'on sait! On nous a réunis au syndicat; on nous a dit de nous mettre en grève, et voilà!"
On a vu des grévistes déclarer qu'ils s'étaient mis en grève uniquement par esprit d'imitation. Un puits chôme, dans une mine, pour faire comme un autre puits. Enfin l'exemple n'est pas rare d'ouvriers qui commencent par cesser le travail et se réunissent ensuite pour voir ce qu'ils pourront demander.

La grève décidée on ne sait pourquoi, on ne sait par qui.

La grève doit être décidée par les ouvriers.
Ce sont les travailleurs qui, seuls,  peuvent déclarer s'ils travailleront ou s'ils ne travailleront pas. Or ceux qui imposent la grève aux ouvriers ne sont souvent pas eux-mêmes des ouvriers.
Dans une grève d'ouvriers mineurs de 1893, on a vu la continuation de la grève votée par un comité de 47 membres, comprenant 23 cabaretiers, 15 garçons marchands de vin, un marchand de nouveauté, 2 députés et 7 ouvriers.
Parmi ces éléments venus du dehors qui faussent le fonctionnement de la grève, la pire intrusion est celle des politiciens.



Un "meeting" politique, il y a vingt ans. La salle Graffard, à Belleville,
d'après le tableau de Jean Béraud.

Tout ouvrier a le droit absolu de refuser le travail lorsqu'il trouve qu'il
ne gagne pas assez. Mais les travailleurs ont tout profit à s'en tenir à des revendications précises et concernant directement leurs intérêts.
Beaucoup de grèves ont, au contraire, pris naissance à la suite de
réunions publiques dans lesquelles sont traitées des questions politiques
 étrangères à la condition des ouvriers.


Ces politiciens sont d'abord certains journalistes. Il y a des journaux qui n'ont qu'à gagner à des troubles fournissant la matière d'articles retentissants et d'informations abondantes.
Ce sont ensuite les meneurs envoyés pour jeter de l'huile sur le feu, souffler sur les braises, attiser la discorde. Ceux-là sont payés. Tandis que chaque jour de chômage se traduit pour l'ouvrier par une perte de salaire, il représente pour le meneur un bénéfice. Pendant les grèves d'Amiens, en 1893, le délégué envoyé par la Bourse du Travail de Paris touchait dix francs par jour et ses frais de voyage. Etonnez-vous qu'après cela les grèves se prolongent!
Ce sont enfin les aspirants députés. Ceux-là ne voient, dans les souffrances du monde ouvrier, qu'un moyen de préparer leur propre avenir politique. Ils se font une popularité au moyen des discordes qu'ils entretiennent. Leur intérêt évident est d'envenimer les choses et de prolonger le conflit. Aussi ont-ils soin "d'élever" le débat, comme ils disent; entendez par là "de déplacer la question". Tandis qu'on ne devrait s'occuper que des griefs professionnels et des intérêts relatifs à une industrie spéciale, ils se lancent dans les grandes abstractions du patronat et du prolétariat, dans les généralisations sur la guerre des classes.


La grève du Creusot, d'après le tableau d'Adler.

Excités par les meneurs, les ouvriers veulent tout faire pour amener le
patron à céder. Mais, s'il paye sa main-d'œuvre trop cher, le patron sera
obligé de demander des prix plus élevés, ne vendra plus ou vendra à perte.
Il sera alors contraint de fermer l'usine ou la mine. Les ouvriers se trouveront
donc sans travail. La ruine d'un seul chef d'industrie entraîne celle de
centaines de familles qui vivaient
par lui.


La grève devient un prétexte à la violence.

