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mardi 21 avril 2020

La femme en voyage.

La femme en voyage.


Une excursion récente m'a permis de faire sur "la femme en voyage" quelques remarques qui ont peut être une certaine actualité à cette époque de déplacements et de villégiature.
Le résultat le plus clair de mes observations, c'est qu'il est temps de détruire la légende qui représente l'Anglaise comme le modèle accompli de la voyageuse. Jamais réputation n'a été moins méritée. L'Anglaise circule, l'Anglaise dévore les kilomètres; elle ne sait pas voyager.
J'ai vu des milliers d'Anglaises, dans les wagons de chemin de fer, sur le pont des bateaux à vapeur, sur les quais des lacs suisses, sur le sommet des monts, sur la cime des cathédrales. Elles vont partout, elles montent partout, mais elles ne voient rien. Leur voyage n'est rien. Leur voyage n'est qu'une longue lecture. Quelles que soient la beauté du paysage, l'immensité du panorama et la splendeur du soleil couchant, l'Anglaise ne lève pas le nez et ses lunettes de dessus son livre, uniformément relié en toile rouge. Pour elle, voyager, ce n'est pas regarder. Elle se plonge dans le Bædecker* dès qu'elle a dépassé le pont de Londres, et elle ne cesse de lire que lorsqu'elle est revenue à son point de départ.
En vain la crête des Alpes blanches s'embellit de rayons roses pour la distraire, en vain les eaux d'émeraude s'éclairent de miroitements, en vain les mouettes des lacs frôlent l'éternelle lectrice de leur aile blanche, aucune des tentations de la nature ne peut l'arracher au chapitre consacré à la route 27. Si par hasard elle abandonne un moment le livre des livres, soyez certains que c'est pour disparaître derrière le Times, comme derrière un paravent.
Ce qui fait encore que l'Anglaise n'est pas la voyageuse modèle, c'est qu'elle se déforme à plaisir dès qu'elle se met en route. Agréable chez elle, aimable et souvent jolie, elle laisse tous ces dons naturels dans le cher home. Et, quand nous la rencontrons, en Suisse ou ailleurs, nous ne la voyons plus que sur son pied de guerre, un pied généralement grand et encombrant, et nous reculons épouvantés par ses incisives toujours menaçantes. Ses yeux, ses doux yeux de pervenche, prennent alors d'étranges duretés à travers le cristal de ses lunettes. Bædecker recommande les plus grandes précautions pour la vue. Aussi n'ai-je pas rencontré de jeune fille anglaise voyageant sans lorgnons.
L'Anglaise touriste adopte toujours un costume spécial. Ce costume peut être très pratique; mais il est absolument disgracieux. Le cache-poussière imperméable cache tout. Il n'y a plus ni gorge, ni taille, ni rien. Est-ce une femme? est-ce un fagot?
Vous voyez bien que l'Anglaise ne sait pas voyager, puisque, dès qu'elle voyage, elle n'est plus femme.
Les Allemandes ne voyagent pas encore, si ce n'est pendant les premiers jours de la lune de miel. Celles que l'on rencontre actuellement, pendues au bras du jeune mari, étalent un amour débordant. Les yeux dans les yeux, la main dans la main, les lèvres attirées vers les lèvres, elles ne voient rien. Le chemin parcouru ne les intéresse pas. Une seule préoccupation paraît les hanter, celle d'arriver le plus tôt possible à l'hôtel et d'en repartir le plus tard possible. Si le trajet à effectuer dure plus d'une heure, elles mangent comme elles aiment, gloutonnement.
On ne peut pas condamner toute une race d'après ces rares spécimens. Cependant, il nous semble difficile que la femme allemande devienne jamais une voyageuse accomplie. Elle n'a pas le sens de la toilette. Elle n'a pas ce tact subtil qui fait qu'une femme se met en harmonie avec la nature. Ses robes, généralement voyantes, composées de parties discordantes, détonnent sur ce qui les entoure. Je ne parle pas de ses chapeaux, qui, cette année, sont des casquettes, très pontées.
Mais, encore une fois, on rencontre peu d'Allemandes sur les grands chemins des touristes. Le Teuton économe laisse volontiers sa femme à la maison. Faut-il rappeler cette conversation d'un Allemand, conversation dont je n'ai pas eu la primeur.
Quelqu'un lui demandait d'où il venait et où il allait. Lui, naïvement, racontait toutes ses petites affaires:
- Je me suis marié il y a quinze jours avec Kætchen, à qui je faisais la cour depuis trois ans. Nous avions bien envie de faire un voyage ensemble; mais quand nous avons consulté l'indicateur, nous avons été effrayés par la dépense et nous avons bien vu que cela nous coûterai trop cher à deux. Alors je suis parti, je fais mon voyage de noce tout seul.
L'Anglaise ne sait pas voyager; l'Allemande ne voyage pas. Quelle est donc la voyageuse modèle? Parbleu! c'est la Française!
Partout où la Française passe, on la reconnaît et on l'admire, parce qu'il ne lui vient pas à l'idée de s'enlaidir pour monter dans le train. 



