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lundi 11 novembre 2019

Farce normande.

Farce normande.


La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands arbres sur les talus des fermes. Les jeune mariés venaient d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.
Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.
La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait mieux que les autres, mais plutôt encore, en normande réfléchie, parce qu'il avait plus d'écus.
Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante coups de fusils éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les fossés. A ce bruit, une grosses gaieté saisit les hommes qui gigottaient lourdement dans leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.
Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruit, à travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la noce.
Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisante, qui semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d'anciens couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dit en peau de taupe; les plus humbles étaient couronnés de casquettes.
Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume.
Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.
La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.
Comme un serpent, la suite des invités s'allongeaient à travers la cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne, s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette odeur qui grise comme de l'absinthe.
Devant la porte, les femmes tapaient sur leur robe pour en faire tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces ornements.
La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent personnes. On s'assit à deux heures. A huit heures, on mangeait encore. Les hommes déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.
Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand,  avec un verre d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les têtes.
De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim nouvelle aux dents;
Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des ballons, coupées en deux par le corset, gonflées de bas en haut, restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.
C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.
Un vieux à cheveux gris appelait: "Les voyageurs pour Mézidon en voiture". Et c'étaient des hurlements de gaieté.
Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins,  préparaient des farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils trépignaient en chuchotant.
L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:
- C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi!
Le marié, brusquement, se tourna:
- Qu'i z'y viennent, les braconniers!
Mais l'autre se mit à rire:
- Ah! i peuvent venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!
Toute la table fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres vibrèrent.
Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour braconner chez lui, devint furieux:
- J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent!
Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisait un peu rougir la mariée toute frémissante d'attente.
Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher; et les jeunes époux entrèrent dans leur chambre, située  au rez-de-chaussée, comme toutes chambres de ferme; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brillait sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point à son premier embrasement tout le cérémonial des bourgeois dans les villes.
Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un cigare, en regardant du coin sa compagne.
Il la guettait d'un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit.
Elle avait défait ses bottines, et maintenant, elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: "Va te cacher là-bas, derrière les rideaux, que j'me mette au lit".
Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux et ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans gêne.
Pour finir, il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts chantèrent sous son poids.
Aussitôt, il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Râpées, lui sembla-t-il.
Il se redressa inquiet, le cœur crispé et, courant à la fenêtre, il décrocha l'auvent.
La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait.
Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le tirant en arrière, murmura: "Laisse-donc, qu'est-ce que ça fait, viens t'en".
Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.
Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.
Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: "Nom de D...! ils croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!" Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de main, et comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.
Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra pas. Alors, elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers.
Aussitôt, les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître.
On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:
"Qui va à la chasse, perd sa place."
Et plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait: "Oh! pour une farce! c'était une bonne farce! Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!"
Eh voilà comment on s'amuse, les jours de noce, en pays normand.

                                                                                                       Guy de Maupassant.

La Vie populaire, 7 octobre 1883.

vendredi 1 novembre 2019

Nuit de noces.

Nuit de noces.