La grève doit toujours rester calme et pacifique.
Mais, déchaînée par une savante préparation, la violence ne peut manquer de naître au cours des grèves et de causer les plus déplorables excès. La grève, détournée de son objet qui est une entente plus juste entre le patron et les ouvriers, tourne à la révolte et se change en émeute.
Ce sont alors les menaces, les brutalités matérielles, les promenades de bandes vociférant des cris de haine; alors on fait appel aux plus mauvais sentiments de l'homme. On en vient aux mains. Les armes partent. On se bat. On assassine.
C'est d'abord contre le patron et ses collaborateurs, ingénieurs et contremaîtres, que se tourne la frénésie de la foule égarée.
On a vu, en 1882, un industriel de Roanne, M. Bréchard, blessé d'un coup de pistolet par un gréviste âgé de dix-neuf ans, qui sortait d'une réunion publique. Le commissaire de police disait devant le tribunal: "Les grévistes avaient d'abord été très calmes; des orateurs socialistes sont arrivés de Paris; ils ont organisé des réunions et surexcité les esprits". Si ce coup de pistolet a été tiré, la faute en est aux discours prononcés par les orateurs de la réunion.
Faut-il rappeler la grève de Decazeville (1884) commencée par l'assassinat d'un ingénieur, M. Watrin? Les ouvriers n'avaient contre lui aucun grief. Son seul crime était d'être au service de la Compagnie. Au nombre de douze à quinze cents, les grévistes, guidés par un repris de justice, envahirent la maison où se trouvait le malheureux ingénieur, et l'assommèrent à coup de barre de fer. Son supplice dura cinq heures et ses bourreaux firent preuve d'une sauvagerie inouïe.
Plus fréquentes encore sont les violences dirigées par les ouvriers contre leurs camarades. Notons-le, à ce propos, ceux qui dans cette lutte entre le capital et le travail sont les premières victimes des violences des ouvriers, ce sont les ouvriers, ce sont les travailleurs.


A Montceau: Grévistes attendant le retour des délégués
partis pour conférer avec le directeur de la mine.

Au milieu de la foule, on distingue les cuisiniers des "soupes populaires"
avec leurs bannières.



En effet, les ouvriers qui se mettent en grève ne tolèrent pas que leurs camarades continuent le travail. Ils s'empressent de flétrir ceux-ci des noms de traîtres, de renégats, de faux frères, de feignants.
Ces "faux frères", ils cherchent à les intimider; si l'intimidation ne suffit pas on emploie la force.
Un ouvrier charpentier expliquait, dans une enquête, pourquoi il n'avait pas osé travailler pendant une grève, bien qu'il en eût envie et que sa famille eût grand besoin de son salaire: "On ne me dira rien maintenant; mais, plus tard, on me fera tomber une poutre sur la tête, ou bien on dénouera les cordes qui soutiennent mon échafaudage."
C'est le régime de la menace préventive; c'est la tyrannie s'exerçant par la terreur.
Un habitant de la Haute-Vienne, décrivant une grève de terrassiers, disait, en parlant de la puissance d'intimidation déployée par les meneurs:" Cette oppression est atroce. J'ai vu de pauvres gens, me parlant de leurs enfants, pleurer à chaudes larmes, maudire la grève et... la suivre".
En Belgique, pendant les grèves des charbonnages, des groupes de grévistes stationnaient sur tous les chemins et interpellaient les ouvriers qui se rendaient au travail. Ils prenaient leurs noms. Un individu armé d'une hache s'était posté à l'entrée d'un puits et menaçait de fendre la tête au premier qui descendrait.
En cas de "désobéissance", c'est à dire vis-à-vis des travailleurs qui veulent travailler quand même et gagner leur pain en travaillant, on prend les grands moyens.
En 1893, dans le Pas-de-Calais, les mineurs Hollart, Clayance et Labuissière reprennent le travail. Des cartouches de dynamite font explosion dans leurs maisons. En 1892, lors de la grève des omnibus de Paris, les grévistes coupent les traits des chevaux, arrachent les cochers de leurs sièges, les traînent à terre, les maltraitent et en blessent plusieurs. En 1898, les grévistes du bâtiment, par petites bandes, courent les chantiers, brisent les outils de leurs camarades qui travaillent et les expulsent.
A Carmaux, en 1893, les grévistes, érigés en pouvoirs publics, font officiellement des patrouilles chargées d'interdire le travail. En 1900, nouvelle grève. Des ouvriers, désireux de travailler, sont assaillis et blessés à coup de pierres.
Dans ces violences exercées contre les travailleurs, personne n'est épargné, pas même les femmes. En 1899, à Tourcoing, des ouvriers trieurs faisant grève, vont attendre, à la sortie du peignage, les femmes qui ont travaillé, les huent, les bousculent, et font pleuvoir une grêle  de projectiles sur le tramway où les ouvrières se sont réfugiées.