Avec un art charmant, elle concilie les nécessités du voyage avec les intérêts de sa coquetterie. Elle sait s'habiller solidement et élégamment. Son chapeau, chiffonné par une habile faiseuse, ne craint ni l'averse ni le soleil. Elle en bannit les plumes qui se défrisent et les fleurs qui se décolorent, et elle lui assure avec des étoffes de deux tons bien tranchés un triomphe inaltérable. Il en est de même pour tout son costume. Quelque temps qu'il fasse, la Française n'est jamais fripée. Cela tient un peu au talent de la couturière et beaucoup à la manière de porter la toilette.
Il est quatre heures du matin; la trompe sonne au Righi-Kulm* pour annoncer le lever du soleil. Une foule étrange sort de l'hôtel, vêtue à moitié ou incomplètement, de la manière la plus inattendue. On croirait assister à un carnaval dans un hôpital de convalescents. Au milieu de ce mardi gras de tous les pays, la Française conserve seule sa physionomie et son élégance. Elle a été prête la première. On ne la prend jamais au dépourvu.
La Française est quelque fois, chez elle, un peu nerveuse, un peu agacée, un peu sensible aux petites contrariétés; mais, quand elle se met en route, elle adopte un caractère spécial, un caractère en caoutchouc, qui en fait une touriste exquise. Tout lui plait et tout l'amuse. Pour elle, les accidents ne sont plus que des incidents. Elle est heureuse de partir, heureuse de voyager, et encore plus heureuse de revenir. Toujours jolie, la Française devient meilleur en voyageant.
Ce dont il faut lui savoir gré encore, c'est qu'au contraire de l'Anglaise, elle ne cesse jamais d'être femme. Il ne lui plait pas d'abdiquer, même temporairement, sa souveraineté. Ses voyages constituent une politique d'extension pour son empire. Elle vient, elle est vue, elle triomphe.
Si le prix du voyage est à décerner, donnons-le sans hésiter à la Française, qui est sans conteste, dans tous les pays où fleurit le touriste, la joie de l'esprit, la consolation des yeux et le réconfort du cœur.

                                                                                                                 Saint-Juirs.

La Vie populaire, jeudi 12 novembre 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Guides touristiques Bædecker:






* Righi-Kulm: orthographié Rigi de nos jours, le site est situé au bord du lac des quatre cantons, près de Lucerne. il reçut la visite de Goethe en 1775 et de Victor Hugo en 1839.




samedi 28 mars 2020

Choses départementales.

Choses départementales.