Pendant tout le jour et toute la soirée, on avait bien ri, bien dansé, bien bu et surtout bien mangé. Ce n'est pas fête tous les jours, que diable! et l'on a beau être paysan normand, c'est à dire doublement avare, on est bien forcé de régaler copieusement ses invités quand on marie sa fille au fils d'un des fermiers les plus cossus de vingt lieues à la ronde. Aussi, lorsque dix heures du soir, après avoir passé plus de six heures à table, les hôtes à moitié ivres commençaient à parler du départ, le père Cyrille annonça-t-il à la tablée que l'on allait apporter une oie rôtie et un gigot. On remplaça les assiettes à vignette ayant servies à manger les gâteaux, par des assiettes blanches et ceux qui se levaient pour aller atteler leur voiture se rassirent. Le repas continue. Par la croisée que l'on avait ouverte, à cause de la chaleur, des bouffées de vent entraient qui faisaient vaciller la flamme des bougies; le chien de garde jappait de temps en temps au passage des voitures car la ferme était à cent mètres de la grand route dont on voyait le long ruban briller sous les clartés crues de la pleine lune.
Les paysans, l’œil allumé, prenaient la taille de leurs voisines, en cachette, ou leur pinçaient les genoux.
Les plus spirituels faisaient des allusions fréquentes à ce qui attendait en haut, dans la chambre, la mariée aux mains rouges, et chacun riait d'un rire lourd et grossier en entendant ces obscénités bêtes. Dans un mariage à la campagne, il s'étale plus de cynisme que dans les orgies les plus échevelées des débauchés habitués de cabinet particulier.
On avait invité à la noce le neveu du propriétaire de la ferme, Jean Sylvain, jeune homme de vingt-cinq ans, qui sortait du service militaire, beau gars aux allures de garçon boucher et point gauche sous sa redingote luisante, parleur, fanfaron qui devait certainement plaire à toutes les femmes présentes. On l'avait donné comme cavalier à une amie de la mariée, femme d'un fermier des environs, qui se trouvait seule à la noce, car, ce jour-là, son mari était parti pour conduire des chevaux au marché de la ville.
Et, tout le jour,  le couple avait été remarqué pour sa gaieté et son entrain.
" Ils sont tout plein gentils, disait le père Cyrille, quel dommage qu'ils ne soient point mari et femme!"
C'était dommage, en vérité, car ils étaient tous deux beaux et forts; le mari de Victoire était une brute, toujours ivre, et le cavalier avait des allures de monsieur de la ville et il était prévenant, aux petits soins.
C'étaient dommage; ils le pensaient bien, sans le dire.
Pendant que, l'un après l'autre, les gens de la noce chantaient d'une voix forte, et souvent fausse, des chansons de circonstance, Jean prenait, sous la table,  la main de Victoire qui ne se refusait point à cette caresse.
Tous deux étaient bien loin du degré d'ivresse qui tenait tout le monde, mais le cidre des jours de fête est bien fort et la tête d'une femme est bien faible: Victoire devait y voir un peu trouble, Jean avait le front rouge et les yeux brillants.
Le coucou sonna minuit. Victoire voulut partir. Elle se leva de table et dit à un des valets de ferme d'atteler le cheval à la voiture.
- Lequel? dit le valet, il y en a tant aujourd'hui de chevaux, que je n'y reconnais plus rien.
- C'est le brun! répondit Victoire.
- Ah bon! le brun! le borgne! répéta le valet qui partit en titubant.
Il est effroyablement ivre! s'écria en riant Jean Sylvain qui avait suivi Victoire. Puis, se tournant vers elle, il lui dit: "Je vais vous reconduire jusqu'à chez vous, vous auriez peur en route".
- "Non, je ne veux pas, répliqua Victoire, vous couchez ici, il vous faudrait revenir à pied".
- "C'est ce que je ferai". Et comme elle mettait un gros fichu sur ses épaules, Jean le lui attacha. Ils étaient maintenant dans la cour, à quelques pas de la maison.
- Vous êtes bien aimable, dit-elle.
- Oui, reprit Jean, et, pour récompense, vous me laisserez vous reconduire. C'est entendu.
Lui prenant les mains, il se pencha et l'embrassa sur la joue, bien fort; elle lui rendit son baiser. Des éclats de rire sortaient par la fenêtre ouverte.
- Je crois qu'on nous a vu, murmura Victoire. Si mon mari savait cela!
- Allons donc! C'est bien permis un jour de noce! Tout est permis ce jour-là.
Et Jean, pour le lui prouver, l'embrassa une seconde fois.
Comme le valet revenait avec sa lanterne, ils allèrent vers lui.
- "La bête est tout près de la porte de la route, dit-il; vous auriez eu du mal à sortir d'entre les pommiers. Les borgnes n'y voient goutte."
Et il s'en retourna vers la maison en chantant; "Que veut-il dire avec ses borgnes?" se demanda Jean. Ils trouvèrent la voiture à la place indiquée, et sortant de la cour, ils enfilèrent la grande route. Ils laissaient la bête marcher tranquillement, au pas, car ils n'étaient guère pressés d'arriver au but de leur voyage. Jean, qui tenait les guides de la main droite, avait passé son bras gauche au dessus de la taille de Victoire: il l'embrassait souvent et sa longue moustache frisée, en frottant la joue empourprée de Victoire, donnait de petits frissons à la jeune femme qui n'avait jamais reçu tant de douces caresses et ne s'était senti pareille joie.
Ils allaient. Et, sans y prendre garde, Jean avait laisser tomber les guides du cheval. La route était belle. Il n'y avait pas besoin de conduire cette bête qui connaissait le chemin.
Victoire se laissa asseoir sur les genoux de son cavalier. Des contractions nerveuses lui serraient la gorge, des larmes lui venaient aux yeux. Elle était pourtant heureuse, bien heureuse, mais troublée. Elle laissa tomber sa tête sur les épaules de Jean, et, ma foi, je ne sais pas ce qui arriva.
Les étoiles brillaient dans le ciel clair.
Tout à coup un choc les réveilla et avant qu'ils eussent eu le temps de reprendre connaissance, ils se sentirent tomber dans le vide. Ils se cramponnèrent instinctivement aux côtés de la voiture et celle-ci se retournant sans dessus dessous, ils furent projetés violemment sur le sol. Tout cela ne dura pas cinq secondes.
Au bout de quelques minutes, Jean sortit de son évanouissement et comprit vite ce qui était arrivé. Ils étaient tombés dans un ravin bordant la route. Victoire était étendue à trois pas de lui, inanimée. La voiture était un peu plus loin, brisée, et le cheval affolé, soufflait d'une façon effrayante. Jean voulut se lever, il souffrait dans tous les membres; il s'appuya sur les coudes, mais retomba aussitôt sur le côté en poussant un cri aigu. Il avait les deux jambes brisées. Alors, il cria longuement; l'écho lui renvoyait ses cris et personne ne venait. Avec un courage surhumain, il rampa sur le ventre en s'appuyant des coudes pour franchir le faible espace qui le séparait de sa maîtresse. Il lui toucha le front, mais il fut terrifié lorsqu'il sentit une matière molle glisser entre ses doigts. Victoire était morte. La cervelle sortait de la tête fendue. Il fut pris d'un frisson d'horreur et s'évanouit.
Lorsqu'il se réveilla, il était dans la chambre de la ferme où, la veille, on avait tant ri, où, maintenant, tout le monde pleurait. Il faisait grand jour. Des passants avaient entendus ses derniers cris et étaient descendus dans le ravin, l'avaient reconnu et porté à la ferme. Jean râla bientôt l'agonie.
"Je ne m'en consolerai jamais, gémissait le valet de ferme; c'est de ma faute. Je leur ai donné le cheval borgne; il y en avait deux bruns. Ils n'ont point vu le changement. Ils se seront fiés à la bête, et comme celle-là n'y voyait pas à l'endroit où la route fait un coude, elle a continué à aller tout droit et est tombée dans le trou!" Et le pauvre garçon pleurait.
" Si je disais ce que je sais, murmurait la vieille dévote de servante: je les ai vu hier soir s'embrasser quand ils sont montés en voiture. Ils se sont oubliés en route, pour sûr; et le bon Dieu les a punis!"

                                                                                                                       Henri Beauclair.

La Vie populaire, dimanche 11 mars 1883.

Nota de Célestin Mira:



Une noce normande,
les mariés sont au premier plan.