Défilé des femmes de grévistes à Montceau-les-Mines (1901).

Pendant la dernière grève des mineurs, à Montceau, c'était un spectacle impressionnant que celui de ces longues files de femmes accompagnant
avec les hommes les délégations. Si elles ont à supporter les misères qu'entraîne
 le chômage, du moins faut-il que la cause de la cessation du travail soit juste et
que la grève ait chance d'aboutir.



Voulez-vous voir la grève dégénérer en bataille rangée? L'Amérique, où tout se fait en grand, nous offre le spectacle de ces grèves terribles.
A Pittsburg (Pennsylvanie), chauffeurs et mécaniciens pillent les boutiques d'armuriers, prennent d'assaut et incendient une des gares principales, enflamment un train de wagons remplis de pétrole, le lancent contre la gare de Pittsburg défendue par les soldats et fusillent ceux-ci au moment où ils sortent du brasier. A Reading, à Chicago, à Colombo, à Florence (Colorado), des soulèvements analogues ont eu un retentissement universel. En 1892, les ouvriers de l'usine Carnegie, sachant que le patron fait venir un bateau plein d'agents de police pour protéger son établissement, lancent sur l'eau des flots de pétrole enflammé. Dans l'Idaho, des mineurs fusillent les ouvriers qui ont accepté de les remplacer. A Nashville (Tennessee), les grévistes attaquent un régiment de milice et font prisonnier le colonel Anderson.
En France, nous n'avons pas, sans doute, de ces formidables batailles; mais nos humbles défenseurs de l'ordre tiennent un rang honorable dans le martyrologe de la liberté. En mai 1895, à Paris, douze gardiens de la paix sont blessés ou meurtris par les employés des omnibus en grève. En 1899, à Saint-Etienne, le bilan d'une seule journée donne douze agents grièvement blessés. Or, les agents, gardiens de la paix, gendarmes, soldats contre lesquels s'acharnent les ouvriers en grève, croit-on que ce soit des capitalistes? Ce sont, eux aussi, des prolétaires et souvent leur condition est beaucoup plus modeste que celle des ouvriers pour lesquels ils exposent leur vie.

La grève accumule les pertes matérielles.

Cependant, au cours du chômage, parmi ces scènes de violence, les ruines s'accumulent.
Les unes sont le résultat des destructions matérielles. Nous avons parlé d'outils brisés, de maisons abimées par la dynamite, de gares incendiées, de navire attaqués. L'ouvrier, normalement, est un créateur; la grève le transforme en destructeur; ces mains oisives, ces bras au repos ont besoin de casser, de briser, de détériorer, d'anéantir. Les bâtiments même de l'usine, les machines, du moment où on les abandonne, apparaissent à l'ouvrier comme les alliés, les complices du patron. Ces choses inanimées détournent sur elles une partie des colères que leur propriétaire s'est attirées.
Les dégâts les plus considérables sont encore ceux qui, sans l'intervention même de la violence, résultent du seul arrêt du travail. L'extinction d'un four à verrerie se traduit par une perte de vingt à cinquante mille francs. Dans les mines, l'arrêt des pompes d'épuisement déterminent l'inondation des galeries. Les grèves des cochers d'omnibus ont pour contre-coup une mortalité anormale parmi les chevaux qui, ne sortant plus, tombent malades. Or les chevaux d'omnibus coûtent sept à huit cents francs, et, à Paris seulement, la Compagnie en possède quinze mille. Comment oser prétendre qu'il est "de bonne guerre" d'infliger ces pertes énormes aux patrons? Détruire les capitaux d'où sortent les salaires est le plus sûr moyen pour compromettre ces derniers. Quand le travail aura repris, qui ne voit que l'effort pécuniaire que devra faire le patron pour réparer ses pertes éloignera d'autant l'époque où il pourra augmenter les salaires?