Il avait un costume rayé, des pantalons clairs; un chapeau manille rabattu par devant et relevé sur la nuque, à la marseillaise; aux pieds, des souliers de cuir jaune bordé d'une large semelle faite comme un petit trottoir; ce ne pouvait être que Cabassu.
- Eh! Cabassu?...
L'homme du Midi se retourna:
- Toi! Nom de sort, quelle rencontre! Qu'est-ce que l'on disait donc que Paris est grand...
Et soudain, pris d'un besoin de confidence, il se mit à me raconter que sa femme allait bien, lui aussi d'ailleurs; qu'il avait profité d'un train de plaisir* pour venir admirer les illuminations et visiter la capitale; et que, sans l'excessive chaleur, ce sacré Paris, tout de même, serait un agréable séjour.
- Il ne fait donc pas chaud, là-bas?
- Il y fait chaud, sans faire chaud. Là-bas, on est rôti, ici on est bouilli. Moi, je préfère être rôti, parce que j'ai davantage l'habitude.
Le brave homme, en effet, par tous les trous de sa peau brune, suintait comme un alcarazas*. Quand il se fut épongé, nous causâmes.
- Et autrement, comment vont les affaires?
- Pas bien, ou plutôt mal! depuis cette invention des chemins de fer, argent, bêtes et gens, tout file sur Lyon, sur Paris. La misère reste dans nos trous; et, pour comble, le gouvernement ne s'occupe que des grandes villes.
- Pourtant, la récolte...
- Quelle récolte?... D'abord, il n'y a plus de récolte; et si, par hasard, il y en a une, c'est comme s'il n'y en avait point.
- Je croyais que vos amandiers...
- Parfait! parlons des amandiers. En mars, l'année s'annonçait bien. Un temps bleu, des arbres croulant sous le poids des fleurs, et le pays blanc à perte de vue, comme si dans la plaine, le long des coteaux, on avait mis sécher toutes les lessives de la contrée. Puis, un matin, en ouvrant ma porte, je remarque que l'air est frisquet. Il a gelé pendant la nuit. Les fleurs ont au cœur une marque noire. Ça suffit; adieu mes amandes! bien heureux encore qu'il en réchappe quelques-unes pour faire le nougat de Noël.
- Et le blé?...
- Le blé a réussi et les gerbiers sont hauts sur l'aire. Mais voilà: avec ces arrivages de la mer Noire et de l'Amérique, il faut le vendre si bon marché que le paysan perd dessus. Même histoire pour les vers à soie. Ils ont tous monté, ils viennent superbes et leurs cocons s'accrochent si serrés et si drus sous les cabanettes en bruyère, qu'on dirait à chaque brindille la grappe d'un gros raison d'or. Belle avance, puisque le cocon est à donner.
Si encore il y avait du vin!... Dire que, sans être vieux, je me rappelle le temps où, dans les bas quartiers, devant les portes, on voyait tout le long de l'année une table avec une nappe blanche, et dessus un broc et un verre pour les passants qui avaient soif. Maintenant, sur les collines où nos vignes verdoyaient, le caillou seul brille; le propriétaire n'a même plus assez de piquette pour son usage, et le passant, si la soif le brûle, peut s'abreuver à la fontaine.
- Vous devriez faire comme on fait ailleurs: modifier vos cultures, essayer d'un peu d'industrie?
- En fait d'usines, nous avions quelques papeteries dont l'eau des montagnes tournait la roue. Grâce à l'impôt sur le papier, ces papeteries sont ruinées, et beaucoup d'honnêtes travailleurs, peinant de père en fils depuis près d'un siècle, se voient réduits, l'un après l'autre, à mettre la clef sous la porte. L'eau tombe toujours, vaillante et grondante, mais les piles ne marchent plus, et des mousses pendent comme un crêpe aux palettes de la grande roue.
- On vient de le supprimer, cet impôt.
- Vraiment? Mieux vaut tard que jamais, il se fait temps. Mais le papier, ce n'est pas tout. Pour créer des industries, comme pour modifier des cultures, il faudrait des avances? Avec vos taxes, vos frais de justice, le plus clair de l'épargne s'en va aux gens du fisc ou bien aux avocats. A chaque vente, à chaque succession, un morceau leur reste. Aussi, voyez-vous, la terre n'a plus de valeur, et le paysan se dégoûte de la terre. Quelques vieux s'entêtent encore et la cultivent par compassion. Les jeunes partent, vont à la grand'ville, et les quelques qui demeurent finissent par jeter la pioche et par s'établir cafetiers.
- Cafetiers?
- Oui, cafetier! C'est une manie. Tout le monde à présent est cafetier. Il y a au moins un cafetier pour chaque maison de la grand'rue.
- Étrange! et comment font-ils pour vivre?
- Comme personne ne vient les voir, ils s'ennuient, pécaïre! dans leur café; alors, ils vont boire les uns chez les autres, et de cette façon le commerce marche...
Le raisonnement me surprit et me rassura. Evidemment Cabassu grossissait les choses, et la situation de nos provinces ne devait pas être aussi noire qu'il la dépeignait. D'ailleurs, depuis un instant, Cabassu semblait se rassurer  lui-même. D'abord mélo-dramatique et sombre, il s'était mis, avec la mobilité d'impression qui caractérise les méridionaux, à rire de l’œil, puis du coin des lèvres, et tout son visage maintenant s'éclairait, d'une joie malicieuse.
- Basta! fit-il, en ce bas monde tout s'arrange. Les bonnes années reviendront, on nous fera des lois meilleures. En attendant, pour cette année, on va s'en tirer tant bien que mal, grâce aux élections.
- Grâce aux élections?
- Parfaitement! Ces élections, dont on s'effraie, valent pour nous autant qu'une grosse récolte. Elles peuvent nous sauver de la ruine en rétablissant l'équilibre économique entre la ville et les champs. Elles doivent... Comprenez-vous? Non, Eh bien, vous allez comprendre.
Par un phénomène inexpliqué, de même que les terrains maigres et secs attirent les vols de sauterelle, de même les départements pauvres semblent attirer les candidats. Par chaque train, il en arrive. On en voit de bleus, de blancs, de rouges, les uns rasés comme des notaires, les autres barbus comme des sapeurs, et tous avec de l'argent plein les poches. Ils logent à l'hôtel, offrent des dîners, louent des voitures et se promènent par bandes dans les villages en fumant des cigares de cinq sous. De cette façon, l'argent roule. Pour trois sièges de députés, nous avons déjà soixante candidats: ça s'annonce bien! Mais il nous faudrait la centaine. Cent candidats dépensant à leur élection quarante mille francs par tête en moyenne, calculez... Voilà de bons et beaux écus qui, au lieu de se perdre à Paris, serviront à fumer nos terres.
Cabassu était de nouveau pensif.
- Le malheur est que les élections n'ont guère lieu que tous les cinq ans, et qu'il faut vivre dans l'intervalle...
Puis revenant à son idée:
- Si vous vous présentiez, eh?... Dans l'intérêt du pays!... Vous auriez des chances; et ça ferait toujours un candidat.
Les yeux de Cabassu, en me regardant, s'illuminaient de convoitise.
Mais Cabassu avait trop parlé. Cabassu avait dit; "Quarante mille francs, c'est un gros chiffre! Après avoir fouillé mes poches, je remerciais Cabassu.

                                                                                                                               Paul Arène.

La Vie populaire, dimanche 20 septembre 1885.

*Nota de Célestin Mira:

* Train de plaisir:





* Alcarazas:

Boire à l'alcaraza (castillan) ou à la gargoulette (provençal).

mercredi 4 mars 2020

Les victimes du bazar.

Les victimes du bazar.


Il s'est trouvé des journalistes, des brochuriers, voire des législateurs, pour protester au nom du petit commerce ruiné par les grands magasins. Mais personne n'a plaint les victimes du bazar, les pauvres gagne-deniers qui portaient la balle en plein vent, et qui disparaissaient devant la concurrence de la boutique à treize*.
Et pourtant, si l'économie politique ou sociale les condamne, la poésie ne doit-elle pas s'apitoyer sur leur sort? N'est-il pas vrai que la physionomie de Paris perd en les perdant? Hélas! le bazar a tué des voix qui étaient aussi nécessaires à la grand'ville que les voix d'oiseaux le sont à la forêt.
Rien qu'au hasard de la mémoire, combien de cris populaires je me rappelle, phrases au rythme mélancolique ou aux paroles goguenardes, turlututu en fausset ou graves mélopées en notes traînantes, qui chantaient leur partie dans le concert des bruits de la rue, et qui l'enrichissaient d'harmonies bizarres, et qui maintenant s'éteignent de jour en jour!
On dirait un orchestre dont les exécutants s'en vont peu à peu, laissant la mesure commencée, lâchant leur instrument au milieu d'une mélodie, désertant la symphonie où leur absence fait des trous piteux.
On dirait que la vieille forêt, mystérieusement frappée à mort, a renoncé à ses chansons d'antan, et que, l'un après l'autre, les oiseaux s'y taisent, désolés et lamentables.
C'est de loin en loin, dans les quartiers perdus, dans le haut des faubourgs, qu'on entend encore le bonhomme qui égrène les taratata de sa trompette en étain, et qui entonne, sur un air de chasse:

Voilà l'raccomodeur des fontaines,
Le poseur de robinets!
Fait's donc raccomoder vos fontaines,
Fait's poser vos robinets!*

C'est dans les banlieues vagues, aux tranquillités provinciales, qu'on voit le dernier cartonnier ambulant, le petit vieux qui paraît tout petit sous son échafaudage de caisses en papier, le triste petit vieux qui psalmodie lentement sa cantilène sur trois notes:
- Cartons longs! cartons carrés! cartons ronds!... Cartons pour les chapeaux de mesdames!*
Et le lunetier nomade, où le rencontrer aujourd'hui?* Sur quel trottoir inconnu, dans quelle ruelle antédiluvienne promène-t-il sa boîte au fermoir en cuivre? A qui vendre ses grosses bésicles faites pour chausser des nez disparus? J'ai besoin de fermer les yeux et de descendre au fond de mes souvenirs pour retrouver le son de sa voix chevrotante, qui jetait d'abord un cri aigu et achevait ensuite dans une basse solennelle:
- J'ai... les bonnes conserves!
Quant au facétieux personnage qui ameutait toutes les commères en vendant ses cannes de jonc*, il me semble l'avoir entrevu seulement en rêve, tant il y a longtemps que je n'ai entendu son cri gouailleur:
- Battez vos femmes et vos canapés!
Et de même, je me demande si ce n'est pas mon imagination fantaisiste qui a inventé le marchand de  casque-à-mèche*; Oh! combien il me paraît antique, celui-là! N'est-ce pas une vieille estampe que me l'a révélé? Mais non, non. Je me souviens bien de l'avoir vu en chair et en os. Il portait sur le dos une balle qui ressemblait à un gros mouton, à cause des mèches frisées que le vent ébouriffait. Sur sa tête, enseigne vivante, il arborait un énorme et triomphal bonnet de coton. Et c'est avec l'éclat d'une fanfare qu'il lançait cette annonce comique dont le populaire s'esclaffait de rire:
- Panamas, panamas, panamas d'hiver!
Autant de bruits éteints, autant de chansons perdues, toutes ces phrases au rythme mélancolique ou aux paroles goguenardes, tous ces turlututu en fausset et toutes ces mélopées en notes traînantes! Autant de parties qui manquent dans le concert de la rue.
Oui, les exécutants de ce grand orchestre s'en vont chacun à leur tour, désertant la symphonie qui s'appauvrit peu à peu. Aujourd'hui c'est la première flûte; hier c'était le hautbois; demain ce sera le tour des violons. Bientôt, il ne restera plus que le piston tapageur, joué par la corne à bouquin des tramways.
Et vraiment, pour me consoler de toutes ces voix désormais silencieuses, ce n'est pas assez de l'aboyeur qui glapit devant les bazars, trompettant de la gorge et du nez, son abominable et crécellante ritournelle:
- Ah voyez, voyez! la boutique à treize, dix-neuf, vingt-neuf, tente-neuf et quarante-neuf! Ah! voyez, voyez!
Non, ce n'est pas assez de ce perroquet, pour animer la vieille forêt parisienne, où chantaient tant d'oiseaux, qui maintenant l'un après l'autre se taisent, désolés et lamentables, oubliés par tout le monde, excepté de ces fous de poètes, seuls amants des races mortes et des chansons abolies.

                                                                                                                  Jean Richepin.

La Vie populaire, jeudi 20 août 1885.


* Nota de Célestin Mira:

* Boutique à treize: petite boutique fixe ou ambulante où se vendaient  différents objets communs au même prix, en l'occurrence, treize sous, d'où le nom.

* Raccommodeur de porcelaine:





* Marchand de cartons:



* Marchand de lunettes:


* Marchand de cannes:



* Casque-à-mèche:



samedi 15 février 2020

La Parisienne.

La Parisienne.