La grève est désastreuse pour l'ouvrier.

Car il est temps de le dire, il y a quelqu'un pour qui la grève est immédiatement un fléau: c'est l'ouvrier.
L'ouvrier, sa famille, sa femme et ses enfants, voilà ceux qui auront d'abord à souffrir du chômage. La misère s'abat sur des milliers de foyers. L'abîme de la dette se creuse, tel que souvent rien ne pourra désormais le remplir. Quel spectacle plus navrant que celui d'une cité ouvrière lorsqu'une grève se prolonge? La caisse de l'usine est fermée. Les petites économies du ménage sont bientôt dévorées. Les fournisseurs se lassent de faire crédit. Sans doute on a l'espoir d'un relèvement de salaire; mais d'abord la grève peut échouer; ensuite, même en cas de succès, il arrive, lorsque le chômage a duré longtemps, que la somme des salaires perdus et des dettes contractées représente plus que l'augmentation répartie sur une vie entière. Pour rattraper trois mois, il faut trente ans.


A Montceau: Les soupes populaires organisées pour venir en aide aux grévistes.

La solidarité ouvrière est une chose admirable. Encore ne doit-elle pas faire
 perde de vue aux travailleurs leurs véritables intérêts. Les secours de leurs camarades les aideront bien à ne pas mourir de faim pendant le chômage, mais
 les avantages matériels qu'ils retirerons de la grève compensero
nt-ils les pertes
 de salaire qu'ils auront subies?



Veut-on se faire une idée des salaires perdus? En 1899, la grève des houillères de Borinage a coûté aux mineurs 439 000 journées de travail, soit 1 675 960 francs de salaires. Après quoi ils reprirent le travail aux mêmes conditions fixées précédemment par les Compagnies. Les 674 grèves qui ont eu lieu en Angleterre en 1898 ont fait perdre, à 246 541 ouvriers, 14 565 000 journées de travail, soit 55 000 000 de francs de salaires.
Non seulement l'ouvrier perd des semaines et des mois de salaires, mais il arrive qu'il a perdu son emploi et que, la grève terminée, il n'y a plus de travail. Pendant la grève, en effet, l'industriel n'a pas pu prendre de nouvelles commandes, il n'a pas pu exécuter les anciennes, il a mécontenté des clients, il en a perdu. Conséquence: la grève une fois terminée, il n'y a plus assez d'ouvrage, et l'on congédie le surplus de travailleurs. Après la grève des mécaniciens anglais, lorsque ceux-ci, ayant épuisé leurs ressources, rentrèrent dans les ateliers, les patrons ne purent d'abord en occuper que 12 ou 15 pour 100. En 1895,  la grève de la verrerie Richarme, à Rive-de-Gier, laissa, une fois finie, plus de 300 ouvriers sur le pavé. L'ouvrier devient alors un déclassé. C'est la pente qui mène aux dernières déchéances.

La grève ne profite qu'à l'étranger.

La grève arrive à tuer ou à exiler une industrie. L'an dernier, à Marseille, plusieurs savonneries ont dû fermer leurs portes parce que la grève et les violences des ouvriers des ports et des charretiers ne permettaient plus le transport de leurs marchandises. Certains patrons transportent leurs fabriques ailleurs.
Mais tout se tient dans le monde du travail. La grève d'une industrie ne compromet pas seulement cette industrie spéciale, mais elle en frappe du même coup une foule d'autres.
Qu'arrive-t-il donc? les besoins d'une industrie ne cessent pas parce que certains ouvriers refusent le travail. Le client est donc amené à s'adresser ailleurs.
Ailleurs, c'est l'étranger.
Une fois les nouvelles habitudes prises, on les garde: les commandes, ayant pris un chemin nouveau, ne reviennent plus à l'ancien.
Il y a quelques années, la grève des ouvriers ébénistes, dans le faubourg Saint-Antoine, fut le signal d'une grande importation en France de meubles allemands. La grève fut passagère; l'importation allemande dure toujours. Depuis la grève des ouvriers des ports, plusieurs lignes de vapeurs allemand, anglais, italiens, au lieu de débarquer leurs marchandises à Marseille, vont les décharger à Gênes. Voilà le meurtre qui s'accomplit sous nos yeux. En fomentant les grèves, on est en train de ruiner un grand port français au profit d'un port étranger. Gênes prospère tandis que Marseille périclite.
Et c'est pourquoi on trouve si souvent dans les grèves les traces de l'intervention étrangère. La grève violente et prolongée est une bataille perdue par l'industrie nationale contre l'industrie étrangère;

Ou est le remède?