J'ai essayé de dire un jour ce qu'était le Parisien et quelle allure particulière il avait, soit dans la vie du monde, soit dans la vie publique. Je voudrais dire aujourd'hui à quoi on reconnait la Parisienne. Ce n'est pas chose aisée. Quand il s'agit de ces nuances délicates du caractère féminin, modifié à l'infini par les circonstances, il arrive que, contrairement à l'apophthegme de Boileau, on n'énonce pas facilement ce qu'on conçoit cependant très bien. Comme le Parisien, la Parisienne a presque toujours un don de tact et de mesure qui dissimule justement les angles de son caractère, comme son goût cache, en les harmonisant, les couleurs de ses toilettes.
Combien de fois n'avez-vous pas dit d'une Parisienne qu'elle était délicieusement attifée, sans pouvoir ajouter de quelle étoffe et de quel ton était son ajustement? Il est plus facile de dire à quoi se reconnaît la provinciale transplantée à Paris et y faisant florès. Voyez celle-ci qui fut belle en son temps et qui joue son rôlet à Paris. Elle est à la Comédie. Au bout d'un quart d'heure, tout le monde le sait. On ne voit pas ses diamants, elle les montre. On ne devine pas ses impressions, elle les crie tout haut. Elle formule d'un ton éclatant, l'éloge des acteurs, que Musset voyait passer dans le sourire d'une Parisienne discrète. Comme disait Mme de Staël, elle montre sa figure où elle l'a, c'est à dire qu'elle découvre sa gorge; mais elle la découvre trop. Sur l'escalier, elle hèle ses cavaliers, invite "son cher ministre" à souper, envoie "son cher général" chercher sa voiture. Voilà la provinciale, éternelle parvenue! La Parisienne a son avis, sa voiture, son général, son ministre, des diamants toujours, de la gorge quelquefois, mais elle, qu'on accuse d'être toujours en représentation, sait être parfois inaperçue, comme pour donner à qui la cherche la joie de la retrouver.
La pierre de touche de la Parisienne, et vous entendez bien que je parle aussi de la femme de province véritablement acclimatée, c'est l'aisance. Où qu'elle soit, la Parisienne n'est jamais gênée. C'est par là qu'on a pu dire qu'elle était comédienne consommée, mais comédienne de nature et d'instinct. Elle est, à ses heures, héroïque sans emphase; maîtresse de maison sans embarras, dévouée avec grâce, amoureuse sans mélodrame, vicieuse sans cynisme, ambitieuse sans tapage. Il lui arrive même d'être dévote sans ennui.
L'art des sous-entendus est le grand art de la Parisienne. Elle sait promettre sans rien dire et vous promettre sans rien jurer. Vous rencontrez Parisana vers quatre heures, en toilette simple, beaucoup trop près de la maison de l'homme qu'elle aime: elle vous sourit, et vous êtes discret. Une heure après, vous la revoyez sortant du salut à la Madeleine; elle vous sourit encore, et vous n'êtes pas étonné...
L. Gozlan a dit que la Parisienne était une maîtresse adorable, une amie sûre et une femme impossible. Maîtresse adorable, cela va de soi. Les femmes de province, plus gardées que les Parisiennes, prenant volontiers au tragique les choses de l'amour, se font toujours trop attendre. C'est à Paris qu'on plaît en huit jours à ces enchanteresses qu'on aime dix ans! Les passions, presque toujours, y commencent par des caprices. Amie sûre, cela est vrai encore. Que Voltaire avait raison quand il louait, comme le plus doux qui fût au monde, ce mot d'amie, si vague et si fort, qui peut survivre à la passion satisfaite! L'amitié de la Parisienne, quelle que soit son origine, et qu'on ait planté ou non ce fameux "clou d'or" dont parle Sainte-Beuve, est précieuse parce qu'elle est faite par le choix et non par l'habitude. Amitié sans jalousie, courageuse et délicate. Mais où L. Gozlan se trompe, à mon gré, c'est quand il dit que la Parisienne est une femme "impossible". Vieux paradoxe qui sent la province!
Quoi qu'on puisse en dire, la famille est très forte chez les Parisiens. Les parents, entre eux, gardent une certaine liberté, dont le besoin est dans le sang de Paris. Mais ils sont affectueux les uns pour les autres. Quant aux époux, ils font, en général, très bon ménage, et si jamais nous avons la loi sur le divorce, une loi que je déteste pour ma part, je gagerai que la province en usera autant et plus peut-être que Paris. La Parisienne est une associée admirable. Vous savez l'histoire de cette Parisienne des Parisiennes dont le bas bleu ne déteignait pas pas sur la jambe, qui fut Mme de G...? Elle recevait ses amis et ses amoureux dans son petit salon coquet et plein de fleurs. On riait, on plaisantait, on flirtait, on entendait siffler par les airs les flèches de Cupidon, grand déchireur de robes conjugales. Mais parfois, redevenant sérieuse, la Muse de l'endroit, montrant du doigt le plafond, disait à ses Sigisbées*: "Allez! c'est encore celui qui travaille là-haut qui est le plus fort de tous!" Et c'était le mari.
Si légère qu'on la dise et qu'on la dépeigne, la Parisienne est la compagne la plus sûre de la fortune de son mari. Elle l'aide dans les revers et n'est jamais étonnée et embarrassante dans la victoire. C'est encore une mère excellente. Elle est capable de tout pour son fils, même d'inviter au bal une femme qu'elle exècre et, pour sa fille, de ne plus aller aux petits théâtres! Elle leur enseigne à tous deux l'art de la vie, les arme pour la lutte; et, à son tour, elle apprend d'eux à vieillir.
Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de plus doux au monde et de plus profitable à un homme que l'amitié d'une vieille Parisienne. Est-ce bien "vieille" qu'il faut dire? Les femmes ont, sous les cheveux blancs franchement arborés, des renouveaux vraiment extraordinaires! L'amour lui-même pourrait s'y tromper, s'il n'était averti par une haute et souriante raison. Les Parisiennes vieilles ont accumulé des trésors d'observation, de sagesse, d'esprit, d'indulgence. Elles sont les arbitres naturels des cas délicats de la passion, qu'elles jugent en dernier ressort. Reviendrait-il de la cour d'assises, condamné pour certains crimes, l'homme, qu'un tribunal de Parisiennes acquitterait, resterait pour moi un galant homme. Elles ont en mains la jurisprudence du cœur.
Mais où la Parisienne se reconnaît surtout, c'est à la façon dont elle trompe son mari. Là, elle est supérieure et tout à fait inimitable.
On a discuté souvent pour savoir si ce qu'on appelle les infortunes conjugales étaient choses plus rares à Paris qu'en province ou en province qu'à Paris. Je crois que Paris a la palme. "J'imagine, disait au siècle dernier le comte de de C..., dînant avec sa femme, qu'il y a, à Paris qu'un seul mari qui ne soit pas cocu? Le connaissez-vous? - Ma foi, monsieur, répondait la comtesse (en regardant bien autour d'elle), je le cherche, et je ne le trouve pas." 
Cette Parisienne allait trop loin peut-être! Mais il est certain que l'adultère, à Paris, tempère et corrige souvent l'institution du mariage. Mais, si l'adultère est plus fréquent à Paris qu'ailleurs, cela ne tient pas, comme le disait Proudhon, a l'éducation chevaleresque des jeunes filles, ni à la grande liberté d'allures des femmes mariées. Cela tient aux différences profondes de l'adultère, en province et à Paris.
Là-bas, dans les petites villes, où la vie est étroite, où l'intimité devient une prison au lieu d'être un repos, où tout se sait, se répète et se grossit, avant d'arriver à tromper son mari, une femme en est venue depuis longtemps à le haïr. Avant d'aller au rendez-vous qu'on lui demande, Mme Bovary a passé ses soirées entières à cuire, au coin du foyer conjugal, une terrible fureur contre M. Bovary! Il est bien rare qu'une Parisienne qui est infidèle à son mari lui en garde rancune. Elle l'aime encore quelquefois, elle l'estime presque toujours. Ainsi Brantôme l'avait-il remarqué déjà; ses "honnestes dames" font leurs maris cocus, dit-il, sans les faire coquins. Elles n'entendent ni les humilier, ni les rendre ridicules, ni les affliger. Parfois, l'adultère est une des nécessités de l'association. En tout cas, elle lui survit presque toujours. Sganarelle, montré au doigt, conspué dans sa province, reste aisément à Paris un galant homme, qui n'est plus qu'un ami pour sa femme, et ne prétend ouvrir ni ses lettres, ni son cœur de force. Il y a, de la sorte, chez certains hommes, des résignations héroïques, rendues plus aisées par le tact délicat des Parisiennes. Maintenant, me direz-vous, pourquoi est-il tout à fait exceptionnel qu'une Parisienne aille dix ans dans le monde sans y courir quelque aventure de cœur? Comment surtout, ces légèretés qui sont de règles presque constantes, que le monde admet, consacre presque, chez des femmes qui ont peu de tempérament en général? En province, la chose est simple à expliquer: c'est aux longues heures d'ennui que l'on rêve à l'amant, quand rien ne vous distrait de la monotonie du tête-à-tête conjugal, souvent odieux. A Paris, où la femme ne s'ennuie guère, c'est une autre affaire. La Parisienne est "sensible", comme on disait jadis. Elle a dans le cœur une petite fleur bleue, qu'on sème au couvent, que le monde arrose et que l'amant cueille... Même dans un caprice, elle met de l'idéal.
Balzac disait que lorsqu'une femme soignait sa toilette dès le matin, son mari pouvait être sûr de son affaire. C'est une erreur. La Parisienne s'habille toujours bien, d'instinct, et pour le plaisir qu'elle y trouve. La toilette, qui ne doit jamais être un luxe pour la Parisienne, ne consiste pas tant dans le vêtement que dans une certaine manière de le porter (Balzac). C'est là où excellent nos Parisiennes. Rousseau disait qu'elles dominaient les modes, tandis que les modes dominent les provinciales. Rien n'est plus vrai que l'observation de ce provincial, dont les femmes firent un grand homme, sans jamais le décrasser complètement.
Mais la toilette, cette divine toilette qui commence à la jarretière, n'est que le signe extérieur de la royauté de la Parisienne sur les autres femmes du monde entier. Les causes de cette royauté incontestée sont plus hautes et plus profondes. La Parisienne est reine par le bon équilibre d'un tempérament qu'elle domine et qui le la trahit pas, par une philosophie solide qu'elle cache derrière les grâces de l'esprit, et par une constante aspiration à l'idéal, qui lui permet, sans trop oublier ses devoirs, de trouver à son heure un paradis dans le plus rapide des caprices et de mettre des étoiles au plafond d'une chambre garnie!