Qu'a-t-on imaginé pour remédier à ces désastres? Et que faut-il penser du système de la grève obligatoire?
Chaque groupe d'ouvriers travaillant ensemble serait considéré comme lié par les décisions de la majorité. Si la moitié plus un décide qu'il faut faire grève, tout le monde doit se croiser les bras, même ceux qui veulent travailler, qui ont besoin de travailler.
Les inventeurs de ce système disent: "C'est une application du suffrage universel. Puisque ce suffrage sert de règle en politique, pourquoi ne jouerait-il pas le même rôle dans les questions du travail?"
C'est faire une confusion. Le suffrage universel sert à trancher les questions de gouvernement, celles dont la solution doit forcément être la même pour tous. Un pays ne peut être à la fois en république et en monarchie: les vins et les cidres ne peuvent être à la fois grevés et dégrevés d'impôts. Mais il peut y avoir, à la fois,  des ouvriers qui travaillent et des ouvriers qui ne travaillent pas; il s'agit ici de droits purement individuels.
"Eh quoi! écrit à ce sujet M. Jules Roche, sur 1500 ouvriers, 751 pourraient donc imposer la grève à 749? Ou 1000 à 500? Ou 1499 à un seul? Qu'importe! La violation du droit et de la justice est aussi scandaleuse dans un cas comme dans l'autre. Le nombre ici ne peut rien modifier, car il ne s'agit pas d'un droit collectif, mais d'un droit individuel auquel nul pouvoir ne peut toucher, que son propriétaire lui-même ne peut aliéner."
La théorie de la grève obligatoire méconnait le droit au travail. Elle porte atteinte à l'indépendance du travailleur et aux droits de l'homme.


La grève des forgerons. Tableau de Brispot.

L'artiste s'est inspiré du poème fameux de François Coppée. Au cabaret,
 pendant une grève, un jeune forgeron a provoqué un de ses camarades
 qui, vieux et chargé de famille, voulait travailler. Armés chacun d'un
marteau, leur outil de travail, les deux hommes se sont battus: l'un d'eux
git maintenant à moitié m
ort.



Le remède est ailleurs. Il est dans une organisation de la grève qui permettrait à celle-ci d'être l'application régulière d'un droit juste dans son principe.
La grève devant servir à régler les différends entre les patrons et les ouvriers, il faut d'abord que les patrons et les ouvriers ne voient pas surgir entre eux, pour les empêcher de s'entendre, des hommes étrangers au monde du travail et qui y introduisent des préoccupations d'ordre politique.
Si en effet à certains égards les intérêts du patron et de l'ouvrier sont contraires, à certains autres, ils sont identiques. Tous deux en effet sont intéressés à la prospérité de l'industrie qui les fait vivre. Il y a donc un intérêt commun.
Les meneurs ne sont puissants que par la crédulité des ouvriers et par leur faiblesse. Dans la dernière grève de Carmaux, les ouvriers qui voulaient travailler formèrent un syndicat à eux pour défendre la liberté du travail. Ils furent étonnés eux-mêmes de se trouver bientôt 1700. L'attitude à prendre devant les meneurs se résument en deux mots: ne pas les croire et ne pas les craindre.
L'industrie française a d'âpres concurrents. Elle est serrée de près. On épie ses fautes, on est prêt à profiter de ses reculs pour les transformer en revers. C'est moins que jamais l'heure d'ajouter par des arrêts subits de la fabrication nationale aux difficultés de la situation. La grande famille industrielle française peut périr si elle est divisée. Unie, elle peut grandir le prestige et la fortune de la France.

Lectures pour tous, 1900-1901.