                                                                                                             Henry Fouquier.

La Vie populaire, jeudi 6 août 1885.

* Sigisbée: chevalier servant ou amant, avec plus ou moins l'assentiment du mari:


lundi 3 février 2020

Démolitions.

Démolitions.

Rue des Filles-Dieu, le pic descelle les fondations, la pioche abat les murs. Les massifs tombereaux attelés de lourds limousins emportent les pierres tachées de la crasse, du vin et du sang de la misère et de la prostitution*. A chaque pan abattu, le vent emporte une fade odeur de chair et une aigreur de parfum à bas prix; la lumière du pâle soleil de mai tremble sur les alcôves salies. Il ne restera plus rien bientôt de la situation paisiblement constatée, en 1833, par M. Mesureur, dans un rapport au conseil municipal: "Une scierie mécanique, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, des débits de vins, des buvettes borgnes, où le commerce de la prostitution s'exerce ostensiblement en plein jour, sans aucune discrétion ni réserve, tout ce monde, dans cet espace étroit, vit pour ainsi dire comme en famille, dans les conditions hygiéniques les plus déplorables;" Aujourd'hui, la rue honteuse déménage, vaincue par l'enserrement du Paris commerçant.
Elle restera pourtant dans la mémoire. Pour l'avoir traversé une fois, la silhouette de ses maisons est resté dans le rêve de la vision, un peu de la fange de ses pavés a été gardé aux pieds. Qui avait la malsaine curiosité de ce passage, qui dévale entre la rue d'Aboukir et la rue Saint-Denis, hésitait un peu au seuil comme devant une bouche d'égout, puis brusquement entrait. La ruelle filait droit, s'élargissait jusqu'à former une place grande comme une cour de ferme, et s'en allait avec une courbe. A ne voir que la découpure des toitures et les angles sortants et rentrants, on aurait pu, aux heures indécises du soir, quand le crépuscule tombe en cendre fine, se croire dans la grand'rue irrégulière et étroite d'une petite ville. Les maisons avaient des avancées de murs, des inclinaisons de toits, des intimités de rez-de-chaussée, des solidités de volets et d'auvents fait pour encadrer l'allée et venue monotone et le commérage tranquille d'une province bourgeoisante, de restreints négoces, de silencieux métiers. Mais les taches qui remuaient dans l'ombre, les voix qui sortaient des allées faisaient vite finir le mensonge du décor. Des jupes de soie bleu ciel, des tabliers de coton, de blancs empèsements, se promenaient le long de la rigole; des carcasses efflanquées et des écroulements de chairs, des maigreur de louves et des graisses maladives, s'accotaient dans les coins, se profilaient aux portes, se penchaient des croisées. Derrière les rideaux, auprès des pots de rouges géraniums, les tignasses pommadées s'ébouriffaient, et souriaient les bouches sans dents. Des voix rauques sifflaient des appels amoureux et des promesses de volupté. Tout l'avachissement d'un sexe trônait là, dans la paix des boutiques d'amour, dans la joie des paresses sans fin.
Ce n'est pas parce qu'on est hors de la ruelle fétide, et qu'on trouve on ne sait quel goût à l'air de la rue Saint-Denis, qu'on en a fini avec le pavé gras, les maisons borgnes et l'inconscience animale de la prostitution pauvre. Les promeneurs des Edens, les figurations de théâtre, les cafés des boulevards, le quartier de l'Europe, n'ont pas encore absorbé tout l'amour ambulant qui fait sa niche dans les vieilles pierres parisiennes. Les décisions municipales, les alignements administratifs ont beau intervenir, les maritornes qui ont la charge des basses œuvres physiologiques restent à leurs places, auprès du ruisseau qui pue et du tuyau de plomb qui gargouille. L'offre reste parce que la demande subsiste. Les Jeannetons et les Margots séculaires sont des institutions maintenues par un afflux, sans cesse renouvelé de clientèle. Qu'on abatte la rue des Filles-Dieu, les meubles à punaises et les faïences symboliques de venelles en impasses, et l'humanité suivra.
Faites-là donc sur la carte, et avec les indications des statisticiens, cette promenade à la recherche des Vénus de carrefours, des pierreuses de coin de rue. Tout un Paris noir et brutal, caché sous l'autre, se lèvera à mesure que seront marqués les points de repère; une ribauderie qui n'a pas changé depuis le moyen âge et la Renaissance, et qui parle encore l'argot de Villon et de Régnier, apparaîtra dans ces journalières fainéantises, ses fréquentes colères, ses tristes ripailles, derrière les murs humides et les croisées fleuries. Ce n'est, dans le cas présent, qu'un point central, cette rue des Filles-Dieu, et pour s'en tenir à la région qu'elle gouverne, ne voit-on pas les ramifications qu'elle pousse dans tous les sens; au sud, par les rue Saint-Sauveur*, Marie-Stuart*, des Petits Carreaux*, vers la rue Saint-Honoré; au nord, par les rues Albouy*, de Lancry*, vers les boulevards extérieurs; à l'ouest, par les rues de la Lune*, Notre-Dame de Recouvrance*, Soli*, d'Argout*, vers le Palais-Royal; à l'est, par les rues du Vert-Bois*, de Venise*, de Bretagne*, du Pont-aux-Choux*, de Fourcy*, des Nonnains-d'Hyères*, Clochepercée*, du Roi de Sicile*, Beautreillis*, Jean-Beaussire, vers la Bastille et Vincennes. Oui, c'est vraiment une ville dans la ville, une ville qui longe les boulevards, entoure les places, par ses rues obscures, ses culs-de-sacs déserts; et tous les clignotements et tous les haut-le-cœur devant la clarté des veilleuses et ses affichements cyniques n'y feront rien; l'amour tarifé a pris rang parmi les nécessités tolérées par les gouvernements; il est encouragé comme une fondation utile, catalogué comme un service public.
On ne peut passer dans les rues où la femme étale et vend sa chair faisandée, ses caresses ennuyées, son faux sourire; on peut paraître ignorer les conditions du marchandage, les dégradations de l'être, toutes les façons commerciales qui accompagnent la livraison du plaisir. Le plus pudibond contribuable, le plus austère bourgeois savent néanmoins que la protection légale couvre la maison close et l'hôtel ouvert à la nuit, qu'il y a quelque part, pour l'amour en carte, des comptabilités et des vérifications.

Et pourtant, qu'un écrivain vienne, qu'il veuille dire dans un journal, dans un livre, ce qu'est la fille, la basse prostituée, celle qui gagne une journée de manœuvre, qui habite un taudis, qui boit un vin grossier! Aussitôt une clameur s'élève, toute l'hypocrisie en suspens dans une société civilisée s'émeut. Celui qui a osé s'en prendre à un tel sujet est injurié, sali. Il devient un spéculateur pour les hommes d'argent, un pornographe pour les hommes de plaisir. Il semble que l'immonde cassine qu'il a voulu mettre dans un livre avec l'animalité qu'il habite, sont pour lui une fructueuse maison de rapport; il emporte avec lui un peu de l'infamie et du déshonneur des êtres innommables qu'il a osé nommer.
Ah! si l'on était resté à la poupée d'ancienne fabrication, qui pense et agit suivant une formule, si l'on se bornait à remettre une fois encore sur son lit de brocart, la courtisane définitivement acceptée dans la littérature, si l'on se contentait de l'ancienne sentimentalité, de la grisette du temps de Mürger et de Musset, de la cocote qui meurt poitrinaire au dernier chapitre ou au cinquième acte, alors, certes, devant tant de phraséologie distinguée, tant de verbiage pathétique, il n'y aurait que des attendrissements et des félicitations. Mais entrer en plein vice et en pleine misère, prendre la fille au corps flétri, au cerveau vide, et en faire une héroïne de roman! la montrer dans l'abêtissement de tous les jours de sa vie, dans la triste fonction sociale à la fois réprouvée et proclamée nécessaire! ne la parer d'aucune poésie, d'aucun mensonge! la mettre sous les yeux, laide et pitoyable, comme dans le fauteuil à bascule des médecins de la Préfecture, c'est intolérable. Ces femmes-là n'ont pas le droit d'entrer dans le livre, d'être vues par l’œil de l'artiste, d'être interrogées par le philosophe. Elles sont au bagne, au lazaret, qu'elle y restent!
Et pourquoi ces fureurs et ces intelligences? Ne sommes-nous donc plus le siècle, tant célébré, des constatations sans préférence et des compréhensions sans limites? Les fatalités psychologiques et sociales sont-elles donc sujets d'étude seulement pour le médecin et le législateur, et va-t-on les interdire à ceux qui écrivent et à ceux qui lisent? On admet pourtant que le livre et le journal montrent toutes les variétés de l'amour cérébral. Mieux encore, les plus criminelles abjections, les plus sanglants caprices psychologiques, défilent tout au long dans les récits des crimes célèbres et dans les romans judiciaires. Mieux encore, les faits divers et les comptes rendus des tribunaux sont les boutiques à perpétuels renouvellements où passent toutes les immondices des passions bestiales et tous les ensanglantements des assassinats...  C'est ici que les subtils professeurs de la critique interviennent et basent leur condamnation littéraire de la fille sur son infériorité intellectuelle, sur sa trop embryonnaire vie morale.
Il faut le dire bien haut à ces docteurs: c'est là non seulement une méconnaissance des droits de la littérature de ce siècle, c'est aussi et surtout une hérésie scientifique. Oui, les Goncourt l'écrivaient déjà, en 1864, en tête de Germinie Lacerteux: "Aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises." Et la science n'admet ni choix, ni calculs; elle cherche le vrai, et c'est tout; cette mission lui suffit. La fille publique a le même droit de figurer dans l'histoire de l'humanité que les espèces inférieures d'entrer dans les classifications de l'histoire naturelle. L'infusoire, l'invisible qui est autant de la pourriture végétale que de l'animalité vivante, sont classées dans l'inventaire des forces agissantes aussi bien que les êtres perfectionnés. Qu'un ordre se soit établi, que des infériorités se soient déclarées, d'accord; mais que le silence soit fait sur ces infériorités, non.
Le droit à l'art de la prostituée doit être reconnu, puisque son droit à l'existence est encouragé.

... Ecoutez, deviser, à la fin de l'Education sentimentale, Frédéric Moreau et Deslauriers, les deux bourgeois qui ont manqué leur vie. Ils se remémorent le seul incident de leur jeunesse, leur visite chez la Turque, derrière le rempart:
- "C'est là ce que nous avons eu de meilleur!" dit Frédéric.
- "Oui! peut-être bien! c'est là ce que nous avons eu de meilleur!" dit Deslauriers.

                                                                                                      Gustave Geffroy.

La Vie populaire, jeudi 9 juillet 1885.



* Nota de Célestin Mira:

* Rue des Filles-Dieu: La rue des filles-Dieu est une ancienne rue de Paris devenue la rue d'Alexandrie dans le 2e arrondissement. En 1831, cette rue est un lieu de prostitution. On y recensait 21 prostituées.

Carrefour des rues d'Alexandrie, Sainte-Foy et Saint-Spire en 1914.

Rue des Filles-Dieu, passage du Caire.


Maison de tolérance et débit de boissons,
21 rue Saint-Spire, à l'angle de la rue des filles-Dieu.

* Rue Saint-Sauveur:

La rue saint-sauveur au début du XXe siècle.
Photographie d'Eugène Atget.

* Rue Marie Stuart: La rue Marie Stuart est une rue du 2ème arrondissement de Paris.A l'origine, la rue Marie Stuart était une rue aux ribaudes, prostituées de l'époque, et portait le nom de rue Tire-Vit (vit signifiant pénis), puis rue Tire-Boudin. La rue Dussoubs, sa voisine, s'appelait la rue Gratte-cul.

* Rue des Petits-Carreaux:

Céramique de Cromer, vers 1890, 
située entre le 10 et le 12 de la rue des Petits Carreaux.

* Rue Albouy: ancien nom de la rue Lucien Sampaix

* Rue de Lancry:



* Rue de la Lune:




* Rue Notre-Dame de Recouvrance de nos jours:



* Rue Soli: rue disparue de nos jours, anciennement située entre la rue de la Jussienne et la rue des Vieux Augustins.

* Rue d'Argout:


* Rue du Vert-Bois:



* Rue de Venise:




* Rue de Bretagne:



* Rue du Pont-aux-Choux:



* Rue de Fourcy, 24:



* Rue des Nonnains-d'Hyère:

Rue des Nonnains-d'Hyère.
Enseigne de rémouleur toujours existante
.

* Rue de la Clochepercée:

La rue de la Clochepercée, devenue rue de la Cloche-Perce
doit son nom à un ancienne enseigne,
une cloche de couleur perse c'est à dire bleu persan.

* Angle de la rue du Roi de Sicile et de la rue des Ecouffes:



* Rue Beautreillis: